‹ La société du second empire (volume 3)Chapitre 79 sur 84 · Pierre de Lagorce, Histoire du Second Empire · texte numérisé non relu

Pierre de Lagorce, Histoire du Second Empire

2. De Rudio est mort l'écemment à Los Angeles (Californie). Amnistié après l'Empire, il était devenu major dans l'armée américaine.

:iJO LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE

chacun par un prêtre. Suivant les prescriptions de la loi sur la peine des parricides, ils étaient nu-pieds, enveloppés d'une longue chemise blanche, la tête couverte d'un voile noir. Dès la sortie de la prison, Piéri avait entonné le Chant des Girondins et c'était un spectacle effroyablement lugubre que de voir le voile noir qui couvrait sa figure se soulever rythmiquement sous la respiration haletante et le chant du condamné. Orsini gardait le silence.

Arrivés au pied de l'échafaud, quand on découvrit leur visage et qu'on vit la mine impassible et sereine du chef du complot, il y eut un murmure d'étonnement dans la foule. L'huissier chargé de lire la sentence en éprouva visiblement une commotion dont il fut quelques secondes à se remettre. Les deux condamnés gravirent les marches de l'échafaud. Parvenus sur la plate-forme, ils écoutèrent la lecture de Tarrêl. Puis les exécuteurs s'emparèrent de Piéri qui chantait toujours :

Mourir' pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus (lii;ne d'envie.

Ses dernières paroles expirèrent sous le couperet. Alors Orsini se départit de son mutisme. Avant de se livrer lui-même aux exécuteurs, il se tourna vers la foule et d'une voix pleine, grave, vibrante, comme solennelle, il lança au peuple ce double cri :

« Vive l'Italie ! Vive la France ! »

Mgr Sibour. — Son assassinat à Saint-Étienne-du-Mont. — Procès et exécution de Verger. — Alfred de Musset. — Abandon de ses funérailles. — La sœur Rosalie. — Béranger. — Son dernier logement. — Rachel. — La fin de sa carrière. — Ses derniers moments.

Le 3 janvier iSSj, à 3 heures, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour est assassiné, dans l'ég-Hse Saint-Etiennedu-Mont, par un prêtre interdit, nommé Verger. Celuici est-il fou ou fanatique? Aux premiers interrogatoires il répondit que « c'était à cause de l'Immaculée Conception )>. (On sait que Mgr Sibour avait respectueusement fait ses observations à Pie IX sur l'opportunité du nouveau dogme.)

Chacun, à l'envi, fît l'éloge funèbre du malheureux archevêque. On loua sa charité, ses vertus de pasteur et d'homme et l'on eut raison. On voulut qu'il ait été un brillant prédicateur et un homme de hautes capacités, ce qui était plus contestable. Sa parole était plutôt ordinaire, son savoir moyen, mais il avait des idées libérales et savait tenir tête à la presse ultramontaine. Il laissa des regrets unanimes et on déplora celte fin cruelle.

Le 12, on purifia l'église Saint-Étienne-dii-Monl. Une foule immense agenouillée assista à la cérémonie et au chant du Miserere.

Le i3, le cœur de Mgr Sibour fut transporté de Notre-Dame à Saint-Étienne-du-Mont dans une voiture de deuil... Le bourdon de la cathédrale, pendant le trajet sonna lug-ubrement. Une g'rande masse de population se découvrait sur le passage. Finalement, on plaça le cœur de l'archevêque au fond d'une niche ménagée dans la chapelle de Sainte-Geneviève.

Le corps fut exposé au palais archiépiscopal de la rue de Grenelle. Ce fut toute la journée un imposant défilé. On s'occupa beaucoup du procès de Verger... Chez le coutelier (\o la rue Dauphine qui avait fourni l'arme meurtrière, ce fut une véritable procession.

Le 2.3 janvier, la Cour d'assises condamne à mort l'assassin de l'archevêque.

M. Nogent Saint-Laurent, son avocat, avait plaidé la folie; c'était l'avis aussi du docteur Cardieu. Verger est avant tout un vaniteux de bruit et de renommée n'importe par quels moyens. Son attitude prouve une insolence et un cynisme sans bornes. Il injurie tout le monde. Après la lecture du verdict, il essaie un appel au peuple pour protester contre la justice. Mais l'auditoire se lève dans un élan d'indignation en criant : « Tais-toi, assassin ! »

On emmène Verger enfin calmé et surtout pris de peur. 11 va chercher à se rattacher à la vie, il se pourvoit en Cassation et en même temps signe un recours en grâce à l'Empereur, écrit à la princesse Mathilde pour l'intéresser à son sort. Les journaux publient les détails de cette terreur de l'échafaud, de cette agonie qu'il s'est faite lui-même de peur plus que de remords.

Les deux pourvois de Verger ont été rejetés, il est exécuté le 3o, en face de la pi'ison de la Roquette où il a été détenu.

Quand raumônier, l'abbé Hugon et le directeur de la prison viennent lui annoncer que l'heure de l'expiation est arrivée, Verger très pâle déclare que certainement on n'a pas remis sa lettre à l'Empereur, qu'il est impossible qu'on ne lui accorde pas sa grâce.

« Voyons, messieurs, s'écria-t-il en se jetant à genoux devant les fonctionnaires et les agents, vous qui approchez l'Empereur — avait-il reconnu M. de Nieuwerkerke qu'on avait laissé entrer dans la prison? — allez le trouver, dites-lui que je ne veux pas mourir, qu'il me fasse grâce. »

L'Empereur a-t-il hésité à refuser la grâce, en raison du cerveau détraqué du condamné, c'est possible.

Dans le public, on disait — un peu au hasard comme toujours — qu'il ne pouvait accorder une commutation de peine, de peur qu'on ne dise: on ne l'a pas guillotiné parce que c'était un curé. Certains journaux dont V Indépendance belge avaient pris le parti de ^'erger, et plaidaient sa cause.

Cependant, dans la cellule, après la première scène, il y en eut de plus terribles. Une lutte épouvantable s'engagea. Le directeur, M. de Lasalle, plus remué qu'il n'aurait voulu, avait quitté la place. Verger se cramponnait au lit, à la porte, mordait ses couvertures, poussait des rugissements. Le greffier eut l'idée d'aller chercher le bourreau.

L'aumônier tente un dernier effort pour le calmer, il répond par des blasphèmes.

Mais voici le bourreau Heidenrech, un vrai colosse, qui s'adresse énergiquement au condamné. « Eh bien, Verger, lui dit-il, lentement le fixant de son œil pénétrant, il paraît que vous ne voulez pas venir de bonne volonté. Nous allons être obligés de vous emmener de [orce. »

Verger est médusé... Il tremble de peur, devient soudain docile, se laisse garrotter,

Comme on le conduisait à l'avanl-greffe pour la dernière toilette :

— Eh ! mon Dieu,cria-t-il, en se tordant sur le tabouret où il était assis, est-ce triste de mourir sans parents, sans amis, abandonné de tous.

Le prêtre s'avança. « Tous ne vous abandonnent pas », et, lui tendant le crucifix, l'abbé Hugon continua : « En voici Un qui pense à vous, qui vous attend, le reconiiaissez-vous ? »

Verger s'inclina. Prenant le crucifix, il l'approcha de ses lèvres et demanda pardon à Dieu et aux hommes.

« C'est bien, je vois que vous m'avez compris », dit l'abbé Hugon, et l'attirant doucement dans un coin de l'avant-grelïe, il lui donne l'absolution...

Huit heures vont sonner; le funèbre cortège se met en marche... Verger est très pâle, son regard est perdu, sa tète fléchit, il s'avance, soutenu par l'aumônier et le bourreau. Au moment où on le bouclait sur la bascule il a crié : « Vive Jésus-Christ, vive l'Empereur ! »

Le 4 niai iSSy, à dix heures, un modeste corbillard stationnait à la porte de l'église Saint-Roch. Dansfintérieur de l'église, un piquet de la garde nationale el. à peu près deux cents personnes. Après la cérémonie,au moment où le cortège se mettait en marche pour le I^ère-Lachaise, les deux cents personnes se réduisaient à peine à quarante. Dans le trajet, la phalange se débanda de nouveau, si bien qu'en entrant au cimetière, le mort n'y avait plus guère pour escorte (jue les gardes nationaux et uu petit nombre d'amis.

« De qui était-il <|uesliou, de cpicl défunt sans importance ces rari nanles avaient-ils accompagné le convoi ? La milice citoyenne, interroge un chroniqueur, avait-elle donc perdu un de ses sous-lieutenants ou un

LIÏS MOUTS ILLUSTIiLIS 3r,5

de ses sergents-majors? Non. La France venait de perdre un de ses plus grands poètes, un de ses plus grands écrivains, un de ses plus charmants esprits, une de ses gloires les plus pures et les plus radieuses, Alfred do Musset, mort à 4^ ans, d'une hypertrophie du cœur. Fort heureusement pour Alfred de Musset il faisait très beau le jour de l'enterrement; s'il avait plu, on est fondé à penser que personne ne serait allé jusqu'au cimetière. »

Combien d'académiciens pour rendre hommage à cet illustre confrère? Dix en tout: MM. Villemain, Alfred de Vigny, Empis et Vittet qui portaient les cordons du poêle, et en plus : Mérimée, Sainte-Beuve, Pongerville, Ernest Legouvé et Emile Augier.

C'est peu sans doute, ce n'est pas assez. Un député, un ministre, un fabricant de toiles eussent eu un imposant cortège... Mais un simple poète, à quoi bon?

<( Le Théâtre- Français lui doit de beaux succès, continue Albéric Second dans sa Comédie parisienne. Hier encore on applaudissait un Caprice. Il ne faut jurer de rien et les Caprices de Marianne. Deux acteurs seulement ont paru à l'église, MM. Régnier et Delaunay (i). Pas une comédienne. Les autres théâtres n'étaient représentés que par M. Tisserand, de l'Odéon.

1. Dans ses Souvenirs, Delaunay parle à diverses reprises de Musset, des œuvres duquel il fut d'ailleurs le merveilleux interprète, et il en parle avec reconnaissance et émotion. Ses Souvenirs se terminent par cette phrase : « C'est Musset qui m'a fait sortir de pair, et c'est par des vers du poète aimé, du poète de l'éternelle jeunesse et de l'éternel amour qu'il m'a été donné de dire le dernier des adieux au public. Quand, en 1896, d'augustes souverains, aimés de la France, reçurent un somptueux accueil dans le palais de Louis XIV à Versailles, on Vint chercher dans sa retraite le vieux sociétaire et on le força à vaincre hésitations et scrupules ; une dernière fois il murmura quelques vers de son poète : Une Soirée perdue. Mussettiste j'avais été, mussettiste je restais jusqu'à la fini,'» [Souvenirs recueillis par le comte Fleury, Calmann-Lévy.) ' '

« Et la jeune Parisienne où donc était-elle? Et que faisait-elle à cette heure ?

« Eh quoi ! on rend les derniers devoirs à votre poète, à celui qui fait parler le mieux le cœur de vingt ans, et vous n'accourez pas ! La Bourse n'est pas encore ouverte à dix heures du matin.

« Lejouroùl'on enterrera Frédéric Lemaître, il y aura deux cent mille personnes à son convoi. Nous étions deux cents dans Téglise Saint-Roch. Moralité de la chose : un comédien est h un poète comme mille est à un. »

Il ne faut pas oublier les obsèques à l'hôpital du Gros- Caillou de l'admirable sœur Rosalie (Mme Rendu), qui donnèrent lieu à de touchantes manifestations populaires. Elle s'était montrée héroïque, et en 1848 elle avait fondé, pendant les épidémies de choléra, un asile de vieillards; elle avait répandu intellig-emment le bien autour d'elle; un concert de bénédictions suivit le convoi de cette fille admirable de la charité, décorée de la Légion d'honneur en i856 par l'Empereur. Si l'on cherche aujourd'hui la maison de la sœur Rosalie, on voit en façade sur la rue Mongeune grande école maternelle d'où les sœurs ont été exclues ; derrière au coin de la rue de l'Épée-de-Bois, on trouve un bAtiment noir sur la porte duquel on lit :

ASILE DE VIEILLARDS FONDÉ PAR LA SœUR ROSALIE

C'est la seule portion de sa maison qu'on n'ait pu enlever à ses filles ^

Le lO juillet mourait Béranger. Lui, un de ceux qui avaient créé la légende du premier Empire n'avait pas

1. Le vicomte de Melun a écrit la Vie de la sœur Rosalie. M. l'citiand Laiuletlui a cons^acié rccemment une belle «Mude.

voulu servir Napoléon III, refusant pension et concours qui pourtant eussent été nécessaires à sa vieillesse appauvrie.

Quand il mourut les souverains montrèrent leur sympathie effective.

L'Impératrice s'abstint, le jour de sa mort, de paraître à une représentation théâtrale où elle était annoncée. L'Empereur décida que sa liste civile paierait les frais des obsèques du poêle national.

Elles furent célébrées à l'église Sainte-Elisabeth au milieu d'un grand déploiement de troupes. L'orgue joua l'air des Souvenirs du Peuple :

On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps.

L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra plus d'autre histoire.

A Lamartine on empruntera quelques détails sur le logement qu'habitait Déranger dans la rue Vendôme, « une des rues mortes du vieux Paris où dort un de ces vastes hôtels des anciennes familles du Parlement. L'herbe y croît dans les cours ; des jardins épargnés par le constructeur de l'édifice à cause de l'éloignement du centre, conservent encore, dans leurs allées tirées au cordeau, quelques arpents de silence et quelques éclaboussures de soleil sur lu rue, sous les fenêtres des appartements. C'est là que le solitaire s'était caché pendant ses dernières années, comme l'hirondelle sous les corniches des vieilles demeures. »

Des familles riches habitaient le devant de l'hôtel, belle façade à grand porche et à grands appartements.

Pour arriver à l'humble logis du poète, « vous tourniez à droite en entrant dans la cour, sous une petite voûte conduisant à des écuries ; vous rencontriez sous la voûte le premier degré d'un escalier de bois ; cet escalier vous conduisait de palier en palier par des

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marches douces comme il convieuL ;i Fà^e essoul'tlé, jusqu'au dernier palier sous les loils, où vous n'aviez plus au-dessus de vous que les tuiles et le ciel. Un large et long corridor sur lequel s'ouvraient des portes nombreuses et uniformes, semblables à des portes de cellules dans les cloîtres d'un monastère ou à des portes d'infirmerie séparées dans un vestibule d'hospice, servait d'avenue à l'appartement du sage. C'était là sans doute, que dans le lemps de lapulence et de la puissance des parlementaires, l'antique l'amille logeait les intendants, les aumôniers, les précepteurs des enfants de la maison. »

Tout au bout de ce corridor une fois deux portes franchies on pénétrait dans une pièce vaste et nue, n'ayant pour tout ameublement que deux larges fenêtres sans rideaux, une cheminée antique sans feu, un paravent qui cachait un lit de camp de servante, quelques chaises de paille et une centaine de volumes de hasard, amoncelés sou? la poussière sur des rayons de sapin.

« A l'extrémité de cette chambre, près des fenêtres, une porte basse que vous ouvriez vous-même vous introduisait dans la chambre habitée par l'ermite. Un lit, un canapé, une table ronde où les journaux et les brochures du jour faisaient place à leur heure à la bouteille de verre noir et au frugal repas du matin, une cheminée au fond de laquelle couvait un petit feu dans un massif de cendres. » A la muraille quelques gravures l'eprésenlanl les amis de jeunesse, les dieux lares de son c(cur : Manuel, Laftîte, Chateaubriand, Lamennais... « Puis un mas([ue inorl du premier Napoléon couché sur le grabat de Sainte-Hélène, relique obligée (•hez ce dévot railleur à la (Irande Armée ; ce masque est moitié |)alliéli(jue el nioilié lugubre... linfin un busie de moi sur unt^ planche de noyer, buste qui n'était pour Déranger ni celui d'un poète, ni celui ^

d'un orateur, mais tout simplement le buste d'un ami de la dernière heure, (les amis sont souvent les plus chers, parce qu'ils sont les plus inattendus, et que, s'étant rencontrés tard, ils se donnent rendez-vous dans l'éternité pour s'aimer plus longtemps qu'icibas... Voilà le portrait, voilà le séjour fidèlement copiés d'après nature, de l'homme caché que tout un peuple allait découvrir sur son matelas pour lui faire ce que Mirabeau mourant appelait les funérailles d'Achille, et ce que nous appellerions plus volontiers les funérailles d'un Washington gaulois. »

L'année i858 s'ouvrit sur un glas funèbre qui résonna non seulement dans le monde des théâtres mais dans tous les autres centres intelligents. Le 3 janvier, Rachel avait succombé, au Cannet, à la maladie dont, depuis trois ans, elle avait le germe, et que son voyage en Amérique avait exaspérée.

Dans ses Souvenirs, Delaunay, de la Comédie Française, donne d'intéressants détails sur les derniers mois de la grande, de l'incomparable tragédienne. Elle était partie le 27 janvier i855 avec une troupe dirigée par son frère Raphaël Félix, et oi^i figuraient trois de ses sœurs, Dieudonné, Chéry, etc.

Au Metropolitan de New- York, Les Horaces avaient eu peu de succès; Angelo ei Adrîenne Lecouvreur firent de -belles recettes. Mais ce n'était pas là le triomphe auquel s'attendait Rachel; elle « faisait » 26.000 francs quand la première représentation de Jenny Lind, la cantatrice suédoise, rapporta plus de 98.000 francs. Le public américain n'était pas mûr pour les chefs-d'œuvre de notre vieille littérature, et il ne comprit pas Rachel.

Celle-ci, d'ailleurs, commençait pour cause de santé à ne plus être la même. Au sortir d'une représentation de

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Jeanne dWrc, une violente bronchite se déclara, se greffant sur un mauvais état de la poitrine. Elle traîna sa maladie à Boston, à Philadelphie, à New-York encore, persistant à jouer jusqu'à ce que les forces l'eussent abandonnée complètement. Quarante-deux représentalions au bout desquelles elle dut s'avouer vaincue... Tandis que la troupe tentait des essais peu fructueux de comédie, la grande artiste de plus en plus souffrante, s'embarquait le 18 janvier i85G.

D'abord elle avait voulu, en rentrant, s'établir dans sa petite maison de Meulan; la phtisie s'aggravait, on la fit partir pour Le Caire, où elle passa l'hiver, au milieu d'alternatives cruelles. Elle revint à Paris, n'ayant plus que le souffle, la voix perdue.

Eté angoissant. A l'automne, le départ est ordonné pour le midi. Avant de se rendre à la gare, elle voulut faire un dernier pèlerinage. Levée de très bonne heure, elle exigea qu'on la portât dans sa voiture, et elle se fit conduire d'abord au Gymnase — où son étoile naissante avait jeté les premières lueurs, — puis sur la place du Théâtre-Français.

11 faisait à peine jour, la matinée était glacée. Pas un ijruit dans la ville endormie. « Longtemps elle resta en contemplation devant la maison dont elle avait été la gloire, et devant ses yeux défila la vision des triomphes, des ovations, le souvenir des luttes de début et des combats enivrants de la jeunesse adulée... On arracha Hermione à ce spectacle, on la conduisit à la gare, où l'attendaient de nombreux amis; quand tous pleuraient en cet adieu suprême, elle souriait encore, fermant les yeux comme si elle eût voulu garder, emporter avec elle visions et souvenirs. »

Elle ne devait plus revoir Paris. Elle s'installa au hameau du Cannet, dans la villa de M. Victorien Sardou, où admirablement soignée par sa sœur Sarah, elle languit encore une année...

A la fin de décembre, dans un dernier éclair, elle réagit à moitié. De sa main brûlante de fièvre, elle écrivit dix-sept lettres pour des amis, tandis que dixsept petites caisses garnies de fleurs et d"oranges partaient en même temps que les derniers messages.

Elle prit, sentant venir la mort, ses dispositions testamentaires. Parmi ses légataires figuraient l'empereur Napoléon III qu'elle admirait beaucoup ; elle lui léguait un buste en marbre de Napoléon P' par Canova. A Emile de Girardin, elle laissait une plume d'or avec des myosotis en pierres précieuses. Girardin avait fait encadrer ce dernier souvenir de la grande tragédienne avec le dernier billet, daté du Cannet, le i" janvier i858 :

« Je vous embrasse cette nouvelle année. Je ne pensais pas, cher ami, pouvoir encore en i858 vous envoyer ma sincère afTection. »

Sur l'agonie de Rachel on possède un document rarissime : le récit d'un de ses médecins, le docteur Tampier.

Elle avait conservé sa lucidité d'esprit, malgré le laudanum dont elle faisait un constant usage pour vaincre l'insomnie. Elle régla toutes choses non comme une mourante, mais « avec le sang-froid d'une personne qui, avant de partir pour un long voyage, donne ses instructions à sa famille et à ses serviteurs. »

Elle dicte ses dernières volontés dans Tinlervalle des suffocations... A dix heures du soir, après une heure de lutte, ses yeux se ferment, une pâleur extrême se répand sur son front. Sa sœur Sarali l'appelle. Elle ne répond pas. « Elle a toujours le visage serein et le sourire semble errer sur ses lèvres'. »

Des coreligionnaires sont venus de Nice. On entre

1. Voir les Souvenirs de Delaunay, de la Comédie-française, recueillis par le comte Fleury. Calraann-Lévy.

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dans la chambre. Le livre sacré est ouvert ; les Israélites entonnent dans la langue des prophètes les chants de l'agonie.

Rachel respire, ses mains se joignent, ses paupières se soulèvent... son regard est un remerciement admirable pour sa sœur qui a appelé les bénédictions du ciel sur son lit de mort. Et on l'entend murmurer les prières qui ont frappé son oreille et répéter avec les assistants: « Non lu ne meurs pas, car lu vas vivre ; Dieu t'ouvre son sein, envole-toi, envole-toi ! »

La nouvelle de la mort de Rachel parvint le 5 au Théâtre-Français. On devait jouer Chatlerton et le Voyage à Dieppe, on fil relâche.

Le lundi ii eurent lieu les funérailles au milieu d'une aflluence considérable. «( .Jour froid et pluvieux, continue Delaunay, que je me rappelle bien comme aussi les noms des illustrations qui suivaient le convoi... Toute la Comédie, tous les théâtres étaient là, Mlle Georges en tôle, et aussi le gouvernement et la société, la (^our et la Ville, et derrière une multitude immense.

« C'était une mer humaine dans laquelle on ne pouvait se frayer un chemin », a écrit Alexandre Dumas. Et dans cette foule, des cœurs vraiment émus, des gens qui se souviennent, d'autres qui pleurent. Parmi ces derniers, Déjazet, qui s'en allait de l'un à l'autre, poussant des exclamations de douleur.

« C'est moi, dit-elle à Judith, qui serais joliment fière d'en avoir la moitié à mon enterrement ' ! »

1. p]ii l'ail, les ruiiér.iillcs de I)éj;i/.el,en décembre 1875, turent encore plus populaires (jue celles de Rachel.

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