‹ La société et les mœurs allemandesChapitre 35 sur 43 · LA SOOIBTB ALLEMANDS AU DIX-HUITIÈMR SIECLE · texte numérisé non relu

LA SOOIBTB ALLEMANDS AU DIX-HUITIÈMR SIECLE

princes de cette maison semblèrent prendre à tâche de prouver jusqu'où pouvait descendre la corruption des moeurs. Le duc Léopold Eberhard, de la ligne de Montbéliard, marié avec ses trois maîtresses, ajouta & ce scandale d'unir entre eux les enfants qu'il avait eus de ses concubines ; il eut même Tintention de léguer son héritage à ootte nichée de bâtards, mais le conseil de TEmpire les ayant déclarés, à la mort du duc (1723),. inhabiles à succéder, ils allèrent tous se perdre dans le bourbier de Paris.

Eberhard Louis, duc du Wurtemberg cisrhéoan (1708), eut au moins pour maîtresse une fille noble de Meklembourg, Christine de Qraevenitz, qu'il fit comtesse de l'Empire avec un revenu de 20,000 florins. Il épousa, même du vivant de sa femme, une princesse de Bade-Durlach. A toutes les représentations qu'on lui fit à ce sujet, il répondait qu'il ne devait, en sa qualité de prince protestant, compte de see actions qu'à Dieu seul. La Graevenitz était une créature commune, avare et débauchée qui gouverna le pays avec un mépris souverain de toute loi et de tout droit. Le duc, après l'avoir exilée, courut après elle à Genève et la ramena triomphante & Stuttgard. Elle demanda que son nom fût compris dans les prières de l'Église et s'attira cette courageuse réponse du prélat Osiandre : « Il y a longtemps que c'est fait ; car il est dit dans le Pater : « Seigneur^ délivrez» nous du main Le successeur de Louis, Charles-Alexandre^ livra le Wurtemberg à une bande de fripons que dirigeait le juif Oppenheim, dont il fit son premier ministre. Ce juif mêlait, ce qui est assez ordinaire, la cruauté à la débauche. Sa maison fut le théâtre d'orgies infâmes et un centre d'oppression impitoyable. Pendant les trois années que régna le duc Alexandre, Oppenheim tira de ce petit pays, par la vente des charges et autres tripotages financiers, plus d'un million de florins. Les dégâts causés par le gibier s'élevèrent, en 1738, à un demi-million, quoique Tannée précédente on 9ût tué dans les chasses ducales deux mille cinq cents cerfsi

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quatre mille faons et chevrettes et cinq mille sangliers. Le règne de ce juif et de la Graevenitz n'était que le prélude de la tyrannie et des désordres auxquels se livra le dac Charles-Eugène à partir de 1744. Un prélat, très-modéré dans son langage, Jean Godfried Pahl, va nous en donner un aperçu. « Stuttgard était à cette époque la cour la plus magnifique de T Allemagne. Pour en rehausser l'éclat, on y avait attiré une foule de nobles étrangers. Ce n'était que maréchaux, chambellans, pages et dames d'honneur, plusieurs avec de gros appointements. Ils traînaient à leur suite une armée de valets, d'eunuques, de Maures, de coarcurs, de cuisiniers, de laquais, de palefreniers aux livrées éclatantes. Ajoutez-y les corps de satellites, de chasseurs et de hussards dont les uniformes étaient couverts de broderies d'or et d'argent et de fourrures. On acheta dans les pays les plus lointains les plus beaux chevaoi que Ton put trouver pour garnir les écuries ducales. Le théâtre, l'opéra, le ballet et la musique exigeaient nne somme énorme ; on appelait les plus grands artistes de France et d'Italie. Noverre dirigeait le ballet, Jomelli la chapelle ; Vestrîs lui-même dut se partager entre Versailles et Stuttgard et reçut pour cela 12,000 florins par an. Il y eut des opéras dont la mise en scène coûta 100,000 florins. Aux fêtes du duc, on redoublait de luxe et de prodigalité. Une foule de nobles étrangers y accouraient et était entretenue sur les fonds de la cour. Tout l'Olympe se réunissait pour glorifier le grand potentat, les éléments et les saisons lui rendaient hommage en vers élégants. Chacune de ces fûtes coûtait de 8 à 400,000 florins. » Les chasses étaient aussi brillantes et le duc s'y hvrait avec une passion qui n'avait d'égale que celle qu'il montrait pour construire des monuments. Une nuée de chass'^urs et de piqueurs, sûrs de rimpunité, s'abattaient sur le pauvre cultivateur et le pillaient eraellement. Plus de mille chiens étaient à la charge du paysan dont les cultures ét^ieQt dévastées oar le gibier qoif

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par bandes innombrables, dévorait en une nuit le fruit d'une année de travail. Défense absolue, sous peine de la prison, (le le détruire ou de l'arrêter. Les chasseurs eux-meme traversaient en troupe les champs en épis, forçaient les cultivateurs à /aisser leurs travaux les plus pressés, pour traquer ot suivre la chasse au loin. Voulait-on chasser sur Teau, le paysan creusait des fossés et formait un lac.

Dans Tun des fréquents voyages qu'il faisait à Venise pour y prendre part au carnaval, le duc, qui avait mal calculé sa dépense, se vit saisir ses joyaux. Les courtisanes italiennes qui le suivaient dévorèrent des sonmies fabuleuses. Pour satisfaire ses passions brutales, il violenta rouvent les femmes et les filles du Wurtemberg. Si quelque fruit naissait de ces relations avec une fille du peuple, il lui faisait compter 50 florins pour tout dédommagement

Un aventurier fameux, Casanova, dont les mémoires font voir quelle était l'influence des charlatans dans ces cours allemandes du dix-huitième siècle et dont la sincérité a été démontrée par l'historien Barthold, nous arrive de Hollande nn 1760. Il trouve à exercer ses talents auprès du prince !)avarois, Auguste-Clément, sorte de Bourbon au petit pied, ''.onnu par son aventure avec la femme du maire de Cologne. A Stuttgard, Casanova eut avec les officiers de la garnison une affaire qui prouve combien l'honneur était banni (les lieux même où l'on s'attend à le rencontrer. Mais laissons ces anecdotes pour écouter les impressions de l'intelligent Vénitien : « La cour de Wurtemberg était à cette épojue la plus brillante de l'Europe ; le duc avait le goût de là magnificence, il faisait élever des constructions splen- (Vides, aimait à avoir de beaux équipages de chasse et des : hevaux. Le théâtre et ses maîtresses lui coûtaient plus que lout le reste ; il avait la comédie et l'opéra avec vingt danseurs des premiers sujets d'Italie. Noverre, qui dirigeait ses ballets, employa quelquefois jusqu'à cent figurants. Les peintres et machinistes ajoutaient par leur talent à la magie

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du spectacle. Toutes les danseuses étaient jolies et se vautalent d'avoir au moins une fois rendu le duc heureui. Celui-ci traitait publiquement sa favorite, la Vénitienne Gardella, comme une véritable princesse. Je reconnus bientôt qu'il mettait son ambition à faire parler de lui. Les subsides qu'il recevait du roi de France ne suffisant pas à ses prodigalités, il accabla son peuple de contributions et de corvéesl Use piquait surtout d'imiter le roi de Prusse qui se moquait de lui et l'appelait son singe. »

Le duc de Hesse, Louis XI, était tout aussi ridicule avec sa manie de passer sans cesse en revue son régiment de grenadiers, où il avait rassemblé des soldats de toutes les contrées de l'Europe. Son fils Louis ne manqua pas, en 1790, de licencier cette ménagerie de bipèdes inutiles. Un autre prince allemand, le comte Guillaume de Bukebourg, voulant à son tour imiter le grand Frédéric, fit construire une forteresse sur l'emplacement d'un ancien lac et y entretint à grands frais dés troupes même en pleine paix. Tous ces diminutifs de souverain pouvaient bien imiter les manies et le travers du roi de Prusse, aucun d'eux n'était capable de le suivre dans ce qu'il faisait pour le bien de son État.

Frédéric, dans sa jeunesse, se laissa eutrainer à des excès par l'ardeur de son tempérament et sans doute aussi parce que la sévère surveillance de son père ajoutait du charme à ses escapades. On prétend que la débauche l'avait si fort affaibli qu'on ne put réaliser le projet formé par le prince Eugène de lui faire épouser Marie-Thérèse. Après les douloureuses aôaires de Gustrin et de Ruppin, il consentit, pour se réconcilier avec son père, à se marier avec une princesse de Brunswick qu'il n'aimait pas, et s'établit au château de Rheinsberg au milieu d'une petite cour de savants et d'artistes, menant avec eux joyeuse vie. Le baron

3ielefeld qui se trouvait parmi les hôtes de Rheinsbreg

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en 1739, nous a laissé la description d'une orgie qui montre jusqu'à quel point le prince royal poussait la licence et le laisser-aller. « Aussitôt que nous fûmes à table, le prince se mit à porter des toasts amusants auxquels il fallait ré'* pondre, puis il échangea avec son entourage une foule de bons mots qui déridèrent les fronts les plus sérieux. La gaieté devint générale et les dames y prirent part. Au bout de deux heures, nous sentîmes que la quantité de spiritueux que nous avions absorbée demandait à sortir, la nécessité l'emporta sur l'étiquette et, malgré la présence de la princesse, la plupart des convives allèrent prendre l'air. Je fus de ce nombre. En sortant je me sentais encore solide et la tète libre, mais quand je rentrai mes yeux commençaient à voir trouble. Un grand verre d'eau se trouvait devant moi; la princesse me lit l'espièglerie de verser l'eau et de remplir le verre de Sillery. Ce mélange du Champagne avec les autres vins agit sur mon cerveau. Pour achever ma défaite, le prince me fit asseoir près de lui et, tout en me tenant d'aimables propos, il me fit boire coup sur coup plusieurs verres de Lunel. Le reste de la société avait suivi mon exemple et se ressentait comme moi des flots de liquides qu'on nous avait versés. Une des dames étrangères, qui se trouvait dans une position intéressante, se vit même obligée de gagner un moment sa chambre. Nous trouvâmes cela héroïque. Enfin la princesse, par hasard ou volontairement, brisa un verre. Ce fut le signal qu'attendait notre impatience. En un instant, yérres, porcelaines, glaces, candélabres tout vola en éclats. Au milieu de cette tempête, le prince royal, pareil au juste d'Horace, contemplait les ruines avec calme. Quand le tumulte fut à son comble, il se retira soutenu par ses pages. »

A peine monté sur le trône, Frédéric, se séparant de la reine, alla vivre seul à Sans-Souci avec d(ds gens d'esprit français, Voltaire, D'Argens, Maupertuis, La Mettrie ; il renonça aux femmes si complètement qu'on en a calomnié

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968 mœurs; aucune maltresse n'eut d'influence sur lui. Sa seule faiblesse fut la danseuse italienne Barberini à qui co prince économe ne donnait que 12,000 thalers par au. Cette passion donna lieu à une scène assez étrange. EUj était follement aimée par le fils du chancelier Coccegj, homme d'une haute stature et d'une force colossale qui, chaque fois qu'elle dansait, ne manquait pas de venir lu contempler. Un soir, s'imaginant que la Barberini faisait les yeux doux à son voisin, il empoigna celui-ci et, saiis s'inquiéter de la présence du roi, il le jeta aux pieds de la danseuse.

Frédéric n'aimait pas les plaisirs où il entre de la brutalité; il estimait un chasseur moins qu'un boucher; il cherchait ses distractions dans la lecture, la musique et la versification. Vivant en célibataire à Potsdàm ou à Sans-Souci, il ne dépensait pas plus de 220,000 thalers, dont 12,000 pour sa cuisine. Il tenait à avoir ime table délicate et en surveillait les officiers. Son faible le plus coûteux fut celui des tabatières ; il en laissa cent trente à sa mort. Sa tenue était d'une excessive négligence, il portait des chemises et des habits rapiécés; toute sa garde -robe fut après lui vendue à un juif pour 400 thalers. Les housses de ses meu blés étaient couvertes de grains de tabac et déchirées par les chiens qui couchaient jusque dans le lit du roi. Cependant Frédéric n'avait rien de la parcimonie de son père, i savait, au besoin, donner des fêtes magnifiques. Le 18 janvier, pour l'anniversaire de son couronnement, il mit sur sa table un service en or qui avait coûté 1,300,000 thalers. BerUn lui doit de nombreux édifices et la population di cette ville, qui était de 100,000 habitants sous Frédéric- Guillaume, s*éleva sous son fils à 150,000.

Le sans-idçon et les libres allures qui caractérisaient l'extérieur de Frédéric se retrouvent dans son langage et dans ses écrits. Ajoutez-y un esprit caustique qui rend piquauts «es billets sans orthographe et ses ivotes marginales. Dè^

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8on avènement, il se fit un deToir de combattre l'ignorance et les préjugés, d'éclairer les esprits, de polir les mœurs. Rl^ de plus louable que cette manière d'entendre le gouvernement ; toutefois son engouement pour les Français et son mépris pour le caractère allemand Tentrainèrent trop loin. Devenu vieux, il regrettait d'avoir introduit toute cette frivolité : a Je^ ne veux plus de Français, écrivait- il, ils sont trop débauchés. » A peine monté sur le trône, il promulgua en ces termes la liberté religieuse : « Les religions doivent toutes être tolérées; la police doit veiller seulement à ce que Tune ne nuise pas à l'autre, car ici chacun doit gagner le bonheur éternel à son gré. » Tout partisan qu'il était de la tolérance, il n'abandonna jamais son droit de vie et de mort sur ses sujets. La presse et la parole furent libres sous lui : « Raisonné2, disait-il, tant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez et payez. »

De nombreux témoignages contemporains nous font con« naître l'état de Berlin à cette époque. Voici ce qu'écrivait Lessing au célèbre éditeur Nicolaî, le 25 août 1769 : « Dans ce Berlin francisé, la liberté se réduit à dire et à écrire contre la religion toutes les sottises que l'on veut. Mais que quelqu'un s'avise de parler librement d'autre chose, de dire aux courtisans la vérité, comme a fait Sonnenfels à la cour de Vienne, de défendre les droits du peuple et d'élever la voix contre le despotisme et les impôts, comme cela se voit même en France et en Danemark, et vous verrez bientôt quel est le peuple le plus esclave de l'Europe. » Le poète italien Alfieri exprime le même avis et compare Berlin à un immense corps de garde. Le touriste anglais Moore qui visita cette ville en 1775, conclut dans le même sens : c Rien, oit-il, ne me sembla plus étrange, à mon arrivée, que la franchise avec laquelle le peuple parlait des mesures du gouvernement et des actes du roi. Les affaires politiques les plus délicates se traitent ici avec autant de

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liberté que dans un café anglais. » De son côté, Tambassadeur anglais, lord Malmesbupy écrivait en 1772: « Aucun endroit ne peut, au point de vue social, être pire que Be^ lin : c*est une vill$ dans laquelle, s'il est permis de rappeler honnêtement la parole de l'auteur latin, on ne trouverait : nec fortis tnr, née femina casta^ ni un homme de cœur, ni une femme chaste. Dans les deux sexes et dans toutes les conditions sociales dominent le manque absolu de moralité et un état effrayant de dissolution unie à la gène. Celle-ci me parait la conséquence naturelle de ToppressioD, comme Tamour effréné des plaisirs a pris sa source dans l'exemple donné par le grand-père du roi actuel Les femmes sont autant de harpies efirontées se vendant au plus offrant. Si vilain que soit ce tableau, je ne le crois en rien exagéré. Je suis arrivé ici sans prévention ni préjugé d'aucune sorte, et je me trouve en rapport habituel avec trop de personnes de toutes classes pour me Itromper. Ce que je puis et dois dire pour l'excuse de ces pauvres gens, c'est que Vexwiple donné par le roi du mépris de tout pmeipe de religion comme de toute morale, joint au succès constant de ses entreprises, et à la prépondérance dont il jouit en Europe, a troublé le jugement de ces hommes et leur a foit voir le renversement de toute morale sous un jour tropfovorable. »

Quatre ans plus tard ce lord ajoutait dans une dépêche : « En général, les Prussiens sont pauvres, orgueilleux, ignorants et sans principes; s'ils étaient riches, la noblesse ne se dévouerait pas à servir dans des emplois subalternes. Ils mettent tout leur orgueil dans la grandeur personnelle du roi, l'ignorance étouffe en eux toute idée de liberté et d'opposition, le manque de principes en fait des instruments dociles qui ne se demandent jamais si ce qu'on leur commande est conforme à la justice. » Ce jugement est confirmé par une lettre de Georges Forster & Jacobi écrite en 1T79 : a Je m'étais bien trompé jusqu'à présent dans mes appré-

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ciatîons sur voire ville; Texlérieup est plus beau, mais l'intérieur plus noir que je ne le pensais. Berlin est assurément une des plus belles villes d'Europe, mais quels habitants I Ils ont transformé les plus nobles jouissances en luxure, orgie et voracité, la liberté de penser en une licence effrénée. Les femmes sont presque toutes perdues. J'ai vu avec regret les esprits les plus raisonnables, aVeugléçpar leur idolâtrie pour le roi, vanter même ce qu'il a de faux, de mauvais et de bizarre. » Tout cela justifie la parole de Frédéric à la fin de sa vie : « Je suis las de gouverner des esclaves I » Les dix dernières années de son règne furent assez tristes, et Goethe qui visita Berlin avec son duc, en 1778, écrivait de là à Merk : « Pendant quelques jours je regardais tout comme les enfants ébahis devant une boite à phénomènes, car tu sais que je vis dans la contemplation. La lumière s'est faite en moi ; je me suis bien approché du vieux Fritz, j'ai vu sa manière d'agir, son or,* son argent, ses marbres , ses singes, ses perroquets et ses rideaux déchirés ; j'ai entendu sa propre canaille raisonner sur le grand homme. »

Revenons & la cour de Vienne sous Joseph II. Ce noble monarque, plus encore que Frédéric, ne se regardait que comme le premier serviteur du pays. Sa vie était toute consacrée au devoir et il n'en réservait rien pour ses plaisirs personnels. Il était rare qu'il assistât à une chasse; il aurait craint de nuire à l'intérêt de ses sujets et d'y oublier, ses occupations sérieuses. Jamais il ne jouait. Dans une visite qu'il fit à la cour de Versailles, on lui en demanda la raison : « Je ne joue pas, répondit-il, parce qu'un prince perd au jeu l'argent de ses sujets. » Il n'avait pas de maitresse. Après la mort de sa première femme, Isabelle de Parme, ayant eu à se plaindre de sa seconde épouse Josèpbe ie Bavière, il chercha des consolations dans l'amitié de Tuelques nobles dames de sa cour et si ces relations prirent

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quelijuefois an caractère plus tendre, elles ne s'écartèrent Jamais de la bienséance. Il n'avait rien en lui du débauché; aussi laat-il regarder comme une fable son prétendu empoisonnement par des courtisanes déguisées en villageoises et occupéesà faucher le jardin de Schœnbrunn. Il menait une vie simple et active, et laissait à Frédéric sa gourmandise et ses propos cyniques. On ne lui servait jamais plus de six plats et il bavait rarement du vin. Quand il ne portait pas l'uniforme de l'un de ses régiments, il était vêtu d'un habit modeste, de couleur sombre. Les dépenses de la cour furent ramenées de six millions & un demi-million de florlDs.

Joseph II aimait la musique, jouait du violon et avail U09 grande estime pour Mozart. Son goût littéraire était si peu développé qu'il préférait Blumaner à Wieland» Pour s'être trop hâté d'accomplir ses réformes, il échoua dans sa tentative et justifia ce que Frédéric disait de lui, qu'il fusait toujours le second pas avant le premier. Mais ses in tentions étaient pures, son enthousiasme pour rinstructii^ i et le bonheur du peuple était sincère. Malgré son insaocU et ses déboires, il s'efforça de tirer l'Autriche de rabaissement où l'avait amenée Tiniluence espagnole et de ia mettre au pas des progrès modernes. N'estimant que c« qui en valait la peine, il dédaignait la fiction olympieniiû du gouvernement par la grâce de Dieu. « N'est-il pas ridicule de croire, dit-il dans un de ses décrets, qu'une autorité possédait le pays avant qu'il y eût des sujets? » Ce qui distingue Joseph II des autres princes de son temps, c'est qu'il fut Allemand avant tout et qu'il s'en fit gloire.

Une prodigalité effrénée envahit la cour de Vienne dès l'avènement de Lôopoid II (1790-1792). Ce prince avail de nombreuses maîtresses et les plaisirs hâtèrent sa fin. En Prusse, Frédéric-Guillaume II, neveu du vieux Fritz, lui succéda en 1786 et remplaça son despotisme sévère, mais éclairé, par un gouvernement de sérail. N'ayant reçu fu'une éducation insuffisante, il prit facilement les vices ticf

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officiers parmi lesquels il passa sa jeunesse. Deveiiu roi, il tomba dans les filets de fripons mystiques tels que Woellner et Bischoswerder qui s'emparèrent de lui et en firent leur jouet. Étant prince héritier, il avait épousé Elisabeth de Brunswick, mais les débauches de Tun et la légèreté de l'autre brouillèrent leur union. Frédéric qui voulait, avant de mourir, assurer la succession au trône et qui croyait qu'une femme légère n'a aucun sentiment d'honneur, fit, dit-on, proposer à la princesse de recevoir dans son intimité un lieutenant de la garde, Schmettau, dont la beauté et la vaillance avaient frappé le roi. Mais contre l'attente de Frédéric, Elisabeth se refusa à cet arrangement. Le prince épousa plus tard la princesse de Darmstad, doiiit il eut un fils en 1770. Son premier amour fut pour Wilhelmine Encke qu'il créa comtesse de Lichtenau et qui toute sa vie resta la favorite souveraine, comblée d'honneurs et d'argent et se prêtant d'ailleurs aux caprices de son amant pour d'au* très que pour elle. Ces caprices ne trouvaient parfois À se satisfaire qu'à de certaines conditions. Julie de Voss et Sophie de Doenhoff exigèrent, avant de se livrer, que leur union fût officiellement consacrée. La reine consentit au partage. Le consistoire n'avait garde d'élever la moindre objection contre ces mariages morganatiques; mais la noblesse s'avilit à pourvoir ainsi le harem royal. D'ailleurs les finances de l'État en soufraient ,* on donna à la Doenhoff une somme de 200,000 thalers, sa mère en eut 50,000, sa sœur 20,000, son oncle 40,000.

Quelle humiliation pour la reine et le prince royal, forcés de paraître dans les salons de la favorite ! Le roi qui était allé prendre les eaux de Pyrmont en 1797, fut reçu triomphalement ^ son retour par sa maîtresse qui lui donna une fête où, vêtue d'un costume grec, elle déclama de méchants vers qu'elle avait faits elle-même. Le roi tout ému obligea son fils à baiser la main de cette étrange muse. Au milieu de tous ces désordres» l'État penchait vers sa ruine et Frè-

déric-Guillaume II laissa, d'après les calculs de Raumer, une dette de 49 millions de thalers.

Les cours des princes de TÉglise, où avaient trop souvent régné la corruption et Tignorance, présentèrent dans la seconde moitié du dix-huitième siècle plusieurs nobles figures, parmi lesquelles se distingue Joseph de Breitenbach, ai'chevêque de Mayence (1763-1774). Peu favorabl aux jésuites, ce prélat encouragea les lettres, fonda dec écoles populaires où furent enseignées la langue allemande, la cosmographie, l'histoire naturelle et l'agriculture ; des écoles supérieures où il introduisit la philosophie de Leibnitz et de Wolf . Il chercha même à faire du théâtre un moyen d'éducation morale. Il défendit de vendre des reliques et des indulgences; supprima une foule de pèlerinages et de jours de fête; réprima les écarts du clergé; construisit des routes, des digues, des forges, des salines et améliora le sort matériel du pays. Ce prince qui mourut empoisonné, eut pour successeur le fringant Erthal qui renonça à toutes les réformes, prit en qualité de gouvernante la vicomtesse de Kudenhoven, se fit lire des livres licencieux par son bibhothécaire et prodigua ses faveurs aux émigrés français qui répandirent leurs mœurs dissolues dans les villes du Rhin.

Un autre Erthal, qui diffère tout à fait du précédent, François-Louis, fut évêque de Bambarg et de Wurtzbourg de 1779 à 1795. Malgré la pureté de ses mœurs, il ne pal corriger les désordres de ses sujets. Un jour, ce prince tombe à l'improviste dans un bureau dont les employés avaient avec eux ime femme de mauvaise vie qu'ils enfermèrent aussitôt dans une armoire où elle serait morte étouffée si le directeur de la chancellerie n'était parvenu, sous un prétexte quelconque, à éloigner Tévêque. Un seul fait suffira pour nous édifier sur l'idée qu'on avait alors de la justice. Le prince-évêque ayant fait mettre en prison un officier qui a\^it Véhément assassiiiô un de ses camarades,

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toute la noblesse jeta les hauts cris. Parmi les services qu'Erthal reudit à son pays, il faut placer l'abolition de la loterie. Que n'a-t-il en même temps aboli l'abus des prébendes qui rapportaient de trois à quatre mille florins par an à des chanoines dont tout le travail consistait à paraître une fols dans l'année à la messe chorale de la cathédrale T Il est vrai que chacun d'eux avait ses huit quartiers de noblesse bien prouvés. L'auteur allemand qui, sous le nom de Risbeck, publia en 1784 des lettres satiriques, n'a pas épargné ces ecclésiastiques fainéants.

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