‹ La société du second empireChapitre 45 sur 56 · Voir le tome I · texte numérisé non relu

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de journal !!! Mme Pollet inondait mes mains qu'elle tenait embrassées, de ses larmes et me suppliait, ainsi que la maréchale, de ne pas refuser la garde des bijoux. Je me rendis à leur désir.

(( I>orsque ces dames m'eurent quittée, j'appelai ma femme de chambre qui, étant à mon service depuis mon mariage, avait toute ma confiance et, en lui montrant les merveilleux bijoux étalés sur mon lit, je lui dis de quoi il s'agissait en lui demandant le secret absolu. Nous cherchâmes alors le moyen de cacher les joyaux en question et nous convînmes que la meilleure cachette était dans une petite commode dans laquelle se trouvaient mes bottines et mes souliers, personne ne pouvant soupçonner qu'elle contenait des objets d'une si grande valeur. La femme de chambre alla chercher du papier de soie, et nous voilà enveloppant ces admirables diadèmes, ces parures, ces devants de corsage, ces perles, ces bracelets et ces broches, ces boucles d'oreilles, ces rangées de solitaires, ces ferrets de diamants, ces aigrettes et ces pierreries de toutes sortes pour compter ensuite le nombre de paquets et inscrire le tout sur une feuille de papier collée dans le carton qui contenait ces splendeurs. »

La princesse de Metternich raconta cette visite à son mari qui en était déjà informé, car il avait vu dans la matinée l'Impératrice aux Tuileries. Il fît partir presque aussitôt pour Londres un des secrétaires de l'a mbassade, le comte Rodolphe de iMontgelas, avec mission d'y emporter ces bijoux et de les déposer à la Banque d'Angleterre. On les remit au messager dans un grand sac de voyage et il revint à Paris après avoir fait comme on lui avait dit ^.

1. Souvenirs de la princesse Pauline de Meîîernich. Le comte de Montgelas eut des difficultés avec la Banque d'Angleterre qui commença par refuser le précieux dépôt. EUe finit cependant par l'accepter et on lui délivra un reçu en lui déclarant que.

Les angoisses de l'impéralrice se transformèrent, dans la soirée du 2 septembre, en une effroyable certitude. Le ministre des Travaux publics, M. Jérôme David, vint, la mort dans l'âme, lui communiquer une dépêche qu'un de ses amis. M,* de Bouville, venait de lui adresser de Bruxelles. Elle disait, dans un laconisme plus tragique peut-être qu'un long développement : « Grand désastre. Mac-Mahon tué. L'Empereur prisonnier. Je ne sais où est le Prince impérial. ». Quelle nuit de désespoir et d'insomnie passa la pauvre femme I Le lendemain, en se levant, elle se sentit plus forte. Le sentiment de son devoir de régente lui semblait devoir passer avant tous les autres. D'avance elle faisait son sacrifice et se sentait prête à affronter courageusement tous les malheurs. Cette journée du 3 se passa en réceptions de dépêches et de rapports, en offres de services d'amis restés fidèles, en propositions de moyens de salut au cours desquels elle parvint à se dominer. On lui parla de mettre Thiers à la tête d'un nouveau ministère. Elle accepta, mais Thiers, pressenti de plusieurs côtés, refusa obstinément.

Dans la matinée du 4, elle présida le conseil des ministres qui se tint aux Tuileries. Puis elle reçut dans ses appartements privés plusieurs députés venus pour l'entretenir de la situation créée par l'effroyable capitulation et lui soumettre les remèdes qu'on pouvait, à leurs yeux, y apporter. On lui proposait surtout de se démettre de la régence en faveur d'un conseil de gouvernement nommé par le Corps législatif. Elle refusa net, non qu'elle entendît conserver la couronne à son mari et ménager l'avenir à son fils, mais elle ne voulait pas

ces bijoux étant sa propriété, personne d'autre que lui n'aurait le droit de les réclamer. 11 se trouvait du coup possesseur de tous les bijoux de l'Impératrice. Inutile de dire qu'il n'en abusa pas.

avoir l'air de se dérober à ses devoirs en présence du danger.

— J'accepte sans protestation une déchéance, répétait-elle, mais je ne me prêterai pas à une désertion.

Refoulant ses souffrances d'épouse, de mère et de souveraine, elle avait été visiter, dès l'aube, après avoir prié dans l'oratoire contigu à son appartement, l'hôpital qui avait été installé pour les blessés dans la salle de spectacle des Tuileries. Vers une heure, n'ayant qu'à peine touché au déjeuner servi pour elle, elle fît entrer la trentaine d'amis dévoués qui se confiaient leurs alarmes ou leurs espoirs dans le salon d'attente. Dans un élan de fiévreuse anxiété étaient accourues la maréchale Canrobert, la baronne de Bourgoing, la comtesse de la Poëze, la comtesse de Rayneval, Mme Lebreton, sœur du général Bourbaki et lectrice de l'Impératrice, ainsi que le vicomte de la Ferrière, l'amiral Jurien de la Gravière, M. deLesseps, le comte de Cossé-Brissac, le lieutenant de vaisseau Gonneau. La souveraine les reçut avec son affabilité ordinaire et écouta attentivement les avis qu'ils émirent. Les uns lui conseillaient de tenir bon et de se montrer aux Parisiens avec son escorte ordinaire. Les autres jugeaient très imprudente une pareille conduite. Son énergie ne l'abandonnait pas, mais elle déplorait de ne pouvoir compter sur le général Trochu, gouverneur de Paris, le seul homme qui eût pu la servir utilement.

Elle n'avait que des nouvelles confuses de ce qui se passait dans Paris et des fenêtres des Tuileries ne pouvait apercevoir que dans une lointaine perspective la foule qui ondulait sur la place de la Concorde et allait bientôt se précipiter à travers le jardin jusqu'aux grilles du palais. Vers deux heures, arrivent deux ministres, MM. Jérôme David et Busson-Billaud, et presque en même temps le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche, et le chevalier Nigra, ambassadeur d'Italie.

Ils ont entendu en venant les cris de déchéance mêlés à ceux de « Vive la République ! » Peut-être s'exagèrentils le danger que courent les Tuileries et la souveraine elle-même. Au lieu de la rassurer, ils jettent le trouble dans cette âme jusqu'alors ferme et intrépide. Les deux étrangers surtout insistent :

— Dans quelques minutes, afTirment-ils, le palais sera envahi. L'émeute en sera maîtresseet quels crimes alors peuvent être commis !

Des images tragiques passent alors sous les yeux de la régente : celle de cette Marie-Antoinette à qui elle a voué un culte, celle de la tuerie du lo août 1792 dans ces mêmes Tuileries. Que faire ? Où est pour elle le devoir ? On commence à parler de départ quand surviennent le ministre de ITntérieur, M. Chevreau, et son frère. Ils arrivent de la Chambre, racontent la séance qui vient d'avoir lieu et l'envahissement révolutionnaire qui y a mis fin. Chaque phrase provoque la frayeur et surtout l'indignation. On se répète les noms des députés défectionnaires :

— Quoi ! dit-on, Josseau, Terme, Descours, de Benoist I

— Ah ! fait l'Impératrice, le cœur débordant d'amertume, en France on n'a plus ledroit d'être malheureux.

Parvenue aux grilles du palais, la foule, lui dit-on, se montre de plus en plus houleuse et impatiente. La souveraine n'a pour tous défenseurs que trois ou quatre cents voltigeurs de la garde. Elle s'adresse au général Meliinel :

— Général, pensez-vous qu'on puisse défendre les Tuileries sans faire usage des armes ?

— Madame, je ne le crois pas.

— Alors il n'y a plus rien à faire, car je ne veux pas de guerre civile ^

l. Figaro dli 24 novembre 1870 : Le U septembre aux Tuileries.

Dans le palais, les gens de service, pâles de terreur, dépouillent leur livrée et s'enfuient sous des vêtements d'emprunt en emportant ce qu'ils peuvent des épaves de ce naufrage. Il est trois heures et demie. Le préfet de police Piétri aété mandé en hâte. Il entre brusquement, le visage altéré, la voix tremblante d'émotion et de colère :

— Nous sommes trahis I s'écrie-t il. Toute résistance est impossible. Les forces sur lesquelles nous pouvions compter nous 'abandonnent. Les bandes assiègent les grilles. Le salut de Sa Majesté, celui de son entourage exigent un départ immédiat.

Cette fois, la régente cède et prend congé de ses amis. La plupart veulent l'accompagner, mais elle leur répond que ça ne serait pas praticable. Alors elle se trouve soudain presque seule. Il ne reste plus auprès d'elle que MM. de Metternich, Nigra, Piétri, les frères Chevreau, l'amiral Jurien de la Gravière et Mme Lebreton. « Il n'est que temps », insiste Piétri. L'ambassadeur d'Italie passe hâtivement à l'infortunée souveraine un chapeau derby et une voilette que tient Mme Lebreton ; il l'aide à revêtir un léger manteau d'été. \

— Adieu, adieu encore ! dit-elle. Je cède à la violence.

Mais une dernière hésitation vient de la saisir. Son beau visage reflète le trouble le plus poignant, l'angoisse la plus déchirante. Des mots désespérés tombent de ses lèvres. Elle ne peut se décider à quitter ces lieux où elle a vécu entourée de tant de splendeur. « Elle semblait clouée au parquet », a écrit l'un des témoins de cette scène suprême. La voilà seule maintenant avec sa lectrice et les deux ambassadeurs. Par une dernière cruauté du sort, sa fuite aura pour guides deux étrangers !

Elle a enfin quitté ses appartements. Mais tout d'un

coup la voici qui se ravise et qui revient sur ses pas en disant :

— Et mes bonnes religieuses que' j'oubliais ! Et mes blessés à qui je ne disais pas adieu !

On la retient, on la repousse vers les deux ambassadeurs qui, selon un historien contemporain, « l'emportent de force ». Il n'est plus possible de sortir par la place du Carrousel que la foule a envahie. On suit les galeries du bord de l'eau avec l'intention de continuer par celles du musée du Louvre. Fatalité ! là porte de communication de celles-ci avec les nouveaux bâtiments du pavillon de Flore est fermée à clef. Heureusement qu'arrive Charles Thélin, le trésorier de l'Empereur, qui possède une clef ouvrant toutes les portes des Tuileries et du Louvre. Alors la fugitive et ceux qui l'accompagnent continuent leur chemin à pas pressés, presque courant, traversent le salon carré, suivent la galerie d'Apollon, et parviennent ainsi dans la salle où est exposé Le Radeau de la Méduse. L'Impératrice jette un regard aux naufragés battus par la tempête, en disant à mi-voix :

— Comme c'est étrange * !

Parvenue au rez-de-chaussée par la salle des sarcophages, elle arrive enfin à la grande porte du péristyle qui fait face à Saint-Germain-l'Auxerrois. Un souvenir vint-il alors achever de déchirer ce cœur de femme qui connaissait l'infini du malheur après celui de la fortune? C'était de ces lieux mêmes qu'était partie dixsept ans auparavant pour Notre-Dame le carrosse nuptial de la nouvelle Impératrice.

Par bonheur un fiacre fermé rôde devant la colonnade. On le hêle : les deux femmes font à leurs dévoués guides des adieux rapides et émus et montent précipi-

1. G. Lenopre, Une souveraine en roule vers Vexil (Les Lectures pour tous, septembre 1912).

tamment en voiture. A ce moment, un gamin s'arrête tout ébahi et lance à pleine voix :

— Tiens, v'ià l'Impératrice !

Terrifié, le chevalier Nigra le saisit par l'oreille et le fait taire en le secouant assez rudement. Mais déjà le fiacre file et tourne à gauche dans la rue de Rivoli. La houle populaire s'y déchaînait bruyamment. Deux courants de foule s'y croisaient, l'un se dirigeant vers la place de la Concorde, l'autre vers l'Hôtel de ville. Le fiacre dut aller lentement, arrêté sans cesse par les bandes de manifestants. Quelle situation pour l'Impératrice, qui n'ayant pas même baissé le store de la portière, pouvait être reconnue à chaque pas ! Un encombrement un peu prolongé risquait de la perdre. En passant devant' les guichets du pavillon de Rohan, elle aperçut le tumulte qui emplissait la place du Garroussel. En arrivant au coin de la rue Royale, elle vit des escouades de sergent de ville bloquées sous les arcades du ministère de la Marine et criblées de cailloux à travers les grilles par une forte troupe d'émeutiers. Enfin, après avoir passé la place de la Madeleine, on arriva dans des quartiers plus paisibles.

Les fugitives s'arrêtèrent devant une maison du boulevard Haussmann où habitait un conseiller d'État, M. Besson, chez lequel l'Impératrice savait trouver momentanément un asile. Elles renvoyèrent leur fiacre et montèrent à l'étage où elles espéraient être reçues. Mais ce fut en vain qu'elles sonnèrent à plusieurs reprises à la porte. Personne ne vint ouvrir. Maîtres et domestiques étaient sortis. Brisée d'émotion et de fatigue, l'Impératrice s'assit sur les marches de l'escalier et, après un quart d'heure d'attente, se décida à partir. Mais où aller? Elle erra un moment sans but à travers les rues de ce quartier neuf, mal connu d'elle et heureusement presque désert. Les rares passants prêtaient peu d'attention à cette dame vêtue d'une simple robe

de cachemire noire à col blanc et on les eût bien étonnés en leur disant que c'était l'Impératrice des Français à la recherche d'un asile. Il faut se rappeler le roi Lear pour trouver quelque part un sort aussi tragiquement lamentable.

Une résolution rapide s'imposait. Les deux femmes arrêtèrent un fiacre découvert. Quelle adresse lui donner? Mme Lebreton proposa celle de M. Washburne ambassadeur des Etats-Unis, chez qui Ton se trouverait sous la protection du drapeau américain. Après s'être d'abord rangée à cet avis, la souveraine céda en roule aune autre inspiration.

— Allons chez le docteur Evans, dit-elle. C'est un vieil ami qui n'hésitera pas à nous recevoir.

On se rendit à Thôtel du docteur situé au coin de l'avenue Malakoff et de l'avenue de Flmpératrice (aujourd'hui avenue du Bois de Boulogne.) Chirurgiendentiste de grande réputation, celui qui l'habitait était un des membres les plus en vue de la colonie américaine et, depuis vingt ans, l'ami intime de la famille impériale à laquelle il donnait ses soins. Dès le début de la guerre, il avait, avec l'aide de son ami Edward Crâne, établi à Paris une ambulance américaine que l'on citait comme un modèledu genre et à laquelle il consacrait tous ses efforts et tout son temps. On s'est souvent étonné qu'entre tant d'amis assez dévoués pour l'aider dans sa fuite, l'Impératrice se soit adressée à son dentiste. Mais sans doute craignait-elle de compromettre gravement tous ceux qui étaient fonctionnaires, représentants élus ou simplement Français. Et puis son esprit en complet désarroi avait-il le temps de faire un choix bien réfléchi? D'ailleurs, nous allons voir qu'elle ne s'était pas trompée en comptant sur le docteur Thomas Evans.

Le domestique qui vint ouvrir aux deux visiteuses leur dit que son maître était sorti, mais qu'il devait

rentrer vers six heures pour lui donner quelques ordres : il réunissait en effet, ce soir-là, à dîner les membres du comité de l'ambulance américaine. On pouvait l'attendre dans la bibliolhèque et c'est à quoi se décida l'Impératrice. Prévenu dès son arrivée qu'il y avait là deux dames qui n'avaient pas consenti à donner leurs noms ni à indiquer le but de leur visite, le docteur, très inlri<2^ué, se rendit auprès d'elles et resta stupéfait en re-

Le départ de l'Impéial

connaissant l'Impératrice. Les yeux pleins de larmes, la voix étranglée par Témolion, elle lui tendit les mains et lui fit part de son projet de passer en Angleterre le plus tôt possible, bien persuadée que les ennemis de l'Empire, aujourd'hui triomphants, s'étaient mis à sa recherche pour lui faire expier un désastre dont les calomnies la rendaient responsable. Elle espérait que le docteur Evans voudrait bien lui procurer un abri contre la populace.

Une immense pitié s'empara de l'Américain en présence de l'infortunée souveraine exténuée par le manque de sommeil et de nourriture et par plusieurs jours

d'angoisses indicibles. Comme elle semblait loin de ses apothéoses des Tuileries, cette femme, effondrée dans un fauteuil et parlant avec une volubilité fiévreuse ! Il lui assura qu'elle ne serait point découverte chez lui et qu'elle pouvait compter sur tout son dévouement. Le plus urgent pour elle et pour Mme Lebreton était de prendre quelque nourriture. Une collation fut servie dans la bibliothèque, car les invités du docteur pouvaient arriver d'un moment à l'autre. Son ami Grane se trouvait déjà là. Il le prit à part, le mit dans la confidence et le présenta aux deux réfugiées. Il fut entendu que Crâne excuserait auprès des convives attendus le maître de maison, alléguant qu'en raison des événements du jour il avait dû quitter Paris pour quarante-huit heures et qu'il l'avait chargé de présider le dîner à sa place.

On avisa alors aux moyens de sortir de la capitale. L'Impératrice aurait voulu partir, le soir même, pour aller par un train de nuit, prendre au Havre le bateau de Southampton. Mais, plus prudent, plus circonspect, Evans conseilla la temporisation. Le nouveau pouvoir, pour s'affermir, pouvait tenter de s'assurer de la personne de l'Impératrice. Il importait donc d'entourer son dépari de toutes les précautions possibles. On résolut de ne quitter Paris que le lendemain, dès l'aube, et de gagner eu voiture Deauville, où Mme Evans se trouvait en villégiature. Justement le docteur pouvait disposer d'un passeport délivré par l'ambassade d'Angleterre au nom d'un médecin anglais, chargé de conduire à Londres une étrangère malade. On convint que M. Crâne tiendrait le rôle du médecin, l'Impératrice celui de la dame étrangère, Evans celui de son frère et Mme Lebreton celui de sa gardemalade.

Ce fut en vain quQ les deux femmes essayèrent de prendre un peu de repos : elles ne purent arriver à dor-

mir. Dès cinq heures du matin, on partit, par un temps splendicle, dans le landau d'Evans qui prit la route de Saint-Germain. Le tumulte de la veille avait complètement cessé et l'on passa par des rues fort tranquilles. A la porte Maillot, la voiture dut s'arrêter devant le poste militaire dont le chef vint demander qui on était et où l'on allait. Masquant de l'air le plus naturel le visage de l'Impératrice avec un journal déployé, Evans répondit qu'il était américain et qu'il allait passer la 'ournée à la campagne avec des amis. « Allez 1 » fît l'officier au cocher, et la voiture poursuivit sa route par l'avenue de Neuilly.

Saint-Germain, Poissy, Triel, Vaux, Meulan furent successivement traversés sans qu'on s'y arrêtât. Ce ne fut qu'à douze kilomètres de Mantes qu'Evans fit stopper son cocher devant un petit cabaret tapi au bord de la route. Il descendit avec Crâne, laissant les deux femmes en voiture. Tous deux entrèrent dans la maison, y mangèrent un peu, s'y rafraîchirent avec plaisir, car la chaleur était accablante, puis remontèrent dans le landau, en rapportant à leurs compagnes de route un gros morceau de pain et quelques tranches de mortadelle, tout ce qu'avait pu leur procurer la tenancière du cabaret, la mère Fontaine.

Un peu avant d'arriver à Mantes, le docteur Evans fit arrêter le landau. Très fatigués par le long trajet et par !a chaleur croissante, car il allait être onze heures, ruisselants de sueur et blancsde poussière, les chevaux ne pouvaient plus continuer. Laissant les trois autres voyageurs dans le landau, Evans mit pied à terre et entra dans la ville pour y découvrir un loueur. Mantes était tout en rumeur, car on venait d'y apprendre la déchéance de l'Empire et la constitution du gouvernement de la Défense nationale dont les journaux de Paris avaient apporté la nouvelle. Après une heure de recherches, le docteur finit par trouver un cocher qui,

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pour trente francs, consentit à le mener, avec les personnes qu'il accompagnait, jusqu'à Pacy-sur-Eure. On changea donc de voiture. Assez confortable, attelée de bons chevaux, celle qu'on venait de prendre marcha bon train et arriva à Pacy vers deux heures de l'aprèsmidi.

Là on fut moins bien servi pour la continuation de la route. C'est tout juste si Evans découvrit au fond d'une pauvre remise une vieille calèche croulante, fendillée, cent fois raccommodée et reclouée, dont la caisse verte et les roues jaunes manquaient de discrétion autant que de solidité. Avec des cordes on attela deux gros chevaux de labour à cette lamentable guimbarde et l'on se remit en route. Naturellement il faut se contenter d'un train bien modéré. Enfin Évreux paraît ; on le traverse sans incident. Mais à un quart de lieue des faubourgs, le cocher Ernest Evrard veut à toute force s'arrêter devant le café Cantilope pour faire boire ses chevaux. F'atalité ! on entend de grands cris de « Vive la République ! » qui viennent du côté de la ville. L'alarme a-t-elle donc été donnée à Paris ? A-t-on transmis par le télégraphe l'ordre d'arrêter l'Impératrice fugitive? Non, ce sont simplement des mobiles ruraux qui, en troupe assez nombreuse, reviennent d'une revue à Évreux et se contentent d'entonner la Marseillaise en passant devant le café Cantilope.

Mais cette courte alerte a suffi à semer le trouble dans l'âme des voyageurs. L'Impératrice ne peut s'empêcher de penser une fois de plus et bien tragiquement à cette Marie-Antoinette dont la pensée la hante plus que jamais depuis la veille. Elle évoque dans sa conversation le voyage de Varennes où tout se passa sans obstacle jusqu'à cinquante lieues de Paris. Ne va-t-elle pas voir un nouveau Drouet surgir à la tête des chevaux en criant : « Halte-là f » Le crépuscule commence à tomber et tout à coup l'antique voiture cesse, en

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s^arrêtant, son vacarme de vitres et de ferrailles. C'est le cocher Evrard qui vient annoncer qu'il ne dépassera pas le hameau de la Commanderie, parce que ses chevaux n'en peuvent plus. 11 faut au moins lui promettre une halte devant un estaminet de l'endroit. On arrive à la Commanderie au coucher du soleil. Evans étCt-ane s'y restaurent un peu et l'Impératrice prend dans la voiture une lasse du café qu'a réussi à faire Mme Lebreton.

La nuit est venue quand Evrard, dûment chapitré, consent à remonter sur son siège. Mais voici qu'un palonnier casse et le rustique cocher déclare tout net que, n'ayant rien de ce qu'il faut pour réparer l'accident, il va bien être forcé de retourner à la Commanderie. Heureusement que dans les coffres de la vénérable calèche Evans et Crâne découvrent un vieux licou au moyen duquel ils réussissent à fixer le palonnier à la traverse, puis le docteur s'installe sur le siège à côté d'Evrard pour surveiller ses mouvements- Est-ce l'effet de l'ombre ? L'inquiétude, l'angoisse grandissent dans Tâme des fugitifs.

Vers huit heures et demie, on arrive au bourg de la Rivière-Thibouville et on s'arrête devant l'auberge tenue par Mme Desrats qui s'offre à. loger les voyageurs. Est-il prudent d'accepter ? Le danger tient surtout à ce qu'il faut, pour gagner les chambres, traverser la grande salle d'en bas qui est pleine de buveurs. Malgré son épuisement, l'Impératrice pense bien un instant à passer la nuit dans la voiture, mais ce serait provoquer dans le bourg de périlleux commérages qui auraient vite fait de se changer en soupçons. On se décide à payer d'audace. Soutenue par ses deux compagnons, la fausse malade quitte la voiture et, à la clarté fumeuse des lampes, traverse la salle d'auberge en se courbant et en boitant. Arrivée dans la chambre qui lui a été réservée au premier, elle se laisse tomber sur une chaise.

Elle regarde alors l'ameublement suranné et déclare d'une façon inattendue : « C'est vraiment drôle. » Cette constatation presque amuséeindique-l-elleune délente, après l'effroyable tension d'esprit des derniers jours ? Dans cet incroyable retour de légèreté, dramatique pour les témoins de cette scène, on pouvait retrouver un trait bien connu du caractère de la souveraine déchue. La voilà même qui éclate de rire. Mais ce rire devient tout de suite saccadé, douloureux, persistant, maladif, au grand émoi de Mme Lebreton. Elle savait que l'Impératrice, au milieu de ses souffrances les plus cruelles, se montrait étrangement sujette à des crises nerveuses d'hilarité et nous Pavons déjà vue en proie à Tune d'elles, à Fontainebleau, lorsqu'elle avait appris qu'au concours général le jeune Cavaignac avait refusé le prix qu'allait lui décerner le Prince impériale La dévouée lectrice la supplie de se calmer, de se mettre au lit et surtout de se taire, afin de ne pas attirer l'attention dans cette maison aux minces cloisons sonores. Mais l'entrée de l'hôtelière qui apporte le dîner met fin à la scène. Evans et Crâne dînent dans la salle commune, afin de mieux surveiller le personnel de l'auberge et ils y restent, sous prétexte de fumer un cigare, jusqu'à la fermeture de l'auberge.

Le lendemain matin, dès l'aube, ils voulurent aller à pied à Bernay pour y louer une voiture, mais l'hôtesse ayant déclaré qu'un voyage en chemin de fer serait bien moins fatigant pour la malade, on se rendit à son avis de crainte d'éveiller des soupçons. Il fallut parcourir les rues du bourg jusqu'à la station, se montrer aux habitants matinaux et curieux, puis attendre sur le quai au milieu de quelques voyageurs. L'Impératrice vécut là de nouveaux moments d'angoisse qui

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