‹ La société et les moeurs en BéarnChapitre 70 sur 126 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La société de Vanclen régime. — Splendeurs des salons. — Le chapeau et Vépce. — Histoire de la conversation. — Garât et le haron d'Holbach. — Société des dames. — L'esprit dâ salon et l'art de causer. — Portraits et anecdotes.

Une femme d'esprit, M""^ de Mom'egard, disait des faiseurs de tirades contre l'ancien régime : a Les abus, « mais c'est ce qu'il y avait de mieux. » Talleyrand, parlant d'une façon plus sérieuse de la société française du dernier siècle, ajoutait: « Ceux qui ne Tout pas « connue ignorent les douceurs du vivre. » M"'Me Staël a écrit : « Ce qui nuit aux agréments de la société en « Angleterre, ce sont les occupations et les intérêts « d'un gouvernement depuis longtemps représentatif; « ce qui rendait la société française un peu superficielle, « c'étaient les loisirs de la monarchie. ))

Aujourd'hui, toutes les questions qui agitent le monde poHtique ont, par la presse quotidienne, un écho dans le moindre recoin delà France. Aujourd'hui

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le niorccllciiicnt de hi propriété oblii^c bien des gens à cliercher fortune dans le commerce, l'industrie ou dans les fonctions publiques; aussi, bien peu jouissent de CCS loisirs qu'avaient jadis les gentilshommes riches dans une petite ville calme, paisible, où les bruits de la cour de Versailles arrivaient avec peine, où il n'y avait qu'à jouir de la vie. Les plaisirs extérieurs du cercle et du casino n'avaient pas encore été inventés pour bannir les plaisirs du chcz-soi, les charmes du salon où régnait la femme, où les distinctions de classe étaient moins sensibles, où l'on recherchait surtout la beauté et l'esprit, et l'art de plaire plus que tout le reste.

L'ancien régime fut à Pau l'ère la plus brillante de l'esprit béarnais.

D'énormes fortunes étaient arrivées, de Saint- Domingue surtout, à la noblesse béarnaise. Les grandes dames de Pau pouvaient donc réunir chez elles tous les plaisirs et les raflinements de Li vie mondaine. Les salons des vieux hôtels étaient assez vastes pour contenir toute la population élégante de la ville et ils étaient toujours prêts à la recevoir. Des lambris dorés, une profusion de glaces et de tableaux, des meubles de Boule ou de bois précieux, des sièges d'une exquise élégance, des cheminées de marbres sculptés, de vieux bronzes, des pièces d'orfèvrerie, des vases de Sèvres, tout resplendissait chaque jour au feu des bougies des grands lustres de cristal, lit j'ai pu admirer naguère à Paris, ce que j'avais vu à Pau dans mon voisinage.

La riche toilette était un signe de noblesse; la

manière de la porter^ un signe de distinction. Talleyran raconte qu'il entendit dire un jour à Louis XVIII : « Il est singulier que je sois le seul homme de France « qui sache mettre et ôter son chapeau. » — Aujourd'hui, le chapeau reste à l'antichambre. Pour saluer, il suffit de secouer la main. Les manières, les délicatesses du salut sont oubliées et passées de mode. Les vieux Béarnais que j'ai vus dans ma jeunesse en ont emporté le secret avec eux.

Le gentilhomme tenait à honneur de bien porter son épée et de savoir s'en servir. Une impolitesse valait un coup d'épée. Sans faire l'apologie du duel, on ne peut contester que cette susceptibilité prête à se battre à toute heure pour un mot malsonnant, n'ait été Tune des causes de cette courtoisie française, exquise et partout renommée, d'avant la Révolution.

Les Béarnais étaient fiers de passer pour courtois. Leurs voisins des montagnes ou des plaines de Bigorre avaient conservé une sorte de rudesse de manières qui avaient, en Béarn, depuis longtemps disparu.

A Pau, l'impolitesse n'existait point, même dans la basse classe qui imitait les classes supérieures.

La société aristocratique avait ses lois^ ses juges, son noviciat. Les juges les plus compétents, dont les décisions étaient le plus souvent sans appel^ c'étaient les femmes. Un mot, un manque d'usage, un oubli de bienséance, une apparence de prétention, un défaut de tenue, une absence d'égards, enfin la violation ou l'ignorance des règles du bon ton, cela suffisait pour exclure un jeune homme de la classe des gens comme

il faut, pour lui infliger une desapprobation générale et sans appel. Au contraire, un brevet de parfiiit savoirvivre délivré par une grande dame au jeune homme qui entrait dans la vie mondaine, était un passeport qui ouvrait toutes les portes et permettait d'aspirer aux plus belles alliances.

Georges Sand a fait le portrait de l'homme bien élevé d'autrefois, ayant si bien appris à s'oublier pour obéir aux bonnes façons que, dans un salon, il pouvait cacher ses souffrances et ne songer qu'à être aimable. Le vieillard lui-même toujours soigné, parfumé, gracieux et charmant, ne cherchait pas à dégoûter les autres de la vie quand il se voyait près de la quitter.

Les grandes dames de Pau suivaient les modes de la cour, mais le peuple gardait son costume national qu'il n'eût voulu changer contre aucun autre costume du monde.

Les salons d'autrefois possédaient un art aujourd'hui perdu, celui de la causerie. Le vicomte d'Haussonville a publié le Salon de M'"' Necker; un bibliophile érudit: la Conversation du jour de Van che:(^ M'"' du Deffand ; M. Deschanel : V Histoire de la conversation; enfin, M. de Lescure a publié, en 1883, son beau livre sur Rivarol et la Société française.

Rivarol était surtout un homme de salon. Chênedollé, enthousiasmé de lui avoir été présenté, écrivait : « Je n'avais pas l'idée d'une improvisation aussi agile, « aussi svelte, aussi entraînante. J'étais tout oreille « pour écouter ses paroles magiques qui tombaient en « reflets pétillants connue des pierreries et qui d'ail-

(( leurs étaient prononcées avec le son de voix le plus « mélodieux et le plus pénétrant, l'organe le plus (( varié, le plus souple et le plus enchanteur. J'étais « vraiment sous le charme, comme disait Diderot. »

Dans son Petit Almanctch des grands hommes, Rivarol avait fort maltraité Garât, qui avait signé des articles du Mercure du nom rocailleux de Cosseph d'Ustarits. C'était cependant un homme d'esprit notre Garât, de l'Académie française. Ses lettres inédites le prouveraient autant que ses écrits.

Dans ses Mémoires de Suard sur le XVIII^ siècle\ i^ esquisse l'histoire de la conversation en France qu'il fait remonter au temps de Charlemagne. « Ce n'était pas, dit-il, chose nouvelle que ce goût pour la conversation si naturelle à un peuple ingénieux et qu'aucun peutêtre n'a égalé dans la rapidité avec laquelle il saisit les idées des autres, et il exprime les siennes. » Et dans ces salons du xviii^ siècle, ce qu'on appelle le monde n'était point une réunion d'esprits frivoles profondément remplis de bagatelles.

Parmi les philosophes que Paris regardait alors comme les oracles du monde, on comptait peu de Béarnais, mais un baron allemand devenu Français et dont la fille, son héritière, devint béarnaise, le baron d'Holbach, cherchait à vaincre l'incrédulité de Diderot. « Mais il ne fit point sortir Diderot de cet abîme sans fond et sans espérance de l'athéisme. Diderot ly

entraînai »

« Garât, t. I, p. 209.

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A Pau, la société aristocratique, composée surtout de messieurs du Parlement, n'était pas insensible aux nouveautés philosophiques et littéraires ; mais le goût du plaisir et de la vie élégante dominait tout. Parmi les grandes dames de la petite ville, il y avait rivalité de nobles manières, d'amabilité et de grâce. Pour être maîtresse de maison, il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup de beauté, ni d'esprit. Une femme jolie aime souvent à s'entourer de celles qui ne le sont pas; au contraire, une femme convaincue de sa laideur ne redoute pas d'appeler chez elle les beautés dont elle connaît les vertus d'attraction. La jeune iille, douée de beauté, doit être bonne lorsque tout le monde lui sourit. Il y a du vrai dans ce mot de Marie-Antoinette au sujet de la princesse de Lam balle : « Elle est bonne parce qu'elle est belle ». La beauté ajoute, d'ailleurs, un charme de plus aux choses de l'esprit. Au contraire, la laideur trop accentuée peut aigrir le caractère, et, dans la société, l'hommage rendu à l'esprit n'est rien auprès de celui qu'on rend à la beauté. M""*-' de Staël disait qu'elle aurait donné tout son talent pour être belle comme M'""^ Récamier, et Sainte-Beuve a dit qu'il aurait cédé tout le sien pour être beau comme un cent-garde. Cependant, mais rarement, le génie fait oublier la laideur.

J'ai vu des salons présidés par des hommes vraiment illustres : ils étaient peu suivis. C'est la femme qui donne au salon la vie et le charme. Elle le pare de fleurs et surtout de sa grâce. Elle a pour sceptre son éventail; d'un sourire ou d'un regard, elle encourage ou arrête la causerie. Si elle n'a pas d'esprit^ elle allume

celui des autres ; si elle en a beaucoup, elle en communique à ceux qui en ont peu. La présence d'une femme de haute compagnie dégage une atmosphère de politesse et de bon ton qui agit sur tous les hommes comme il faut.

Parmi les jeunes Béarnaises, on en trouve peu qui soient parfaitement belles ; on en trouve moins encore qui soient complètement laides. Elles ont, en général, quelque chose d'agréable et de piquant. Dans le monde aristocratique il régnait un ton particulier de politesse. On y trouvait bien parfois une teinte d'orgueil et de fatuité, mais on n'y admettait jamais rien qui sentit la trivialité et le pédantisme.

L'art de plaire dans la société s'enseignait à toutes les grandes dames. L'esprit de salon est, en effet, un esprit à part que donne seul l'usage du monde. Il brille surtout par l'exquise délicatesse de l'expression, par la mobihté de l'imagination, par la finesse du sentiment, la soudaineté, l'a propos et l'imprévu.

Les Béarnais avaient de la grâce et du trait. La pureté de l'accent et du langage était chez eux une marque de distinction et de noblesse ; car les gens du peuple avaient conservé l'idiome local, l'accent du terroir; ils pensaient en béarnais, et, quand il leur arrivait de se traduire en français, ils étonnaient par des tournures de phrases et des expressions inconnues à Vaugelas.

Les traditions de la cour de Navarre avaient été trop profondes pour ne pas laisser de traces dans le monde élégant. Mais, après le départ de Catherine, on parla moins des affaires étrangères que de celles du pays. Les

sujets les plus futiles étaient souvent ceux qui passionnaient le plus.

L'épigramme se répandait plus vite que le madrigal. Mais c'est un mauvais métier que celui de médire. Un madrigal, une chansonnette s'avouait facilement et valait bien des sourires dans les salons. Le gazetier vivant qui récoltait le plus de nouvelles du Parlement et du pays et qui savait les raconter d'une manière spirituelle était fort recherché. Au conteur habile, le causeur aimable était souvent préféré.

Je voudrais en quelques coups de pinceau faire le portrait des nobles dames de Pau sous l'ancien régime. Ce n'est pas, d'ailleurs, une galerie de tableaux, mais des esquisses d'après des documents épars, échappés à l'histoire, conservés dans des papiers de flimilles, et notamment dans un livre du baron de Laussat : la Sociélc béarnaise dit dernier siècle.

Voici d'abord la marquise de Lons. Elle a plus de cent mille livres de rente. Elle tenait maison ouverte et recevait le meilleur monde. Brune, d'une beauté piquante, elle cherchait à plaire, et les mauvaises langues disaient qu'elle y avait trop bien réussi. On l'accusait d'avoir fait la conquête de M. de Faget de Pomps, qui passait pour le gentilhomme le plus accompli.

Augustine de Lons avait les plus exquises qualités de l'esprit et du cœur; elle aurait eu les moyens de plaire, mais elle n'en avait pas le désir. Elle repoussa tous les prétendants, et ne se maria pas.

Deux filles du marquis de Lons furent mariées, l'une

à M. de Camou Blachon, l'autre à M. de Borda. Elles méritèrent des éloges sans réserves.

Au commencement delà Restauration, la douairière de Lons laissa à Pau le souvenir de la vieille crrâce béarnaise de l'ancien régime.

La maison de Gassion fut longtemps l'une des principales de la ville. Le maréchal Jean de Gassion fut brave comme Henri IV, mais il n'aspira jamais à être un vert galant ; il avait pour le beau sexe une antipathie profonde, inouiC;, inexplicable.

On dit qu'il était laid et que sa laideur lui avait fait prendre en haine la beauté. D'après des portraits de famille, il avait un air intelligent et martial qui plaisait. Son histoire nous apprend qu'il aurait pu faire des conquêtes s'il eût voulu. Sa renommée de héros était grande. Compagnon de gloire du roi de Suède Gustave Adolphe, il devint maréchal de France très jeune. Le cardinal Mazarin, sachant son étrange aversion pour le mariage, essaya de la vaincre sans pouvoir y parvenir. Gassion disait qu'il estimait trop peu la vie pour en faire part à qui que ce fût. Quant à la beauté, il répétait que la beauté d'un cheval lui plaisait plus que celle d'une femme. Cette réputation d' anti-galanterie et d'insensibilité pour l'amour fut un motif pour qu'on lui fît des avances. Moins il faisait de frais pour les jolies femmes, plus celles-ci en firent pour lui. Devenir maréchale et prendre d'assaut un cœur déclaré invulnérable,, cela valait la peine de quelques vives tentatives. Les plus ravissantes bouches avec les plus séduisants sourires murmuraient sans cesse les plus doux propos aux

oreilles du jeune maréchal, il restait inflexible, et les instances redoublaient : « Oh ! monsieur, vous avez fait vraiment les plus belles choses du monde ! » Le jeune héros ne répondait pas et n'avait pas l'air de comprendre le but de ces éloges.

Une noble et ravissante jeune fille, voulant un jour le pousser à bout, dit très clairement : « Je voudrais bien avoir un mari comme M. de Gassion. — Je le crois bien, mordioux! » répondit celui-ci^ et il lui tourna brusquement le dos.

Une dame, indignée d'entendre que le maréchal disait : « Femme et vache, c'est tout un pour moi, mordioux ! )) — répondit avec malice : « Bœuf et Gassion, c'est tout un ».

Gassion n'avait pas obtenu sans difficulté le bâton à cayse de sa naissance. Il avait de nobles et illustres concurrents, notamment Turenne. Il lutta contre lui, et l'emporta; il disait: « M. de Turenne honorerait cette charge et, si on me l'accorde, j'en serai honoré ».

La nouvelle de sa promotion à la dignité de maréchal fut un événement à Pau. Sa mère occupait un rang modeste. Toute la haute noblesse s'empressa d'aller lui offrir des hommages, auxquelles elle n'avait pas été accoutumée. Chaque fois qu'elle recevait un personnage ou une grande dame, elle allait faire la révérence devant le portrait du maréchal en disant : « Mon fils, c'est à vous que je dois l'honneur de cette visite ». Cette anecdote n'est pas puisée à des sources très sûres ; mais ce que l'on sait du caractère de M'"' de Gassion la rend fort vraisemblable. Hlle était bonne et avait de l'esprit,

mais surtout de cet esprit goguenard, un peu trop de mode à Pau.

Tallemant des Réaux rapporte qu'un jour elle rencontra une femme qui boitait des deux côtés : « Holà ! lui dit-elle^ ma commère, vous qui allez de côté et d'autre — et cela disant, elle la contrefaisait — donnez-moi des nouvelles ». — La boiteuse répondit : « C'est vous qui devriez m'en donner, puisque vous portez le paquet ». La boîte du facteur n'était pas encore inventée, et le sac aux lettres se portait sur le dos.

La gloire du Maréchal, mort sans postérité, profita à ses neveux. Les aînés devinrent marquis et présidents à mortier ; les cadets acquirent de hauts grades dans l'armée. Enfin de riches alliances attirèrent dans cette maison la fortune et l'éclat.

La marquise de Gassion, dont Renaud d'Elissagaray fut le page, avait un grand train en son château d'Arbus et en son hôtel de Pau. Les Béarnais, fidèles au vieil usage national de ne donner le titre de Madame qu'à la femme de leur seigneur, hésitèrent longtemps à le donner, comme cela se pratiquait ailleurs, aux grandes dames. Ils commencèrent par appeler la marquise de Gassion Madametie.

La fortune des Gassion alla toujours grossissant. D'après Tallemant des Réaux, un président de Gassion s'était brouillé avec sa mère pour une rente de 4 livres, et il possédait 800,000 livres de biens.

L'horreur que le Maréchal manifestait pour les femmes ne fut pas héréditaire dans la fiimille. Si les

premiers Gassion furent des savants ou dos braves, les derniers furent surtout des hommes aimables.

Je retrouve dans mes papiers une lettre du marquis de Gassion à la marquise de Poyanne, sa sœur. Elle est datée de Bagnères-de-J3igorre, le 3 octobre I7>2. Le marquis annonce d'abord à sa sœur que sa femme est attendue, puis il ajoute : « Je profite, pour vous écrire, du plus aimable courrier du monde^ Madame de Jonca. Tout le monde veut que j'en sois amoureux, et cela du premier jour que nous nous sommes vus à la fontaine. On me l'a tant dit, que je commence à me le persuader. Dieu veuille que je le lui aie persuadé aussi. Mais elle s'en va... Je lui ai donné un bal, mais mon fils a dansé à ma place. C'est là le sort des pères qui ont de grands enfants. On dit aussi que mon fils était un peu plus amoureux que moi. Je crois même qu'il a

été un peu jaloux » Si la correspondance intime et

secrète de Messieurs du Parlement pouvait être retrouvée, elle offrirait des pages spirituelles et charmantes à l'histoire de la galanterie béarnaise.

Les archives de Pau contiennent une correspondance de Daniel de Tristan, curé de Gan, qui avait été secrétaire du cardinal Dubois. Je n'y ai pas trouvé ce que je cherchais. Il ne dit rien du cardinal et parle peu de la société de Pau. Il se montre très obligeant, très disposé à faire des cadeaux aux personnages qui peuvent le servir; il a dépensé des sommes fabuleuses en présents de jambons et de cuisses d'oie, et aussi en présents de bon tabac : il en expédie à un de ses amis comme étrennes à Monsieur son nc:;^. On s'adressait à lui pour

avoir du tabac d'excellente qualité. Le 12 janvier 173 1, l'évêque de Lescar lui écrit : x 11 n'y a que le tabac d'Espagne qui me tient à cœur. Nous en avons de si mauvais ici que je ne puis en prendre et je souhaiterais fort que le directeur de Paris pût m'en avoir, à quelque prix qu'il coûte ; du vieux havane bien noir, qui fût moelleux sous les doigts serait fort de rnon goût ». Au commencement du xviii* siècle, un jésuite, le P. Buffier, disait que tout ecclésiastique, magistrat ou homme du monde qui s'avisait de priser était montré au doigt comme des gens sans pudeur ou livrés au libertinage. « Fumer, ajoute-t-il, était le comble de l'évaporation et du ridicule, ce n'était permis qu'aux marins et aux grenadiers. »

L'extravagante guerre faite au tabac et au café finit vite à Pau. Le béarnais Hourcastremé * raconte que ^nie jg *** ^^ gg contentait pas de priser, qu'elle avalait six tasses de café et fumait dix pipes par jour.

Les élégantes marquises ne firent sans doute pas grand usage de la pipe, mais elles ne dédaignèrent pas de prendre le café dans une tasse de Sèvres, ni de priser au tabac dans une coquette boîte d'or ornée de quelque ravissante miniature et encadrée de perles ou de brillants.

Un intendant, qui n'aimait pas le procureur général M. de Cazaux, l'accusa de ne venir au palais que pour troubler le service en allant de chambre en chambre distraire les juges par des discours frivoles et en leur of-

' Œuvres, t. I, p. 78.

franl du tabac. Ce tabac provenait sans doute de l'abbé de Tristan, car ce procureur général était un de ses amis. Il lui écrivait en 1729 qu'il allait s'abinicr dans les horreurs de l'instruction d'un procès, chose capable de le faire mourir d'ennui. M. de Cazaux figure mieux parmi les hommes du monde remarquables par l'amabilité et l'esprit que parmi les grands magistrats dont le savoir fut l'honneur du Parlement.

Entre temps, M. de Cazaux recommandait à l'abbé de Tristan de mettre les lettres qu'il lui écrivait sous r enveloppe de quelque ministère^ non pour épargner le port, mais parce que cela donne un air d'importance qui quelquefois nest pas trop indiférent.

La première présidente de Courbons ne savait pas modérer sa langue. Sa parole toujours abondante était tantôt piquante jusqu'à la malice, tantôt caressante jusqu'à la flagornerie. Elle eut avec son mari des querelles bruyantes qui finirent par une réconciliation sincère. Devenue veuve, la marquise de Courbons continua à tenir maison, quoiqu'elle n'eût que 14,000 livres de rente. Ses intempérances de langage ne rendirent son salon que plus amusant. Elle avait deux filles. L'aînée épousa le président de Mcsplès d'Esquinle. Sans être jolie, elle était très bien faite ; et, sans avoir beaucoup de jugement, elle avait beaucoup d'esprit. Elle voulut tout diriger, et elle avait besoin de direction. Elle avait la manie de se mêler de tout et n'aurait dû se mêler de rien. Son caractère était pkis propre à tout gâter qu'à raccommoder les choses. Sa fille, la présidente de \'erthamoii, mourut sans postérité

laissant pour héritière sa cousine germaine M""^ de Gramont-Caulet.

La seconde fille de la marquise de Courbons^ M"'^ de Gaubert, grande et bien faite, n'était pas, d'après M. de Laussat, ingrate envers la nature de tout ce qu'on peut faire de ses dons.

La famille de Mesplès joua un grand rôle dans la société béarnaise. Dominique de Mesplès, ayant perdu sa femme, entra dans les ordres et devint évoque de Lescar. Son fils et son petit-fils furent successivement présidents au Parlement.

L'un des derniers barons de Mesplès, capitaine de dragons, fit assez de folies pour être enfermé à Charenton, et il eut assez d'esprit pour s'en échapper. Sa violence de caractère était telle qu'un jour, il cassa la tête d'un coup de pistolet à un postillon qui, le conduisant^ lui avait, disait-il, manqué de respect. Sa plus grande folie fut sa passion pour M""^ de Labaudauge, veuve, mère de cinq enfants, et ayant passé la quarantaine. Son amour brisa tous les obstacles pour arriver au mariage, mais s'éteignit tout à coup dès qu'il eût touché le but.

Le souvenir delà rare beauté de la dernière baronne de Mesplès vit encore. Jetons un voile sur sa vie. Cette famille est éteinte comme celle de Livron.

M""^ de Livron, sœur du marquis de la Case, premier président, était petite, mais très jolie. On ne lui reprochait pas de ne point faire des frais pour plaire, mais d'en fiiire souvent trop. C'est un défaut assez rare chez les jeunes femmes dont la conduite échappe à

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toute critique. M""" de L.ivron fut admise à l'honneur d'une présentation à la cour. Elle avait une fortune énorme, et faisait les charmes de la société de Pau.

Le chevalier de Livron, qui avait servi dans les guerres du roi Stanislas en Lorraine, brillait à Pau et devint fort épris de M"'*^ de Breteuil, qui passa une année chez le premier président de la Case. Le chevalier suivit à Paris M'"^ de Breteuil dont il reçut agréablement le congé. Cet adverbe n'est pas de moi, et je ne me charge pas de l'expliquer.

J'ai vu dans mon enfimce le baron de Boyrie, presque centenaire dans son hôtel aujourd'hui reconstruit '. Je vois encore les vieilles tentures de soie aux vives couleurs représentant diverses scènes de la vie des Chinois.

Je n'aurais certes pas pris le baron Je Boyrie, dont le frère avait épousé une Livron, pour le type de l'ancien gentilhomme de Pau. Sa voix féminine, flûtée, son visage imberbe, son intelligence bornée l'exposaient aux railleries de sa famille où l'esprit abondait. Le baron aimait le monde et s'y montrait beau joueur. Sa mère, fille d'un avocat distingué, M. de Lafargue, avait laissé une réputation de joueuse. Un jour, qu'elle était tombée en syncope, on cherchait vainement à la faire revenir. Tout d'un coup, le médecin s'écrie: « duinte et quatorze ! » La malade se redresse aussitôt et réplique : « Avez-vous le point, docteur ? »

Une des sœurs du baron épousa W. de Ségure

' Rue du Lyccc, n ii.

dont le fils, un brave colonel, a épousé la dernière des Boyrie, mère de la marquise actuelle de Nolivos.

M""^ de Ségure, mère du colonel, avait brillé dans les salons de l'ancien régime par sa beauté, son esprit et ses manières. Même parvenue à un âge très avancé, elle avait conservé un charme extrême dans sa physionomie. Ses yeux qui avaient été très admirés, étaient restés caressants et d'une douceur exquise. Les Nolivos, attachés jadis au service des rois de Navarre, brillèrent à la cour de Henri IV et au Parlement. Ce fut un marquis de Nolivos qui épousa l'héritière du baron d'Holbach.

J'ai vu s'éteindre les marquis d'Esquille, présidents à mortier de père en fils pendant toute la durée du Parlement. Longtemps, ils eurent plus d'honneurs que de richesses, mais un d'Esquille épousa M'^^ de Lezons,. qui lui apporta 400,000 écus de dot.

La jeune marquise, admirablement élevée par une femme supérieure, M"'^ de Sorberio, fille du marquis d'Ossun, avait de l'instruction sans pédanterie, beaucoup d'esprit et autant de bonté.

Son fils, le président d'Esquille, se maria deux fois, sa seconde femme était très jolie. J'ai connu le dernier descendant de cette noble race. C'était un très bel homme, la loyauté personnifiée. Un jour, je lui exprimai mon regret de voir son nom s'éteindre. Il me répondit : (< En laissant finir mon nom avec moi, je suis assuré qu'il aura été toujours noblement porté. Il a été toujours sans tache dans le passé. Qui peut répondre de l'avenir ? »

Les Casamajor se divisaient en trois branches : celle des marquis de Charritte, celle des marquis de Jasse £t celle des comtes de Gestas.

Au dernier siècle, le président de Charrite, qui possédait en Soulc une podestaterie, fit changer en titre de marquis celui de podestat, inusité en Béarn. Les Charritte jouissaient d'une grande fortune. Ils recevaient de Saint-Domingue plus de 200,000 livres de rente. Leur magnifique hôtel fut démoli par la Révolution. La présidente de Charritte, nièce de monsei- 2;neur de Montillet, archevêque d'Auch, aurait pu être la femme la plus élégante de Pau. Elle avait peu le souci de sa toilette, et la chose était si rare parmi les grandes dames qu'on s'en étonnait beaucoup. On chuchotait en la voyant à pied dans la rue; mais l'opulente marquise laissait dire et suivait son goût. Elle avait beaucoup d'esprit et parfois s'en montrait prodigue. C'était, disait-elle, rendre service à ses enfants que de les élever avec sévérité. Elle ne flattait pas les jeunes gens : ils l'écoutaient et la redoutaient. Ambitieuse pour son mari, elle le poussa à acheter la charge de premier Président au prix de 150^000 livres; le prix de la charge, la provision et les frais accessoires lurent exactement payés et le dernier premier président du Parlement de Navarre ne jouit que dix mois environ de sa dignité que la Révolution supprima.

Les marquis de Jasse possédaient à Pau et aux environs de la ville de belles habitations où ils recevaient la plus brillante société. Ils fiiisaient partie du Parlement; ils protégeaient les lettres et les arts. Plusieurs

marquises de Jasse, notamment la sœur de M. de Cazaux, brillèrent par leur esprit. J'ai vu au château de Toiit-y~croît la dernière marquise traînant sa vie attristée par la mort prématurée d'un fils, dernier descendant des Jasse et des Cazaux.

La branche des Casamajor de Gestas a aussi cessé d'exister. Le dernier comte de Gestas a joué un rôle politique important sous la Restauration. C'était un bel homme, brave, aimable et inspirant de vives sympathies à tous ceux qui le connaissaient.

Nous avons raconté dans notre Château de Pau l'histoire des Laborde de Bielle. Pendant que le célèbre banquier de la cour se fixait à Paris, son beau-frère, le marquis de Lusignan^ prenait sa résidence à Pau. D'où venait-il ? Les uns disaient qu'il descendait des rois de Jérusalem, les autres le faisaient venir d'un cuisinier espagnol de Jaca, nommé Lusina. Il était riche et avait une charmante famille. Ses trois fils furent de brillants officiers. Ses trois filles s'allièrent aux meilleures familles. L'aînée épousa M. de Faget de Pomps ; la deuxième, le marquis d'Esquille et la dernière;, le marquis de Lafitole.

Mais il faut clore ce chapitre qui évoque des souvenirs moins attrayants sans dOute pour le lecteur que pour moi, dont l'enfimce a été bercée, pour ainsi dire, aux derniers échos des grandes fêtes de l'ancien régime vivant encore, pour mon oreille attentive, dans les récits des vieillards.

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