LA BOURGEOISIE
Mœurs et priviliges des voisins ou hourgeois de Pau. — Composition du corps de ville. - Les jurais. - Finesse et esprit du paysan béarnais. — Le pâtre d'Ossau à la cour. - Les colonnes de V église de Bielle.
Par la bravoure, par l'esprit, par la fortune, il était flicile au peuple de pénétrer dans la noblesse; mais les plus anciennes maisons bourgeoises de Pau n'étaient pas les plus pressées de changer de condition. Plusieurs familles patriarcales jouissant, de temps immémorial, de la considération publique, tenaient à honneur de maintenir leurs anciennes traditions.
^ Le respect alors coûtait peu. On y était habitué dès l'enfance. Le peuple vivait heureux dans la condition où Dieu l'avait placé et, s'il pensait à la relever, c'était par le travail et la noblesse des sentiments.
Pau, d'ailleurs, était si petit, les mœurs y étaient si douces, les gentilshommes y avaient de telles habitudes de familiarité que la séparation des diverses classes delà
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société étaÎL beaucoup moins accentuée qu'ailleurs. L'esprit faisait ouvrir les portes de tous les salons. Les nobles recherchaient souvent plus les bourgeois aimables qu'ils n'en étaient recherchés. Au lieu d'aller briller dans un monde qui n'était pas le sien, le bourgeois aimait à rester à case (at home). Là, il était maître et seigneur et il disait :
A la mie casctte Otrem caùlii la camctte ;
Aux autes lares N'em cauhi pas lous pès.
Les bourgeois de Pau étaient appelés voisins. Le droit de voisinage conférait des avantages que l'on pouvait acquérir ou perdre.
Déjà le 19 mars 1468, Gaston, vicomte de Béarn, avait accordé aux jurats et voisins de Pau des droits que ses successeurs ne firent qu'étendre.
Le corps municipal se composait de six jurats et de douze conseillers ou députés. Les jurats étaient élus pour quatre ans, et, sortant de charge, ils étaient conseillers de droit pendant deux ans. Les conseillers étaient élus par quart et pour deux années. Siu- trois élus, deux étaient pris dans la noblesse graduée ou parmi les voisins, le troisième parmi les paysans.
Ainsi, nobles, bourgeois et paysans se trouvaient confrères pour administrer la ville. Ils s'entendaient entre eux mieux qu'avec le Parlement.
Les jurats cumulaient de nombreuses fonctions de justice, de police et d'administration. Ils avaient la
<reoJe, — nous dirions : le violon — et l'hôtel de ville. Ils faisaient des règlements et des taxes. Ils avaient droit d'entrée aux États de Béarn. Ils possédaient un banc à l'église Saint-Martin et à celle de Notre-Dame. Le Parlement les inspectait et les mandait à sa barre pour leur reprocher souvent de n'être pas assez sévères et de montrer trop de mollesse dans l'exercice des fonctions municipales. Par exemple, lorsqu'ils n'avaient pas surveillé les hôtelleries où l'on donnait à manger de la viande les jours de carême; lorsqu'ils ne punissaient pas ceux qui prononçaient des jurons exécrables ; lorsqu'ils laissaient éhaudir les filles folles de leur corps.
Le corps municipal était-il en lutte trop vive avec le Parlement ? Il ne se laissait pas effrayer; il avait recours aux Gramont. La haute noblesse prenait toujours le parti du peuple contre les nobles de robe ou de finance.
Les conseillers municipaux donnaient personnellement l'exemple de la chanté avant de l'imposer aux autres. Dans un écrit de 1787, je trouve la note suivante bien digne de passer à la postérité : « Il y a 200 ans les pauvres devinrent si nombreux que le fonds de l'hôpital fut insuffisant. Les magistrats municipaux décidèrent que chacun d'eux prendrait un ou deux de ces misérables à sa charge. »
Ce qui n'était pas la noblesse, ce qu'on appelait le peuple, se subdivisait en diverses catégories, les mêmes en Béarn que partout ailleurs. On vient de voir les bourgeois; quant aux paysans, ce n'est pas chez les intendants qu'il faut aller chercher leur portrait. On est étonné, même de nos jours et hors du Béarn, de la
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rouerie qu'ils mettent à défendre leurs intérêts; mais le paysan béarnais n'a pas seulement de la finasserie, il a encore une finesse d'esprit qui étonne. Le Béarnais jouissait jadis de la réputation d'être poli sans bassesse et fier sans grossièreté. Parfois, on lui a refusé la franchise; jamais, on ne lui a contesté l'esprit.
Les vieilles traditions ont conservé là-dessus nombre d'historiettes qu'il serait curieux de recueillir. Voici un fait fort connu. Le fondateur du château, et par conséquent de la ville de Pau, avait choisi des lieux incultes qui appartenaient aux paysans de la vallée d'Ossau. QjLic croit-on que demandèrent les Ossalois pour les indemniser de leurs terrains ? De l'ari^jent ? — Non. L'exemption de quelques droits féodaux ? — Pas davantage. Ils réclamèrent le privilège d'occuper la première place au tutur château.
Marguerite donnait une fête royale,
Qircmbellissait surtout sa grâce sans égale;
Un jeune et brillant chevalier Arrivait, envoyé du roi François premier. Avant tous les seigneurs, à côté de la reine.
Comme il est étoimé de voir Un pâtre, â veste rouge, aux grossiers bas de laine,
Venir fièrement s'asseoir!
Le noble courtisan de l'rance,
Dans son orgueil est irrité De voir à ce manant donner la préséance
Sur laquelle il avait compté, ïïn lui-même il se dit : Je ne puis pas me batue
Avec un rustre, avec un pâtre, Mais par le ridicule on peut tuer aussi, Et pour le dégoûter de reparaître ici,
Que faut-il ? L'exposer à toutes les risées. « Qimnd tu vois s'égarer tes brebis dispersées, Bon homme, mon ami, sur les rochers déserts,
Quel cri pousses-tu dans les airs.
Pour les faire rentrer lorsque V Angélus sonne ?
— « Seigneur, dit le berger, votre question m'étonne. Nous sommes à la cour et non pas dans les bois. Venez donc visiter nos monts un peu sauvages,
Et vous pourrez juger des braves Ossalois. »
— « Tu n'échapperas pas, je ne te fais pas grâce. Pousse vite, allons donc, sans faire la grimace, Le cri qui fait courir les brebis après toi. »
Ce récit, j'en suis sûr, amusera mon roi.
Brrr... Brrr... fit le berger de ses lèvres serrées.
— «Ah ! tu veux rire? Au loin, tes brebis égarées Ne pourraient pas entendre un murmure si doux. Cela ne suffit pas. Allons, crie à ton aise. »
— « Mais cela nous suffit, seigneur, ne vous déplaise
Quand les bêtes sont près de nous. «
Une tradition très répandue raconte qu'Henri IV se souvint à Paris de l'admirable beauté des colonnes antiques que l'on voit encore à l'église de Bielle dans la vallée d'Ossau.
Il pria les habitants de Bielle de lui faire cadeau de ces belles colonnes. Ils lui répondirent : « Sire, nos coeurs et nos vies nous appartiennent, nous vous les donnons. Ces colonnes sont au bon Dieu, arrangezvous avec lui. »
Le peuple de Béarn avait un esprit à lui, gouailleur, grivois et plein d'originalité! L'idiome national lui
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fournissait des expressions pittoresques qui équivalent à du trait. Le peuple était sans pitié pour ceux qui étaient naïfs ou dénués d'intelligence. Ils attribuaient au village de Saubole une renommée de balourdise, et Dieu sait si l'on a ri à Pau des contes invraisemblables où l'on faisait jouer un rôle impossible aiix pccs de Saubole.
La raillerie est un goût commun aux Béarnais de toutes les conditions. Malheureusement, la raillerie est un plaisir de l'esprit qu'on ne peut se procurer qu'en causant du déplaisir à ceux qui en sont l'objet.