Voir chapitre xii
LE QUATRE SEPTEMBRE fi23
se prolongèrent lorsqu'elle s'installa avec ses compagnons dans un wagon de première classe oii heureusement personne d'autre ne monta, et ensuite lorsqu'il fallut changer de train ?i Serquigny pour prendre l'express de Cherbourg. Il avait été décidé qu'on descendrait h Lisieux pour y *louer une voiture qui assurerait jusqu'à Deauville la dernière étape du voyage.
On dut déambuler non sans péril h travers les vieilles rues pittoresques de Lisieux et s'y laisser mouiller par une averse car aucun des voyageurs n'avait pris la précaution de se munir de parapluie. Pendant que les deux Américains se mettaient en quête d'un véhicule aussi confortable que possible, l'Impératrice et Mme Lebretofi s'abritèrent sous le porche d'une fabrique de tapis. Une jeune employée pleine d'attentions sortit d'un bureau pour leur offrir des chaises qu'elles refusèrent. Sans plus insister, elle retourna à ses occupations, bien loin de penser que cette dame en chapeau derby qui attendait la fîfi de l'ondée était, trois jours auparavant, traitée en puissante souveraine dans son palais des Tuileries. -
Le trajet de Lisieux fi Deauville s'effectua sans incident. Vingt-deux ans auparavant, cette même route avait déjà été suivie par un souverain détrôné, le roi Louis-Philippe qui cherchait, lui aussi, à passer en Angleterre et qui trouva asile chez un vieux matelot«de Trouville nommé Victorin Barbey. A Deauville, la voiture s'arrêta devant l'hôtel du Casino où habitait Mme 'Evans. Q^^lïf^ stupéfaction pour elle et quel émoi en reconnaissant celle que lui amenait son mari ! Toute la journée, les deux nouvelles arrivées purent prendre un peu de repos dans un confortable appartement, puis, à la nuit, elles s'embarquèrent. Mettant le comble à son zèle et à son activité, Evans avait obtenu non sans peine d'un Anglais nomiu^ Sir George But- IV 34
goyne qu'il mettrait son yacht à la disposition de l'impériale fugitive. \
Grâce au dévouement, à l'énergie et à la prudence de deux étrangers, celle-ci avait pu quitter la France sans être nullement inquiétée. D'ailleurs, aucune poursuite n'avait été dirigée contre elle et le nouveau gouvernement, non plus que ses ennemis, ne s'était nullement préoccupé de sa fuite. Cette indifférence semble ajouter encore à sa disgrâce. Quand un peuple ne montre plus de haine aux souverains qu'il abat, c'est qu'il n'est plus davantage capable envers d'autres d'affection et d'enthousiasme. En même temps que le glas de l'Empire, sonnait en France celui des vieilles dynasties et du pouvoir personnel.
L'Impératrice traversa la Manche au milieu d'un terrible ouragan. Des -vagues furieuses, un vent déchaîné secouaient le frôle navire qui la portait. Elle se montra vaillante en face de ce nouveau péril et sut conjurer toute crainte de la mort qui, a-t-elje dit depuis, « n'eût pu venir pour elle à un meilleur moment «, Le yacht luttfi près de vingt-quatre heures contre la tempête, puis, le 8 septembre, à quatre heures du malii), il jeta i'siqcre dans la rade de Kyde^
Pour celle dont la jeunesse avait connu une si merveilleuse fortune, l'exil commençait, amenant avec lui un douloureux cortège d'épreuves. Dernière souveraine de France, elle y laissait le souvenir de la plus radieuse de toutes par la beauté» la grâce et la parure. Après avoir ébloui le monde de son triomphant éclat, elle va vivre de mornes années de deuil et de solitude et passer sa longue vieillesse au fond d'une retraite pleine de dignité et de silence qu'elle ne quittera que pour aller revoir, par une attirance étrange, les lieuxjadis témoins
1. Mémoires du docteur Thomas Evans. — G. Lenotre, Une Souveraine en route pour t'exil.
de son bonheur et de sa puissance. Mais, longtemps après les cruellesjournées que nous venons de raconter, presque à la veille de s'éteindre, elle goûtera au moins une joie âpre et suprême : celle de voir vaincue et déctiue à son tour cette dynastie des Hohenzoilern qui avait été la source première de ses malheurs.