‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 45 sur 126 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

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Ri'lalions du Bcniii avec les étrangers et sitrloiil avec les Anglais. — Rivalités. — Un rêve de Sully. — Antonio Père:^. — Précautions prises à Pau contre les étrangers inconnus.

Les relations des étran2:ers avec le Béarn datent de fort loin. La domination anglaise s'est prolongée pendant près d'un demi-siècle au château de Lourdes. Les habitants des bords de la Tamise ont toujours eu une certaine attraction pour les habitants des bords du Gave; en Béarn ils n'ont jamais paru en ennemis ni en maîtres, mais en amis et en visiteurs.

En fouillant les archives de Danemark, j'étais étonné des relations intimes qui existèrent entre Copenhague et Pau.

La fameuse Pétronille, dont j'ai si souvent parlé, est célèbre dans la double histoire de Bigorre et de Béarn. Elle était fort belle, cir trop hcra doua, disent les chartes contemporaines; elle apportait en dot le comté de

Bigorre, à son premier mari Gaston V, vicomte de Béarn. C'était le moment où les Anglais cherchaient à s'établir dans le midi de la France, c'était le temps de la guerre des Albigeois qui mit aux prises le Nord avec le Midi. Gaston ^^ y joua un rôle qui ne fut pas sans gloire, mais il mourut jeune en 1215. L'année suivante, sa veuve Pétronille se remaria ; elle n'avait pas de temps à perdre, car elle devait user cinq maris.

Après avoir eu pour mari un seigneur de Béarn, elle en eut un autre pour gendre. Sa fille était d'une rare beauté, Gaston VI sollicita sa main et obtint la 1 préférence sur le roi d'Angleterre. Il y eut d'abord quelque froideur entre les deux rivaux; mais Pétronille 1 exigea une réconciliation et elle l'obtint. Les nuages qui s'élevèrent parfois entre la cour de Pau et celle de Londres se dissipèrent toujours sans former des orages.

Les Anglais admiraient fort les dames du Béarn, j quand elles étaient jolies; ils ne les épargnaient pas " lorsqu'elles étaient laides. Garsende, par exemple, régente du Béarn pendant la minorité de son fils, fut en butte à leurs railleries; ils prétendaient que sa taille était si démesurée et sa grosseur si énorme qu'elle remplissait à elle seule le plus large chariot.

Lorsque Garsende eut son fils en âge de faire l'apprentissage des armes, c'est l'école du roi d'Angleterre Henri III qu'elle choisit. Accompagnée de soixante chevaliers, elle fut elle-même présenter Gaston au roi qui se trouvait à Bordeaux.

Froissart, racontant les splendeurs de la cour de Phébus, dit que les nouvelles d'Angleterre y appleuvaient .

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Phébus avait des chiens anglais, des chevaux analais, et son château était ouvert aux chevaliers anglais.

Les relations de la cour de Marguerite de \'alois avec l'Angleterre furent nombreuses et intimes. Anne de Boleyn fut une de ses filles d'honneur, et trois nièces de Jeanne Seymour composèrent sur sa mort cent quatre distiques en latin.

Sully eût voulu qu'Henri IV épousât la reine Elisabeth. Il disait : « Voyre même pourrait arriver tel succès d'afîliires que cette alliance unirait pour toujours à la maison de Bourbon les couronnes de France, de Navarre et d'Angleterre. »

Les Anglais n'étaient pas seuls à visiter la cour de Pau. Du temps surtout où les novateurs et les apôtres de 11 réforme étaient accueillis par Marguerite, les Allemands eurent de fréquents rapports avec sa cour.

Les relations intimes qui s'établirent entre la France et le Béarn, la renommée d'Henri IV, le voisinage de l'Espagne, la réputation naissante des eaux thermales, tout contribua à augmenter la célébrité de la cité béarnaise et des Pyrénées.

Les Navarrais suivaient leurs rois à Pau, les Béarnais les suivaient à Pampelune. Lorsque la Navarre fut perdue, les amis fidèles des princes dépossédés et les mécontents des puissants rois d'Espagne se réfugièrent souvent dans nos contrées hospitalières.

Le 16 novembre 1591, le capitaine des gardes arrêtait aux portes de la ville un homme habillé en laquais; mais la distinction de sa personne démentait la condition modeste que semblait indiquer son costume.

On l'interroge : d'où vient-il ? quel est son nom ?

Il répond : «Je suis Espagnol ; je viens retrouver un caballero nommé Gil de Mesa. » Il en donne le signalement.

Catherine de Navarre, lieutenante générale de Béarn, habitait en ce moment le château. Gil de Mesa l'informe de l'arrivée de l'étranger. Elle donne aussitôt des ordres et envoie une garde d'honneur pour escorter cet inconnu déguisé en laquais.

Qiiel était-il? Pourquoi ce déguisement?

Quelles fatigues et quelles souffrances avait-il endurées ?

Bientôt on ne parla que de lui dans toute la ville. Son nom fut révélé. C'était D. Antonio Ferez.

A vingt-cinq ans, D. Antonio était protonotaire de Sicile, secrétaire d'Etat et favori du tout puissant Philippe II. Il étalait un luxe royal ; son mobilier fut évalué à 140,000 ducats, environ 1,250,000 francs. Ses revenus s élevaient à une somme égale.

Mais Antonio eut le malheur d'être l'amant heureux de la maîtresse du roi, la fameuse princesse d'Eboli. Escovedo, conseiller de Juan d'Autriche, découvrit le secret des amours d'Antonio et voulut lui faire payer son silence. A cet essai de chantage, Antonio répondit par le meurtre : une nuit, Escovedo tomba frappé de coups de poignard. Sa famille cria vengeance. Philippe II finit par tout savoir, et sa colère fut aussi vive que son affection pour Perez avait été grande.

D. Antonio Perez a écrit lui-même les douleurs de sa captivité, les tortures de la question qu'il eut à subir,

le soulèvement populaire qu'il excita et qui l'arracha aux flammes du bûcher.

D. Antonio racontait si bien ses infortunes! Sans transition, il était tombé de la plus grande opulence dans la plus profonde misère. Il parlait souvent d'une pauvre marchande de pommes et d'oranges qui lui apportait tous les jours des fruits pour vivre. « La pauvre femme, disait-il, avait plus de reprises à sa robe que de trame, et plus d'enfants que de reprises. »

Après des aventures et des périls sans nombre, il parvint à sortir d'Espagne et à gagner la cour de Catherine si hostile à celle de Philippe IL

Cette arrivée à Pau fut un événement. D'après le portrait qu'en a fait un auteur italien, D.Antonio était un homme fort aimable, de beaucoup d'autorité et de savoir, remarquable par la douceur de ses manières. D'une santé faible, un peu maigre, il n'avait pas beaucoup d'ordre dans sa conduite. Il aimait surtout ses aises et les plaisirs, amicissinio de snoi commodi e piaceri, et il tenait beaucoup à être remarqué et apprécié. Il se mettait en frais pour plaire, et il y réusissait.

Pendant qu'on parlait de lui à Pau, on parlait beaucoup aussi d'une femme qui tenait grand état de maison. On admirait ses six chevaux andalous, et surtout sa manière de les monter. Elle était belle, ravissante, très grande dame, iiiity dona^ amazone intrépide, toujours à la chasse, toujours à galoper par monts et par vaux, un cavallo de moite y ribcre, como di:(e.

Déjà il y avait \ Pau de nombreuses parties de plaisir. Antonio et la belle amazone s'y rencontraient. Bientôt

ils se plurent, il y eut un incessant commerce de billets et de messages. « Enfin, dit Ferez, elle m'offrit sa maison et le revenu qui en dépendait, avec tant de tendresse qu'il n'y a bon mathématicien qui n'eût dit qu'il y avait entre cette dame et moi échange et communauté astrologique. »

L'amour avait causé la chute de Pérez; il fut aussi cause de son salut, au moment où il allait mettre sa vie en dnnger.

Philippe II n'était pas homme à renoncer à sa vengeance, surtout à laisser en paix, chez ses ennemis, le dépositaire de secrets dont la divulgation pouvait lui être désagréable. Il ordonna qu'on le débarrassât de cet homme à tout prix.

On s'adressa d'abord à des contrebandiers qui tentèrent vainement d'assassiner Pérez.

On s'adressa ensuite à Francisco Mayorini^ un Génois qui, après avoir été lié avec D. Antonio, paraissait mal avec lui. On lui offrit des grâces, des récompenses considérables, s'il voulait faire ce que le roi voulait qu'on fît de son ennemi. Francisco se laissa séduire ; mais, dix jours après avoir accepté; il se repentit et finit par tout raconter.

Un Espagnol, Burcès, se laissa gagner. Il était au moment d'assassiner Pérez, lorsqu'il fut surpris et arrêté. Il aurait subi le dernier supplice, si Pérez n'eût sollicité et obtenu sa grâce : Catherine lui laissa même le droit de disposer du coupable comme il l'entendrait.

Dans sa longue lutte contre son ancien ministre^ Philippe II était furieux de son impuissance. Mais il

connnissait le faible de Pérez : c'était un Samson, il fallait trouver une Dalila. C'est alors que six chevaux andalous et 10,000 écus furent offerts à une jolie femme ^ afin qu'elle se fit aimer de Pérez et le livrât aux homme du roi d'Espagne.

La jolie femme accepta les cadeaux, comptant en recevoir bien d'autres ; elle joua parfaitement son rôle, mais elle n'eut pas le courage de le continuer jusqu'au bout. En voulant gagner le cœur de Pérez, elle laissa prendre complètement le sien. En jouant l'amour, elle conçut un amour si profond qu'elle se serait fait tuer pour celui qu'elle avait promis de faire périr. Elle lui révéla toute l'histoire.

Ils vécurent ensemble. Mais Antonio Pérez finit par quitter Pau. Nous ne le suivrons pas à Londres où il alla remplir, auprès d'Elisabeth, une mission secrète d'Henri I\\

Après le départ de Catherine de Navarre, la cour ne reparut plus au château de Pau. Ce fut une grande attraction de moins pour les étrangers.

Sans doute, la ville fut toujours fière de la visite des grands personnages qui la traversaient en allant aux Eaux ou en Espagne; mais, il faut l'avouer, la ville n'était pas aussi hospitalière que l'ancien palais des rois.

Comme dans les temps barbares où le mot boslis signifiait également ennemi et étranger, les habit uits de Pau étaient loin d'aimer ceux qui n'étaient pas l^éarnais. Ils détestaient leurs voisins et se méfiaient des inconnus.

Les jurats veillaient à l'observation des règlements municipaux qui portaient défense de recevoir des étrangers dans les hôtelleries que la police n'en eût été auparavant informée.

Les Anglais, les milords, comme on les appelait, étaient mieux vus que les Espagnols. Le peuple ne se faisait pas honneur de leur visite, mais il croyait leur faire honneur en leur faisant bon accueil.

Dans une relation, imprimée à Pau, des fêtes données au retour du Parlement en 1788, nous lisons :

« Dans la troupe paraissaient quelques familles anglaises dont les enfants étaient vêtus comme nos Henri IV. Depuis cette époque, il n'ont pas quitté ce costume. Leurs parents, ne pouvant leur donner notre origine, ont tâché d'imiter l'habit. C'est ainsi que les fiers riverains de la Tamise aiment à déposer leur caractère rival sur les bords de notre Gave et que les têtes anglicanes se font honneur de paraître béarnaises ».

N'est-ce pas un joli échantillon de la patriotique vanité béarnaise ?

La première république ne fut pas aimable pour les Anglais qui avaient eu l'imprudence de se fier à elle:

Parmi les 7'eclus figure notamment sur le registre d'écrou : « Lord Iniskillin Maguire, domicilié à Pau, Anglais au service de la France depuis 40 ans ; décoré ». Et voici son crime : « Vivant en philosophe, occupé de ses pigeons et de son méridien » .

Aujourd'hui nous permettons aux Anglais de nour-

rir les pigeons et même de les fusiller au tir ; nous permettons aux Américains d'étudier le méridien et de nous annoncer par voie télégraphique les tempêtes expédiées d'Amérique.

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