CHAPITRE PREMIER L'EXPOSITION DE
Immense succès de l'Exposition. — La Commission impériale. — Plan de l'Exposition. — Elle est inaugurée par l'Empereur et l'Impératrice. — Le palais du Champ-de-Mars. — Les cafés et restaurants étrangers.. — Le parc. — Le jardin réservé. — La section des Beaux-Arts. — Les attractions. — La foule et les souverains à l'Exposition. — Les canons Krupp. — Les fusils derniers modèles. — Efforts de l'Empereur pour l'adoption du chassepot. — Napoléon III et les inventeurs. ^ Visites de l'Impératrice à rEx:position. — Les abords do Champ de Mars. — Une dépêche funeste. — La distribution des récompenses. — Le concours international de musiques militaires. — Le 15 août.
L'Exposition universelle de 1867 marque une date particulièrement éclatante de l'époque du Second Empire. Non pas que nous assistions alors à l'apogée du régime. Les événements de la politique intérieure et extérieure le montreraient plutôt sur son déclin. Mais, durant les sept mois qu'a duré la kermesse grandiose, Paris a exercé sur le monde entier un prodigieux rayonnement de grandeur et de richesse, de liesse et
de prospérité. Jamais la joie de vivre n'a possédé plus intensément et plus bruyamment une capitale. Jamais une atmosphère de fête n'a enveloppé de façon plus soutenue et plus durable une population grisée d'orgueil et de plaisir.
Toutes les couronnes de l'Europe, les plus anciennes comme lesplus puissantes, se sont donné rendez-vous sur les bords de la Seine. Dans les galas de l'Opéra, on va revoir le parterre de rois d'Erfurt. Mais quelle foule innombrable, aussi diverse dans ses origines qu'unifiée dans sa curiosité et sa soif d'amusement, va se précipiter des quatre points cardinaux sur les traces de ces souverains voyageurs ! C'est la grande curée aux réjouissances. Des coins les plus obscurs de la province et de l'étranger, on accourt prendre sa place dans la ronde qui s'ébat tapageusement autour de cet immense feu de joie. A l'instar du baron de Gondremark de La Vie parisienne, tout le monde veut s'en fourrer jusque-là.
Ce sont cependant de graves spéculations économiques, de hautes préoccupations industrielles et commerciales qui ont présidé au projet d'organiser une nouvelle exposition internationale. L'Angleterre et la France avaient seules réussi jusqu'alors à attirer alternativement le concours de tous les pays à ces imposantes exhibitions. L'Exposition universelle française de i855, succédant à l'Exposition universelle anglaise de i85i, avait contribué fortement à la signature de ces traités de commerce de 1860 qui rapprochèrent les deux peuples par la mutualité de leurs intérêts. Puis une nouvelle exposition ouverte à Londres, en 1862, avait obtenu un vif succès. De plus en plus le goût de ces grandes foires s'emparait des sociétés modernes.
Aussi, dès le mois de juin i863, un décret impérial annonça la solennelle manifestation qui devait amener à Paris une si prodigieuse affluence de badauds. Une
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Commission impériale fut composée de soixante membres dont trois anglais, car, disait le rapport, (( l'Angleterre était la seule nation étrangère qui avait abordé ces sortes d'entreprises et où l'on trouvait des personnes possédant la tradition des expositions faites anlérieurement dans d'autres pays ». Parmi ces trois Anglais, se trouvait désigné Richard Cobden, le fameux apôtre du libre-échange, mais la mort l'empêcha de remplir ses fonctions.
Le président de l'Exposition, c'était le prince Napoléon, qui avait déjà tenu la même place en i855. Mais, à la suite d'un de ces dissentiments qui étaient fréquents avec son cousin Napoléon III, il donna sa démission. La présidence fut alors dévolue au Prince impérial. Un enfant de onze ans semblait bien jeune pour se voir investi d'un rôle aussi important. Mais cette nomination était toute symbolique, l'Empereur voulant montrer parla quelle importance il attachait à la grande démonstration de 1867. D'ailleurs, depuis son âge le plus tendre, l'héritier du trône se vit souvent attribuer un rôle dans les manifestations officielles du pouvoir. 11 jouait son petit personnage dans toutes les solennités et occupait l'opinion publique, qui, d'ailleurs, raffolait de lui, plus que ne l'avait jamais fait aucun dauphin de France. On eût dit que l'Empereur, esiimant trop frêles les chances de cet enfant à sa succession, tenait à lui assurer de suite la plus grande place possible dans l'esprit et le cœur des Français. Et puis n était-ce pas l'enfant unique, celui qui prend une si large place dans la tendresse des parents qu'ils ne peuvent s'empêcher de la lui attribuer dans toutes les circonstances de la vie ?
En i855 on avait compté 24.000 exposants. Il s'en présenta 42. 000 en 1867. Mais on ne trouvait pas uniquement parmi eux des industriels et des commerçants. A ce congrès des efforts universels toutes les
branches de l'activité humaine étaient représentées. Les œuvres d'art voisinaient avec les machines et les produits de toutes natures. Les gouvernements étrangers, les grandes administrations de l'État exposaient à côté des simples particuliers.
Devant la prodigieuse affluenc^ des demandes, une première question s'imposait : celle d'un emplacement suffisamment vaste. On ne pouvait plus se contenter du Palais de l'Industrie dont les 56.ooo mètres carrés faisaient sourire dédaigneusement. Après de longues discussions, on choisit le Champ de Mars qui présentait une surface régulière de 46 hectares, et ainsi, par une paradoxale rencontre, cette toute pacifique maison commune des nations s'éleva sur un terrain de manœuvres militaires.
Une autre question importait au plus haut point : celle de l'ordre et de la clarté. On avait observé qu'en 1862, l'Exposition de Londres avait péché surtout par la confuse distribution des œuvres et que, en outre, la superposition d'un étage fatiguait les visiteurs. On décida donc que l'édifice projeté au Champ de Mars n'aurait pas d'étage et que la classification y serait présentée par catégories de produits similaires, d'une part, et par groupes de même nationalité, d'autre part. L'obligation de s'en tenir à un rez-de-chaussée nécessitait de grands espaces. La classification par galeries concentriques, correspondant à la similitude des produits, et par coupes transversales, correspondant à l'exposition des divers pays, commandait pour l'immense local à l'étude la forme elliptique. Ce fut celle que l'on adopta. La conception d'un tel plan était donc visiblement inspirée par la tradition classique de l'esprit français qui réclame avant tout l'ordre et la méthode. Et si, au point de vue de l'esthétique, l'effet du palais du Champ de Mars était discutable, on ne pouvait lui refuser une entente rationnelle et une clarté de présen-
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talion qui, en dépit des progrès réalisés sur d'autres points, n'ont jamais été égalés par les expositions que Paris a vues depuis lors.
L'inauguration de l'Exposition eut lieu, le i"" avril, de façon inattendue et qui parut à tous prématurée, car
L'inspection des ptioLographies aux tourniquets de l'Exposition. Dessin de Daumier.
les entrepreneurs se trouvaient en retard et beaucoup de travaux restaient à terminer. La cérémoniene s'embarrassa pas d'un faste exagéré. Un attelage à la daumont escorté par les cent-gardes amena à la porte d'Iéna l'Empereur en redingote et l'Im-, pératrice en toilette de ville et châle. La princesse Mathilde, les princes d'Orange, de Leuchtemberg et Murât les accompagnaient. On ne voyait dans leur
suite que peu d'uniformes. Visiblement la fêle voulait s'en tenir à un caractère civil et industriel. Le temps gris et froid lui prêta une apparence maussade. Par moments, une petite pluie glaciale se mettait à tomber. L'aspect morne et banal de cette journée ne laissait nullement présager la période triomphale qu'elle ouvrait. Les visages des souverains et des ministres ne se déridaient pas et semblaient, au contraire, refléter l'inquiétude.
Et, certes, le public, un peu déconcerté par une telle attitude, se la fût tout naturellement expliquée, s'il eût su qu'on attendait, d'un moment à l'aulre, l'avis que la Prusse allait déclarer la guerre à la France. A l'insu de l'opinion, M. de Bismarck poursuivait dans l'ombre la série' de ses tours et de ses duperies. Après avoir fallacieusementengagé notre gouvernementà demander l'annexion du Luxembourg, il avait fait savoir tout à coup, le matin même, que l'exécution des projets concertés en commun et déjà à peu près réalisés avec son approbation aurait pour conséquence immédiate la guerre avec son pays.
Sous le grand vestibule, les souverains reçurent les hommages de la Commission impériale, écoulèrent patiemment des discours, puis ils prirent la tête du cortège qui allait parcourir les salles déjà prêtes. Jusqu'au bout, malgré l'accueil chaleureux de la foule et des exposants tout à fait ignorants de ce qui se traftiait dans les chancelleries, ils poursuivirent de façon silencieuse et morose leur promenade à travers les longues galeries du palais ou les allées boueuses du parc. Ils passaient d'un pas rapide et distrait entre les rangées de vitrines encore recouvertes, pour la plupart, de grandes toiles grises. Souvent d'énormes piles de ballots leur barraient le passage et les forçaient à détourner leur marche. Une fois hors du palais, leur pensée obsédée les empêchait de voiries larges flaques
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d'eau dans lesquelles ils se laissaient aller à patauger et les faisait répondre par un sourire contraint et un raide salut aux nombreux groupes d'ouvriers qui les accueillaient de leurs vivats. Quand ils arrivèrent au petit pavillon mauresque réservé à l'Empereur et construit au milieu d'un parterre, ils parurent, l'Impératrice surtout, ravis de se reposer un peu et de détendre leur esprit courbé sous la contrainte officielle.
Le temps restant humide et froid, les premières journées de l'Exposition n'arrivèrent pas à dissiper cette impression de tristesse. Puis, le 6 avril, les bruits de guerre avec la Prusse se propagèrent subitement dans le public et causèrent une panique à la Bourse. Ce ne fut que vers la fin du mois que le ciel se débarrassa de ses nuages en même temps que l'horizon politique. Le soleil printanier tant attendu éclaira, en se montrant enfin, une population délivrée du spectre de la guerre et qui n'avait plus qu'un désir : celui de s'amuser de tout son cœur. Avec le concours des visiteurs qui commençaient à affluer de toutes parts, elle ne s'en fit pas faute. Et c'est alors que Paris commença à retentir des échos joyeux et indiscrets de cette fête internationale, la plus brillante, la plus trépidante, la plus réussie qu'on vîtjamais.
Faisons-y une visite rapide et superficielle, au cours de laquelle nous noterons plus spécialement les détails qui, en dépit des années écoulées, ont pu conserver quelque attrait de souvenir.
Le grand bâtiment construit au centre du Champ de Mars en forme d'ellipse était consacré à l'industrie et au commerce. Lourde, basse, d'aspect assez vulgaire, cette niasse de fer et de brique, dont le regard ne pouvait embrasser l'ensemble, rappelait assez un cirque par sa forme. Mais c'était un cirque démesuré, comp-
â LA S0CI1ETÉ DU SECOND EMPlRÉ
tant 4^2 mètres dans sa plus grande longueur, 870 mètres dans sa plus grande largeur et couvrant i/jg.ooo mètres carrés de surface, dont 63.700 étaient occupés par la France. On y entrait par quinze p.ortes dont les quatre principales s'ouvraient, l'une en face -du pont d'Iéna, l'autre en face de l'École militaire, la troisième sur l'avenue de *La Bourdonnaye, la quatrième sur l'avenue de Suffren.
Sept galeries ellipsoïdes le partageaient en sept régions : la Galerie des Machines, celle des Matières premières, celle du Vêtement, celle du Mobilier, celle du Matériel des arts libéraux, celle des Beaux-Arts et celle de l'Histoire du Travail. Cette dernière confinait à un jardin central à ciel ouvert, égayé par des jets d'eau, orné de statues et de groupes en marbre ou en bronze, au milieu duquel s'élevait le pavilloa de l'exposition des Monnaies, des Poids et des Mesures.
Sous la marquise qui entourait ce jardin s'ouvraient quatre grandes voies coupant à angle droit les sept galeries et aboutissant au pourtour extérieur du palais. Entre ces quatre voies rayonnaient des sortes de rues qui traversaient les différents pays représentés à l'Exposition. En suivant jusqu'au bout les galeries, on pouvait étudier le môme art ou la même indusirie chez les diff'érents peuples. Au contraire, en suivant les rues, on se livrait à l'étude d'un même peuple dans les différents arts ou les diff'érentes industries. Si le goût avait pas mal à reprendre dans le palais du Champ de Mars, chacun reconnaissait qu'on ne pouvait imaginer une disposition plus heureuse, plus commode, plus pratique.
Le pourtour extérieur du palais était également garni d'une ample marquise. A l'abri de celle-ci étaient installés des restaurants et des cafés de tous les pays. L'ensemble constituait un fort alléchant étalage de la gastronomie inlernationale et un poème de gourmanr
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dise où toutes les langues du monde avaient leur couplet. Dès l'entrée à l'Exposition, la France se faisait remarquer par un gigantesque déploiement de cafés, écrasant avec une supériorité invincible, les nations rivales. Mais celles-ci se montraient aussi hospitalières et non moins fournies, en accueillant également le visiteur couvert mis et verre en main. Et quel choix embarrassant pour le curieux de cuisine étrangère! Ici l'on dînait à la mode anglaise, là à la mode allemande. Ailleurs, des Russes en tunique de soie rouge ou bleue servaient le caviar, le bittock ou le saumon fumé. Les amateurs de mets italiens se régalaient un peu plus loin de macaroni napolitain, de raviolis piémontais et de mortadelle bolonaise, qu'ils arrosaient de vin d'Asti, d'Orvieto ou de Marsala.
L'Espagne offrait son chocolat, la Turquie son café, la Chine son thé. Des Frisonnes au casque d'or et de dentelle servaient le curaçao et le schiedam de Hollande ; des Suédoises aux coiffes luxueuses versaient Teau-de-vie sucrée et le punch national ; de belles Grecques, aux regards langoureux, remplissaient les verres de samos ou de chypre ; les imposantes chopes de bière moussaient entre les mains de blondes et robustes Bavaroises ou de Suissesses aux longues tresses. Il eût, d'ailleurs, été fort audacieux de répondre de l'authentique nationalité de ces jeunes personnes. Un jour, le prince d'Orange, ayant amené une dame de ses amies au café hollandais, crut pratique de commander les consommations à la serveuse dans la langue de ce qu'il croyait leur commun pays. Mais la belle Zélandaise lui répondit sans le moindre embarras :
— J' comprends pas l'anglais m'sieu. J' suis d'Belleville. /
En matière de bière, le client pouvait donner sa préférence à la bière de Strasbourg, de Munich, de Bohême ou au faro de Belgique. Mais la plus goûtée
de toutes était celle de Pilsen que Ton dégustait en écoutant les accords endiablés des tziganes au dolman écarlate soutaché et tressé d'or, les premiers que Paris ait vus apparaître et qui firent bientôt fureur avec leurs czardas et leur Marche de Rakoczi.
Le palais du Champ de Mars était entouré d'un immense parc, ou le grand magicien de la verdure, M. Alphand, avait réalisé des merveilles en faisant surgir de riantes perspectives de bosquets et de massifs fleuris sur cet ingrat terrain qui lui avait été délivré sous la forme d'une plaine aride et nue. Et parmi ces coquets ombrages soudain jaillis, parmi ces charmilles distribuées avec tant d'art, le long des allées capricieuses et odorantes, s'élevaient de tous côtés un nombre prodigieux d'édifices de toutes les formes, de tous les styles, de tous les pays, de tous les temps, brusquement apparus parmi les arbres, les arbustes, les buissons : dômes, clochers, cheminées de hauts fourneaux, tours, phares, coupoles, minarets. La- pagode hindoue voisinait avec risba russe. Du temple égyptien, précédé d'une allée de sphinx % on passait à la maison de Gustave Wasa. Le village tyrolien se montrait après le caravansérail persan ou la ferme hollandaise. Par la porte d'Anvers on arrivait au palais incas. De splendides verrières couronnaient les masses vertes des jardins d'hiver. Des pavillons de toutes sortes dressaient leur pignon ambitieux ou modeste. C'était une ville étrange faite de tous les'échantillons d'architecture de l'univers.
Il y avait dans ce parc une partie encore plus attirante et plus délicatement ornée que le reste. C'était ce qu'on appelait le « jardin réservé », avec ses richesses florales, ses aquariums, ses serres et ses cages remplies d'oiseaux. On y avait élevé pour l'Impératrice un pa-
1. Ces sphinx ont ôrtié depuis lors la villa de VictoriéB Sardou, à Marly.
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villon de repos dont les chroniqueurs du temps célé^ brèrent à l'envi l'extérieur et Tintérieur. « Les boiseries, écrit Edmond About, les rideaux, les meubles, le lustre, tout est fleur, feuillage ou fruit. Les fleurs peintes se groupent dans des encadrements de fleurs sculptées ; tout ce que la nature champêtre fournit de plusgracieux et de plus tendre est venu s'entasser dans ce réduit adorable. On est comme enivré de beautés naturelles : une tasse de lait par là -dessus et la tête vous tournerait ^ »
Chaque jour, chaque soir, — car on pouvait passer la soirée à l'Exposition et c'était un progrès sur celle de i855 — une cohue remuante, empressée, ravie, ne cessa de se déverser intarissablement à travers les galeries, le parc et les pavillons du Champ de Mars. Elle parcourut tout, vit tout, admira tout. Plus particulièrement on vanta les machines anglaises et américaines, les fourrures de Russie, les lainages d'Australie, les cachemires de l'Inde alors si à la mode, les soieries de Chine, la verrerie de Bohême, les porcelaines dé Saxe. Quant à la France, elle triomphait sur toute la ligne et les étrangers s'émerveillaient devant l'infini de ses ressources.
Parmi les envois de l'étranger à la section des Beaux- Arts, on citait avec plus d'éloges les tableaux d'intimité familiale dus aux peintresanglais, certains marbres italiens, les élégantes silhouettes féminines de l'admirable artiste belge Alfred Stevens, de grandes toiles allemandes sur des sujets historiques et aussi, comme une curiosité, les paysages neigeux de Charles XV, roi de Suède et de Norvège. Mais dans ce domaine plus encore que dans les autres, la France s'imposait, avant toutes les autres nations, avec l'adorable Source d'in-
1. Edmond Abovt, Le Jardin réservé, article paru dans VExposilion universelle illustrée, publication périodique de l'époque.
gres, rémouvant 181ù de Meissonnier, le Paradis perdu de Cabanel, les Cervarolles d'Hëbert, la Phryné devant le tribunal de Gérôme, les portraits de Flandrin, les scènes rustiques de Millet, les paysages de Théodore Rousseau, de Corot, de Decamps, les bustes de Carpeaux comme animés par Tétincelle de la vie. A côté de ces œuvres de maîtres, les peintres se montraient, non toujours sans commentaires malicieux, l'envoi d'un amateur, mais d'un amateur assez spécial qui était devenu un aristarque patenté de l'art: Théophile Gautier. Il exposait le portrait de sa fille cadette sous ce titre : Mélancolie *.
Mais, si Ton allait à l'Exposition pour s'y instruire et s'y former le goût, on y courait encore bien davantage pour s'y amuser, pour y flâner agréablement, pour se repaîlre de toutes les attractions qui faisaient fureur, voire pour y faire de galantes rencontres. « Moâ ennouyé d'avoir apporté mon femme », disait un Anglais dans une légende de Gustave Doré. Mais beaucoup de visiteurs avaient pris la précaution delà laisser chez eux. On montait dans le ballon captif, on allait lier conversation avec le décapité parlant, on faisait visite au géant chinois, une des célébrités les plus
1. Dans sa jeunesse Théophile Gaulier avait apprise peindre dans l'aielier de Rionlt et, toute sa vie, il mania le pinceau avec amonr. r.hose singulière, le coloriste des Voyages en Espagne et en Ifalie, l'écrivain au pittoresque éclatant ne retrouve dans ses toiles, nui sont surtout des portraits de femmes, aucune des qualités de ses œuvres littéraires. On a pu d're que sur la toile, c'était un pâle élève de David à l'inspiration fort médiocre. Voici comment il se jugeait en peinture, dang une conversation avec un ami : « Je ne prétends pas que j'aurais été un Rembrandt ni un Véronèse, mais j'aurais fait très proprement, voilà tout et, pour le moins, aussi bien nue ton Y., ou ton Z., nui sont aujourd'hui de l'Institut et cela grâce à mes feuillf-tons peut-être. D'ailleurs, sache pour ta gouverne qu'un de mes pastels a été, en vente publique, payé plus de trois cents francs, malgré ma signature. Trois cents francs, tu entendi bien I »
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populaires de l'époque, qui parlait anglais, vendait du thé et remerciait l'acheteur en peignant pour lui son nom sur une carte à l'aide d un chalumeau. On se bousculait aux concerts-promenades dirigés par Johannes Strauss, chef d'orchestre de la cour d'Autriche, l'auteur bien connu du Beau Danube bleu, et par Bilse, ^ chef de musique du roi de Prusse. On grimpait dans le belvédère, dont les escaliers à jour faisaient recommander aux femmes sérieuses par un impertinent rédacteur de La Vie parisienne de se munir de pantalons.
Le public n'était pas encore blasé, comme aujourd'hui, sur l'exotisme. Et chacun se divertissait fort à regarder de près les Hindous aux turbans énormes, les Japonaises en kimonos de couleur tendre, les Tcherkess aux cartouches étalées sur la poitrine, les âniers d'Egypte à la longue robe flottante. Il y avait même sur la Seine, amarrée près du pont d'Iéna où elle voisinait bizarrement avec une embarcation hollandaise et un petit vapeur hongrois appartenant au comte Széchényi, une authentique dahabieh qui s'était transportée on ne savait comment des rives du Nil à celles du Champ de Mars. On faisait souvent des queues interminables pour assister aux représentations du théâtre International ou du théâtre Chinois, pour applaudir les Aïssaouas d'Algérie mangeurs de scorpions ou les bayadères aux longs yeux avivés de kohl. Au milieu de cette foule en perpétuel mouvement, les Parisiens montraient aux provinciaux les fashionables réputés, les reines de la scène, les demimondaines en vue. Tout ce monde léger et pimpant allait s'empiler et s'asseoir les uns sur les autres dans les établissements consacrés par le snobisme et, plus encore qu'ailleurs, au restaurant autrichien Fanla où l'on goûtait l'insigne bonheur d'entendre les tziganes. On a dit que nous n'avions rien conservé de TExposi-
lion de 1867. Ça n'est pas tout à lait exact. Elle noui a laissé les tziganes.
Les hôtes royaux ou princiers de la capitale comptaient parmi les plus assidus visileurs. Au lendemain d'une nuit passée au bal des Tuileries, le prince de Galles, l'arbitre incontesté des élégances de cour, vient en brillante compagnie déjeuner au jardin réservé et luncher au palais de Tunis, parmi les « petits crevés » en chapeaux exigus et les « cocodettes » aux crinolines envahissantes. Un autre jour, sans prévenir personne, le roi et la reine des Belges se mettent en tête d'aller dîner seuls dans un des pavillons du parc. Aussitôt l'administration de l'Exposition entre en grand émoi et mande d'urgence la musique du i*''" voltigeurs qui, fort heureusement, n'a pas le temps de revêtir sa grande tenue. Les jeunes souverains sont ravis de n'être point dérangés dans leur tête-à-tête, mais l'administration ne leur pardonnera pas leur dédain de l'étiquette, car elle ne peut admettre que les faits et gestes des têtes couronnées se fassenlautrement qu'en musique. Quant au prince royal de Prusse, il réserve sa première visite au canon monstre exposé par M. Krupp, à Tune des entrées du groupe métallurgique et dont le poids de 5o. 000 kilogrammes émerveille le public qui depuis en a vu bien d'autres. Priorité toute naturelle de la part du futur chef d'une nation pour laquelle, suivant le mot de Mirabeau, la guerre est une industrie nationale.
Mais il ne fut pas seul à venir saluer respectueusement les colosses massacreurs envoyés par les Aciéries d'Essen. Les badauds de toutes les classes demeuraient en arrêt devant eux, car la foule se laisse toujours impressionner par la force. Napoléon 111 s'intéressa également beaucoup à ces redoutables engins de mort. C'est qu'il avait, lui aussi, inventé un canon rayé et un canon^obusier et qu'il ne cessait de préconiser les pièces se chargeant par la culasse avec une insistance
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contrariante pour le ministre de la Guerre et le Comité d'artillerie. « H nous persécute, disait un membre de ce comité, avec sa marotte de canon se chargeant par la culasse. Parce qu'il a servi autrefois dans l'artillerie suisse, il se figure connaître le métier mieux que nous.»
Le géant chinois et le nain taitare.
Il Ht aussi de fréquentes visites à l'exposition des fusils derniers modèles, dans laquelle notre nouvelle arme de guerre, le chassepot, occupait la place d'honneur, parmi le fusil à aiguille encore tout reluisant de la gloire de Sadowa, le remington, le winchester, le lindner en usage dans l'armée autrichienne et le snider récemment adopté par l'état-major britannique.
Sur ce terrain aussi, l'Empereur retrouvait ses préoccupations favorites et sentait son amour-propre flatté.
Eq i855, il avait reçu une lettre d'un simple ouvrier des ateliers de précision de Tartillerie à Saint-Thomas d'Aquin. Le signataire, nommé Chassepot, avait inventé et exécuté, en dehors de ses heures de travail, un fusil se chargeant par la culasse qu'il voulait présenter à son souverain. Intéressé par la nouveauté du système, celui-ci fit fabriquer cent spécimens qu'on distribua dans les régiments. C'est ainsi que trente-trois dragons de l'Impératrice firent la campagne d'Italie avec le nouveau fusil. Mais, dans sa répugnance pour toute innovation, le Comité d'artillerie, sous la présidence du général Ducos de la Hitte, émit par deux fois l'avis que « le fusil Chassepot était tout à fait impropre au service ». Connaissant l'esprit rétrograde du Comité, Napoléon III ne se laissa pas démonter et donna Tordre de continuer les études. Finalement le Comité se convertit à ses idées et l'arme fut adoptée le 3o août 1866. Il n'était donc pas étonnant que l'Empereur accordât tant de sympathique intérêt à la vitrine des chassepots. N'était-ce pas son fusil ?
Mais il ne limitait pas son attention aux engins de guerre. Il l'avait consciencieusement appliquée à la plupart des inventions nouvelles qui figuraient si nombreuses à l'Exposition, sans en excepter la fameuse machine, tout de suite légendaire dans le public, qui prenait une peau de lapin et la rendait confectionnée en chapeau de feutre prêt à être porté.
Les inventions figuraient au premier rang de ses dadas favoris. Aussi les cerveaux fertiles en élucubrations inédites, lesremueurs d'idées, les chercheurs aux vues plus ou moins chimériques manquaient-ils rarement de s'adresser à lui. Les exposés et les plans dont ils l'accablaient allaient du blindage des navires et des ballons dirigeables aux remèdes contre les maladies des vers à soie, des appareils fumivores à la question des sucres — sur laquelle le prisonnier de Ham avait
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écrit une brochure appréciée et répandue à leurs frais par les représentants de l'industrie sucrière. Aussi, au dire de ses familiers, les Tuileries étaient-elles devenues le paradis des inventeurs. Un de ses aides de camp, le général d'artillerie Favé, était uniquement chargé de prendre connaissance de leurs communica-
Concerl dunn j par les Egyptiens à bord de la dahabie'.i amarrée devant 1 Exposition .
tions et de lui transmettre ses avis à leur sujet. Il l'avait heureusement choisi avec une tête suffisamment solide pour qu'elle n'eût pas été ébranlée par les fantasmagories soumises quotidiennement à son approbation *.
L'Impératrice fréquentait, elle aussi, assidûment l'Exposition. Elle y venait parfois incognito, se donnant pour but tantôt le pavillon des travaux du canal de Suez auxquels elle s'intéressait de très près, tantôt son coquet kiosque du jardin réservé, tantôt la section