CRI D ALARME
Pas lue sans crier. — Pau eii 1S20 el en 1S40. — Polémique sur les avantages et les inconvénients de l'invasion des ètrangns. — Regrets d'un poète : chanson béarnaise.
Lorsque les bons Béarnais virent leur petite société et leurs vieux usages prêts à sombrer par le tlot grossissant des étrangers et par l'invasion des idées nouvelles, ils se demandèrent quels seraient les ellets de la métamorphose de la ville de Pau.
Chose curieuse! ceux qui se disaient les hommes du progrés furent les plus hostiles aux progrés de la cité. Au contraire, ceux qui passaient pour les plus entichés du passé, souriaient à la pensée de voir une ère nouvelle de prospérité s'ouvrir pour la capitale du Béarn, si déchue depuis le départ de ses rois et la cluice de son parlement.
Au moment même oîi la transt'ormation commensait :\ prendre un essor plus rapide, on jeta le cri d'alarme
qui fut alors l'écho fidèle d'une grande partie de la population.
A la première page de V Album pyrénéen (année 1840) se trouve une lettre adressée au Directeur de la Revue, sous ce titre : Pau en 1820 et Pau en 1840, écrite par un bon Béarnais, M. Marcel Barthe, aujourd'hui sénateur des Basses-Pyrénées.
Si, jetant le regard en arrière, on regarde le Pau de 1 840 et qu'on le compare ensuite au Pau d'aujourd'hui, impossible de n'être pas étonné de tous les progrès accomplis et que personne n'aurait pu prévoir.
Et, cependant, lorsque M. Barthe écrivait, il était si émerveillé des changements opérés en quelques années qu'il s'écriait : « Pau n'est pas moins changé qu'une « fille du commun devenue grande dame ».
En 1820, dit M. Barthe, les meubles étaient disgracieux^ la cuisine servait de salon et de salle à manger. Trois ou quatre femmes avaient seules le privilège de porter des chapeaux y et quels chapeaux! Les femmes de la condition moyenne se contentaient de madras pour coiffure, et ne portaient de bonnets que le dimanche.
Dans toute la ville, il n'y avait qu'une ou deux voitures; à neuf heures, les rues étaient désertes. Chacun restait chez soi.
* Oi\ parlait français le moins possible, et encore quel français burlesque !
Tout était patriarcal, même les parapluies, véritables tentes sous lesquelles les mères pouvaient abriter toute leur famille.
En 1840, comme tout a changé ! Les meubles sont
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bien façonnes. On exhausse Iqs anciennes maisons, on en bâtit d'élégantes. On restreint les grands escaliers et .es vastes cuisines. '
A dîner , on se contentait autrefois de trois ou quatre plats solides et copieux ; on donne, aujourd'hui, de vrais festins de prince où tout est exquis, // part le poisson que nous n avons jamais frais cl notre Champagne qui est détestable.
Les dames se parent au lieu de s'habiller avec goût. La soie et le satin deviennent communs. Le chapeau est devenu la coiffure ordinaire des dames ; le bonnet qui était le signe distinct if de la bourgeoisie aisée est descendu à la grisette et le mouchoir est resté aux filles des champs qui abandonnent le capulet.
L'homme, au lieu d'user chez lui ses vieux souliers a des pantoufles ; il a remplacé la vieille redingote par une robe de chambre, et, au lieu de mettre son bonheur à éplucher des marrons au coin du feu de la cuisine, il a le spleen et va au cercle. L'auteur dit encore : « Nous décorons les rues de trottoirs aussi larges que « ceux de Londres, sans doute pour protéger les « piétons des siècles futurs contre Vcncon^h^cmcln des « voitures qui aura lieu alors... Peut-être se moque- « ront-ils de nous, les ingrats ! » Nous avons des voitures à la course et :\ l'heure ! // ne nous manque plus que des fiacres et des omnibus !
Après avoir énuméré les projets d'embellissements, M. Barthe ajoute : a Lh bien ! monsieur, je vous V.x- (( voue, ce développement de luxe prodigieux pour « une petite ville ni alarme ! »
Les fêtes que l'on dopne aux princes nous ruinent. Quand on ne se laisse pas enivrer par les mesures précipitées de la danse et de la valse, on admire les pirouettes des jeunes gens, les sourires des demoiselles, mais la caisse se vide et nous devons ensuite suer sang et eau pour rattraper r argent qui s'en est allé en entrechats, et en coups d'archet.
Pourquoi agrandir le palais de justice?... On dit que, si nous avons un théâtre plus vaste, tout le monde prendrait goût au spectacle, tout le monde en contracterait l'habitude. Serait-ce un bien? Les ouvriers, au lieu de dépenser le produit de leur travail dans le ménage, et de placer le superflu à la caisse d'épargne, dépenseraient presque tout au spectacle. « La fréquentation du « théâtre augmente beaucoup le luxe. On ne peut pas y aller « comme on va à l'église. Chacun s'y donne plus ou «moins en spectacle. » Pour afl"ronter l'éclat deslustres, les regards provocateurs, les observations malicieuses, les dames doivent avoir une toilette irréprochable. Celle qui est, un jour, écrasée par une dame de sa connaissance, veut prendre sa revanche le lendemain, et cela est fort divertissant, mais c'est aussi ruineux.
Ce tableau de M. Barthe représente assez exactement la physionomie delà ville en 1840, àquelques coups de pinceau de trop. Par exemple, dans les salons delà marquise de Gontaut, nous avons bien compté plus de trois dames portant le chapeau : toutes les femmes de magistrats le portaient, mais les femmes des négociants ou même des bons bourgeois n'auraient pas osé le prendre. Ensuite, Louis-Philippe paj^ait les fêtes que
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donnaient les princes ses fils. Q.iiant à celles que donnait la ville, elles attiraient beaucoup de monde et il y avait plus de profit que de perte.
Mais, à en juger par sa description, M. Barthe n'ai-* niait pas la danse, et son ami, le maire do Pau, M. Nogué l'aimait moins encore. Dans un grand bal offert par la ville au duc d'Orléans, le maire refusa avec assez de gaucherie l'otîre de danser avec la jeune et charmante duchesse.
Les idées de M. Barthe sur le danger des progrés de la ville furent combattus. M. Dugennc, rédacteur du Mémorial, lui répondit : « Nous ne croyons pas le « moins du monde, par exemple, que la présence de « riches familles soit un motif d'alarme pour la cité, « bien au contraire. »
La politique n'était pour rien dans la question. M. Liadières, officier d'ordonnance du Roi, pensait comme M. Barthe, témoins les vers suivants :
Citi^ de Pau, ville deux fois royale, Dont Jurançon du haut de son coteau En souriant contemple le chAteau, Mais parle : Où sont, (^ nia terre natale. Les capulets aux grands jours réservés Qiie le matin et pour plus d'un usage Parfois la ville empruntait au village?
Déj.\ la mode, en ses goûts indiscrets, A dans Paris transplanté des berrels.
Lorsqu'en chantant la grisetle s'éveille. Au fm madras incliné sur l'oreille A succédé le bonnet matinal.
Et la capote et le chapeau banal.
Plus en plein air de combat à la paume
Combat ardent aux Basques familier,
Plus de légende au coin du vieux foyer,
Plus de Noël. A ton doux idiome
Vient se mêler je ne sais quel jargon
Formé d'anglais, d'allemand, de gascon,
Mais où l'anglais incessamment domine.
Que le voisin rencontre sa voisine.
Ou qu'après l'aube, en ouvrant son rideau,
Il lui décoche une œillade assassine.
On n'entend plus : Eb ha plàa hcrouyine?
Mais bien : Tell me, mydear, how doyou dou?...
Veille sur toi ! Béarn ! terre promise !
Les étrangers t'ont à moitié conquise.
L'invasion chaque jour s'accomplit.
A chaque instant, s'échappant de son lit,
En tes vallons s'infiltre la Tamise.
Que le flot monte encor cinq ou six ans,
Que jusqu'à Pau les railways complaisants
Viennent unir par une double artère
Ton ciel d'azur aux brumes d'Angleterre
Et, dans six ans, je te le prédis bien,
De ta gaieté, de tes riants costumes.
De ton esprit, de tes vieilles coutumes,
De ton parler, il ne restera rien.
La prophétie s'est, hélas ! entièrement accomplie.
F. de Laborde, de Bielle, disait, en tête d'un recueil
de poésies béarnaises : « Faisons comme nos pères
et, malgré cette ambitieuse civilisation qui prétend
« tout envahir, restons Béarnais par le cœur et le lan-
« gage. »
Une de ces meilleures chansons est sur le changement des modes d'Ossau. En voici le refrain :
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Diou nie daù, b'aii cambial hcrc Las bieillcs modes d'Ossaù, Ta bédé mode nabère Nou caù plus courre à Pau.
Je ne cite pas toute la chanson. Q.ui la comprendrait parmi mes lecteurs? Elle prouve que la transformation de Pau avait été contagieuse et que, dans le Béarn, les idées et les modes nouvelles avaient pénétré jusqu'au fond des montagnes.