L ACADEMIE FRANÇAISE
Dans son éloge d'Ampère, Prévost-Paradol ne manquait pas de rappeler, comme s'il parlait j)our lui-même, que les déceptions ne lui avaient pas manqué. Lui non plus « n'échappait pas au contre-coup de tant de vicissitudes et aucune blessure ne pouvait être faite à la justice ou à la liberté sans l'atteindre ». Son élection s'ofîrait comme une veng-eance. Quelques années à peine séparaient Prévost-Paradol d'une volte-face soudaine — chemin de Damas pour les uns, trahison pour les autres — qui lui lit adorer ce qu'il avait brûlé et accepter les dons du gouvernement jadis si amèi'ement combattu, cette volte-face, que malgré la sincérité du geste, il devait un jour ne pas se pardonner — au point de supprimer de ses mains la vie du polémiste sorti de sa route et, sous l'uniforme du diplomate, réduit à l'impuissance ^
L'un des plus brillants rédacteurs du Journal des Débats, Cuvillier-Fleury, auteur de nombreux articles littéraires et historiques d'une forme élégante et sérieuse, s'était retiré sous sa tente depuis quelques années. Il devait trouver sa revanche lors de la mort de Dupiri l'aîné. Il avait été question de Troplong, mais ce choix eût été trop agréable au gouvernement. Le sectaire Henri Martin, peu goûté alots dans les milieux académiques, fut également repoussé, et l'entente des grou-
fait attendre la veille, un temps considérable, dans sa bibliothèque, s'était nialieieusenient vengé en apprenant au perroquet de !M. Prévost-Paradol, la dévotion envers son souverain. " Lellres de M. Anlhonij Nortli Peal écrites à la fin de TEmpire dans le Morninij Slur.
1. Si la politi(iue fut poiw (luelque chose dans le dérangement cérébral de Prévost-Paradol, l'amour joua aussi dans ce drame, un lijrand rôle. Récemment, dans la Revue de Paris, M. Kmile Fagucîl a ra<M)nté \(\ « roman d'un homme [)oliti<pie » où, bien qu'il ne soit pas nonuiié, on jieut facilement reconnaitre Prévost-Paradol. Dans un article paru le 11 juillet 188") dans le Fi(jari), M. lùigène Rostand av.tit fait également allusion à un grand amour de Prévost-Paradol qui meurtrit son co'ur cl obséda sa pensée...
pes d'opposition se fit sur Cuvillier-Fleury, sur cet ancien précepteur du duc dAumale, à qui incombèreiil reloge de lliomnie adroit et « opportuniste » dont le caractère ne s'était pas montré à la hauteur du lal<'nl et la rétractation des sins^ulières variantes dune existencc où la défense des idées libérales n'avait pas été la seule dominante.
De toute autre importance allait être la double élection de mai iSUj. Dans le Père Gralry, le parti calholiipu; avait un candidat tout trouvé. On s'expliijue moins facilement par quelle série de combinaisons la candidature de Jules l'avre put sin^.poser et vaincre. Son talent d'avocat, ses opinions républicaines n'auraient certes pas suffira lui concilier les sudrages de ses adversaires, si Jules Favrc en môme temps ne s'était constitué surtout le farouche antagoniste de l'Empire. Donner des leçons au pouvoir avait toujours été pour^ rinslilut aguichante besogne ; l'ennemi du l'égime étant de taille, ce fut une grande alîaire, savamment menée par ceux (jui sentaient la lu'èche prèle à s'ouviir. et (jui, derrière l'apothéose dune exposition universelle — i»anquet des rois —, voyaient déjà l'horizon se voiler.
Le comte Franz de Champagny, concurrent de Jules Favre, était bien sûr des su tirages du parti catholique. Il n'obtint que ceux-là ; ses opinions et ses œuvres elTrayèrent Mérimée, Sainte-Beuve et quelques autres qui se rangèrent du côté de son adversaire et n'hésitèrent pas à faire campagn(; pour l'avocat l'épublicain. Tandis que .M. de. Champagny obtenait li'eize voix, M. de Lavergne cpiehiues sutïrages, dont celui de ^'illemain, qui ne l'abandonna même pas au deuxième tour, le futur membre du gouvernement de la Défense nationale l'emportait faciltîment par dix-huit voix.
L ACADli.MlE FRANÇAISE
Beaucoup d<^ vacances académiques se produisirent de 1867 à 1870 ; Mérimée lavait prédit avec raison. L'Académie française eut à pourvoir, le 29 avril 1869, au remfdacement de Viennet, d'Empis, de Berryer, le
Uuizut.
fauteuil de Lamartine (jui venait de mourir lestant vacant.
A Menuet succéda sans difficulté le comte d'IIaussonville, petits fils de Mme de Staël, auteur de ÏHistoire (le VEgliae romaine et du premier Empire, écrivain d'incontestable talent et l'un des coryphées du parti royalo-catholi(iue d'opposition.
Au fauteuil de Berryer il y a eut vive compétition
entre deux u droitiers » : MM. de Champagny et Duvergièr de Haurannc. Des nég-ociations furent entamées par les amis de ce dernier qui, en éciiange de Télection de leur candidat, offraient aux partisans du gouvernement leurs suffrages pour assurer le succès de Théophile Gautier au troisième fauteuil vide. Ils se heurtèrent à un refus, des promesses formelles ayant été faites à Guizol qui patronnait M. de Champagny. Par 17 voix celui-ci fut élu contre i5 à son concurrent. \ if mécontentement des amis de Duvergier de Ilauranne qui voulurent se venger. Au fauteuil d'Empis, ils soutinrent la candidature d'Auguste Barbier, inventée contre la candidature, favorisée par le gouvernement, de Théophile Gautier. Par polili(|ue de représailles, le poète très oublié des ïambes, l'auteur des strophes enflammées jetées à la face du chef de la dynastie dont le centenaire allait être célébré, battait de quatre voix au quatrième tour de scrutin le mer-veilleux conteur, le grand écrivain. De cette dernière élection, le gouvernement avait quelque droit de se montrer mécontent, en cela d'accord avec les vrais amis des lettres. L'Empereur dispensa les trois élus de la visite traditionnelle.
Avec la restauration du régime parlementaire au début de l'année 1870, l'inslitul allail de nouveau entrer en coquetterie avec le gouvernement impérial. En même temps que Prévost-Paradol devenait fonctionnaire, que les Daru, les Buffet, les Talhouet entraient au ministère, Guizot et Odilon Barrot acceptaient de siéger dans les grandes commissions. La glace était rompue et l'élection triomphale de M. Emile Ollivier au fauteuil de Lamartine était le gage de la réconciliation qui semblait définitive. M. Ollivier avait été hautement patronné par Montalembert, qui mourut sans avoir vu son candidat acclamé par ses confrères de l'Académie, u 11 croyait, a écrit M. Emile Ollivier, que mon élection aurait l'effet
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naturel de renouer avec le chef de l'État des relations que celui-ci avait rompues à la suite de l'opposition éclatante de l'Académie... De plus, il trouvait politique qu'un corps qui avait tant désiré la liberté témoignât la satisfaction de son rétablissement en appelant dans son sein un ministre du souverain qui avait entendu les vœux de l'opinion publique ^ » M. Emile Ollivier fut élu le 7 avril par 26 voix, Jules Lacroix ayant obtenu 2 suffrages.
Les événements se précipitèrent. Dans une tempête effroyable l'Empire sombra, avant que M. Emile Ollivier eût eu le lem{)s d'être reçu. Quand il voulut plus lard défendre dans son discours académique le souverain dont il avait été le ministre, il rencontra des hostilités violentes. Plutôt que de modifier le texte, il préféra renoncer à la harangue tant attendue. Sa verte vieillesse s'est consacrée à un ouvrage de longue haleine et il ne manque pas une occasion — naguère encore — de défendre contre les doctrinaires systématiques la cause qu'il aime. Même si l'on n'est pas sur toutes choses de son avis, on ne peut qu'admirer la sincérité de convictions et l'intégrité de vie de ce patriarche de l'Institut.
En même temps que M. Emile Ollivier, le « prince des critiques », Jules Janin, morose et découragé, qui depuis plusieurs années ne s'était pas présenté, entrait à l'Académie.
Ce furent là les dernières élections académi(pies sous le Second empire. Les désastres de 1870 expliquèrent en partie la rancune dont l'Académie devait pendant longtemps poursuivre le régime tombé. Il a fajlu bien du temps pour qu'une cruelle apostrophe de M. Vilet dans la Revue des Deux Mondes, et l'implacable Vare, redde legiones du duc Pasquier, se vissent, sous la coupole,