‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 108 sur 126 · LES MYSTERES DE PAU · texte numérisé non relu

LES MYSTERES DE PAU

au jour fixé pour les débats devant la cour, ladv Ilniilic et son mari furent dans l'impossibilité de comparaître.

L'avocat qui s'était laissé tromper par eux racontait àvcc désespoir sa déconvenue et demandait qu'on lui fit au moins grâce des 6,000 fr. de la caution.

Lady Emilie et son mari étaient des échappés des travaux forcés. La justice anglaise les avait reconnus, ressaisis et réintégrés au bagne...

Voici un fliit plus récent.

J'avais connu la famille de l'illustre maréchal et viceamiral de Tourville, et un soir une noble marquise me présenta chez elle un M. de Tourville qui me parut tort aimable. Il menait grand train à Thôtel Gassion.

Il avait été déjà marié à une jeune Anglaise qui lui avait laissé sa fortune, 75,000 fr. de rente. 1:11e était morte d'un flual accident : en jouant avec son revolver, le mari avait eu le maliieur de tuer sa femme et si\ bel le- m ère.

Pour se consoler et pour cherclier à remplacer sa femme, le jeune et riche veut donnait des tètes continuelles. Il invitait un<^ trentaine de personnes à diner, et, après le dîner, commençait le bal. Les plus grandes dames étaient charmées de présider .1 ces têtes et d'y suppléer la maîtresse du logis.

Ce n'est pas à Pau, cependant, que Tourville trouva sa seconde femme. Celle-ci avait une tortune égale .'i la sienne, 3,000 livres sterling de rentes. Les nouveau.x mariés firent leur voyage de noces dans le Tyrol.

Mais^ voici que la seconde lemme périt aussi d'accident : elle tomba dans un précipice. Sans se laisser

émouvoir d'une désolation apparente du mari, la justice, toujours curieuse, fit des recherches et découvrit que si la femme gisait en lambeaux au fond du gouffre^ c'est que son mari l'y avait poussée.

Le faux Tourville — car c'est un nom qu'il avait usurpé — fut condamné pour meurtre à une peine perpétuelle. Peut-être vit-il encore.

Combien de nobles dames ont serré la main d'un assassin, croyant serrer la main d'un galant homme 1

Encore un crime :

Une dame anglaise des plushonorables, affligée d'une lente maladie, occupait à Pau un modeste appartement de la rue des Cordehers. Elle vivait seule avec une jeune fille qui lui servait de bonne et que j'appellerai Fanny. Cette fille avait de l'instruction, de l'esprit et ne manquait pas de beauté. Elle était entrée chez la dame anglaise comme demoiselle de compagnie, et, lorsque sa maîtresse eut éprouvé des revers de fortune, elle lui promit de ne jamais l'abandonner et de lui rendre les plus humbles services.

Fanny fut remarquée par un jeune Suisse qui se prit d'une grande passion pour elle. Ils s'écrivirent. Leurs lettres sont un assaut des plus nobles sentiments du cœur et de toutes les délicatesses de l'esprit. Le jeune homme écrivait qu'il était parvenu à obtenir le consentement de sa flimille : il lui fi\llait une femme qui l'aidât à rendre heureux ses vieux parents, qui fût digne d'eux, qui continuât des traditions héréditaires d'honneur. Il n'avait pas besoin de fortune et remerciait Dieu de lui avoir fait trouver un trésor longtemps

LES MYSTÈKKS DK PAU. 54 1

cherche. Les romanciers, avec les habiletés de l'art, n'écriraient pas de lettres plus émouvantes que celles qui sortaient de ce cœur simple et pur.

La jeune Fanny était fort pressée de jouir de la position inespérée qui l'attendait. Comment sa maîtresse vivait-elle encore ? Cette étincelle de vie toujours près de s'éteindre se rallumait sans cesse. Et, pour nj pas nianquer à sa promesse de rester toujours prés de sa maîtresse, elle conçut la pensée de hâter sa fm. Une simple pression suffira^ se disait-elle, pour étoutîer la vie dans ce corps si frêle. Elle appelle une voisine. « Venez, dit-elle, ma maîtresse se meurt. Attendez dans la chambre. J'entre dans l'alcôve. » Et là, prenant un oreiller^ elle le pose sur la bouche de la malade et pèse de tout son poids. La malade fait des efforts pour respirer. Elle râle: « Grâce', laisse-moi la vie! » L'impitoyable bourreau presse plus fort. — « Laisse-moi faire mes dernières prières ! » La pression aui^mentc encore.

La voisine, appelée pour constater une mort que l'on croyait pouvoir obtenir sans bruit, a entendu les gémissements. Tout ellarée, elle fuit appelant du secours. Fanny, s'acharnant sur sa victime, les deux genoux sur la poitrine, obstruait la bouciie, serrait la gorge. On a peine à l'arracher du lit où elle tentait d'achever son œuvre. L'asphyxie était commencée; mais les médecins parvinrent à ranimer la pauvre malade.

Je l'ai entendue raconter, elle-même, en cour d'assises la terrible scène : ses angoisses aux premières

542 LA SOCliiTÉ ET LES MŒURS EN BÉARN.

pressions, ses souffrances grandissant à mesure que la pression augmentait ; puis, disait-elle, lorsque l'asphyxie eut commencé, elle éprouva des jouissances inconnues ; il lui semblait sortir d'un lieu obscur pour entrer dans une atmosphère lumineuse où lui souriaient des anges.

Parmi les faits les plus étranges arrivés à Pau, il faut rappeler un attentat commis par des Espagnols contre un autre Espagnol. Un riche banquier de Madrid, qui habitait une belle villa de la rue de Trespoey, fut en plein midi, dans ce quartier animé, enlevé, bâillonné, mis en voiture. Après lui avoir bandé les yeux, on lança les chevaux au galop ; puis on le descendit dans une villa isolée. La police sut l'y découvrir. Le voyage avait paru long; mais si les chevaux allaient grand train, ils avaient mis beaucoup de temps pour un court trajet. Le banquier n'était allé que de Pau à Jurançon.

Mais ce ne sont là que les crimes dont la cour d'assises a vu le dénouement. Combien d'autres, en plus grand nombre, restent inconnus! Combien d'individus, présentés et accueillis partout, ne le seraient nulle part, si on pouvait soulever le voile qui couvre leur passé et pénétrer les secrets de leur conscience.

Page 1