‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 99 sur 133 · LE MOUVEMENT ARTISTIQUE - L ÉCOLE DU PLEIN AIR · texte numérisé non relu

LE MOUVEMENT ARTISTIQUE - L ÉCOLE DU PLEIN AIR

La peinture de paysage et les paysagistes sous le Second empire. — Théodore Rousseau et Diaz à Barbizon. — Les débuts de Millet. — Sa réception dans l'auberge du père Ganne. — La vie du plein-airiste en forêt. — Joyeuses réunions. — Théodore Rousseau et le jury. — M. de Nieuwerkerke chez Rousseau. — Les soirées de Barbizon. — Le faux Américain. — Vie de lAIillet à Barbizon. — Corot. — La journée du paysagiste. — Corot et Dupré collaborateurs. — Autres paysagistes. — Gustave Courbet peintre du plein air.

Peul-on dire qu'une école de peinture ail existé sous le Second empire ? Cela ne semble guère possible. Après l'ardente poussée du romantisme, après les acharnées batailles livrées au nom de l'art sous Louis-Philippe, le temps n'était plus favorable à la discipline et à h» Iradition. Au moment où toutes les tendances, tous les tempéraments se donnaient libre carrière, quel crédit pouvait conserversur l'esprit des jeunes peintres entiiousiasles le magislcr di.xit? On visait, avant tout, à l'originalité et Ton faisait foin du respect, parfois môme à l'égard des vieux maîtres, palriarches du pas.sé. Le vœu général allait à l'individualisme, dût-il

aboutir à raiiarchie, el au réalisme, dûl-il continer à la vulgarité.

Mais rindépendance remplaçant la tradition n'empêcha pas les groupements par affinités ou par identité de but. Par-dessus tous ceux qu'on dédaignait, il restait un maître dont on ne pouvait refuser les leçons ni marchander la valeur. A celui-ci il était impossible de reprocher un enseignement poncif ou une formule étriquée. C'était la nature. Des peintres allèrent s'installer dans l'immense atelier de monts, de forêts et de plaines qu'elle leur oITrait cl ils l'interrogèrent directement. Ils formèrent ainsi une véritable école qui se donna elle-même le nom décole du Plein-air. Dans cet ouvrage où nous cherchons à esquisser les aspects les plus caractéristiques d'une société, nous ne pouvions laisser de côté le mouvement artistique. Si entre tant d'autres manifestations de première importance, que nous ne pouvons évoquer faute de place, nous avons choisi le labeur ému et recueilli des paysagistes à Barbizon, c'est qu'il nous a paru l'événement le plus original et le plus gros de conséquences de cette époque de la peinture.

Pour qui étudie dans son ensemble l'œuvre des paysagistes du Second empire, une première constatation saute aux yeux. On y voit l'abdication plus ou moins complète des fantaisies de l'imagination, le renoncement à ce qu'on appelait alors « les mystères de la palette » qui cèdent la place à l'amour du vrai absolu et du textuel. Mais, dans les premières années du règne, cette tendance ne s'était pas encore généralisée, parce qu'un certain nombre de peintres, alors dans tout leur éclat, appartenaient à la génération précédente par leur âge ou par leur conception de la nature et du beau. Barbizon fut. par excellence, la patrie de l'éclectisme. Si quelques-uns de ses haljitants exécutent tout leur travail en plein air, d'autres ne font, hors de l'ate

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L'Auberge du père Ganne à Barbizon

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lier, que des éludes préliminaires. Sous les ombrages qui avoisinent Fontainebleau, les champions du matérialisme à la Courbet ou à la Daubigny, qui s'en tiennent à la reproduction servile, photographique des sites, rencontrent dans leurs courses matinales la muse classique de Corot emportant au logis du peintre des vap(.'urs roses dans les plis de son écharpe argentée et les trois fées romantiques inspiratrices de Diaz, de Rousseau, de Millet : la première toute ruisselante d'une lumière enchantée, la seconde silencieuse dans sa robustesse grave et assombrie, la troisième âprement émouvante sous la lourdeur de ses vêtements campagnards.

Quelle que fût leur formule d'art, entre ces paysagistes vivant loin des cénacles et des villes existait une étroite parenté d'âmes. C'étaient, pour la plupart, des hommes très simples, disposés à la rusticité autant par leur naissance et leurs manières que par leur idéal. Leur cerveau généralement peu cultivé, le côté paysan de leur caractère et de leur allure les rendaient éminemment propres à une application continue et obstinée, à un isolement physique et moral de tout ce qui n'était pas leur tâche patiente et étroitement spécialisée. Ils traçaient leur sillon à la façon du bœuf de labour qui courbe le front sous l'effort et chemine lentement, sans regarder autour de lui. (>es apôtres ingénus de la forêt, vivant en colonie sur un pied d'égalité frugale et fraternelle n'édaient pas sans rappeler ces confréries du moyen âge dont les membres, architectes, sculpteurs ou simples maçons unissaient leurs capacités ferventes et persévérantes dans la glorification de cette forêt de pierre : la cathédrale.

Depuis la seconde moitié (hi dix-huitième siècle, la forêt de Fontainebleau voyait des peintres, assez rares à la vérité, passer sac au dos à la recherche des majestueuses futaies et des rochers aux formes pittoresque-

ment capricieuses. Un peintre à demi légendaire du nom de Bruandet avait même été y vivre en solitaire. On racontait qu'à un retour de chasse, Louis XVI avait dit à la Cour : « Nous n'avons vu que des sangliers et Bruandet. » A partir de 1820, les artistes commencèrent à s'installer par groupes dans les villages de la lisière. Perdu au milieu des landes et des bois à l'une des extrémités occidentales de la forêt de Fontainebleau, le hameau de Barbi/on comptait alors, pour tous habitants de sa rue unique, de pauvres bûcherons et des laboureurs de champs maigres. Un beau malin de l'automne i836, runi(pie auberge du pays vit arriver un jeune homme d'une rare beauté, aux longs cheveux bruns et à la barbe frisée encadrant un visage frais et pourpré. Un grand chapeau rabattu sur les yeux, une blouse de toile grise serrée par une forte ceinture où s'enfdaient les bâtons d'un pliant, sur le dos un sac faitdune boîte à couleurs, dune poignée de linge, d'un parasol etdun chevalet, à la main une pique de parasol, cet attirail classique révélait un paysagiste. C'était Théodore P»ousseau. A Paris, il avait fréquenté les milieux romantiques, se mêlant peu aux discussions, fumant silencieusement .sa pipe au milieu des déclarations les plus révolutionnaires, des exposés de théories les plus audacieux. Ce tlegme lui avait mérité le surnom de Père Tranquille. Bientôt, une ardente soif de l'ombre des bois l'arracha à la capitale. Pour quarante sous par jour, il trouva dans l'auberge du père Ganne le lit et le couvert, pain et vin à discrétion. Quelques années auparavant, Brascassat avait déjà été l'hôte de la maison, et le brave homme de patron lui avait accordé un crédit de vingt francs, ce qui faisait une grosse somme pour l'un comme pour l'autre.

Barbizon centre artistique était fondé. Rousseau qui avait été déjà cruellement éprouvé parla vie reprit courage au milieu de ces beautés svlvestres et s'y fixa d'une

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façon définitive. A qnolqnos années de là, il l'ut rejoint par d'autres nomades de l'art, Aligny, peintre de paysages historiques, puis un petit homme sec et brun, à l'œil brillant, à la barbe noire en broussaille, inséparable d'une pipe noirâtre et d'un rire sonnant clair. Il se faisait encore plus remarquer par un(» jambe de bois qui ne semblait pas autrement l'airecter, car il l'appelait joyeusement « son pilon ». Ce nouveau venu n'était autre que Narcisse Diaz de la Pena, magicien d'outre- Pyrénées qui avait dérobé au soleil son secret et dont la palette paraissait confectionnée à l'aide de pierres précieuses broyées. Si bien qu'on disait de lui : <i II fait porter des eranges à ses pommiers. » Il se lia avec Rousseau et courut inlassablement en sa compagnie à travers les grands troncs mousseux du Bas-Bréau ou les gorges farouchement tourmentées d'Apremont. Son imagination riche et pétulante dhidalgo y fit d'amples moissons d'images éclatantes. Quand le mauvais temps les forçait à demeurer au logis, les deux amis s'amusaient à en décorer les murs nus de pochades « pleines de gaîté, d'invention, d'insouciance, jetées à l'improviste et à la déliandade. comme la conversation d'un homme d'esprit », au dire de Taine qui les vit quelques années après. Diaz couronna la haute cheminée de la salle commune d'un éblo\n'ssement de gerlies de fleurs dont la fameuse complainte de Barbizon a gardé le souvenir :

On y voit des pétarades

De Diaz de la Peria :

Des fagots verts oii<;([n"va

Des jaunes d'u'iif en marmelade.

Un peu plus tard, (iérome devait lancer en frise autour de la même salle tout un corps de ballet aux gestes pleins de grûcc, aux tutus éperdument envolés.

Diaz passa plusieurs années presqu'entières aux côtés de Rousseau dans celte féconde solitude. 11 allait <le

temps en temps à Paris pour voir les marchands de tableaux et à l'époque des expositions. Au cours d'une de ces apparitions, il rencontra un de ses camarades qui se débattait au milieu des débuts les plus ardus. C'était un grand et robuste Normand à la barbe épaisse, aux sourcils toutîus, au front entèlé, qui avait gardé de son origine paysanne des allures rustiques et gauches. Il s'appelait François Millet. Par une étrange méconnaissance de soi-même, il s'était égaré, d'abord, sur la trace des maîtres galants du dix-huitième siècle et il avait débuté au Salon de i8'i4 par une peinture de genre et un pastel àl'élégance mièvre. Cependant, la vie deschampsle hantait. Il aurait voulu peindre ces travailleurs des sillons au milieu desquels il avait passé ses premières années. Mais il fallait vivre et faire vivre les siens. Millet s'estimaiL trop heureux d'avoirobtenu une commande de l'Etat dans laquelle il pouvait faire valoir sa belle manière de peindre le nu : Agar et Ismaël dans le désert. Il s'y donnait tout entier, car il possédait une admirable conscience d'homme et d'artiste, mais il soupirait après vme terre promise, la simple et grande terre sur laijuelle s'incline le cultivateur aux bras noueux.

Un hasard devait le jeter à sa vocation. Un soir, il vit devant une vitrine deux jeunes gens en train d'examiner un tableau de lui : les Baigneuses.

— C'est, disait l'un d'eux, d'un nommé Millet ([ui ne fait que des femmes nues.

Le peintre sursauta. Eh quoi? on soupçonnait un homme comme lui de flatter la bassesse de goût du public! En rentrant chez lui, la gravité ordinaire de son visage s'était encore accentuée et il dit à sa femme :

— Si tu veux, jamais plus je ne ferai de cette peinture. La vie sera encore bien plus dure. Tu en souffriras, mais je serai libre et j'accomplirai ce qui m'occupe l'esprit depuis si longtemps.

Mme Milk'l appartenait à une famille de petite bourj^eoisie bretonne dénuée de la moindre aisance. L'art lui doit beaucoup de reconnaissance pour avoir répondu sans hésiter :

— Je suis prête. Fais à ta volonté ^

(Vest sur ces entrefaites que le futur auteur de r Angélus avait rencontré Dïaz et lui avait demandé s'il ne connaîtrait pas quelque coin de campag-ne où il y aurait peu d'argent à dépenser et beaucoup de belles choses à peindre. L'ancien pensionnaire du père (janne indiqua Barbizon. Quelques jours après. Millet partait en reconnaissance, accompagné de Charles Jacques, le peintre des basses-cours, qui, pour avoir fait sept ans de service à l'armée, avait plutôt l'allure d'un officier en civil. L'auberge de Barbizon commençait à jouir d'une certaine réputation dans le monde des paysagistes. Les deux compagnons trouvèrent réunis dans la grande salle une demi-douzaine de camarades de tout âge, parmi lesquels Rousseau, Diaz, Corot, Dupré, Hamon. On les reçut avec la plus grande cordialité et le petit vin du pays coula en l'honneur de leur bienvenue. Hamon, voulut à toute force faire fumer une pipe à Millet, afin de voir, par la manière dont il en tirerait des bouffées, à quelle école de peinture il appartenait ! Allait-on le ranger parmi lés coloristes ou les classiques?

— Je ne fume pas, répondit Millet.

— xVllons, bon ! Dans quelle école vous placer alors?

— Dans la mienne ! décida le nouveau venu -. C'était plus une prédiction qu'une boutade. Par la

puissance et la sincérité de son génie. Millet n'allait-il pas devenir le nom le plus illustre et en quelque sorte le chef de la libre école qui était en train de se fonder

1. Geohgfs Lanoë et Tristan Bimce, 'lisloire de l'École française de Paysage, du Poussin à Millcl (Charles, ôdileur).

2. CiiAiiLiis iMohkau-Valthikr. Colonies d'arlisles. [Lectures pour lotis, juillet 1912,)

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d'elle-même en ce hameau ? De nouveaux amateurs de plein air arrivaient tous les jours, enthousiastes, grisés de couleur et de lumière, trouvant les jours trop courts pour peindre. La place manijuait chez le père Ganne et, avec les quatre et cinq lils (ju'on était obligé d'y entasser, ses chambres commençaient à ressembler à des chambrées. Mais la devise du bonhomme était : i< A la campagne on se serre. » D'ailleurs, on y restait si peu dans ces chambres ! Dès l'aube, réveillés par la corne du vacher du cotnniiin, qui appelait les vaches du village pour les emmener à la pâture, les peintres sautaient joyeusement du lit et, après avoir lestement expédié une assiettée de soupe chaude, s'en allaient d'un pas allègre vers la forêt, le sac au dos et la chanson aux lèvres. Partis en troupe, ils s'égaillaient à travers les fourrés, chacun cherchant le coin de verdure, l'éboulis de roches, l'horizon vaporeux qui convînt à sa fantaisie. Puis, installés devant le chevalet, ils se mettaient au travail avec ardeur, lançant parfois de l'un à l'autre des appels que prolongeait l'écho de la forêt, ou égayant ces majestueuses solitudes de leurs refrains cocasses ou grivois de rapins. Vers midi, on se réunissait pour déjeuner sur le pouce, à la façon des ouvriers dans leur chantier et puis, vite, on retournait à l'ouvrage, car déjà le soleil descendait vers l'horizon. Quand la nuit venait bleuir le sommet des futaies et incendier au loin le ciel de nammc.^ roses, on se réunissait pour regagner Barbizon, portant la toile commencée tantôt sur la tète à la façon d'une corbeille, tantôt en travers du dos, à l'instar d'un bouclier. On marchait d'un pas alerte, l'estomac creusé par le grand air et alléché par la perspective du plantureux dîner qui mijotait chez le père Ganne. Enfin, apparaissait la petite maison dont les Concourt nous ont conservé la vision vivante.

<■<■ Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbizon, vrai vide-bouteille de l'Art! une maison dans

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un li-eillage mangé de lierre, de jasmin, de chèvrefeuille, de planles qui gTimj)ent avec de grandes feuilles vertes ! Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent aux cari-eaux; dans le rentrant des fenêtres, des torchis de pinceaux font des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les tonnelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les petits ponts tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des vignes collées au m.ur balancent et secouent leurs brindilles et leurs vrilles sur le trou noir de la Cuisine et les bras bruns d'une laveuse. L'ne découpure de treille encadre, dans des feuilles, une tète de cerf aux os blancs. Et ce sont, dans le plein air, des tables oi^i traînent des verres tachés de vin et de vieux livres usés où se déchire le papier qui fait un manche à gigot, desbuffets, des fontaines, des garde-manger remplis de viandes saignantes sous Tabri d'une feuille de zinc; des moss, des canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la cave ouverte et pleine. La poulie, la corde et le gi'incement d'un puits se perdent dans les branches d'un abricotier. Des poules montent aux échelles pour aller pondre au grenier sans fenêtres; des corbeaux familiers volent çà et là; de tout petits chats jouent entre des barreaux de tabouret; sur la traverse d'un chevalet cassé, un coq jette son cri ^ »

Mais voici le moment de se mettre à table. Lue fois que les premières bouchées ont un peu calmé l'appétit qui gronde, les grandes discussions d'art vont commencer. Quels interminables débats eslhéti(|ues et fantastiques ! Quelles batailles homéri(jues entre réalistes et idéalistes, entre la ligne et la couleur 1 Après les critiques féroces et les railleries sanglantes, lesadmii allons fanati([ues et les manifestes passionnés. Si la forfan-

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