CHAPITRE X
Complot de la Reine Blanche. — La machine infernale de Marseille. — Complot de la plaine des Vertus. — Double échec. — Procès des conspirateurs. — Attentat de Pianori. — Machine infernale de Pérenchies. — Complot de Tibaldi. — Le comte Orsini et ses complices. — L'arrivée des bombes à Paris. — Préparation du crime. — L'attentat de la rue Le Péletier. — Les souverains à l'Opéra et aux Tuileries. — Les arrestations. — Le procès. — Exécution d'Orsini et Piéri.
Dès le début du règne de Napoléon 111, un venl de conspiration souffla parmi les proscrits et réfugiés i)oliliques qui avaient trouvé un asile en iVngleterre. Des tentatives de complot furent faites à Londres par le Comité révolalionnaire et par un autre groupe secret qui s'intitulait la Révolution. Sous leur inspiration et sous celle du Comité de Jersey composé des vaincus de Juin 1848 et du 2 Décembre bannis ou déportés à titre de conspirateurs, se forma le complot dit de la Reine Blanclie qui amena, en juin 1862, la saisie de machines infernales ayant pour objet de canonner, de fusiller, de miner, d'incendier, et l'arrestation de dix-neuf per-
L Pièces des procès. Jouinaux de l'époque.
320 LA SOCIÉTÉ DU SECOND KMPlIiË
sonnes dont la plupart furent condamnées à la prison.
A quelque temps de là, lors du voyage du Prince- Président dans IcxMidi, on découvrit à Marseille un complot dont les auteurs se proposaient de le foudroyer, lui et son escorte à l'aide d'un appareil de leur invention. (Tétait une machine monstrueuse composée de quatre énormes bouches à feu et de deux cent-cinquante canons de fusils installée dans une maison de la rue du Grand- Chcmin-d'Aix. On était en train de la braquer, ({uand les agents de police s'introduisirent dans cette maison où ils arrêtèrent un certain Bœcler, forg^eron et un autre individudu nom de (iaillard. Ce dernier put prendre la fuite. Les deux conspirateurs faisaient partie de la société secrète dite des Invisibles.
Les bannis formés en Commune réroliilionnaire multiplièrent leurs excitations séditieuses. Félix Pyat, Boichot, Gaussidière répandirent des écrits et des manifestes qui étaient de véritables appels au meurtre politique. Ce fut sous rintluence de ces exhortations forcenées que se forma le complot dit de l'Hippodrome ou de la plaine des Vertus. Ln juin i858, des hommes appartenant à des catégories sociales diverses se réunissaient régulièrement au domicile de l'un d'eux et notamment chez un certain Folliet, vieil ouvrier révolutionnaire employé au chemin de fer de Strasbourg, qui avait consacré sa vie aux sociétés secrètes et entretenait d'étroites relations avec Barbes et Blanqui. Il y avait parmi eux un professeur, Alix; un ancien chirurgien militaire, Follol; un marchand de futailles. Decroix; un comptable de nationalité belge, di; .Meren; un teneur de livres, INIontchiroud ; un réfugié valacjue, Braliano; un tailleur de pierres, Buault; des ouvriers cordonniers, tailleurs, menuisiers, des étudiants nommés Uibault de Laugardière, Lailize, Martin, Ranc, ce derui<'r préludant par des ])laiis d'ass;»ssinal à la carrière polititiue (pi'il devait remplir sous lu troisième Bépubliciue.
Pour plus de sûreté, ils prirent le parti de tenir leur conciliabule suprême au pied des fortifications, dans la plaine des Vertus. Là, on décide d'étudier les habitudes de l'Empereur et de tirer sur lui, quand on le rencontrera sans escorte. Le coup une fois fait et réussi, son cadavre sera traîné dans les rues, on dressera des barricades, on fera appel par tous les moyens à l'insurrection. On s'est assuré d'une imprimerie destinée à répandre des proclamations incendiaires et déjà l'on a mis en circulation deux bulletins par lesquels un comité directeur invite tous les citoyens à se tenir prêts. En outre, vingt-six canons fabriqués avec des tuyaux de gaz, sont à la disposition des conjurés.
Le 6 juin, des pistolets sont distribués à un certain nombre d'entre eux. Ce jour-là, les journaux ont annoncé que l'Empereur et l'Impératrice se rendront, le lendemain soir, à l'Hippodrome. On présume qu'ils y viendront sans escorte : ce sera le moment d'agir. Folliet et ses compagnons prennent les mesures nécessaires dans ce but. Les groupes sont disposés depuis la butte de l'Hippodrome jusqu'aux portes du cirque. D'autres groupes sont échelonnés sur l'avenue de Saint-CIoud, du côté du bois de Boulogne que l'Empereur doit traverser pour se rendre au spectacle. Neuf conspirateurs sont postés à la porte même du bois. Deux autres. Lux et Ruault arrivent en fiacre par les Champs-Elysées. Ils sont inquiets, préoccupés de l'idée que le complot a été éventé. Dans le trajet, ils ne cessent de regarder à travers le vasistas pratiqué derrière la voiture.
Sur les cinq heures et demie, aumomentoù les agents de service faisaient ranger la foule pour faciliter le passage de la calèche impériale, Lux frappa dans ses mains et poussa un cri significatif. Aussitôt, on put remarquer un mouvement dans les groupes : quelques hommes se rapprochèrent, d'autres partirent, se dirigeant vers l'avenue de Saint-CIoud et le Bois de Boulogne. I 21
Les agen'is de police de service ne perdirent rien de ce mouvement inaccoutumé ni des figures sinistres qui venaient soudain d'apparaître aux alentours de l'Hippodrome. Mais, déjà, Tautorité était au courant de tout. Les démarches des principaux meneur? de la conjuration avaient été soigneusement épiées. Sur tout le parcours que devait suivre le couple impérial, des sentinelles avaient été placées et se tenaient, non pas debout, mais couchées dans les fossés, l'œil et l'oreille au guet, [)rêtes à donner ou à transmettre tous les avertissements nécessaires. Les précautions étaient donc bien prises. Soit par suite de ces précautions, soit défaillance de la part des conjurés, le complot échoua ce soir-là.
Le 8 juin, une conférence a lieu, dans le jardin du Luxembourg, entre les ouvriers Mariet, Copinot et Ruault, d'une part, et les étudiants Ribault de Lau- -gardière, Laflize et Ranc, d'autre part. On s'y encourage mutuellement à persévérer et on se promet de ne laisser échapper aucune occasion. Mais la police veille. Dans la nuit du 8 au <j, de nombreuses arrestations sont pratiquées : Folliet, Lux, Ruault, Decroix, Delbos, sont mis entre les mains de la justice. Le i6 du même mois, on saisit au domicile de Rratiano une presse clandestine. Les conjurés ne se découragent pas pour cela. Uuc nouvelle assemblée a lieu à Saint-Mandé, le 3 juillet. On y prend les mêmes résolutions qu'à la plaine des Vertus. On décide de les mettre à exécution le soir du surlendemain où l'Empereur et l'Impératrice doivent se rendre à l'Opéra-Comique. De IMéren, le belge, se charge de donner le signal de ralta(jue, à l'arrivée ou au dé})art des souverains. 11 tirera, le premier, ses deux coups de pistolet sur la voiture impériale. Il met un zèle infatigable à procurer de nombreuses armes à feu aux acteurs du complot. Il pousse l'ardeur du meurtre jusqu'à les charger lui-même et à les charger avec exagération. L'étudiant Martin émet l'idée d'appro-
cher de la voilure visée, au cri hypocrite de : «Vive TErapereur ! », mais il n'est pas écouté.
Le 5 juillet, à 7 heures du soir, tous les conjurés sont à leur poste, les membres de la société appartenant à la classe ouvrière dispersés dans les rues et sur le boulevard; les autres, c'est-à-dire les étudiants tels que Laugardière, Ranc, Laflize, réunis aux fenêtres du premier étage du café du Grand-Balcon, assistant d'abord comme spectateurs à l'attentat qui se prépare, et tout prêts à jouer un rôle plus actif aussitôt que l'assassinat aura ouvert la porte à l'insurrection. Heureusement, la police est prévenue et tient tous les fils du complot. Elle arrête sur place et avant qu'ils aient eu le temps d'agir la plupart des conjurés. Le complot vient encore une fois d'échouer.
Le procès des conspirateurs fut jugé en Cour d'assises, le 7 novembre. Ses débats ainsi que l'instruction qui le précéda ouvrent un jour curieux sur l'état d'esprit et les conceptions politiques des accusés. Ils révèlent chez la plupart d'entre eux des exaltés vaniteux à la tète faible et à l'énergie courte. Ouvriers ou étudiants; ces républicains montrent une naïveté pontifiante et une ignorance devenue agressive et féroce à force de se griser de mots sonores et creux. Alix, l'humble pédagogue qui enseigne la lecture en quinze leçons, déclare solennellement au président qu'il n'a pas de profession, mais qu'il exerce un sacerdoce.
Mariet s'intitule philosophe, et naturellement philosophe matérialiste. Enflé de l'importance qu'il s'attribue, il écrit au juge d'instruction : « Quand le socialisme triomphera, les lauriers croîtront dans les rues; je ferai ma bibliothèque de l'univers. Je ne puis pas vous donner mon système et mon secretorium » (Il veut dire critérium). Mariet ne veut pas que le juge d'instruction ait l'honneur de s'élever jusqu'à sa hauteur. Follot puise ses fureurs révolutionnaires dans des vers de Lucie de
Lammermoor qu'on trouve soigneusement copiés par
lui.
Sers-lui de suaire, Sanglante poussière, Sans croix, sans prières, Ou'il meure oublié !
Ce qui ne l'empêche pas d'invoquer pour sa défense qu'il est né le même jour que le roi de Rome et que Napoléon !"■ lui a donné une tape sur la joue, quand il était tout petit. Chez Ranc, l'étudiant, l'intellectuel, on trouve le manuscrit d'un ouvrage sur Marat où il est dit: « Marat qui avait de si grandes pensées, qui était si propre à former un grand peuple à la liberté. » Martin, autre étudiant, était en correspondance tout à la fois avec Michelet et le père Lacordaire, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir chez lui le portrait de Robespierre. Il a écrit au journal Y Univers, qu'à vingt-deux ans il voulait se faire prêtre. >< N'oubliez pas de faire remarquer, ajoute-t-il, que je suis l'auteur d'une Vie de Kossuth. » lia un mot d'une naïveté piquante pour un révolutionnaire, quand il veut caractériser le manque de discipline qui régnait dans l'organisation du complot, « 11 n'y avait pas de chef, dit-il, c'était comme une république. »
Jules Favre défendait Bratiano qui appartenait à une grande famille valaque — nous dirions aujourd'hui roumaine. Au milieu de sa plaidoirie il se tourna tout à coup vers les accusés et laissa tomber sur eux, d'une lèvre dédaigneuse, ces paroles outrageantes : « Que serait allé faire mon client Bratiano au milieu de cette cohue ? » L'indignation fut unanime. Le procureur général put s'écrier : « Eh bien I ouvi'iers, étudiants, vous l'avez entendu 1 On se sert de vous et, quand vous avez échoué, on vous repousse du pied comme une vile cohue. »
Vingt et un des conjurés furent condamnés au bannissement, à la détention ou à l'emprisonnement, avec des
durées variables. Tliiry, Bratiaiio, Baudy,Ranc, Laflize, Martin, furent déclarés non coupables.
Deux ans après, un nouvel attentat, d'une audace incroyable, allait vivement impressionner l'opinion publique.
En i855, vivait à Paris, dans un très modeste garni de la rue de Notre-Dame-de Grâce, un homme d'environ trente-cinq ans, à la figure brune et régulière, au type fortement méridional sous ses cheveux noirs frisés. C'était un Italien qui se faisait appeler Prizzi Gelino, mais son véritable nom était Pianori. Il habitait seul, ayant laissé à Faenza sa femme et ses deux enfants. Bien qu'il se déclarât cordonnier de son état, on ne le voyait jamais travailler. En revanche, il sortait beaucoup, vêtu avec plus de recherche que n'en montrent à l'ordinaire les ouvriers.
Sans qu'on sut d'où lui venait l'argent, il menait joyeuse vie, fréquentait les cafés et courait les filles. C'était un farouche démagogue, qui vitupérait violemment contre les souverains et en particulier contre Napoléon III qu'il appelait « oune tyran ». Pianori avait servi dans les bandes révolutionnaires qui avaient combattu contre les Français lors du siège de Rome de 1849. Vers la même époque, il avait été condamné à douze ans de galères pour assassinat politique. Mais, après quatre ans de captivité, il s'était évadé de la prison de Servia et était passé en Corse où il avait traîné la misère et cherché à se suicider, en se frappant de trois
Jules Fa vie.
coups de couteau. Peu de temps après, il était venu habiter Paris.
Après y avoir séjourné quelques mois, nous le retrouvons à Londres. La présence des réfugiés politiques el exilés français avait fait de cette ville un véritable foyer de menées révolutionnaires et de complots. Pianori assista à leurs conciliabules. Peu à peu, sa faible tête se monta. 11 se concentra, s'hypnotisa dans sa haine contre Napoléon III, si bien qu'il arriva à se persuader que l'Empereur, en faisant Texpédition de Rome, l'avait ruiné et avait causé tous ses malheurs. Puis, il aspirait au rôle de justicier, de vengeur de la démagogie italienne vaincue et chassée. Dès lors, une idée fixe hanta son cerveau : tuer l'Empereur. Ses camarades de café le virent perdre son exubérance habituelle et devenir sombre et silencieux. Après avoir fait emplette de trois pistolets et d'un poignard, il se décida à exécuter son dessein sans tarder. Il savait que Napoléon III faisait chaque jour, de quatre à cinq heures, une promenade à cheval sans escorte aux Champs-Elysées. C'est là que Pianori se promit de le frapper. Durant plusieurs jours il alla étudier sur les lieux les habitudes du souverain. Puis, le 28 avril, il sortit de chez lui emportant dans ses poches ses trois pistolets, un couteau-poignard et un rasoir très aiguisé. Il était vêtu d'un vaste paletot brun, cachant un autre costume grâce auquel il espérait se dissimuler et se confondre dans la foule, s'il n'était ari-èté sui- place. C'était dans le même but qu'il portait une casquette sous son chapeau. Dans sa pensée, le rasoir devait lui servir également à le travestir, en lui permettant de couper en hûte son épaisse barbe noire, une fois le crime commis.
Il arriva aux Champs-Elysées vers quatre heures et se plaça dans une contre-allée, à la hauteur des terrains Beaujon, au coin de la rue Balzac. De là, il pouvait l'acilciiK'iil sonder l'avenue du regard. L'empereur ne
paraissait pas. Plus crime heure se passa à attendre. Napoléon III avait-il donc renoncé à sa promenade habituelle ? La main de l'assassin étroi^nait fébrilement la crosse d'un pistolet dans la poche inléri(Hire de son paletot. Las de ne pas voir venir celui qu'il attendait, il allait remettre au lendemain l'exécution de son forfait, quand, vers cinq heures et demie, il tressaillit. Il venait d'apercevoir, à une assez^rande distance encore, trois cavaliers en vêtements civils remontant au pas le côté droit de l'avenue. C'était l'Empereur entre son aide de camp le général Ney et son écuyer, M. de \'alabrèg'ue.
Voilà le souverain arrivé à la hauteur du Châteaudes-Fleiirs. D'un pas décidé et égal, Pianori se dirige droit vers lui. Un agent de police de service, Alessandri — surnommé k le bouledogue » — voit ce mouvement et, pensant que cethomme veut remettre une pétition à l'Empereur, il court pour l'en empêcher, car c'est là chose défendue. Mais, tout à coup, il le voit tirer un pistolet de dessous ses vêlements. Il comprend que Piarori en veut à la vie de l'Empereur. Il se précipite... Mais une voiture qui descend à fond de train les Champs-Elysées vient se placer entre lui et le meurt rier ; Alessandri entend une double détonation. L'assassin vient de décharger les deux coups d'un pistolet sur Napoléon III. Celui-ci n'a pas été atteint, mais Pianori tire déjà un second pistolet de sa poche. Heureusement, l'agent de police a eu le temps de tourner la voiture, de se précipiter sur l'Italien, de le renverser, de le désarmer. Il a, lui, un poignard à la main et il l^lesse son adversaire en le terrassant. L'Empereur pousse un cri de pitié : « Ne le tuez pas ! » Puis il court aux Tuileries rassurer l'Impératrice. La foule fit un cortège eulhousiaste au souverain ({ui venait de voir la mort de si près. Arrivé auprès de l'Impératrice, il lui dit gaiement : u C'est tout de même un singulier pays que celui-ci. On y tire sur les gens comme surles moineaux. »
L'altentat de Pianori sema une profonde émotion à Paris et dans toute la France. 11 valut à l'Empereur de nombreuses marques de sympathie, notamment de la part de l'Angleterre d'où il venait tout juste de rentrer. Le 7 mai, Pianori comparaissait devant la Cour d'assises de la Seine qui le condamna à la peine des parricides. Il mourut courag-eusement, après avoir refusé de faire la moindre révélation sur les complices que lui supposa avec juste raison l'accusation. Quand l'exécuteur lui jeta sur la tète le voile des parricides, le condamné s'écria : « Je n'en veux pas. J'irai bien sans cela. » — « Il le faut », dit l'exécuteur en attachant le voile. Pianori gravit sans effroi apparent les marches de léchafaud, puis se retourna et poussa d'une voix ferme en italien le cri de « Vive la République ! »
Ce fut au mois d'août de la même année que la Cour d'assises de Douai jugea l'alïaire de la machine infernale placée sur le chemin de fer du Nord, à proximité de Pérenchies, dans le but de faire sauterie convoi qui devait conduire l'Empereur aux fêtes de Tournai. La justice avait en main les preuves d'un complot. Les deux frères Jacquin, mécaniciens, accusés d'avoir fabriqué la machine et organisé le complot, se réfugièrent en Belgique. On leur découvrit des complices dont les deux principaux, d'IIennin et Desquiens, furent condamnés, l'un aux Iravaux forcés à perpétuité, l'autre à cinq ans de prison.
Les groupes révoluli<^nnaircs n'avaient pas désarmé. On n'allait pas attendre longtemps avant de voir renaître, plus implacables, leurs complots. Le i3 juin 1857, la police arrêtait h son domicile, rue de Ménilmonlant, un ouvrier opticien de nationalité italienne, Paolo Tibaldi. On trouva chez lui une caisse contenant des pistolets et des poignards et plusieurs lettres écrites dans un langage de convention qu'on déchiffra de suite: guérir le malade voulait dire assassiner l'Empereur ; mon oncle
désignait Mazzini, le fameux révolutionnaire italien; Droa Rolline, Ledru-Rollin ; Giu était la signature de Mazzini. Olui-ci fut compris dans les poursuites ainsi que Ledru-Rollin et quatre autres italiens. Tibaldi fut condamné à la déportation. Ledru-Rollin, frappé de la même peine par contumace, protesta contre sa condamnation.
Mais un attentat bien autrement terrible allait semer l'épouvante dans Paris, coûter la vie à de nonbrcuses victimes et amener de graves conséquences dans la politique impériale et les relations diplomatiques. Il s'agit de ce complot d'Orsini appelé à un si effroyable retentissement.
Durant la première quinzaine de janvier i858, les époux Morand concierges du numéro lo de la rue du Mont-Tliabor commencèrent à être fortement intrigués par le nouveau locataire qui venait de s'installer dans l'appartement du rez-de-chaussée. C'était un homme d'une quarantaine d'années, d'assez haute taille, parlant beaucoup et avec une très grande facilité, vêtu avec recherche. Son visage était plein et coloré. Il portait une chevelure épaisse et des favoris noirs. Ses petits yeux brillaient. L'ensemble de sa personne était d'un homme distingué. Il s'appelait Thomas AUsop, se disait Anglais et faisant le commerce de la bière. Pourtant, son accent n'était pas anglais mais bien italien. Ce qui ne laissa pas également de surprendre le ménage Morand, c'est qu'il possédait un cheval, chose assurément rare pour un locataire dégarni. Après l'avoir placé dans un manège du voisinage, il l'avait fait amener dans une écurie située dans la maison et faisait sur lui de fréquentes prome-. nades. Il avait à son service un domestique d'une trentaine d'années, petit homme de mine blafarde, qui portait le nom de Swiney, mais n'avait pas l'air plus anglais que son maître. Ses manières vis-à-vis de celui-ci révélaient un curieux mélange de dévouement et de fami-
liarité. A plusieurs reprises, les concierges l'avaient même aperçu mangeant à la table de M. AUsop, et ils en avaient été passablement scandalisés.
Le locataire du rez-de-chaussée ne recevait que de rares visiteurs. Ce ne l'ut qu'au cours de la seconde semaine de janvier que deux hommes firent de fréquentes apparitions dans l'appartement. L'un pouvait avoir cinquante ans environ. Son allure était décidée, ses façons cassantes. Il s'appelait Andréas et passait pour allemand. L'autre était un jeune homme dont la physionomie était mâle et fière et l'extérieur plein de distinction. Il devait avoir ving-t-cinq ans, se nommait Da Silva et se donnait comme commis-voyageur chargé de vendre de la bière. Mais M. et Mme Morand ne se rendaient que très vaguement compte de sa position vis-à-vis de leur locataire. Etant entré, en elïet, chez M. Allsop, un matin, le concierge avait trouvé celui-ci à table avec l'Allemand Andréas. Le domestique Swiney les servait et le jeune Da Silva se tenait debout dans l'attitude d'un marchand qui fait des ofl'res de service. Au bout d'un quart d'heure, M. Morand, qui était sorti, rentra inopinément çt, cette fois, il trouva le commisvoyageur assis à la table près des deux convives et causant librement avec ^ux, tandis que Swiney, accoudé à la cheminée, écoutait la conversation.
Il n'était pas étonnant qu'un témoin indiscret trouvât quelque étrangeté à l'existence du nouvel habitant de la rue du Mont-Thabor. Ce n'était ni un Anglais, ni un marchand de bière. (Vêlait un révolutionnaire des plus notoires <jui se faisait appeler d'ordinaire le comte Orsini et qui était veim à Paris dans l'intention bien délibérée et arrêtée de tuer l'Enq^ercur. Son domestique et ses deux serviteurs étaient égalciinent des conspirat(;urs, italiens comme lui. Et les pourparlers qui se tenaient dans le garni du rez-de-chaussée (Haient des préparatifs d'assassinat,
Félice Orsini était mêlé depuis longtemps aux entreprises du parti anarchique. Après avoir été des plus ardents émissaires de Mazzini, il avait rompu avec lui. En février i845, le Tribunal suprême de Rom% l'avait condamné aux galères à vie, pour conspiration contre le gouvernement pontifical. Mais il avait été amnistié Tannée suivante. Ses menées anarchiques et ses violences le firent expulser ensuite de Toscane. On le retrouve, en 1849, député à l'Assemblée constituanteromaine. Nommé commissaire extraordinaire à Ancône puis à Ascoli, il donne dans ce poste de grandes preuves d'énergie, rétablit l'ordre, mais se livre à des excès qui motivèrent plus tard sa condamnation par contumace pour vols quali- ' fiés, concussion et usurpation d'autorité. La restauration du gouvernement
pontifical l'ayant obligé à prendre la fuite, c'est à Londres d'abord qu'il cherche un refuge. Il parcourt ensuite le Piémont, la Suisse, la Lombardie, nouant partout des intrigues révolutionnaires, voyageant avec de faux passeports et se cachant sous le nom de Tito Celsi. On l'arrête à Vienne, en i855, sous le nom d'Herwag : il est soupçonné d'avoir attenté à la vie de l'empereur d'Autriche. Il est condamné et jeté dans la citadelle de Mantoue. Mais la complicité d'une femme qui lui fait passer une lime lui permet de s'évader. Il arrive à scier huit barreaux de sa fenêtre, puis à l'aide d'une corde faite avec ges draps, il tente de descendre des hauteurs de sa pri-
Felice Orsini.
D après une eau-forte de Duclieinin.
son. Mais il tombe, et à demi blessé il reste pendant quarante-huit heures dans un lac glacé où des chasseurs viennent le recueillir. Après avoir séjourné quelque temps à Marseille et à Gènes, il retourne à Londres.
Ce fut là qu'il écrivit ses Prisons de r Autriche en Italie et ses Mémoires politiques. Il s'était acquis dans le pays une certaine célébrité par ses aventures, son existence agitée et les dramatiques péripéties de son évasion. Il vécut quelque temps, en faisant des lectures publiques de ses ouvrages. C'était un ardent patriote, profondément dévoué à la cause de l'indépendance et de la liberté de l'Italie, en même temps qu'un démagogue farouche, doué d'une énergie sauvage et d'une perpétuelle exaltation. Tous les moyens, même les plus atroces, lui semblaient légitimes, du moment où ils étaient mis au service de son idéal politique. A vrai dire, cet idéal était assez nébuleux, malgré les décisions forcenées qu'il lui inspirait. Il réclamait comme mesure initiale la disparition de Napoléon III. Orsini en était arrivé à considérer celui-ci comme l'auteur responsable des malheurs de sa patrie et la clef de voûte de la réaction en Europe contre les espérances révolutionnaires." « Que l'empereur des Français soit tué, pensait-il, ce sera la révolution en France et aussitôt par contre-coup la révolution en Italie. » C'est cette idée polili(|ue si étrangement hasardée qui allait le pousser à l'organisation d'un complot et à l'exécution de l'exécrable forfait qui devait tuer ou blesser cent-cinquante-six personnes. En même temps, il espérait trouver dans la perturbation amenée en Europe par la mort du souverain le point de départ d'un rôle de tribun, car il était avide de renommée et de pouvoir. C'était un conspirateur de tempérament et de carrière, d'esprit étonnamment mobile, prompt aux variations incessantes, en contradiction perpétuelle avec lui-même. Recherchant, avant tout, le bruit autour de son nom, il avait
une âme de héros théâtral et se complaisait à raconter qu'en Italie et en Angleterre, les femmes sortaient sur le seuil de leur porte pour le voir passer.
Pour l'exécution de son projet de plus en plus tenace contre la vie de l'Empereur, il songea d'abord à agir seul. Puis il jugea que c'était impossible et il se chercha des complices. Un de ses compatriotes, réfugié comme lui en Angleterre, lui parut devoir répondre à ses vues.
C'était un nommé Piéri, type d'émeutier à l'audace bruyante et grossière. Il était né à San-Stefano, près de Lucques. Condamné pour vol dans son pays, il était passé en France en i83.j, s'y présentant comme réfugié politique. On l'avait vu fabricant de casquettes à Paris, puis en i843 il avait été servir en Algérie à la légion étrangère. Il avait reparu sur les barricades de Février où il avait déployé une farouche intrépidité. Puis, il était passé au service de la Toscane et avait même obtenu le grade de major dans les hersaglieri. Mais, ayant abusé de ce grade pour commettre des exactions et des violences à la faveur des troubles politiques, il avait été destitué en 1849, sur un rapport du conseil des ministres de Toscane. Revenu en France, puis expulsé en i852, il avait été habiter Birmingham où il s'était fait professeur de langues. Orsini entra en relations avec lui dès les premiers mois de l'année 1857. 11 alla plusieurs fois le voir à Birmingham et n'eut pas de peine à lui faire partager ses projets. Piéri était cet homme d'une cinquantaine d'années que nous avons vu dans l'appartement meublé de la rue du Mont-Thabor sous le nom d'Andréas.
Après s'être mis d'accord avec lui, Orsini parla de leur commun dessein à un certain Bernard, réfugié politique français, qu'il voyait régulièrement au café Suisse Teach situé Bow-street, à Londres. C'était le rendez-vous ordinaire des révolutionnaires et des conspirateurs. Ce Bernard, d'abord chirurgien de marine,
puis journaliste de province, était venu à Paris après la révolution de Février et s'y était fait remarquer par des discours exaltés dans les clubs qui lui avaient valu le surnom de Clubiste. Il avait été condamné plusieurs fois pour délits politiques, mais s'était soustrait à l'exécution de ses condamnations, en gagnant tour à tour la Belgique, l'Allemagne, puis l'Angleterre où il s'était fixé.
11 fut décidé entre Orsini, Piéri et Bernard qu'on tuerait l'Empereur à l'aide de bombes lancées à la main. Au cours d'un voyage en Belgique, le premier avait remarqué dans un musée des bombes qui avaient donné lieu à un procès quelques années auparavant. Il eul l'idée d'en faire exécuter sur un modèle à peu près semblable. Un tourneur reçut de lui la commande de fabriquer ce modèle en bois. Sur ces entrefaites, dans le courant d'octobre 1857, Orsini et Bernard rencontrèrent dans unerue de Londres un Italien nommé (jlomez, pauvre hère inculte et de soucheinfîme qui, aprèsavoir servi deuxans à la légion étrangère, oîi il avait été un assez piètre soldat, préférant l'infirmerie au champ de bataille, s'était l'ail condamner à six mois de prison par le tribunal de Marseille pour abus de confiance. II était déjà en rapport avec Piéri qui lui avait donné des subsides et des recommandations. Orsini l'invita à venir chez lui, le lendemain, Grafton-street, n" 2. Là il lui fil remarquer que le prophète (c'est ainsi qu'il appelait .Mazzini) perdait toutes ses forces, et que ses entreprises n'aboutissaient qu'à faire fusiller des hommes inutilement. Puis il lui proposa de s'associer au plan que lui-même avait formé pour opérer un soulèvement en Italie. Il fut enten<lu (juc Gomez entrerait chez lui en la qualité plus apparente que réelle de domestique. C'était ce Swiney dont la présence à la table de son maître avait stupéfié le concierge Morand.
En sa qualité d'étranger, Orsini pouvait éprouver de
grosses difficultés à trouver en Angleterre un fabricant qui consentît à se charger de la fabrication des bombes. Aussi s'ouvrit-il de son projet à un Anglais du nom d'AUsop — le nom même qu'il devait prendre lui-même rue du Mont-Thabor. Cet Allsop accepta et s'adressa à un nommé Taylor, ingénieur mécanicien à Birmingham qui fabriqua les six bombes commandées sous le nom de « modèles » pour le prix de 2 livres, 6 shillings, 6 pences.
Bernard avait réussi à se procurer un passe-port pour la Belgique, délivré le 7 décembre par le consul général de France à Londres. Ce fut lui qui se réserva le soin de faire parvenir à Bruxelles les bombes fabriquées par Taylor. Pour cela, il avait eu recours à un certain Joseph Giorgi, frère du tenancier du café Suisse de Londres. Ce Giorgi se rendait à Bruxelles pour y être employé dans un café portant aussi le nom de café Suisse et situé place de la Monnaie. Il entra en Belgique le 6 décembre par Ostende. A son départ de Londres, Bernard lui avait remis dix demi-bombes en fonte (c'est-à-dire cinq bombes divisées en dix morceaux), en lui disant que c'était des appareils d'invention nouvelle pour le gaz et qu'un Anglais habitant la ville de Liège viendrait les prendre chez lui au café Suisse à Bruxelles. Giorgi présenta bien les objets à la douane d'Ostende ♦ comme étant des appareils pour le gaz. Il paya ce qu'on lui réclama pour lés droits. Enlin, arrivé à Bruxelles, il attendait vainement l'Anglais annoncé, lorsque Bernard se présenta lui-même pour reprendre les dix demibombes.
Orsini se trouvait également à Bruxelles. Il était descendu à l'hôtel de l'Europe sous ce faux nom d'Allsop qu'il devait conserver à Paris. 11 avait annoncé à l'hôtel qu'il se proposait de se rendre à Paris, mais qu'il attendait pour partir l'arrivée d'un ami. Cet ami, c'était Bernard. En etï'et, dès que Bernard fut à Bruxelles, on
vit le faux Allsop préparer son départ. Soit pour assurer sa fuite après l'attentat, soit pour en tirer un parti quelconque dans l'exécution du complot, il avait acheté un cheval dont un officier des guides désirait se défaire. Il avait décidé d'envoyer ce cheval à Paris et de confier à rhomme qui le conduirait les bombes déposées chez Giorgi. Quel soupçon, en effet, pourrait exciter ce voyageur modeste et de bonne foi ? Orsini et Bernard demandèrent au complaisant Giorgi un homme de bonne volonté. Il indiqua son camarade Zeghers, garçon de service au café Suisse. Le 1 1 décembre, le cheval ayant été placé dans un box au chemin de fer, Zeghers, au moment du départ, fut chargé par Giorgi d'emporter dans un sac les dix demi-bombes pour les remettre à l'arrivée au propriétaire du cheval. C'est ainsi qu'entrèrent tout naturellement et sans la moindre difficulté en France les engins dont il devait être fait un si criminel usage. Zeghers les déclara très correctement à la douane comme des appareils nouveaux pour le gaz. On les jugea de si minime valeur qu'aucun droit ne fut perçu à l'entrée.
Orsini se rendait à Paris dans le même train que Zeghers. Il était muni d'un passeport en règle au nom de Thomas Allsop, procuré par son complice anglais. En arrivant au débarcadère, le 12 décembre au matin, il remit une carte à Zeghers, en le chargeant de conduire son cheval à l'hôtel de Lille et d'Albion, rue Saint-IIonoré, où il comptait descendre et où il descendit en elïct, ce mèm(; jour. L'innocent Zeghers s'en alla par les rues de la grande ville, tenant d'une main la bride du cheval, de l'autre son sac de bombes. Il remit les dix pièces de fonte entre les mains d'un garçon d'hôtel. Orsini était déjà arrivé et se tenait dans la chambre qu'il venait de retenir. Descendant dans l'antichambre un moment après, il éprouva une courte stupeur à voir tous les morceaux de bombes étalés sur un
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divan à côté de la brosse et de Tétrille de son cheval. Il les reprit en hâte pour les emporter dans sa chambre. Zeghers repartit, le soir même, pour Bruxelles où il alla très consciencieusement dire à Bernard qu'il avait conduit à Paris le cheval de l'Anglais. Quant à Orsini, il ne séjourna que trois jours à l'hôtel de Lille et d'Albion. Dès le i5 décembre, il s'installa dans cet appartement de la rue du Mont-Thabor où nous l'avons vu sous le nom d'AUsop. C'est là qu'il attendait la visite de ses complices pour régler l'exécution du complot.
Dans les entreprises révolutionnaires auxquelles il avait déjà été alTilié, Bernard avait toujours fait preuve d'une extrême prudence. Cette fois encore, il avait décidé de rester loin du danger, en Angleterre. Gomez avait paru, un moment, donner quelque sujet de défiance et Orsini l'avait envoyé à Birmingham où Piéri devait le surveiller. Mais dans les premiers jours de novembre il avait écrit à Orsini une lettre où il protestait de son dévouement : « Je viens demander à votre seigneurie si elle me croit suffisamment digne de sa confiance pour remplir la mission dont elle m'aura chargé. Ce n'est pas l'argent qui me fait parler, mais bien le sentiment et l'amour que je porte à la patrie commune. » Orsini convaincu de la vérité de cette protestation, conserva à Gomez sa place dans le complot. Il fut entendu qu'il arriverait à Paris le 8 janvier, en compagnie de Gomez. On attendait également rue du Mont-Thabor un nouveau conjuré. C'était le jeune commis-voyageur en bière dont les singulières façons devaient surprendre le concierge. Il ne s'appelait pas Da Silva, mais Charles de Rudio. Né à Bellune, dans les États vénitiens, il appartenait à une famille notable qui s'était ruinée dans les mtrigues politiques. Son père et sa sœur avaient été poursuivis à la suite de complots ; luimême menait depuis plusieurs années une vie errante. Le bruit de sa mort s'était répandu et, comme il avait II 22
fait en sorte de raccréditer, sa famille y avait ajouté foi. Sa misère était extrC'me et il était tout prêt à entrer dans une conspiration révolutionnaire, tant par patriotisme exalté que pour se trouver quelques ressources. En novembre iSBy, un agitateur italien des plus louches aux yeux des siens, nommé Carlotti, lui avait demandé son adresse de la part d'Orsini, disant que ce dernier pourrait avoir besoin de lui. Plusieurs semaines s'étant écoulées sans que cette communication eût reçu d'autres suites, de Rudio écrivit à Orsini. Ce fut Piéri qui lui répondit, en l'engageant à prendre patience et en lui annonçant la visite (Vun monsieur qui passerait chez lui.
En efTet, le 2 janvier, il recevait chez lui le monsieur en question qui n'était autre que liernard. Le Clubiste se fît connaître à de Rudio, et comme celui-ci se trouvait dans la plus pressante pénurie d'argent, il lui remit quatorze schillings, en ajoutant qu'il eût à se tenir prêt pour un très prochain départ. Quant au passeport il se chargeait de le lui procurer. Le 8 janvier, nouvelle visite de Rernard à de Rudio <|u'il ne trouva pas. Mais il avait remis à la femme de celui-ci un l)illet que le jeune homme devait porter au n" 2 de Grarton-slreet où « on lui remettrait ({uelque chose ». Cette maison était celle où habitait Orsini. De Rudio s'y rendit et en rapporta une paire de lunettes d'or qui devait lui servir de signe de reconnaissance. Le soir, Rernard revint chez le Vénitien et lui remit une nouvelle somme de quatorze schillings avec un passeport au nom de Da Silva el un billet de place jusqu'à Paris pour le lendemain. Le 11, dans la matinée, de Rudio se présentait à l'appartement meublé delà rue du Monl-Thabor. Introduil par Cornez auprès d'Orsini, il lui tendit la paire de lunettes d'or. Le chef du complot lui tendit la main et le fit connaître à Piéri qui était présent. « Voilà, lui dit-il, le jeune homme dont je vous ai parlé. Il lui faut un logement. »
ATTi:XT\TS ET COMPLOTS CONTRE L EMPEREUR 339
La tenue de Rudio était minable. Piéri l'emmena et lui acheta un chapeau et un paletot, puis il lui dit : « C'est à Paris que se fera l'affaire. Retournez à 6 heures et demie chez Orsini. » Là, les complices lui demandèrent si l'on pouvait avoir confiance en lui, s'il ne trahirait pas et, sur sa réponse, Orsini lui fit voir une bombe enveloppée de soie noire dont il lui expliqua la composition. « Il faudra, lui dit-il, en jeter une semblable sous la voiture do l'filmpereur dans l'endroit où je vous conduirai. » De Rudio resta un moment silencieux, écrasé sous l'horreur du forfait auquel on lui demandait de prêter la main. Mais déjà il avait été soupçonné de délation auprès du gouvernement anglais. Une reculade lui parut impossible et il assura qu'on pouvait compter sur lui.
Le 6 janvier, Piéri et Gomez avaient quitté Londres avec des passeports aux noms de Peter Rryon Swiney et de Joseph-Andréas Pierey. llne fois à Lille, Piéri y avait laissé Gomez pour quelques heures et avait pris la route de Bruxelles. Il alla prendre chez Giorgi une sixième bombe qui y avait été, soit oubliée, soit déposée depuis le départ d'Orsini. Il vit aussi chez lui une servante qu'il avait eue en Angleterre, Rosine Hartmann, et il éprouva le besoin de lui confier qu'il était engagé dans une grande entreprise et qu'il y laisserait peutêtre sa tête. Pour mieux accentuer, il fit de la main sur sa gorge le geste du couperet. Il lui dit également : « Si je réussis, je reviendrai major et mes affaires iront bien. » Le soir, il reprenait le train de Paris, y faisait monter Gomez à Lille et, aussitôt en débarquant de wagon, tous deux se rendaient chez Orsini, rue du Mont-Thabor. Ils allèrent ensuite chercher un logement à l'hôtel de France et de Champagne où ils prirent une chambre à deux lits. Deux jours après, de Rudio étant arrivé à Paris fort peu pourvu d'argent, Gomez alla habiter rue Saint-Honoré à l'hôtel de Saxe-Cobourg et
le jeune Vénitien prit sa place dans la chambre louée par Piéri.
Durant les quatre jours qui s'écoulèrent alors, des relations fréquentes s'établirent entre les conjurés et ils échangèrent do nombreuses visites. Ils tinrent plusieurs conciliabules et s'occupèrent d'acheter des pistolets-revolvers qu'ils ajoutèrentàceuxqu Orsiniet Piéri apportaient d'Angleterre. On se les distribua. Mais les principaux instruments du crime à exécuter, c'étaient les bombes. La poudre fulminante employée à cet usage paraît avoir été fabriquée par Orsini. 11 avait eu en Angleterre des relations avec un professeur de chimie et il en avait reçu des leçons et des conseils, sans que celui-ci en soupçonnât le véritable but. C'était luimême qui avait apporté cette poudre de Londres à Bruxelles, puis de Bruxelles à Paris. Il l'avait placée dans un sac de nuit, après l'avoir enveloppée dans du linge et du papier qu'il humectait de temps en temps. Le paquet ainsi mouillé pesait près de deux livres anglaises. Durant son séjour rue du Mont-Thabor, Orsini s'était occupé de faire sécher sa poudre fulminante, d'abord en l'exposant à l'air, puis, comme elle ne séchait pas assez vite, en la mettant près du feu. Cette dernière opération était pleine de périls. Orsini se tenait devant sa cheminée, sa montre dans une main et un thermomètre dans l'autre, afin de mesurer avec exactitude les conditions de temps et de chaleur dans lesquelles la poudre fulminante pouvait rester devant le feu sans faire explosion. La moindre parcelle tombant dans le foyer et il se fait sauter, lui et toute la maison. Celait pendant la nuit, de peur d'être dérangé parle concierge, qu'il se livrait à cette opération. Il dut remettre chaque moitié de bombe trois fois devant le feu et l'y garder cluu|ue fois près de deux heures. Les bomljes ayant été remplies à peu près à moitié, le chef du complot les ferma au moyen de vis adaptées aux trous prati(iués
dans leur parlie supérieure. Il se fit aider dans ce liavail par Gomez dont le poignet plus ferme que le sien maniait le tournevis avec plus de vigueur.
Pendant deux jours, les conjurés se donnent des rendez-vous dans Paris, llanent, dînent ensemble au restaurant. Le mardi, 12, ils vont au théâtre voir jouer la Berline de r Émigré, i)uis le jeudi, i4, Orsini leur dit : « C'est pour ce soir. » Ce jour-là, i4 janvier i858, l'Opéra donnait une représentation bénéliciaire et l'Empereur et l'Impératrice avaient annoncé (juils y assisteraient. Les assassins se réunissent entre quatre et cinq heures à l'hôtel de France et de Champagne où logent Piérietde Rudio, puis ils vont ensuite rue du Mont-Thabor prendre les derniers ordres d'Orsini. Vers sept heures, Piéri et de Rudio partent ensemble explorer les abords de l'Opéra situé alors rue Le Péletier. Un cantonnier les aperçoit dans un passage sombre dépendant du théâtre. Il est obligé, pour les en chasser, de les menacer de sa pelle. Gomez les rejoint deux minutes avant huit heures. Il est dans un étrange état de gaieté nerveuse et montre d'un air triomphant les gants qu'il vient d'acheter.
Les rôles avaient été convenus avant le départ. Gomez et de Rudio ont reçu les deux plus grosses bombes. Orsini en a gardé deux plus petites et Piéri a pris la cinquième, de dimension semblable à celles d'Orsini. Les engins de mort sont enveloppés dans desmouchoirs de soie noire. Il avait été entendu que Gomez jetterait sa bombe le premier, aussitôt que la voiture de l'Empereur arriverait à la hauteur des conjurés. Les autres bombes devaient être lancées immédiatement après.
Il est huit heures, le moment annoncé pour l'arrivée de la voiture impériale. Les quatre complices se rapprochent de l'Opéra. Chemin faisant, Orsini remarque que Piéri se tient en arrière, comme un homme qui voudrait déserter. Mais soudain le voici qui passe en avant. Il y a une foule considérable aux alentours du théâtre.
Des femmes, des jeunes filles, des enfants sont là, dont les conjurés voient les fig^ures joyeuses, entendent les A^oix. Ils n'en sont pas touchés. Ils restent impassibles, férocement décidés dans leur projet de carnage et de dévastation. Ils ne s'en iront qu'après avoir jonché cette rue de cadavres noyés dans le sang. Les postes ont été bien nettement assignés par Orsini. Il a placé Gomez, celui dont le courage inspire le plus de doute, en avant, plus près du boulevard et il lui a dit d'un ton de commandement: « Reste là! *) Après, vient de Rudio; à côté de lui Orsini, l'animant, lexcitantde la parole et du geste; près de l'entrée impériale, doit se tenir Piéri, le soldat des barricades. Mais voilà que Piéri revient vers ses compagnons et passe devant eux sans mot dire, accom- })agné d'un inconnu. Il se contente de cligner de rœil dans la direction d'Orsini (jui ne comprend pas et pense ([u'il a rencontré quelqu'un de connaissance et qu'il en profite pour abandonner l'exécution du complot. En réalité, par un hasard vraiment extraordinaire, Piéri vient d'être arrclé par un agent d(; police, l'officier de paix Héb(M't, le seul homme peul-èlre à Paris tpii fût capable de h; reconnaître.
Mais Orsini n'a guère le temps de s'occuper delà conduite de son complice. Un mouvement vient de se produire dans la foule qui l'entoure. Des vivats retentissent. C'est la voiture de ri{m[)er(Mir (jui arrive! 11 se tient avec (lomezetde Rudio sur le trottoir, en face de l'entrée princij)ale du péristyle de l'Opéra, entre les maisons et la foule des curieux. Un bruit sonore de sabots de chevaux sur le pavé retentit, s'accentue. Des habits blancs, des flammes de lances apparaissent dans la clarté de l'illumination du (héatrc. C'est le peloton d'escorte des lanciers de la garde impériale. Une première voiture apparaîl, amenant les officiers de la Maison de rEm[)ereur. Une autre ralentit le pas, pour s'engager dans le passage h l'extrémité du péristyle.
C'est, à coup sur, celle où se trouvent les souverains. Saisissant bien l'instant, Gomez lance sa bombe dans la direction de la portière. Orsini se tourne alors vers de Rudio : « Jette la tienne ! » Et lui-même lance son instrument de mort au milieu de la masse étincelante formée par les attelages et les cavaliers.
Trois explosions successives comparables à des coups de canon éclatent à quelques secondes d'intervalle, la première, en avant de la voiture impériale, la seconde plus près de la voiture et un peu à gauche, la troisième sous la voiture même.
Le moment est terrible, la confusion inouïe. Par le seul efîet de la commotion, les nombreux becs de gaz illuminant la façade du théâtre se sont éteints. Les vitres du péristyle, celles des maisons voisines ont toutes volé en éclats. Le premier moment de stupeur passé, on constate que l'Empereur et l'Impératrice ont été préservés. Mais sur le sol jonché de débris et inondé de sang gisent de nombreux blessés dont plusieurs mortellement frappés, des chevaux qui se débattent, des cavalieKS désarçonnés. Les souverains ne sont descendus de voiture qu'après la dernière explosion. Ils n'ont pas cessé d'être calmes et de se préoccuper des secours à donner aux victimes. Mais tout n'est que désordre, affolement et obscurité. Des cris douloureux percent la nuit. Enfin, on donne la lumière et le danger couru se révèle tout entier.
Sur les murs, sur le pavé, on remarque des traces profondes laissées par des projectiles de toutes formes et de toutes grosseurs. La vaste marquise qui protège l'entrée du théâtre est perforée en plusieurs endroits. La voiture impériale, littéralement criblée, est venue s'échouer sur le trottoir, à demi couchée sur le flanc. Des deux chevaux composant l'attelage, l'un a eu la moitié de la tête emportée et est mort sur le coup, l'autre est grièvement blessé. Plusieurs éclats ont pé-
344 LA SOCIÉTÉ DU SECOND EMPiniC
nétré dans la voilure. Le général Roguet, qui s'y trouvait assis sur le devant de la banquette de devant, a reçu au cou une contusion très violente qui a amené un énorme épanchement de sang. 24 chevaux de lanciers ont été frappés. Mais le plus eiïroyable, ce sont les nombreuses victimes faites dans la foule. Les constatations judiciaires permirent d'établir que i56 personnes avaient été atteintes et que le nombre des blessures s'élevait à 5i 1. Dans cette longue liste de victimes, on remarquait 21 femmes, 11 enfants, i3 lanciers, 11 gardes de Paris et 3i agents ou préposés de la préfecture de police.
Au bruit de l'explosion, les voitures de l'Empereur avaient été immédiatement entourées par les gens de sa Maison. Le brigadier Alessandri — celui-là même qui avait arrêté le bras de Pianori en i855 — avait ouvert la portière de la voiture impériale auprès de laquelle il se tenait, en priant l'Impératrice de descendre. Celle-ci le voyant blessé en trois endroits, lui dit de se retirer pour se faire panser. Elle était calme, mais avec une pointe de cette exaltation qu'éveillent chez^les natures méridionales rapproche et le sentiment du péril. A des personnes qui l'entouraient elle dit: « Ne vous occupez pas de nous, c'est notre métier. Pansez les blessés. » L'Empereur était descendu de voiture avec le plus grand sang-froid, complètement maître de lui-même et sans laisser perger sur sa figure aucune trace d'émotion. Il avait peut-être dû la vie à la circonstance suivante: Au moment où la voilure entrait dans la rue Le Péletier, il causait avec le général Roguet placé sur le devant. Ne pouvant entendre que difficilement la réponse de son interlocuteur, à cause des acclamations qui retentissaient de toutes paris, il se pencha vers le général, en baissant la tête... C'est à ce moment précis que l'explosion se fit entendre et que, les projectiles pénétrant dans la voiture, l'un d'eux blessa le général à
M -^ ti
S go
la tête, tandis qu'un aulre frappait le chapeau de l'Empereur.
Une longue acclamation accueillit les souverains à leur entrée dans la salle de l'Opéra. L'enthousiasme et l'émotion dominaient le public qui battait des mains avec ardeur. A minuit, lors de leur retour aux Tuileries, les boulevards avaient été spontanément illuminés, et une foule considérable salua de ses vivats chaleureux le couple si extraordinairement échappé à la mort. Lorsque les voitures de la Cour arrivèrent au Palais, un groupe, composé surtout de dames d'honneur, averties et accourues, se précipita à la portière de l'Impératrice. Après avoir affectueusement accueilli leurs félicitations, elle monta vivement le grand escalier du pavillon de Flore et entra dans les appartements du premier étage. L'Empereur ne tarda pas à l'y rejoindre. Le cercle déjà réuni dans le salon était nombreux. On entourait les souverains qui, restés debout, racontaient les détails de l'événement. L'Impératrice avait sa sortie de bal en cachemire blanc tachée de sang en plusieurs endroits. C'était le sang des blessés qui avait rejailli sur elle. L'Empereur avait une légère ératlure qui saignait à la joue droite. C'était l'effet d'un éclat de vitre delà voiture. Le général Roguet était là aussi malgré la forte contusion qu'il avait reçue et dont il parlait avec bonne grâce.
Arrêté, ainsi qu'on l'a vu, par l'agent Hébert, Piéri avait été signalé quatre jours auparavant par une dépêche du ministre de France à Bruxelles, comme ayant dû arriver à Paris le 9 janvier avec un autre individu dans l'intention d'assassiner l'Empereur. On le trouva porteur d'une bombe, d'un revolver et d'un couteaupoignard. Une autre bombe fulminante exactement semblable à celle saisie sur Piéri fut ramassée à l'angle des rues Le Péletier et Rossini, dans le ruisseau, à côté d'une longue traînée de sang. On trouva également rue
346 I.A SOCIÉTÉ DU SECOND EMPIItE
Rossini un revolver chargé et taché de sang. Revolver et bombe avaient été laissés là par Orsini qui n'avait pu en lancer qu'une seule. En efl'et, l'explosion d'un des premiers engins l'avait blessé à la tète. Instantanément il avait été couvert de sang. Il craignit qu'en voulant le secovu'ir comme une victime innocente, on le trouvât porteur de ces objets compromettants et il s'en était débarrassé en hâte, à la faveur du tumulte. Plusieurs personnes s'étaient, précisément, empressées autour de lui et l'avaient conduit chez un pharmacien de la rue Laffîtte qui lui donna les premiers secours.
Là, il fit demander une voiture. On lui amena un cocher à qui il dit, en contrefaisant l'Anglais: « Mcm vouloir m'en aller. Môa demeure rue du Mont-Thabor. Môa pas savoir bien route. >> Le cocher proposa de le conduire et le ramena chez lui. Orsini s'y croyait bien en sûreté et y déploraitdans la solitude l'insuccès de son atroce attentat quand, vers quatre heures du matin, le concierge Morand fil irruption dans sa chambre accompagné d'un commissaire de police. Celui-ci trouva le faux Allsop couché, ayant à la tète vme blessure sans gravité, mais qui avait dû saigner abondamment. Ce fut en vain qu'Orsini essaya de raconter qu'il était Anglais et marchand de bière. Le commissaire de police l'arrêta avec la certitude qu'il tenait un des coupables de l'attentat de l'Opéra. Que s'était-il donc passé ?
Tout simplement ceci. Dès les premiers instants, les recherches les plus actives avaient été ordonnée^s dans les maisons situées rue Le Péletier, on face du théâtre. Là, se trouvait notamment un certain restaurant Broggi. Un jeune homme paraissant étranger s'y était réfugié. Le trouble exti'ème au(juel il était en proie, quelques paroles mêlées de pleurs où il était question de son maître attirèrent l'attention et bientôt les soupçons siu" ce singulier persoimage. On l'arrêln. Aux premières (jucstions qu'on lui adressa, il répondit (piil
se nommait Swiney et qu'il était au service d'un Anglais. Un revolver trouvé sous une étagère du restaurant acheva de le perdre et de révéler dans le soi-disant Swiney l'assassin Gomez. Presqu'à la même heure, un commissaire de police se présentait à l'hôtel de France et de Champagne où Piéri avait déclaré, lors de son arrestation, qu'il habitait avec un compagnon. Ilytrouva de Rudio couché, à moitié habillé, et l'arrêta. Le faux Swiney, questionné de son côté sur le lieu de sa demeure, avait indiqué l'hôtel de Saxe-Gobourg, rue Saint-Honoré. Un commis saire de police fut chargé de s'y transporter dans la nuit même à deux heures et demie du matin.
Il y trouva couché dans le lit de Golme/ une fdle nommée Ménager qui fût arrêtée mais relaxée plus tard, comme n'ayant rien connu du complot. Les recherches faites à l'hôtel permirent de constater que le soidisant Swiney y avait été amené par le concierge du n° lo de la rue du Mont-Thabor, comme étant le domestique d'un locataire de cette maison. Invité à faire connaître le nom de son maître, l'inculpé avait répondu qu'il se nom:mait Allsop. Et voilà comment — avec quelle extraordinaire facilité ! — les quatre complices furent arrêtés la nuit même de leur attentat.
Le 25 février, ils comparurent devant leurs juges. Gomez, interrogé le premier, n'eut d'autre souci que de sauver sa tête. D'une voix faible et avec un fort accent italien qui rendait son langage presque inintelligible, il balbutia quelques humbles explications
Le procureur général Cliaix d'Esl-Anf'e.
mêlées d'excuses et de repentir. « J'étais, dit-il, le domestique de M. Orsini, j'ai obéi à ses ordres. Et, se séparant de ses complices par une défense désespérée, il ajouta : « S'il plaît à M. Orsini de mourir, libre à lui. » De Rudio invoqua sa misère. C'était elle qui l'avait jeté dans le complot, puis il avait persisté par amour-propre et de crainte qu'on ne l'ai^pelât traître. Quand vint le tour de Piéri, il essaya de se dérober par une verbeuse harangue aux réponses précises qui l'eussent embarrassé. On ne sait ce qui étonna le plus, ou des inventions impudentes qu'il eut l'audace de soutenir ou des déclarations théâtrales sous lesquelles il abrita ses mensonges. Seul, Orsini sut se garder de ces bassesses ou de ces impostures. Au début de l'instruction, furieux que ses complices l'eussent dénoncé, il les avait chargés à son tour. Devant le jury, il reprit toute sa sérénité, affecta d'ignorer ses compagnons et de s'offrir seul en victime. Son système se résumait en un mot : il avait vu dans l'Empereur un obstacle à la liberté de l'Italie, c'est pourquoi il avait résolu de l'immoler. Il s'obstina pourtant à nier qu'il eût lancé aucun projectile : à l'entendre, la troisième bombe avait été lancée par un Italien qu'il ne voulait point nommer, dont personne n'avait jusque-là soupçonné l'existence, et dont aucune recherche de police ne put retrouver la trace. Ce fut son unique réticence. A ce signe seul, on put reconnaître une arrière-pensée et ce reste d'espoir qu'aucun accusé n'abandonne jamais tout à fait.
Les débats furent pâles et brefs, tant l'évidence du crime assurait le dénouement. Après l'éloquent réquisitoire du procureur général Chaix d'Est-Ange, Jules Favre, défenseur d'Orsini, prononça avec une habileté audacieuse une extraordinaire plaidoirie où les atroces préparatifs du crime, le sanglantspectacle des victimes immolées et l'elTroyable perturbation j)ublique tiisparui'enl et s'absorbèrent dans l'image à dessein un peu
confuse d'un rêve patriotique. « Il abandonnait sans rémission son client à la mort, mais d'avance, rachetait sa mémoire et lui traçait comme une voie indécise, tachée sans doute et assombrie par le sang, mais éclairée de lueurs pareilles à celles du martyre ^ » Comme il allait terminer, il osa lire une sorte d'adjuration patriotique de son client à l'Empereur en faveur de l'Italie. Après deux jours de débats, le verdict fut rendu. Orsini, Piéri, de Rudio furent condamnés à mort, Gomez aux travaux forcés à perpétuité. Mais, à la demande pressante de l'Impératrice, la peine de de Rudio - fut commuée et il accompagna Gomez au bagne.
Orsini et Piéri marchèrent à la mort, le premier avec la fermeté hautaine dont il ne s'était guère départi, le second avec l'assurance empruntée dont il avait fait étalagedevantles juges. Le 1 3 mars à six heures du matin on vint les prévenir que le moment fatal était arrivé. Pendant les suprêmes préparatifs, Orsini resta calme, impassible, méditatif, comme indifférent. Piéri se montra, au contraire, très agité, très surexcité. Tandis qu'on lui coupait le col de sa chemise, ses dents claquaient,
— Du calme ! lui dit Orsini, qui lui tournait le dos.
— Du calme ? répondit Piéri, vous en parlez à votre aise, vous qui en avez toujours.
— Auriez- vous peur?
Et s'adressant à un geôlier, Orsini ajouta ces mots :
— Veuillez prier monsieur l'exécuteur de ne pas jeter ma tête dans le même panier que celle de cet homme qui tremble.
Vers six heures trois quarts, le funèbre cortège se dirigeait vers la place de la Roquette. Piéri marchait le premier. Les deux condamnés étaient accompagnés