ÉPOQUE CONTEMPORAINE
ÉrOQUB DB LA L^ERTÂ INDIVIDUBLI-B
Buts que l'on poursuit; résultats obtenus. — Germanisme et romanisme. — Absolutisme dans l'État et dans le Tiers-État. — Réaction du germanisme; siècle de la lumière, despotisme éclairé. — Idéal del'bumauité; réaction du romanisme; puissance de Targent.
Par époque de la liberté individuelle, j'entends la période intellectuelle et morale qui commence vers le milieu du dix-huitième siècle et qui se continue sous nos yeux vers un but qui se dessine vaguement à l'horizon. Ce but n'est autre que la conquête de l'indépendance personnelle et sociale ; il est déjà théoriquement accompli par le progrès des sciences et des lettres qui nous ont décidément affranchis 4e la servitude de l'ignorance.
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Un fait iocuiileslabie, à mon avis, c'est que ce mouvement progressif est sorti de la race germanique, race qui, au nom de la liberté individuelle, a longuement combattu contre le despotisme monarchique et contre le clergé dont la base était le pouvoir des pontifes romains. Nous avoos vu les plus grands princes des dynasties impériales essayer d'établir cet absolutisme en Allemagne et leur tentative échouer, parce qu'elle avait contre elle le particularisme allemand, l'intérêt des princes territoriaux et la résistance à Rome. Favorisé par la Réforme, ce principe d'affranchissement fut dans ses aspirations les plus sincères étouffé chez nous, mais il trouva en Angleterre un terrain plus favorable. Transplanté plus tard dans les contrées vierges de l'Amérique du nord, il y fonda un État fédératif où fleurit réellement la vieille liberté germanique.
Pendant ce temps l'édifice s'asseyait en Europe grâce à la société de Jésus, et Rome trouvait un auxiliaire puissant dans l'ambition des rois de France qui, à partir de Louis XI, s'en servirent dans l'intérêt de leur couronne. Comme le protestantisme, malgré tout ce qu'il fit pour dissimuler ses tendances, portait en lui des germes de liberté, il fut cruellement poursuivi en France et à l'étranger par le monarque en qui se personnifie l'autorité despotique. Louis XIV acheva l'œuvre commencée par Louis XI et continuée par Richelieu. Sur les ruines de la féodalité et de la religion protestante, il éleva son autocratie monarchique et reli^ gieuse et se fît adorer comme un Dieu. « L'Etat, c'est moi, » pouvait-il dire dans son orgueil. De même Frédéric-Guillaume !•» de Prusse dira plus tard : « Nous sommes seigneur et roi; nous pouvons agir comme bon nous semble. »
Et de fait, ils pouvaient faire tout ce qu'ils voulaient ces
rois par la grâce de Dieu qui avaient pris Louis XIV pour
modèle. Entre leurs mains, la politique devient une aHalie
de dynastie qui se traite par l'intrigue; le droit estrem-
"^par le caprice des cabinets; les peuples surveilla
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par une police inquiète, voient leur fortune servir d'expérience & des opérations financières inouïes. N'allez pas croire pourtant que ce despotisme ait empêché les progrès de la civilisation ; la force des choses a triomphé malgré lui. L'absolutisme royal ne trouvant pas assez de ressources dans l'agriculture féodale, fut amené à favoriser l'industrie et le commerce, afin d'en tirer de plus abondants revenus. A côté de Louvois, Louis XIV eut pour ministre Colbert dont l'impulsion et les encouragements firent prendre au Tiers-État la place que laissait vacante la noblesse dissolue et humiliée. D'ailleurs, pour rehausser l'édat du trône» il fallait protéger l'industrie et les arts, ouvrir à l'esprit d'entreprise une carrière nouvelle. Tout cela se fit pendant que l'absolutisme romain engageait la lutte contre le germanisme alors réfugié en Angleterre. Il est vrai que les Stuarts se montrèrent disposés à vendre à Louis XIY les libertés anglaises, mais la nation s'y opposa et chassa Jacques II en 1688. Un prince d'origine tudesque, Guillaume d'Orange qui, en qualité de stathouder de Hollande avait déjà défendu la cause de l'indépendance meflacée par l'ambition du roi de France, monta sur le trône d'Angleterre et y porta sa politique avec lui. Il fonda le système de l'équilibre européen dont il poursuivit le système jusqu'à sa mort. Grâce à la tolérance de la constitution anglaise, le déisme et la liberté de penser purent, avec Look et son école, combattre l'obscurantisme du moyen- âge. Leur doctrine trouva en France de nombreux partisans. Voltaire et les encyclopédistes en développèrent les conséquences. C'est d'eux, en même temps que despublicistes anglais, que s'inspirèrent les grands initiateurs de l'Allemagne au dix-huitième siècle, Lessing et Kant. La libre pensée devint ainsi l'agent actif du mouvement intellectuel et historique. Nourri du lait de l'antiquité classique, l'humanisme moderne engageait énergiquement les hostilités contre la théologie. « De la lumièrel », ce mot de Oœthe mourant semble
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avoir été la devise de l'époque ccmtemporaine; il a servi de guide même aux despotes. Le grand Frédéric et Joseph U travaillèrent à éclairer leurs peuples et protégèrent la philosophie. Â la cour même de l'immoral Louis XV, lorsqae la guerre de Sept Ans eut ouvert les yeux sur les vices de l'organisation monarchique, on ne parvint & calmer pour un moment les vagues impatientes de la révolution qu'en leur jetant en pâture l'ordre des Jésuites. Mais on ne put se résoudre & sacrifier en même temps leur doctrine. Il fallut pour réveiller la vieille Europe la proclamation des droits de l'homme de l'autre c6té de l'Océan ; l'effet en fut immense sur l'opinion publique. L'idée de liberté, victorieuse dans la démocratie fédérative de l'Amérique du nord, fut accueillie avec enthousiasme par la nation européenne qui était depuis longtemps le principal soutien du despotisme, et servit de drapeau aux débuts de la révolution française. Malheureusement les traditions autoritaires et de centralisation vinrent en contrarier l'expansion. La Convention se montra aussi autocratique que Louis XIV et les vrais principes d'émancipation furent obscurcis par le conmiunisme qui sacrifie l'individu à l'État.
En attendant, l'Allemagne a repris le travail de civilisation inauguré par le seizième siècle et si brusquement interrompu par la guerre de Trente Ans. Après avoir, sous Luther, émancipé la religion, elle veut aujourd'hui rendre le même service à l'art et à la science. U s'agit d'af&rancbir la science du joug imposé par le dogme; l'art, de celui qui lui faisait subir l'esthétique française. Cette délivrance est opérée par les coryphées de notre philosophie et de notre littérature classiques, guidés par l'humanisme, qui est l'idée de l'avenir. Pendant ce temps la révolution politique, poursuivant en France une marche fatale, se transformait en la dictature militaire d'un César. Napoléon, dans son œuvre de centralisation et de restauration monarchique, eut surtout nour adversaires les Anglais dont l'or et les navires contri-
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huèrent puissamment à sa ruine. Après sa chute, la Sainte- ' Alliance ne fut qu'une application du triomphe de Rome au profit de la politique moscovite qui imprima un mouvement de réaction à tout le continent européen. Un bref rétablit solennellement l'ordre des Jésuites, toujours vivace, et nos souverains absolutistes purent concevoir l'espérance de nous ramener au moyen âge. Leurs diplomates n'avaient pas pris garde que depuis le dix-septième siècle, à c6té des puissances religieuses et politiques, avaient surgi un troisième pouvoir, celui de l'argent, qui ne se souciait en aucune façon de rétrograder vers le passé. A une époque où les États vivent d'emprunts, la plutocratie devient prépondérante ; elle réclame sa part dans la direction des affaires. A la faveur du régime parlementaire emprunté à l'Angleterre, elle eut bientôt atteint son but en France. La révolution de juillet 1830 assura sa victoire. Dès lors elle fit alliance avec les dynasties, le clergé et la bureaucratie, qu'elle aida & comprimer non-seulement les utopies sociales, mais encore les réclamations les plus justes des peuples réduits à la portion congrue.
L'argent, on peut le dire» est le vrai roi de notre temps, c'est en vain que le mouvement révolutionnaire de 1848 a tenté de renverser ce nouveau tyran qui pompe la sueur des peuples et en qui s'est incarné le despotisme. Heureusement que l'instabilité des fortunes favorise le développement matériel et aide au progrès de la civilisation, bien loin d'y faire obstacle. Il en sera de ce pouvoir comme de la royauté absolue, il servira au progrès historique si magnifiquement annoncé par la parole d'un grand poète :
« For nought bO vile tliat on the eartb doth live, bnt to earth tome spécial good doth give. »
LA SOOléri ALLEMANDS AU DIX- HUITIEME SIECLE.
Ck)stumes et modes; intérieur bourgeois. — Cours et courtisans; celle devienne; Marie- Thérèse; Kaunitz. — Celle de Berlin; Frédéric^Guillaume I*'. — Celle de Dresde; Auguste le Fort.— Celle de Bayreuth et de Stuttgard. — Ducs. — Casanova en Allemagne. — Sosies d'un grand homme. — Frédéric II et Joseph II; Frédéric-Guillaume II. — Cours ecclésiastiques.
Je sais que les gens d'un certain parti ont entrepris de calomnier le siècle de la lumière et qu'ils citent à l'appui de leur thèse quelques malheureux faits isolés. Il est de bon ton dans certains lieux de lever les épaules quand il est question du dix-huitième siècle. On voudrait bien l'ensevelir sous le ridicule et le faire passer pour le siècle des paniers et des babioles. Une telle prétention ne prouve que l'ignorance de ceux qui la soutiennent. Aucun siècle au contraire ne présente une variété plus riche, des contrastes plas étonnants. La hardiesse de la pensée s'y rencontre à côté des raffinements du plaisir, les élans du mysticisme auprès du plus noble amour pour la science et la poésie, un pédantisme outré côte à c6te avec l'ardeur révolutionnaire, tee vices monstrueux s'étalent devant l'idéalisme le pla^-
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pur ; on y trouve à la fois un scepticisme cynique et une foi oaive, un égoïsme excessif et des rêveries sentimentales, le dédain de la patrie et le rétablissement de Thonneur nationaL II serait digne d'un grand historien de tracer un tableau complet de l'histoire morale de cette époque. Pour nous, il nous suffira d'en esquisser les traits essentiels et de mettre le lecteur à même de la bien juger.
Décrivons d'abord le costume. L'habit de gala, pour le simple bourgeois comme pour le prince, consistait en une redingote de velours clair ou sombre, ornée de broderies de soie d'or ou d'argent; des manchettes de dentelles sortaient de dessous les manches à revers et un jabot de dentelles également bouillonnait devant la poitrine. On ne portait des bottes que par les mauvais temps. D'ordinaire, on visitait les dames en souliers et en bas de soie. Jeunes et vieux portaient l'épée au côté, et les personnes d'un âge mûr s'appuyaient sur une longue canne à pomme d'or. Certains corps de métiers se distinguaient par la nuance de leur vêtement ; un médecin aurait manqué & sa dignité s'il s'était présenté autrement qu'en perruque poudrée et triangulaire, en robe écarlate brodée d'or, avec un petit chapeau de soie sous le bras et l'inséparable canne & la main sur laquelle il s'appuyait le menton pour réfléchir dans les cas graves. Les élégants, au lieu de perruque, portaient les cheveux frisés et poudrés eu aile de pigeon. D'ailleurs la perruque fat proscrite par Frédéric-Guillaume de Prusse qui la trouvait incommode pour le soldat, et sa réforme passa dans la société civile. La barbe avait disparu et ne devait revenir qu'avec les troubles révolutionnaires pendant lesquels on n'avait plus le temps de se raser, et l'on portait les cheveux coupés en rond derrière la nuque. Il n'y eut pas jusqu'à l'Amérique qui n'influ&t sur la mode. La présence des ambassadeurs du Congrès & la cour de Versailles fit adopter par les jeunes Français le costume simple et puritain de FranMin, au moment même où la jeunesse allemande s'en^
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gouait de Thabit bleu, du pantalon blanc et des bottes à récuyëre de Werther. Le pantalon, adopté de bonne heure pour sa commodité par les soldats de la République française, fut par ce motif longtemps repoussé par nos chauvins allemands, bien que Guillaume III Teût arboré dés 1797 aux eaux de Pyrmont. Il finit pourtant par triompher et prit la place de la culotte et de la botte.
Quant aux femmes allemandes, qui rivalisaient de coquetterie avec leurs voisines d'outre-Rhin, elles durent livrer de nombreux combats aux défenses austères portées coatre leur luxe, plus encore chez les luthériens que chez les catholiques. Un magistrat d'une ville du Sud lançait à leur adresse, en 1728, la prescription suivante : « Nous exigeons que les fenmies, dont la vanité a grandi d'une façon désespérante, s'habillent suivant la mode de notre pays et qu'elles ne portent pas de bijoux d'or. Permis à elles d'avoir des fichus en soie, pourvu que la dépense n'en soit pas exagérée. Nous défendons l'usage des crêpes de soie, des robes à couleurs voyantes, des corsets de damas, velours ou soie, ainsi que des plumes et des fleurs au chapeau, des corsets à la française qui se lassent par derrière, des plis aux manches, des talons de souliers recouverts de satin, de la mousseline rayée, etc^ etc. » Mais ne sait-on pas que' la mode se moque des règlements? Malgré ces sages défenses, nos aïeules n'étalèrent pas moins un grand luxe dans leur toilette qui se ressentit de tous les souffles, de tous les caprices de leur époque.
Voulez-vous revoir le portrait d'une jeune élégante de ce temps en costume de bai? En voici les couleurs principales : Sur la tète s'élève une coiffure poudrée à plusieurs étages, richement garnie de plumes, de fleurs et de rubans. A l'autre extrémité de la personne, la pointe du pied s'appuie sur une petite échasse qui tient au brodequin de velours ou de satin; la taille de guêpe est comprimée soub un corset de balelues; le vaste panier est recouvert d'une
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jupe de soie à mille plis sur laquelle se dessine une tunique de méms étoffe avec une longue traîne. Des manchettes de blondes tombent jusqu'au coude et Tavant-bras se détache sous un gant parfumé. Point de fard ; lés jeunes personnes n'en mettent pas, mais çà et là, au coin des yeux ou de la bouche, au menton, des mouches pour animer le jeu de la physionomie.
Représentez-vous maintenant une réunion de dames et de messieurs ainsi attifés se balançant sur le parquet d'une salle meublée dans le style rococo. Rien de plus riche et de plus varié. Suivons ce couple qui descend par l'escalier du château dans un jardin disposé comme celui de Versailles, et qui se dirige vers un bosquet mystérieux. Le cavalier, son chapeau sous le bras, et la main appuyée sur la garde de son épée» débite des galanteries semées de vers erotiques, la dame l'écoute en agitant coquettement son éventail. N'est-ce pas là un joli tableau qui rappelle ceux qa'Eichendorff nous a esquissés dans ses vers?
Cependant peu à peu les hommes abandonnèrent ces vieux et lourds oripeaux pour un costunae plus dégagé et moini^ brillant ; mais les femmes restèrent fidèles jusqu'en 1690 aux paniers, aux souliers à talons et à leur vaste coiffure poudrée. En 1794 le costume antique. devint de mode à Paris et les vêtements d'une étoffe transparente laissèrent Toir des nudités que nos Berlinoises voilèrent avec des tricots, pour des raisons de climat bien plus que par pudeur.
Au sein des familles bourgeoises, la vie sociale conserva la sérénité des vieilles mœurs, surtout au nord de l'Allemagne, plus rebelle à l'influence étrangère. Loin de se produire en public avec le sans-façon qu'elle affiche aujourd'hui, la bourgeoise ne paraissait au. théâtre, au concert ou àla promenade qu'en compagnie d'un homme. Elle n'eût même pas osé traverser la rue, aller à l'église ou dans un
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magasin sans sa femme de chambre. N'étant pas encore gâtées par la lecture des romans, les jeunes filles obéissaient doublement à leur père ou à leur frère. C'est surtout dans les villes hanséatiques qu'il faut voir cette antique sévérité, longtemps conservée malgré la contagion du voisinage et l'étendue de leur commerce. lisez pour votre édification le livre de Johanna Schopenhauer sur la ville de Dantzig où elle était née. Il y avait dans la fortune publique quelque chose d'étoffé, de somptueux même. Du toit des maisons à cinq étages, d'énormes dragons en zinc vomissaient dans la me l'eau de la pluie. Sur chaque façade était appliquée une terrasse commode pour les soins du ménage. A l'intérieur la simplicité antique s*était embellie d'un agréable comfort que les hommes avaient apporté de leurs voyages. Si les femmes n'avaient pas reçu une brillante éducation, elles y suppléaient par leur bon sens naturel et par la bonne humeur. L'intolérance luthérienne n'accordait aux catholiques aucuneâfonction, pas même celle de garde de nuit; en revandie, la liberté des cultes laissait subsister plusieurs cou^ vents dans la ville.
Passons de la bourgeoisie au monde de la cour et, pour rendre honunage & la suprématie du rang, conmiençons par celle de Vienne. Jusqu'à Charles TI, le dernier des Habsbourg, il y règne l'étiquette espagnole et un respect sévère des convenances. Déjà pourtant, sous Léopold I**, les modes et les vices de Versailles s'étaient introduits; la duchesse d'Orléans nous apprend que les seigneurs autrichiens ne se privaient point d'en conter aux dames, comme le fit le prince Eugène dans sa jeunesse, mais c'est seulement Charles VI qui, par son exemple, sanctionna les mœurs nouvelles en se donnant une maîtresse en titre, l'Espagnole Althann. Les ministres Sinzendorf, Bartenstein et Kaunitz» français jusqu'au bout des ongles, firent tout pour intro-
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dnire & Vienne les mœurs de Paris. Le dernier savait joindre i la 80iq>lesse du courtisan français le flegme propre à sa nation, ainsi que nous le voyons dans un récit de l'Anglaise lady Montagne, qui visita la cour de Vienne en 1716.
Cette voyageuse nous raconte encore que deux dames s'étant rencontrées dans une rue étroite avec leurs carrosses & six chevaux, ne voulurent reculer ni Tune ni l'autre, et restèrent en présence jusqu'à deux heures du matin : qoe des gardes envoyés par l'empereur mirent fin au coor Oit. Elle nous signale une particularité assez étrange de la société viennoise & ce moment. Toute dame d'un certain rang a deux maris parfaitement acceptés, et ce serait Tof- ^ fenser, quand on l'invite à une fête, de ne pas convier en même temps ses deux époux. Les maisons aristocratiques rivalisaient de magnificence et les appartements où Ton recevait comprenaient une enfilade de huit ou dix pièces, or* nées de sculptures, de dorures et dont l'ameublement était d'on luxe princier.
Malgré tout ce faste, le ton de la société était commun, faute d'une noble éducation. Ce monde d'élite se délectait aux comédies d'Arlequin. Un rigide prédicateur de la cour, tonnant contre les robes trop décolletées, s'oubliait jusqu'à dire : « Je voudrais que l'aigle de saint Jean se posât sur Tos poitrines nues et y fit c... » Réprimandé pour cette licence et invité à se rétracter, il fit le malade et laissa un de ses collègues présenter ses excuses : « Je voudrais, dit celui-ci, que le bœuf de saint Luc prit la place de l'aigle.» Ce dernier prédicateur, appelé Abraham, paria un jour au comte de Tautmansdorf qu'il l'appellerait âne du haut de la chaire et il y réussit au moyen de l'histoire d'une commune qui avait pris pour maire un honmie sans intelligence, histoire qui se terminait par ces mots. « A l'àne Traut mam ^f» » Calembour qui veut dire* A l'àne on confie le village.
Les jeux de hasard furent défendus & la cour, à l'exception
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du piquet et de Thombre, jusqu'à Teiupereur François, époux de ^ Marie-Thérèse, qui les autorisa. Un dés plaisirs iSavoris des dames était le tir à la cible, auquel présidaient les archiduchesses; Timpératrice remettait ellemême le prix à celle qui Tavait remporté. Dans les assemblées et au bal, c'était aux dames à engager leur danseur. Les mariages étaient réglés par les parents, alors que les enfants étaient encore au berceau. Quand le moment de ruuion était venu, le jeune homme se rendait chez, sa fiancée et demandait sa main à genoux. La timide jeune fille le renvoyait à ses parents devant lesquels il venait le lendemain renouveler sa demar.de en prose ou en v^rs et tout était dit.
Sous Marie-Thérèse et son galant époux, François de Lorraine, la cour de Vienne devint animée et brillante. On donna des carrousels, des opéras, de ballets et des bals qui réunissaient parfois jusqu'à deux mille invités. Ces fêtes absorbaient tous les ans six millions de florins. L'ameublement de la salle à manger du château impérial coûta 90,000 florins. Le service, en or massif, pesait quatre quintaux et valait trois millions de florins. On brûlait douze mille cordes de bois et il y avait plus de deux mille chevaux dans les écuries. Quand l'impératrice sortait, elle distribuait en abondance les ducats aux mencUants. Ce goût de la dépense ga,gna son entourage et la passion du jeu fit surtout fureur à la cour. La belle maîtresse de l'empereur, la princesse Auersperg-Neipperg, perdit un soir 12,000 ducats. Pour le peuple, on institua la loterie qui, en dix ans (1759-1769), produisit 21 millions, sur lesquels la cour eut pour sa part 8,400,000 florins.
Invariablement fidèle à son volage époux, Marie-Thérèse surveillait les moeurs autour d'elle. A cet effet, elle institua les commissions de pudeur, dont Kaunitz se servit pour sa police secrète. Elle était fort sévère pour les débauches scandaleuses. Les fils du maive de Dantzig, pour avoir assisté
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lane orgie, forent mis au pilori, malgré les supplicatioùs et les offres d'indemnité de leur père. Pourtant elle ne put empêcher tous les désordres. Lorsque son chancelier KauoiU venait au di&teau, ses maîtresses l'accompagnaient JQsqu' à la porte dans sa voitinre et attendaient son retour. L'impératrice voulut un jour lui faire à ce sujet quelques remontrances : « Madame, lui répondit l'indispensable ministre, je suis venu ici pour parler de vos affaires et non des miemies. »
A force de vigilance, on parvint à rendre le vice un peu plus caché, mais ce fut tout. Le touriste anglais Wraxail nous dit : c Vienne est la ville d'Europe où Ton observe le mieux les bienséances extérieures dans les relations intimes; toutes les galanteries y sont voilées et se présentent sous le couvert de Tamitié. Ce n'est pas comme à Varsovie ou à Pétersbourg ; les liaisons y durent un quart de siècle. Je crois que le climat d'Autriche n'est pas favorable aux violentes passions. Il y a quelque chose de flegmatique dans la constitution physique et morale qui repousse les émotions fortes. La présence de l'impératrice et la terreur qu'inspire sa vigilance sévère compriment les emportements. La superstition, les confesseurs et la pénitence mortifient les sens. La chair est faible pourtant là comme ailleurs, mais elle dissimule ses écarts. A la galanterie les dames savent joindre la dévotion; elles pèchent, prient, se confessent et recommencent. »
L'auteur anglais nous fait connaître en même temps l'éducation et les mœurs de la jeunesse : « Les jeunes gens de l'aristocratie, dit-il, ne se distinguent que par leur ignorance, leur orgueil et les bornes étroites de leur esprit. Pénétrés de leur supériorité, ils n'ont ni le désir ni le moyen de se rendre agréables en société. Ils voyagent comme les Anglais, c'est-à-dire qu'ils vont de Vienne à Paris en passant par l'Italie. En rentrant chez eux, ils y rapportent les ridicules des Français, sans la politesse ni la vivacité, ni
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l'élég^uce de ce peuple. Dans les universités et séminaires, comme dans les couvents de religieuses où Ton élève les jeunes filles, on ne cherche ni à former Tesprit ni à étendre le cercle des connaissances. La plupart des livres qui composent la bibliothèque des gens instruits en France, en Angleterre, même à Rome et à Florence, sont proscrits de r Autriche. Il est aussi diffîcile que dangereux de se les procurer. La paresse naturelle à l'esprit humain réprime tout désir de s'instruire et le noble autrichien ne touchant jamais & un livre, n'a pas la moindre connaissance Uttéraire ou scientifique. »
Ce fut cependant sous ce règne puritain que rAutriche réclama et commença l'abolition d'une foule de fêtes et de jours fériés. Marie-Thérèse comprit qu'il fallait donner aox lois, aux institutions, aux arts et aux sciences une impulsion qui les mit au pas du reste de l'Europe qui avait pris les devants ; elle laissa le champ libre à quelques hommes éclairés tels que Van Swieten, Riegger et Sonnenfels qui firent entrer la philosophie et les idées du siècle dans les affaires de censure, d'église et de justice. Elle accorda une grande faveur au dernier, quoiqu'il fût d'une famille juive. Ce professeur de l'Université, mort en 1817, était parvenu par ses articles de journaux à fake abolir la torture en 1776. Quand la censure le chicanait, il avait recours à l'impératrice par l'entremise de l'archiduchesse Caroline.
On raconte qu'un soir, Marie-Thérèse, se levant de la table de jeu et tenant encore les cartes à la main, s'adressa au savant professeur et lui dit : « Qu'y a-t-il ? Coupent-ils encore ? Que réclament-ils donc ? Avez-vous écrit contre nous! Je vous pardonne de tout mon cœur en ce cas. Un vrai patriote a le droit de s'impatienter quelquefois. Je vous connais, je sais ce que vous avez à dire. Avez-vous écrit contre la religion? Non, vous n'êtes pas fou. Contre les mœursîJe n'en crois rien. Mais, mon cher Sonnenfels^ si vous ave2 attaqué les ministres, c'est votre affaire, arrangez-vous avec
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eux; je ne m'en mêle pas; ne tous ài-je pas assez souvent averti tu
» On voit que l'absolutisme était assez tolérant. D'ailleurs la beauté et la grâce de l'impératrice lui étaient d'un grand secours pour régner sur les cœurs. On sait comment elle gagna les magnats hongrois à la diète de Presbourg, en 1741» Au lit de mort de son cher époux, voyant sa rivale, la princesse Auersperg, qui fondait en larmes, elle poussa la bonté jusqu'à lui dire : « Ma chère princesse, nous avons fait une grande perte. »
Recevant, le 12 février 1768, la nouvelle que son fils, Léopold de Toscane, avait eu un fils, elle courut en robe de chambre à travers les corridors jusqu'au théâtre de la Burg et, dans sa joie de grand'mère, elle cria elle-même au par^ terre : « Poîd a eu un garçon, et juste le jour anniversaire de ma noce. En voilà un galant I »
Qu'on juge de l'effet que de telles communications affectueuses produisaient sur des sujets que l'étiquette espagnole avait écartés jusque-là de la familiarité de leurs souverains. Cependant la popularité de Marie-Thérèse ne la suivit pas jusqu'à la mort; il fallut que ses grenadiers défendissent son cercueil contre les pierres que lançait la populace, irritée d'une nouvelle taxe sur les boissons. Même dans son moment de plus grande faveur, l'esprit satirique des Viennois s'exerçait contre ses favoris. Quand son beau-frère, Charles de Lorraine, le perdeur de batailles, se fut laissé battre par Frédéric II, les murs de Vienne se couvrirent de caricatures où l'on bafouait l'ivrognerie et l'incapacité militaire du duc et de ses généraux. La police offrit 500 ducats à celui qui dénoncerait Vauteur, mais le lendemain, à la place de la caricature, se trouvaient ces mots : « Nous sommes à quatre, moi, le papier, la plume et l'encre; l'un ne trahira pas l'autre et je me f... des 500 ducats! »
Le personnage important du règne fut Kauniti, le chancelier de l'Empire, qui cachait sa rouerie diplomatique sous
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les airs d'un petit maître parisieiL U poussait la manie de l'imitation française au point de parler l'allemand en le hachant. Pour que sa perruque fût mieux poudrée, il se pro» menait tous les matins dans sa chambre entre des valets qui lui jetaient la poudre sur la tète avec de grands éventails. Il se mettait d'ailleurs à l'aise avec tout le monde. Lorsque Pie VI vint à la cour de Joseph II, KauniU lui fit visiter sa galerie de tableaux et le tira si fort à droite et à gaudie pour le mettre en meilleur jour que le pape se déclarait lui-même Mto stttpefaito de ce sans-façon. La vanité de Kaunitz se montre bien dans les paroles qa'D ^dressa à un seigneur russe: « Achetez mon portât, m(Hrseigneur, je vous le conseille ; on sera ravi diuis votre pays de voir la figure d'un des hommes les plus célèbres, qjài monte supérieurement à dieval, qui, en qualité d'excellent ministre, gouverne l'Autriche depuis quinze ans, qui sait tout, connaît tout et s'entend à tout. »
Autant le premier roi de Prusse avait incliné sa cour vers des usages français, autant le second, Frédéric-Guillaume I*', réagit contre cette tendance. A peine assis sur le trône, il ooDgédia les maîtresses et le fastueux attirail de la représentation, en disant : « Je ne veux rien de ces rusés Français; je suis un vrai allemand. » Nature brutale, mais honnête, il regardait la grossièreté tudesque comme la qualité propre à l'Allemagne et méprisait les sciences et les lettres au point de traiter le grand liCibnitz de « gaiUard qui n'est bon à rien, pas même à monter la garde. » Il disait avec plus de justesse qu'un grain de bon sens vaut mieux que toute la sagesse de l'Université. Celle-ci, en effet, ne faisait pas alors chez nous une brillante figure. Frëdéric-Guillaume fut un roi soldat, gouvernant l'État et sa famille avec la rudesse d'un caporal. Impitoyable contre les prétentions de la noblesse, il parvint à lui imposer les contributions,
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progrès import&nt. Quand le comte de Dohna, en sa qualité de maréchal, lui remit (1717) une pétition contre les impôt», rédigée en français et se terminant par ces mots, tout le pays sera fùiné. — « Je n'en crois rien, riposta le roi ; c'est l'autorité des gentilshommes qui sera ruinée, j'établis ma souTerainetè sur des assises de bronze. » Il revoyait avèe un soin minutieux les comptes de sa maison dans leurs plus petits détails et punissait aussitôt les voleurs. Son économie allait jusqu'à l'avarice; il fît monter de 4 millions & 7 millions et demi les recettes de l'État. Le trésor qu'il avait ainsi amassé fut d'un grand secours à son successeur. Il n'y avait qu'une dépense pour laquelle il ne ménageait rien, c'est quand il s'agissait d'acquérir de grands gaillards pour ses gardes de Potsdam; ses recruteurs faisaient aux géants une chasse acharnée dans le monde entier; il les payait de 1,000 & 5,000 thalers. Le plus grand, un irlandais, lui en coûta 9,000. Il espérait créer une race de tambours-majors en mariant ses beaux soldats à de grandes femmes, mais l'essai ne réussit pas. On pouvait impunément être franc et sincère avec lui; il détestait la flatterie et les compliments. Un soir, un valet nouvellement entré à son service lui lisait la prière; arrivé au passage « que Dieu te bénisse! » il crut devoir lire c que Dieu vous bénisse / » — « Misérable, Jis bien, lui dit rudement le roi, devant le bon Dieu, je suis aussi misé- . rable que toi. » En revanche, il accorda une bonne place de pasteur à un candidat qui, sur la remarque du roi, que les Berlinois ne valaient rien, avait riposté: « C'est vrai, sire, mais il y a des exceptions. » — « Lesquelles? » — Votre Majesté et moi. » Il maltraitait fort ceux qui essayaient de l'éviter quand il se promenait pour voir les constructions qu'il poussait activement. Un pauvre juif qui s'était sauvé de peur en le voyant venir fut par lui saisi au collet et fustigé d'importance : « Vous ne devez pas me craindre, lui disait le roi, mais m'aimer^ entendez- vous ?» Il avait mis sa maison sur le pied d'un «âche bourgeois ou d'un bon gentil-
homme de Pomèranie; de tous les serviteurs de son père, il ne conserva que quatre chambellans, quatre gentilshommes de la chambre, dix-huit pages, six laquais, cinq Talets de chambre et douze piqueurs. Ennemi du luxe, il ne laissait paraître qu'aux grandes fêtes le service d'argent qu'il avait payé 1 million et demi de thalers. Il portait l'uniforme bleu à revers rouges avec passementeries d'argent, la veste jaune, les pantalons et les guêtres en toile blanch6i| toujours Tépée au côté et la canne à la main. Les tables, les bancs et les chaises de ses appartements privés étaient de bois commun; Von n'y voyait ni fauteuils, ni tapis, m papiers peints. De tous les plaisirs royaux, il ne goûtait que celui de la chasse. Père despotique, 11 fit donner à ses enfants la mâle éducation qu'il avait reçue lui-même. D'uim fidélité exemplaire à ses devoirs d'époux, il n'eut dans sa vie qu'une velléité adultère qui même fut déçue d'une &çob désagréable. S'étant épris d'une demoiselle de Pannewitz, il voulut commencer avec elle le roman par la fin. Mais la belle l'accueillit avec un soufflet retentissant qui le gu^t pour toujours de la galanterie. Ennemi des arts comme de la science, il poursuivait partout le luxe et il défendit à ses sujets leurs réjouissances traditionnelles. Sa fille, la ma^ grave de Bayreuth, nous trace dans ses mémoires un assez triste tableau de ce qu'était alors la cour de Prusse. Elle en avait f?ardé un souvenir d'aigreur plus que de piété filiale. La scène suivante nous montre comment ce roi traitait les siens dans ses accès de colère : « Un matin, me raconte mon frère Frédéric, comme j'entrais dans la chambre du roi, il me saisît aux cheveux et me jeta par terre où après m'avoir fortement battu, il me traîna près d'une fenêtre malgré ma résistance. Il avait sans doute envie d'agir comme font les muets du sérail, car il se saisit de la corde du rideau et m'en entoura le cou. Heureusement qu'étant parvenu à me lever, je m'emparai de ses mains et j'appelai au secours. Un valet de chambre accourut et m'arracha de
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ses mains. » On sait que Frédéric-Guillaume tira Tépée contre son fils lorsque celui*ci eût été arrêté dans sa tenta- . tive d'évasion, qu'il l'accabla d'insultes grossières et voulut même le faire condamner par un conseil de guerre. La margrave nous a laissé sur cet intérieur domestique quelques détails où il y a peut-être de l'exagération, mais qui sont d'une précision cruelle : « A dix heures du matin, ditelle, ma sœur et moi nous nous rendions près de notre mère et de là nous allions ensemble dans l'appartement voisin de celui du roi. Après une longue attente, arrivait enfin l'heure du repas où l'on servait six plats mal préparés pour vingt-quatre personnes, de sorte que la plupart devaient se contenter du fumet. Le repas terminé, le roi s'installait dans un fauteuil de bois et y dormait deux heures, pendant lesquelles je travaillais. Sitôt éveillé, il s'en allait. La reine revenait ensuite dans sa chambre où je lui faisais la lecture jusqu'au retour du roi qui restait quelques instants puis se rendait à la tabagie. A huit heures on soupait et, comme le roi assistait au repas, on en sortait affamé. De là, il rentrait à la tabagie et il fallait attendre son retour jusqu'à une heure du matin. »
Cette tabagie de Frédéric-Guillaume jure avec les mœurs légères et galantes de l'époque. On la retrouve dans les divers châteaux royaux. Il y passait ses soirées en compagnie de ses généraux, de ses ministres et autres convives, ornés de leurs larges décorations et rassemblés autour d'une grande table couverte de journaux. Tous, quel que fût leur goût, devaient, pour plaire au roi, fumer le tabac dans de longues pipes en terre de Hollande, à l'exemple du vieux Dessauer et de l'ambassadeur impérial Seckendorf. Chacun avait devant lui une cruche de bière de Duckstein* On traitait ainsi les affaires politiques les plus importantes. Le plaisir du roi, c'était de griser les visiteurs princiers en les gorgeant de bière et de fumée de tabac. Il se plaisait aussi à tourmenter le savant Gundling qu'il avait comblé de ti-
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Ire» et de dignités; pour se nKMioflr de la noblesse, il l'avait &it baron à sdze aïeux et président. de Tacadémie dei sdenees, institoiioo pour laquelle il ne Tonlait dépenser qoe trois coïts thalers. Gondling fiit en outre chani' bellan et eonseiller intime deftaanee, mais il dot, en échange, se [H*âter aux £arces les pins fortes où il conrot souvent de mortels dangers. Le roi ne s'avisa-t-il pas, un jour qall était ivre, de faire coucher un ours dans son lit Le hasard seul sauva le baron des embrassemoits du monstre. Une autre fois il servit de cible et l'cm tira sur lui avec des fdsées et des raquettes. Maintes fois le malbeureux trouva, en rentrant, sa porte murée et dut passer la nuit à chercher un gîte. 11 n'éprouva quelque aUégement que lorsqu'on loi eût donné un rival dans la personne de Fassmann, auteur des ùmversaiiims dans le raifoume de$ morts. Pour obéir an roi, celui-ci fit une satire contre Oundling et la lui lut en pleine tabagie. Gundling, furieux, lui jeta sa pipe aUuméeau visage, Fassmann riposta en appliquant la tête de la sienne sur la peau de son rival et lui faisant une brûlure qui ne lui permit pas de s'asseoir de longtemps. Quand Oundling mourut, on l'enterra dans un tonneau et on lui donna pour successeur le magister Morgenstern. Le roi institua entre celui-ci et les professeurs de l'Université de Francfort-su^ roder une controverse sur ce thème : « Les savants sont des fous et des radoteurs. » Morgenstern portait la redingote de velours bleu à revers rouges sur lesquels on avait brodé des lièvres d'argent. 11 avait de plus une veste rouge, une perruque qui lui tombait dans le dos et^ en guise d'épée, une queue de renard. Après une heure de discussion, le r<» fit suspendre la séance et, après avoir félicité Morgenstern, il se retourna en sifflant et en frappant des mains^ ainsi que tous les assistants. Ces scènes grotesques égayaient les fêtes de la cour, où le roi, sitôt après le repas, quand la reine et les dames s'étaient retirées, dansait avec ses généraux et ses colonels* En devenant vieux, Frédéric-Guillaume sentit re-
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doubler ses scrapules religieux. Il avait toujours été fort dévot et il faillit, sur la dénonciation des piêtistes, chasser de la ville de Halle le philosophe Wolf comme anti-chrétien. Si nous en croyons sa fille, qui conmiet ici un léger anachronisme, le roi était poussé à ces excès par le piétiste Franke. « Ce pasteur, dit la médisante margrave; condamnait tout les plaisirs, sans en excepter la musique et la chasse. On ne devait avoir à la bouche que la parole de Dieu; tout le reste était péché: A table on lisait constamment comme dans un réfectoire. Les après-midi le roi nous débitait un sermon, après quoi son valet de chambre entonnait un cantique auquel nous devions joindre nos voix. Il nous prenait parfois, à mon frère Frédéric et à moi, de telles envies de rire qu'elles nous forçaient d'éclater, ce qui nous attirait un anathème que nous devions écouter d'un air contrit. Bref, ce chien de Franke avait fiait de notre demeure un couvent de trappistes. »
Malgré toutes ces bizarreries et brutalités, la cour de Frédéric-Guillaume était un modèle de moralité et de réserve en comparaison de ce qui se passait partout ailleurs. La cour de Dresde se distinguait au contraire par une grande magnificence qu'Auguste le Fort avait poussée à l'excès. Le joyeux ministre prussien, Grumbkow, y mena son maître pour lui ôter l'envie d'abdiquer. Leur visite, qui se fit en Janvier 1728, dura quatre semaines au milieu d'une succession de fêtes. « Un jour, raconte la margrave, après de copieuses libations, le roi de Pologne, tout en causant, mena mon père et ses hôtes, parmi lesquels se trouvait mon frère Frédéric, dans une vaste chambre remplie de meubles somptueux. Tandis que mon père admirait ce luxe, un paravent s'ouvrit et laissa voir une jeune fille, admirablement belle, qui allongeait sur un sopha, dans le costume d'Eve avant la faute, des membres polis et blancs comme l'ivoire et
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d'aii6 beauté de formes à faire en^ie à la Vénus de Médicîs. Ce spectacle attrayant était éclairé de mille bougies ; le roi de Pologne et Grumbkow s'attendaient à ce que le roi mo^ dit à l'appât, mais tout au contraire, au premier coup d'œil, il prit son chapeau qu'il mit deyant les yeux de mon frère en lui ordonnant de s'éloigna, puis il se tourna vers Auguste, lui dit : « Elle est fort belle ! b et sortit aussitôt. Il avoua même ce jour-là à Grumbkow que de tels spectacles |ul déplaisaient et qu'il ne voudrait pas les revoir. » La même princesse nous dit que Frédéric, pendant cette visite, devint amoureux fou de la princesse Orselska, fille d*ÂQguste le Fort et qui était à la fois la maîtresse de son père et celle de son frère, le comte de Rutowski, Tun des trois cent cinquante-quatre enfants naturels du roi de Pologne. Auguste, qui était jaloux, o£Erit à Frédéric la belle italienoe Formera, la Vénus du cabinet, qui fut la première maîtresse du prince royal de Prusse. Gela n'empêcha pas ce dernier de se rencontrer plus tard avec Orselska, dont il eut un enfant. La cour de Saxe était alors une fourmilière de fovoris, de danseuses, de maîtresses italiennes, françaises, et polonaises, d'enfants naturels et de faiseurs d'or. La prodigalité y était sans mesure. En 1719, tandis que la famine désolait ses États, Auguste dépensa quatre millions au mariage de son fils, qui devint Télecteur-roi Auguste III et dont le ministre tout-puissant, le comte Brûhl, acheva la ruine du pays. Un C3niisme e£Eronté foulait aux pieds toute pudeur; on ena 1& preuve dans les KoselgtUden, monnaie impudique que le roi fit frapper en 1707, en l'honneur de sa maîtresse, et sur laquelle on reconnaît les marques de son sexe. Nous ne suivrons pas la sœur de Frédéric dans la peinture qu'elle nous fait des crimes qui se commettaient à la cour de Baireuth. On sait la lâche vengeance exercée par la margrave Sophie sur une fille dont la beauté la rendait jalouse.
La cour de Wurtemberg fut aussi en proie à la dépravation du dix-huitième siècle. Pendant de longues années, les