‹ La société et les mœurs allemandesChapitre 39 sur 43 · RICHESSE ET MISÈRE · texte numérisé non relu

RICHESSE ET MISÈRE

L'un de ces esclaves de rintelligence écrivait à un ami ^n 1846 :

a Mon sort et celui des miens n'est pas beaucoup plus doux que celui des 25,000 individus qui se lèvent le matin à Londres sans savoir de quoi ils vivront dans la journée. Tandis que les autres enfants mangent à satiété, sont heureux et gais, les miens en sont réduits à les regarder tristement, Testomac vide. Il faut avoir mangé soi-même un pain trempé de larmes pour se faire une idée de la douleur de ceux qui n'ont pas d'autres mets. Il arrive souvent que mes six enfants crient après un morceau de pain et se disputent les miettes durcies que dédaigne le fils même du paysan. Notre misère est terrible. »

Veut-on savoir d'un autre côté quel était le sort des esclaves de l'industrie? Nous pouvons à ce sujet citer des faits authentiques qui se sont passés dans les années 1845iS46. Dans la vallée bénie de la Wupper, la plupart des tisserands, qui travaillaient 15 heures par jour, ne gagnaient pas 2 thalers par semaine; les tisseurs en fin de Bielefeld gagnaient deux gros d'argent par jour, ceux de second ordre, 7 pfeuning, et les deux tiers de la contrée n'avaient pas d'autres ressources. Parmi les tisserands des districts de Werther et de Dornberg, le quart ne gagna que 3 thalers en 40 jours, ce qui fait 2 silbergros et demi par jour. Encore cet infime salaire était-il amoindri dans quelques cantons par l'infâme système de payer les ouvriers avec des marchandises avariées qu'ils vendaient à vil prix pour avoir un morceau de pain I Un bon ouvrier des mines de charbon, près de la Ruhr, touchait, il est vrai, 9 à 1 1 silbergros, pour un travail continu de 8 heures, mais il avait à fourair la lampe qui absorbait pour un gros d'huile. Si, dans les grandes villes, le salaire était plus élevé, la cherté des loyers et des vivres le réduisait aussitôt à des pi Jportioiis

dérisoires. A Berlin, un charpentier touchait, à cette époque, 20 silbergros, un cordonnier de J5 à20, un tailleur de 15 à 22, une blanchisseuse il 1/2, une repasseuse de 10 à 15, une fleuriste 7 1/2, une brodeuse de 3 à 12, mais il ne faut pas oublier que pour tous ces ouvriers et ouvrières, il y avait une morte saison de 6 mois. La plus graD<|e misère fut celle des villages de fabrique du cercle de Reishènbach, en Silésie, où un ouvrier actif ne gagnait que 3 ou 4 silbergros par semaine. Comment, avec cela, suffire à l'entretien . d'une famille ? Il n'y avait pas même de quoi l'empèch©? de mourir de faim. Aussi ces pauvres gens, pendant les trois hivers de 1844 à 1847, périrent-ils en grande partie.

Sur d'autres points de l'Allemagne, malgré les mesuresles plus énergiques , on ne put prévenir ces dures extrémités. A Cologne, il y eut, un hiver, 30,000 personnes réduites à vivre de la charité publique : on voyait ces malheureux dévorer en guise de soupe les lavures des distilleries. Ce fut plus horrible encore dans la Prusse occidentale; là des milliers de familles furent privées de nourriture, de feu, de tout moyen d'existence, et ce désastre se renouvela en

Avec la pauvreté et la misère, on voit grandir les vices et les crimes qu'elles traînent à leur suite; la vie du prolétaire n'est bientôt plus qu'un enchaînement de privations physiques et morales. Des milliers d'enfants, attachés dès Fâge de six ans aux travaux des fabriques périssent avant la puberté, sans laisser trace de leur existence et n'ayant obtenu que l'inutile larme de compassion tombée des yeux du poète. Trop heureux de succomber, s'ils prévoyaient le sort qui attend ceux qui survivent. Lisez le Livre du roi de Bettina d'Arnim et vous comprendrez que le prolétariat ne puisse, pour ainsi dire, élever ses enfants que pour le crime. Voici ce qu'un médecin des pauvres de Breslau disait dans un rapport en 1853 : « Les habitations de la classe ouvrière s'ouvrent généralement sur des cours, de sorte que

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le peu d'air pur qiie les maisons avoisinautes y laissent arriver est vicié par les odeurs méphitiques des écuries et des cabinets. La plupart de ces demeures ressemblent plutôt à des étables de cochons qu'à des chambres habitées par' des êtres humains. Tout y est si délabré qu'à chaque im-^ tant la maison tremble ; les chambres sont petites et basses> les fenêtres et les portes en mauvais état. Le plus souvent l'eau suinte le long deâ murs. £t dire qu'im trou sem-» blable coûte de 20 à 30 thalers de loyer I »

Une nourriture malsaine et insuffisante, ajoutée au manque d'air, développe chez les populations les maladie» épidémiques qui les déciment. De grands efî^orts ont été tentés dans ces derniers temps pour leur venir en aide et changer ce triste état de choses, mais on n'a pas pu encore le faire cesser.

L'état moral du prolétaire est aussi navrant que son état physique et l'on s'étonnerait de voir tant de familles et d'individus lutter héroïquement contre les misères de leur destinée, si l'on ne savait combien le sentiment de la justice est inné dans le cœur de l'homme. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à comparer le nombre des pauvres nécessiteux avec celui des criminels. Les délits contre la propriété sont naturellement les plus nombreux. En 1844 le tribunal de Berlin a poursuivi 3,221 procès criminels dont 1,115 pour vol. La même année dans le district de Dusseldorf sur 5,20^ crimes, il y avait 4,361 vols. C'est à l'ivrognerie qu'il faut attribuer les autres crimes plus grossiers. Celui qui n'a pas trouvé place au banquet du bonheur cherche volontiers^ l'oubli momentané de ses maux dans l'ivresse de l'eau^de Tie. Souvent le désespoir le réduit au suicide et le nombre des morts volontaires s'est accru pendant ces dernièresannées dans des proportions effrayantes^ Au commencement du siècle, on constatait à Berlin 11 suicides par 1 ,000 décès, en 1822, 1 sur 200 ; en 1830, 1 sur 100 et la progression ne s'est pas arrêtée là. En iSiO, il n'y eut à Hambourg que

10 suicides; en 1827 ce ohiflFre était déjà de 60. La folie a fait à peu près les mêmes progrès.

Poi;r les jeunes filles prolétaires, elles sont, pour ainsi dire, fatalement vouées à la prostitution. L'argent des riches débauchés achète les premières faveurs de ces malheureuses qui, bientôt abandonnées par le suborneur, tombent de chute à chute dans l'état le plus misérable. Dans beaucoup de cantons le nombre des enfants naturels est de 1 sur 6, 1 sur 5, I sur 4.

C'est à Munich que le scandale est le plus grand; il y avait dans cette ville en 1830 une femme qui avait mis au monde 24 enfants naturels; dans une seule maison, les trois sœurs en avaient eu jusqu'à 45. De 1854 à 1864 sur 49,512 naissances, on en compte 23,714 d'illégitimes, c'està-dire environ la moitié.

D'après les statisques de la police de Berlin, cette ville renfermait en 1846 10,000 femmes prostituées et 18,000 bonnes dont le quart au moins, sans se livrer ouvertement à la prostitution, menait une vie déréglée. Il y avait 2,000 bâtards sur 10,000 naissances et le nombre des malades syphilitiques s'élevait à 10,000 par an.

Un seul trait suffira pour caractériser l'état moral des Berlinois. Un jeune médecin logeait dernièrement chez une famille de modestes ouvriers dont la fille aînée avait l'âge de la confirmation. Mais ces pauvres gens n'avaient pas de quoi acheter la toilette nécesssaire pour cette cérémonie importante. Comme le jeune médecin venait de toucher un chèque, il se fit un plaisir de faire ce cadeau à ses hôtes : filles et parents l'en remercièrent les larmes aux yeux. Mais quçUe ne fut pas sa surprise lorsqu'en rentrant le soir de ce grand jour, il trouva la jeune vierge couchée dans son lit en toilette de nuit. Tout ému, il appelle la mère qui lui avoue que c'est par reconnaissance qu'on a voulu lui offrir les prémices d'une vertu qu'il sera d'ailleurs impossible de défendre contre les tentations.

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lime serait facile d'ajouter à cette anecdote bien des traits du même genre, celui-ci suffira, je pense, pour édifier le lecteur.

Le paupérisme est-il le fruit, ainsi que le prétend le parti réactionnaire, du morcellement de la propriété et de la liberté industrielle et commerciale ? C'est une question que nous n'avons pas à traiter ici. Bornons-nous à constater l'existence d'un mal dont les progrès redoutables doivent inspirer à quiconque s'intéresse au sort de l'humanité le désir de résoudre ce redoutable problème de la réforme sociale, problème aussi ancien que le monde lui-même. En effet depuis Moïse, Bouddha et Platon, il s'est rencontré dans chaque siècle des esprits généreux qui se sont préoccupés de l'inégalité qui règne entre les hommes. Au seizième siècle, l'Anglais Thomas More composa sur ce sujet son Utoipia (1516); au dix-septième siècle, l'Italien CarapaneUa sa GUé du Soleil (1623), ouvrages écrits sous l'inspiration de la République de Platon et qui ont devancé les théories sociales et communistes de notre époque. En France on n'a jamais cessé d'agiter ces idées et les livres de Babeuf, de Saint-Simon, de Fourier, de Cabet, de L. Blanc, de Proudhon et de tant d'autres ont inspiré aux prolétaires le désir et Tespoir de prendre dans la société la place qui leur revient.

Nos socialistes allemands n'ont fait que copier les théories des écrivains que nous venons de nommer et se sont surtout attachés à la critique de la constitution sociale actuelle. Leurs projets de réforme n'ont été que l'écho des thèses soutenues par les socialistes français, dont ils empruntent les irréalisables chimères. Comme ces utopistes, nos réformateurs ont cru follement que la refonte de la société pouvait s'opérer sans recourir à une révolution ] politique. Laissons de côté ces rêveries et n'y voyons que to sentiment légitime qui pousse le prolétaire de nos jour^

h jvouloir s'affranchir du joug de Taristooratie financière, ^ comme le bourgeois et le paysan se sont afEranchis autrefois de Taristocratie féodale. Noble et juste revendication des droits et de la dignité de Fhomme qui ne triomphera pas sans lutter ! Nous verrons sans doute bien des révolutions encore et des réactions, plus terribles même que celles du passé. Malheur aux générations qui assisteront à ce grand combat, quand la trompette et le tambour donneront le signal à rinsurrection des masses prolétaires I

Nous pouvons, si bon nous semble, fermer les yeux devant cette sombre perspective et la taxer de fantaisie pessimiste, mais un regard clairvoyant devine déjà la lutte fratricide entre deux drapeaux qui auront pour devise l'un l'argent, l'autre le travail. Des tentatives ont été faites en Allemagne pour la prévenir, entre autre la création de la Société coopérative industrielle et économique, fondée par Schultze Delitsch et qui n'a rien d'analogue dans aucun autre pays. Malgré les railleries des fourbes et des communistes insensés, cet homme de bien est parvenu à constituer, depuis i864,des associations de crédit et d'avances, des sociétés de consommation et de production qui font arriver aux mains des travailleurs les matières premières et les productions commerciales. D'après le rapport de 1872, cette association ouvrière, basée sur des principes sains et nationaux, comptait déjà 3,600 grandes confédérations. Elle en avait plus de 4,000 au commencement de 1875. Le bilan de 1874 constate un fonds de roulement de 750 à 780 millions de thalers et un bénéfice de 46 à 48 millions. N'eston pas en droit d'espérer qu'on a trouvé enfin la Yoie d'émancipation du travail et cela par le seul axiome tout germanique : àide-toi toi-même? Mais ceux-là seuls qui n'ont pas étudié l'histoire peuvent se bercer de cette illusion.

En effet dans la société humaine comme dans la nature, le droit du plus fort est la loi fatale et fondamentale qui n'a cessé et qui ne cessera de triompbpr.

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Quel pas en avant, quel progrès rhumanité a-t-elle pu accomplir par des moyens pacifiques ?

Ainsi donc, si la lutte entre le travail et le capital peut se terminer un jour, si la question doit se décider entre ces deux forces rivales, l'éfée seule tranchera ee nœud gordLcn.

OMBRE BT LUMIERE.

Statistique criminelle du dix-neu>iéme siècle. — Erreurs religieuses; ultramontains et piétistes. — Faits de superstition. — Scienee de retour et sentiment de dévote servilité. — Opposition et réaction ; sociétés coopératives. — Hegel et son système ; litté^ rature de la Restauration. — Jeune Allemagne; littérature démocratique. — Disciples de Hegel; école de Tubingue. — Matérialisme; nouvel empire allemand. — Conclusion.

Je vais attirer Tattention du lecteur sur de bien tristes faits et j'encourrai peut-être le blâme de ceux qui veulent à tout prix couvrir d'un manteau les nudités de la patrie, mais cette crainte ne m'empêchera pas d'être fidèle à Texacte vérité, car je suis d'avis que le devoir de notre temps est d'arracher la nation aux présomptions chimériques d'où sont sorties les fables absurdes de notre histoire.

Fiers de notre richesse intellectuelle, nous oublions trop, nous autres Allemands, combien il reste k faire pour que le peuple y participe d'une façon plus complète, pour que la science devienne une monnaie courante, à la portée de tous, et que ses rayons pénètrent dans les couches sociales encore plongées dans une profonde obscurité. Ce serait tom-

ber dans une illusion fatale que de regarder les égarements dont nous allons parler comme des accidents isolés du corps social, tandis que ce sont, au contraire, les symptômes du virus mortel qui le dévore. Assurément les éruptions de cette maladie intérieure sont provoquées souvent par la misère, mais il ne faut pas croire que le paupérisme soit Tunique source du crime.

Ne voyons-nous pas' le scandale éclater dans les classes aisées et même dans les régions supérieures avec plus de brutalité que dans les classes pauvres? Il y a là évidemment un obstacle qui s'oppose au progrès de la civilisation.

La statistique criminelle du dix-neuvième siècle dénonce en Allemagne, dans la classe aristocratique, une corruption égale à celle qu'ont révélée en France l'affaire Praslin et en Belgique la procès Bocarmé. Que si Ton prétend que' nos seigneurs n'ont rien de tel à se reprocher, nous répondrons en citant le divorce scandaleux du comte de Hatzfeld et ce gentilhomme saxon qui mutila le fils unique de son frère pour assurer à lui et à ses descendants tout l'héritage paternel.

La vie bourgeoise, celle même des champs n'ont pas été à l'abri de cette décomposition morale , témoin le drame de Feuerbach (1821), où l'on vit un père assassiné par ses fils ; témoin encore le pasteur Riembauer (Bavière) qui, cachant son avarice et son immoralité sous le masque de la dévotion, parvint à commettre les meurtres les plus atroces; eafio, à la même époque, un étudiant en théologie, de la àaxe, se rendait coupable de plusieurs assassinats. Parmi les notnbreux procès criminels qui ont signalé les trente premières années du siècle, 11 nous suffira de citer celui de Fonk et Harnacher, à Cologne, le meurtre du bourgmestre Keller, à Lucerne,les voluptés sanguinaires du a tailleur des fillesy » Bertle, à Augsbourg, le vicaire Brehm, qui égorgea son propre fils, et le saint de Rentlingen, dont le crime fu^ célébré par une des plus belles chansons de nos ménétriers.

Avant eux on citait avec épouvante les cruautés de la conseillère intime Ursinus, de Marguerite Zwanziger et de Fempoisonneuse Gofried, à Brème. Cette dernière, après avoir fait périr par le poison ses parents, ses enfants, son mari et plusieurs fiancés, avait contracté la manie d'of&nr la poudre mortelle à quiconque se rencontrait sur son chemin et elle appelait les enfants dans la rue pour leur faire manger des tartines de beurre saupoudrées d'arsenic. Arrivé h ce paroxysme, le crime n'a plus rien d'humain et retombe dans les fureurs aveugles de la brute. Nous en dirons autant du meurtre accompli en 1841 dans les environs de Krailshelm, par une jeune femme sur son vieux mari, avec l'assistance de son amant et d'une sage-femme. Ce qu'il y a de plus odieux dans ce fait, c'est que le couple criminel, aussitôt après l'assassinat, se coucha dans le lit où l'on venait d'égorger la victime. De 1856 à 1864, le brigand Frédéric Masch conmtit en Prusse tout ce que Timagination la plus infâme peut inrenter de plus monstrueux; il immolait les femmes et les jeunes filles pour assouvir sur leur cadavre ses hideuses passions. De tels faits jettent un triste jour sur la perversité humaine et font que le moraliste sô demande si la mode adoptée par les jurés de pencher vers l'indulgence n'est pas une erreur funeste de la sensibilité. Toujours est-il que les honnêtes gens pâtissent fort souvent de la tolérance ainsi accordée aux coquins. La faute en est aux théories insensées du matérialisme qui, sous prétexte que le crime n'est qu'une production inconsciente des instincts naturels, affranchissent l'homme de la responsabilité de ses actes et tendent à émousser le glaive de la loi. Que les adversaires des punitions corporelles et de la peine de mort n'oubûent pas qu'il y a des gens que rien s'arrête, si ce n'est la crainte du bâton ou de l'échafaud ! Non-seulement la société a le droit de se protéger, mais c'est un devoir pour elle de supprimer les brutes féroces qui mettent en danger l'existence de leurs semblables. Si elle ne veut périr,

elle doit écarter du Code eriminel toute vaine sentimentalité. Déjà d'ailleurs, une évolution, devenue nécessaire, s'opère dans ce sens. Comment ne pas l'accepter, quand on lit les résultats que Haushofer nous présente dans sa statistique de 1872 ? il constate que malgré les progre j de l'instruction publique, il n'y a aucune amélioration dans l'état moral : au contraire, il y a progression constante pour les crimes, les suicides et la corruption. Il est vrai que certains crimes tendent à disparaître, tels que les vols sur les grands chemins, parce que la police veille mieux sur la sûreté des communications, mais les autres attentats contre la propriété et surtout ceux contre les mœurs se multiplient aussi bien en Prusse qu'en France et dans les autres pays. On dirait que la criminalité des femmes augmente, car le nombre des infanticides devient chaque jour plus grand. Enfin la progression des suicides grandit continuellement, tandis que le chiffre de la population tend plutôt à décroître.

L'abus de l'eau-de-vie marche de pair avec la dégradation morale ; Engel et Frantz lui attribuent, non sans raison, la diminution de la longévité en Prusse dans ces dernières années. Aux autres causes de démoralisation vient s'ajouter la prostitution, qui se multiplie dans des proportions effrayantes. Tandis que de 1858 à 1863 la populatian de Berlin ne s'est accrue que du vingt pour cent, la prostitution y' a augmenté du soixante pour cent. Comme résultat immédiat, on voit se développer la S3rphihs, maladie souvent mortelle, qui ruine les générations futures. Enfin le nombre des divorces augmente parce que chacun veut courir après la fortune et les jouissances matérielles et se livrer aux folies de l'ambition et l'orgueil.

Bien que le peuple soit plongé jusqu'au cou dans le matérialisme prosaïque de la vie, il y a pourtant chez lui encore l'étincelle divine qui fait germer les nobles sentiments.

Aux faits déplorables que nous venons de citer, on peut opposer des traits de dévouement et de générosité qui les

compensent. Un malheur arrivé le 30 septembre 1852 nous offre une preuve de Tesprit de sacrifice et d'héroïsme qui se «encontre partois chez les ouvriers. Quatre frères travaillaient ensemble dans les mines de Leimnitz, près de Hofen (Bavière). L'un d'eux, le plus âgé, ayant laissé tomber sa iampe dans un puits où Ton ne pouvait pénétrer qu'en hiver, y descend pour la ramasser et tombe asphyxié. Le second de ses fi*ères descend pour le sauver et subit le inème sort. Cela n'arrête point les deux autres qui aiment mieux mourir que de survivre à leurs aînés et descendent dans le puits, malgré les objurgations de la foule.

La réaction contre l'esprit du dix-huitième siècle qui a pour organes^ en France les trois écrivains catholiques de Bonald, Chateaubriand et Joseph de Maistre, a inspiré chez nous l'école romantique. Cette école a été une protestation contre l'excès d'idéal de l'hellénisme classique et en même temps contre le dogmatisme étroit et sec de la religion protestante qui ne donne aucune satisfaction aux sentiments du cœur. Née dans l'Allemagne du Nord elle a eu ses partisans surtout dans le Sud > Pendant la Restauration, la vie allemande prit une nuance catholico-romantiquc, et les jésuites exercèrent de nouveau leur influence sur les familles.

Aussi rultramontanismes'afôcha-t-il avec plus de hardiesse que jamais; Gœrres, l'ex-bouffon du jacobinisme, put impunément prêcher, à Munich, une doctrine fanatique qui, au siècle précédent, eût soulevé contre lui protestants et catholiques.

Le roi Louis de Bavière laissait élever cent trente-deux couvents et favorisait le romanisme au point d'étonner Metternich lui-même. Aussi vit-on bientôt des prodiges; une religieuse de Dûlmcn en Westphalie reproduisit sur «on corps les plaies du Sauveur; une autre, Maria de Moerl, qui vivait de l'air à Kaldern en Tyrol, fut sacrifiée par ses

frères, à l'exemple du Christ, mais elle ne ressuscita pas comme lui.

De 1830 à 1840 s'éleva la sotte question des mariages mixtes que les Allemands eurent le tort de prendre au sérieux et qui eût excité la risée de nos pères. Par suite de la pitoyable défection du gouvernement prussien, elle fut résolu^ en faveur de Rome. Il faut même avouer que dans cette^discussion, blessante pour le sentiment national, Tultramontanisme montra plus de vigueur d'intelligence <iue ses adversaires : aucune des polémiques protestantes ne s'éleva à la hauteur de VAthanase^ pamphlet de Gœrres, qui venait de fonder à Munich le journal les Feuilles historiques et politiqueSy organe principal des doctrines de Rome.

Jamais la faiblesse et l'insuffisance du luthéranisme n'avaient éclaté d'une façon plus désolante que dans cette lutte contre le catholicisme qui avait pour lui, du moins, d'être logique et conséquent. Assuré de la victoire, il triompha avec orgueil, et les Jésuites affichèrent en Suisse la prétention de ruiner la Confédération. Il faut lire les sermons qu'ils prononçaient alors dans les cantons des •Grisons : ils sont remplis d'allusions aux rapports sexuels, ils ravalent la divinité au niveau de leurs propres passions. Ainsi le père Burgstaller, prêchant à Sursée, comparait Dieu à un chien enragé prêt à s'élancer avec fureur «ur les hommes et à les mordre. Pour se préserver de ses atteintes, les paysans de Lucerne et dlJnterwald devront recourir aux ecclésiastiques préposés par l'Église à leur défense et surtout aux pères Jésuites. Les atrocités conmiises par le vicaire Rollfuss avec les religieuses d'un couvent de Schwitz et les relations du curé Roellin avec Thérèse Staedli à Zug, font connaître une inconduite scandaleuse.

Par une sorte d'émulation jalouse, le piétisme se livrait, de son côté, à des excès semblables. On sait qu'il a pour

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principe fondamental la vieille théologie sanguinaire de Moloch, à laquelle s'ajouta dans l'antiquité le culte <k la volupté : chez les Phéniciens, le temple de TAschera-Derketo s'élevait à côté de celui de Baal-Mok>cb. De même, chez les paisibles du pays, la luxure s'allie à la soif du sang; ils acceptent tontes les superstitions qui régnaient à l'époque des procès de sortilèges : le diable, la réprobation complète de la nature humaine par le péché originel, la malédiction divine étendue jusque sur les êtres inanimés, la terre et l'homme ne pouvant se réconcilier avec Diea que par des sacrifices de sang , les fonctions sezc^Ues élevées au rang d'actes du service divin, la condamnation des joies et plaisirs du monde, la h^e fanatique contre tous ceux qui ne sont pas en état de grâce, haine voilée sous le masque doucereux et les grimaces de la dévotion, Tenfer avec ses flammes éternelles, enfin le servilisme le plus abject devant les puissances, tels sont les enseignements que les apôtres du piétisme prêchèrent à TAUemagne, que l'on prôna dans les Universités et les séminaires comme l'aliment le plus sain dont pût se nourrir la jeunesse.

Au séminaire des instituteurs de Cali^hue, voici la topographie de l'enfer que Ton dictait :

tt L'intérieur du globe terrestre est creux et sert de demeure aux damnés, d Conmie la raison pourrait objecter que la terre n'ayant qu'un diamètre de 1720 miUes, et le nombre des élus, d'appès rÉcriture, étant fort restreint, il est impossible que tous les damnés logent là dedans, on répond à l'objection de la façon suivante :

« Les âmes peuvent entrer l'une dans l'autre conmie font les grandes boites dans les petites et par là, selon la sagesse de Dieu, elles subissent des tourments infiniment plus grands. » Les catholiques ne restèrent pas en arrière : l'évêque de Munich, à propos du miracle dont on célèbre chaque année l'anniversaire à Deggendorf, n'hésite pas à affirmer que Dieu conserva intactes des hosties consacrées que les

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Juifs auraient profanées, et cela cinq cents ans avant qu'il ne fût question de Sainte-Eucharistie.

Ces faits suf&sent à prouva le sans-gêne avec lequel piétistes et catholiques traitent les découvertes de la science.

Quant à la morale, trop d'exemples ont démontré conl^ ment ils la foulent aux pieds ; il nous suffît de dter à ce sujet le couvent Schrade, dans les Alpes de Souabe qui, au nom du Saint-Esprit, avait réuni presque toutes les femmes du pays dans im sérail ; les séparatistes de Pfortzheim et ceux du canton -de Berne dont le culte reposait sur des passages obscènes de l'Ancien Testament. Novalis avait dit un jour que rien n'indiquait mieux l'intime parenté des races et leurs communs instincts que l'association que Ton rencontrait partout de la religion avec la volupté et la cruauté.

Une tragédie piétiste, qui se joua de 1819 à 1823 dans la famille de Peter Wildisbuch, cultivateur aisé du canton de Zurich^ vient à l'appui de cette remarque. L'héroïne du drame, Marguerite Peter, après avoir passé par la religion et les plaisirs, expira en e£fet dans un cruel supplice. Le 25 mars 1823, afin de vaincre Satan, elle crucifia sa sœur et se fit clouer elle-même sur le gibet par ses fanatiques parents. Des piétistes accourus de tous c6té3, chantaient victoire autour des deux cadavres sanglants; l'un d eux s'écria:

« Ohl puissé-je mourir comme ces deux saintes I» Un autre regretta seulement que le sacrifice n'eût pas eu lieu le Vendredi-Saint.

Le touchant dévouement d'une femme repose un peu de ces horreurs; son mari, un pauvre cordonnier, ayant engrossé la sainte Marguerite de Wildisbuch, elle réclama l'enfant comme sien et Téleva avec soin. Moins coupables que les gens de Wildisbuch furent le boulanger de Kreglingen qui, rendu fou par la lecture de Schwedenborg, se donnait pour le sauveur du monde et présentait une jeune

-et jolie fille comme la vierge Marie, ou le berger Fraschde Heiningen qui se faisait passer pour docteur es miracles, maître sorcier, sauveur d*àmes, alchimiste, et trouvait ainsç moyen de vivre quelque temps en grand seigneur.

En 1865, les saints hommes de Schemnitz en Saxe, présidés par le cordonnier Voigt, persuadèrent à deux mères de famille qu'elles devaient sacrifier leurs enfants malades, •parce qu'ils étaient possédés du démon.

On pourrait citer chez les catholiques des folies analogues, par exemple, la Springprocession d'Echternach où 15,000 pèlerins parcoururent le 11 juin 1867 un fort long chemin en «hantant et en dansant. En lUyrie, un paysan dont le fils ^vait mai à la jambe, au lieu de recourir au médecin, con- -sulta une diseuse de bonne aventure qui déclara que le jeune homme était ensorcelé et qu'une sorcière qu'elle désigna pouvait seule le guérir. Aussitôt le paysan de se ren- -dre chez la sorcière indiquée et de lui arracher, à force de menaces et de brutalités, la recette d'un breuvage qui naturellement ne produisit aucun effet. Il retourne chez la diseuse de bonne aventure qui, cette fois, lui conseille de s'emparer de la sorcière^ de lui lier les mains et les pieds, de lui arracher une touffe de cheveux et de la tremper dans le sang d'une plaie qu'il lui fera en forme de croix sous la plante du pied droit, puis de mêler le tout aux excrémeols de la sorcière et d'appliquer ce mélange sur la jambe malade. Le hasard voulut que cette drogue opéra.

Dans le procès que la malheureuse sorcière intenta à son bourreau, celui-ci persista à soutenir qu'il avait bien fait, •puisque la guérison s'en était suivie.

Dans le Tyrol, un conseiller municipal, Antoine Sanol, adressa en 1866 une pétition au gouvernement d'Inspruck pour que l'on fît passer les fils télégraphiques sous terre, sous prétexte qu'ils donnaient la maladie à la vigne I

Tout cela nous fait voir que la sainte Bêtise n'est pas près de disparaître des pays allemands. La science du retour tra-

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vaille d'ailleurs avec lèle à conserver celte heureuse ignorance.

Nos romantiques, dans leurs romans et leurs drames, ont semé ces vagues théories de somnambulisme et de magnétisme qui ont toujours action sur la foule, car ritn DO réussit comme de spéculer sur la sottise humaine. Nous avons déjà remarqué que Tobscurantisme religieux entraîne avec lui le servilisme politique. A ceux qui en douteraient nous signalons les Paroles royales qui se trouvent dans les chants populaires publiés à Erfurt en 1847. Ils y verront ^ quel degré l'abaissement servile peuvent descendre les piétistes.

Un moment arrive pourtant où la conscience publique se révolte contre tant d'absurdité. L'abrutissement systématique des esprits par le piétisme et le mysticisme romantique a fait naître le mouvement des amis de la lumière et de» conmiunes hbres. L'opposition qui s'est déclarée en mémo temps chez les protestants et les catholiques, bien que refoulée par la tyrannie de 1850 à 1871, a jeté des germes qui ne seront par perdus pour l'avenir. Nous ne nous faisons pas grande illusion sur la valeur intime du mouvement religieux; nous convenons qu'avec l'abandon de l'idée de rédemption et de tout le surnaturel qui s'y rattache, le nouveau christianisme n'est plus qu'une fiction sans valeur et sans fondement. Mais, d'un autre côté, nous savons que les individus et les mœurs n'avancent que lentement et pas à. pas, aussi bénirons-nous toute main qui détachera une pierre de l'édifice de la superstition.

Mais tandis que la Suisse, par sa guerre des Grisons en 1847, chassait les jésuites de sa confédération, l'obscuran* tîsme étendait ses ombres sur le reste de rAllemagne, que

des missions jésuitiques travôrsaient en tous sens, et que le piétisme travaillait par des missions intérieures. Des millions étaient tirés de la bourse du peuple, soi-disant pour 4a conT«*sion des païens du nouveau monde; enfin des procès scandaleux faisaient retentir les tribunaux. En 1850^ 4 Mnnieh, on jugeait le procès d'exorcisme I^clil et Hackl, dont les particularités rappellent les anciens procès de sot- <5ellerie,

 Tubingue, un procès analogue était intenté à Jacques Kitterer et O. En 1852 , on condamna, à Esslingen, un sorder qui avait escroqué 600 fl. à un paysan en lui promettant un trésor. Sur sa note de frais figurait une somme de 92 fl. pour achat du baume qui servit à Tembaumement du Christ. Quelque temps après, la cour d'assises de Ludwisbourg condamna le chef fôétiste, Geof^^oy Weigele, coupable d'inceste avec sa fille et de meurtre sur l'enfant né de leur commerce. En 1853, c'est un instituteur •de la Hesse qui, sous le couvert de la religion, abusait depuis dix ans des jeunes filles de son école.  Berlin même, dans cette « capitule de rinteUigenoe, » le pasteur orthodoxe KDack osait encc^re défendre, en 1868, la légende de Josué con^e le système de Copernic et soutenait que le soleil n'avait cessé de tourner autour de la terre. A la même époque, le professeur de gymnase Preuss et le peintre Zastrow fournissaient, par leurs pieuses fourberies, une illustration nouvelle à l'histoire du bigotisme. En 1852, dans le grand-duché de Bade, à l'issue d'une nnssion des jésuites, la mère de Dieu apparut sous forme d'une femme de grandeur naturelle et s'installa, pour la plus grande édification des fidèles, sur un sapin de la forêt. Et ne croyez pas que ce réveil de superstition n'ait prise que sur le peuple, l'aristocratie en a aussi sa part. La comtesse Ida Hahn-Hahn, après avoir, dans ses écrits, revendiqué Témancipation de la femme, s'est convertie au catholicisme, a fait une pénitencp publique et fondé des couvents. Des gens du monde

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par milliers ont cru aux oracles des tables tournantes et des esprits frappeurs. La science elle-même a prêté la main à cette fourberie, et le docteur Richter^ dans une conférence de 1852, soutint que le refroidissement de l'écorce terrestre provenait de la multiplication des péchés.

Un autre docteur, le directeur de gymase Tauscher, fit à Stuttgard, le 24 janvier 1866, une conférence où il prétendit que le Nathan de Lessing était un ouvrage pitoyable au point de vue scientifique, esthétique et moral.

Après 1848, la réaction politique et religieuse s'est jetée avec fureur sur l'instruction primaire. Grâce à la méthode de Pestalozzi, nos écoles populaires étaient devenues bien supérieures à celles des États voisins. En même temps, on fondait des séminaires pour les maîtres et des écoles d'instruction obligatoire. 11 n'y a qu'à consulter la statistique pour juger des progrès qu'avait faits l'enseignement. En 1851, la Prusse possédait 24,201 écoles populaires, 30,804 instituteurs et 2,543,062 élèves; les écoles bourgeoises étaient au nombre de 505, avec 2,269 maîtres et 69,302 élèves. Il y avait 117 gymnases avec 1,664 maîtres et 29,374 élèves, 46 séminaires d'instituteurs avec 2,411 élèves et 7 universités avec 4,806 étudiants. Afin de mieax apprécier les services rendus par les écoles populaires, il faut comparer le nombre des jeunes gens lettrés ou illettrés dans les divers États de l'Europe : en 1864, sur 1,000 recrues, il y avait en Angleterre 239 jeunes gens qui ne savaient ni lire ni écrire ; en France, 318 étaient dans le même cas, de 1855 à 1859. En 1864, ce chiffre s'élevait à 27 pour 100, tandis qu'il n'est que de 4 pour 100 dans les États confédérés de l'Allemagne, y compris la Prusse. Il est en Autriche de 19, en Russie de 41, en Espagne, de 38, en Portugal de 29, en Italie de 31,

en Belgique de 17, en Hollande de 8, en Danemark de 12, en Suède de 9.

En Suisse, le nombre varie suivant les cantons : Bàle- Ville et Zurich fournissent le plus de lettrés ; le Tessin, le Valais, les Grisons, Lucerne et Uri sont les plus arriérés ; Berne, Pribourg, Soleure et Argovie sont dans un progrès sensible.

En Autriche, en 1866, il n'y avait qu'un soldat sur 9 qui sût écrire; les régiments de dragons et de uhlans n'en comptaient même pas 2 pour 100; mais le plus mal partagé était le « régiment tyrolien de l'empereur, » qui, recruté parmi les fils du paysdel'Cuiort de la foiy n'avait pourtant que 46 hommes capables d'écrire, c'est-à-dire un peu moins de li2 pour 100.

La Prusse, « l'État de l'intelligence » n'a pas à se glorifier à ce sujet beaucoup plus que l'Autriche, et l'on n'y a jamais compris que l'instruction populaire doit être un des premiers soins du gouvernement. L'augmentation du traitement accordé depuis peu aux instituteurs prouve, par sa modicité, le peu de cas que l'on y fait de l'enseignement. En 1867, il y avait encore en Prusse, 8t33 couvents et des districts sans une seule école populaire. Dans celui de Bromberg, 32 pour 100 des enfants n'avaient pas reçu d'instruction, et dans celui d'Oppeln, plusieurs centaines de places d'instituteurs étaient vacantes.

Sous prétexte que l'instruction développe trop exclusivement l'esprit aux dépens du cœur, la science du retour, prôchée par Stahl et consorts, tend à abêtir les peuples; elle a fait fei*mer plusieurs jardins d'enfants de Froebel. Elle obtint en 1852 du ministre de l'instruction en Autriche, un décret qui ordonnait d'expurger et de châtrer tous les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique en usage dans les gymnases, afin que la jeunesse n'y puisât point d'idées révolutionnaires. Malgré cette complicité de l'État, l'Église catholique n'est pas statisfaite et emploie tous ses efforts

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pour conquérir son autonomie. Plus modeste, le protestantisme se contente de prêter docilement la main au despo-tisme des monarchies.

Une des tendances les plus marquées de noire époqne est celle qu'ont les honmies à se grouper en associations;, nous en avons de toutes sortes, depuis l'union des douanes, jusqu'à Tunion des cercueils {Sargbesorgungsverein) ; mais nous sommes inondés surtout de confréries ou commu-^ nautés religieuses. C'est un hommage involontaire que Tod^ rend ainsi à la force démocratique qui pénètre notre état social, refoule les personnalités et met en mouvement l'esprit des masses. Les réactionnaires, qui en 1848-1849 s'unirent eu confédération fidèle, ne se doutaient pas qu'ilssingeaient ainsi les formes de Tidée démocratique, dont ils étaient les ennemis acharnés.

Il est certain qu'il y a dans toutes ces assiocialions beau* coup de vaine gloriole, comme dans la manie d'élever partout des monuments; toutefois, nous devons de la reconnaissance à cette dernière, parce qu'elle rapproche du peuple les grands honmies dont les statues ornent nos places publiques. Enfin l'idée d'association développée dans des études spéciales et avec une méthode logique par Rau,. Roscher et Stein, est devenue un des plus puissants agentsde notre économie sociale; des associations ouvrières, des caisses populaires, des sociétés de consommation tendent à améliorer le sort des masses et à adoucir la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat. On a même voulu en faire sortir une refonte de la société basée sur le sociahsme communiste; un célèbre agitateur, Lassallc, aaffîché la prétention de transformer la société en une gigantesque caserne ouvrière. Ce nouveau prophète, qui n'a jamais connu le besoin, ni gagné son pain par le travail de chaque jour, à qui 5,000 thalers ne suffisaient pas pour son entretien et qui.

s*cst ruiné à la fin dans un ignoble commerce, préconise un système qui n'a rien d'idéal. Aussi dépourvu d'intelligence 'que de conscience et de moralité, dévoré par l'orgueil et ne cherchant qu'à faire le plus de bruit possible autour de ^on nom, il n'a spéculé que sur les instincts égoïstes et bas -de l'humanité ; aussi n'est-il parvenu qu'à favoriser l'envie, le matérialisme brutal, la paresse et la rapacité. Son système n'est qu'un fils bâtard et dégénéré de celui qu'avait prêché Texcellent Fourier.

Suivant les besoins de leur politique, les puissances régnantes ont encouragé ou persécuté les socialistes sans aucune bonne foi. Tantôt elles semblent flatter le fantôme »rouge pour faire croire aux bourgeois que l'on peut se passer d'eux, tantôt elles présentent cet épou vantail soas les dehors les plus repoussants, afin d'agir par la terreur ^ur les masses et de les pousser à se réfugier sous la protection du trône et de Fautel. Quoi qu'il en soit, la lutte devient chaque jour plus imminente entre le capital €t le travail et c'est une pure illusion de crohre qu'elle peut recevoir une solution pacifique. Tôt ou tard sonnera l'heure du combat entre ces deux principes rrivaux; 41 est probable que le capital finira par l'emporte comme il est toujours arrivé depuis que le monde existe ; peutêtre que la guerre se terminera par une paix boiteuse, par un compromis qui accordera au travail un semblant de droit égal à celui de l'argent. De quelque façon que l'aflEaire se décide, ce compromis n'aura pas en Allemagne la forme du communisme et notre peuple ne consentira pas à se -condamner lui-même aux travaux forcés à perpétuité. Depuis trente ans le travail et le capital allemand ont fait de grandes choses et, ces deux forces réunies ont largement contribué à l'amélioration du bien-être général. C'est donc par leur alliance et non par leur rivalité que nous pouvons espérer tic sortir de notre état encore sombre et attristé et ^iar venir à une région plus sereine. De nobles efforts ont

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été tentés dans ce sens depuis iSdO. Avant tout, il faut nous^ reporter au système philosophique de Hegel (né à Stuttgard en 1770, moVt à Berlin en 1831} qui domine chez nous toute la philosophie spéculative. Ce philosophe, ne séparantpoint Vidée de Vêtre, affirme que Dieu^ la nature et Thommo ne font qu'un, sans qu^aucun des trois termes existe par lui-même et soit distinct des deux autres. Cet idéalisme absolu, développé avec une méthode sévère et une logique inflexible, présente le système complet du monde de l'esprit.

Il rend au dix-neuvième siècle le môme service que la' philosophie de Kant au siècle précédent; il résume la période de civilisation et contient en germe le développement de l'âge futur. C'est à cette théorie que la critique moderne a emprunté ses armes pour battre en brèche le romantisme.

Il n'en est pas moins vrai que Hegel, comme tous les grandsesprits, a payé tribut aux idées de son temps; la politique de la Restauration a pesé sur lui et il lui a emprunté quelques-unes des parties de son système qui regardent le côté pratique de la vie. Son fameux axiome tout ce qui est est raisonnable et tout ce qui est raisonnable est, le range parmi les partisans de la politique royale prussienne. Dans son introduclion de 1821 à la Philosophie du droit, il ne recula pas devant la honte de l'apostasie, il se mit résolument du côté de ceux qui persécutaient les patriotes Kamptz, Schmalz et et Tzschoppe, il défendit les infâmes décrets de Carlsbad et fit l'office d'un dénonciateur, d'un suppôt de la police»^

Aussi la théologie s'empressa-t-elle d'exploiter à son profit sa déclaration ambiguë que le christianisme est une religion absolue. Nul n'a mieux fait ressortir la faiblesse et les^ contradictions de l'Hegelianisme que le philosophe Arthur Schopenhauer (1788-1860) qui professa la doctrine du désespoir, fit consister l'idée philosophique dans une sorte de nihilisme, et le suprême bonheur dans le « Nirwana » bouddhiste.

-460 LA SOCIBTB BT LBS MŒURS ALLEBIANDËS

Son vrai mérite est d'avoir parlé une langue claire et à la portée de toute intelligence et de n'avoir pas caché comme Hegel des idées fort conmiunes sous un jargon barbare. Son pessimisme fut soutenu par Edouard de Hartmann qui dans sa Philosophie de Vinconsdent complète et critique en vmême temps son prédécesseur.

Cependant la littérature de la Restauration était tombée •dans la fadeur, malgré les efforts des médiocres élèves de JKotzebue qui infectaient le théâtre et les bibliothèques populaires de leurs lazzis et de leur mauvais goût. Un seul, le Français germanisé Chamisso, se rallia au souffle de la liberté qui passe sur le dix-neuvième siècle; les autres remplissaient de leurs ineptes poésies l'almanach des Muses et 3es recueils de poche. Peu à peu cependant on sentait dans Jes ouvrages nouveaux la transition de l'art libre à l'état libre ; c'est ainsi que Platen opposait aux galimatias romantiques la verve de ses comédies aristophanesques et au lieu du quiétisme absolu, célébrait dans ses vers lyriques ies aspirations libérales. Bientôt Louis Bœrne fondit la couche de glace que la résignation et Tapathie, pr6nées par une politique calmante, avaient étendue sur l'Allemagne, grâce à l'ardeur de son souffle patriotique et républicain. En même temps Henri Heine, d&ns un délire bachique, bafouait les oiaiâ€s prétentions des philistins romantiques et par les miilâs accents de douleur qull versait dans la satire politique, élevait ce genre au rang de puissance littéraire natiooale*

Ainsi réveillée par Bœrnc et par Heine et cédant d'un d'un autre côté à l'influence de Byron et des lyriques françaiSf la jeune Allemagne s'inspira des tendances du siècle et cil au ta l^ douleur générale et le déchirement. C'est en vain que t( ie mangeur de Français», Menzel, combattait cette évolullon au nom du christianisme germanique, Mundt et

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Laubé, à côté de Heine, chantaient ce qu'on a appelé « l'émancipation de la chair. >

Parmi les genres que la jeune Allemagne cultiva avec le plus de prédilection, il faut placer la Nouvelle sociale que lés femmes surtout adoptèrent et qui tient une large place, sinon dans la littérature, du moins dans les cabinets de lecture. Du reste il faut ajouter que la plupart de ces jeunes gens, après avoir jeté leur gourme, sont devenus bien vite de vieux conseillers de cour. Laube écrivit plus tard d'assez. . bons romans historiques et quelques pièces de théâtre estimables. Le seul qui ait été vraiment créateur, c'est Karl Gntzkow, le plus beau talent de cette école.

La poésie lyriqueallemandearépandudepuisl830lesfleurs les plus riches et les plus variées. Interprète admirable de la nature, Lenau, dans ses mélancoliques harmonies, est un rossignol qui gémit sur les douleurs d'une âme incomprise ; l'Autrichien Grûnn est plutôt une alouette qui sonne, le matin, sa joyeuse fanfare pour la liberté; Freiligrath se distingue par l'imagination et l'originalité, qualités que Sealsfield portait à la même époque dans notre poésie romanesque. Les accents libéraux s'accentuent de plus en plus vers 1840 avec Herwegh et Hoffmann de Fallersleben; Geibel,au contraire, voua sa cause au culte de l'Église et de la royauté.

En regard de la nouvelle sociale, fort poétique mais un peu trop maladive, on cultiva Vhistoire villageoise^ d'une énergie plus vigoulreuse et plus saine. Berthold Auerbach et Jérémias Gotthelf y brillent au premier rang; pourtant la plus belle de ces histoires de village est due à Gottfried Keller {Roméo et Juliette du village), le poète le plus original et le plus indépendant que la Suisse ait donné depuis longtemps à la littérature allemande. Grillparzer, vers le même temps, composaient ses trois magnifiques tragédies : Sapho, Médée, Héro, qui le classent parmi les meilleurs poètes de l'Europe au dix-neuvième siècle. Les ouvrages de Halm, de Hebbel

et de Ludwig feraient honneur à n'importe quelle litté« rature. ^

Malheureusement l'imitation française continuait à déshonorer notre théâtre, malgré les efforts contraires dd Lindner, de Kruse, de Wilbrandt, de Gottschal et de Heyse. Ce dernier aurait eu plus de succès si, dans sa manière raffinée, il se fût moins posé de problèmes psychologiques.

En général notre poésie manque d'originalité et d'invention; là où vous cherchez du neuf, vous ne rencontrez que des idées et des tableaux déjà mille fois reproduits. Malgré de beaux poëmes comme VEuphorion de Grégorovius, on ne fait que remettre sur le chantier les vieilles rengaines et souvent les plus absurdes. Il n'y a pas jusqu'au pot-pourri à la Fouqué qui n'ait eu un regain de succès dans la réaction qui suivit l'année 1850. C'était revenir à la barbarie romantique et imiter la France qui importait alors chez elle les combats de taureaux de TEspagne, afin d'exciter pai: la vue du sang les nerfs émoussés du Parisien. La vie allemande souffrait du manque d'inspiration nationale et s'étiolait sous l'influence de la police dont nous avons indiqué plus haut les tristes effets : les plus riches talents se décourageaient, tournaient à l'aigreur, à la surexcitation hystérique et au raffinement maladif qui, en 1834, armait déjà le bras meurtrier d'une Charlotte Stieglit, désireuse de relever, par un bizarre sacrifice, les absurdes poésies de son médiocre époux.

Une femme d'esprit disait dès les premières années du siècle : « II faut inventer du nouveau pour le salut de l'hujQanih'% l'ancien est usé! » Ce qu'elle réclamait est inventé ot n'L'st pas nouveau, c'est l'idée humanitaire qui a inspiré notia liti«!îrature classique et qui anime aujourd'hui la scicQce. Elle a dépouillé le système de Hegel de ses abstractionSj iuiprimô à la philosophie une marche plus pratique

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et triomphé du romantisme. L*organe principal de cette lutte a été le recueil des Annales allemandes fondé en 183^ par Ruge et Echtermeyer, et continué par Ruge jusqu'à sa suppression, en 1843. Une foule de productions scientifiques sortirent du cercle des jeunes Hégéliens, et Técole théologique fondée par Baur, ai paraître de remarquables travaux parmi lesquels se distingue la Vie de Jésus (1835), de Frédéric Strauss, qui fît passer au crible d'un examen critique tous les documents du christianisme primitif et les hypothèses historiques sur lesquelles repose cette croyance. Après lui Feuerbach, dans son Essence du christianisme, déchira le voile derrière lequel la raison spéculative cherchait à cacher la véritable nature de la religion, expliqua la théologie par l'anthropologie, la métaphysique par la vie réelle et le sentiment religieux par les aspirations du cœur humain. Grâce à lui, la nature et la beauté ont repris leur empire sur les âmes ; désormais c'est autour de l'humanité que tournera l'histoire du monde, fait important qu'avait annoncé» dans ses vers le panthéiste enivré de Dieu, Léopold Schefer-

Ne nous laissons pas donner le change par le caractère indécis et troublé de notre époque; il est évident, pour qui sait lire dans l'avenir, que l'humanisme nous prépare une ère nouvelle de civilisation où l'art, la science et la poésie atteindront à des hauteurs inconnues jusqu'ici. Tout nous présage cette renaissance, le mouvement progressif des sciences naturelles et de l'économie agricole aussi bien que les découvertes de l'histoire et de la philologie comparée.

En présence d'un avenir encore incertain, on peut regretter d'avoir perdu la foi du passé, l'esprit et le cœur peuvent s'assombrir et se décourager par le doute. Quelques-uns se contenteront, dans leur inconscience morale, d'agiter les hardis problèmes de la pensée et prendront leur parti de l'imperfection actuelle, au lieu de marcher fièrement vers la perfection idéale, mais cette insouciance, heureusement, n'est qu'individuelle. Une nation qui renferme

en son sein des hommes aussi purs, aussi énergiques qu'un Schlosser ou un Uhiand, qui compte dans ses annales de si 'beaux dévouements à l'idée, ne saurait désespérer de l'avenir.

Sans nous livrer aux rêveries décevantes d'un optimisme excessif, nous sommes en droit d'espérer, en voyant quelle -a été dans le passé la marche de notre développement intellectuel et moral, que l'Allemagne, après avoir résolu le problème de la liberté dans la religion et dans l'art, résoudra aussi celui des libertés politiques et sociales.

Le spectacle de ce qui se passe sous nos yeux jette, il est vrai, quelque ombre sur ces riantes espérances; notre temps est en proie au triomphe d'un matérialisme qui effraye les esprits timides, mais ne trouble point les cœurs forts. Ceuxci comprennent que ce triomphe momentané était nécessaire pour que le féodalisme détruit disparût complètement.

Certes au moyen âge et dans l'antiquité la viç de l'homme, idéalisée par la religion ou la politique, était moins prosaïque et moins terne; l'individu absorbé par l'Église ou par l'État n'affichait pas un si insolent égoîsme, toutefois la revendication des intérêts matériels nous parait se produire avec juste raison dans l'ordre naturel et historique. Nous n'apercevons, il est vrai, à cette heure, que le côté menaçant du problème, le côté consolant apparaîtra plus tard.

Il est bon que l'immense expansion dont l'antiquité ni le moyen âge n'avaient aucune idée, la vulgarisation de l'idée "Civilisatrice se répandent sur des millions de tètes qui en avalent été déshéritées jusqu'ici; chaque jour, chaque heure agrandit le cercle de ceux qui sont appelés à s'asseoir au banquet de la vie. La société reposera ainsi sur de plus larges assises et pourra mieux développer la force nécessaire à l'évolution qui se prépare.

Les excès et les foUes du matérialisme disparai troa devant la puissance morale de notre peuple, quand le capital d'idées que nous a légué le dix-huitième siècle ^ura été absorbé àsson profit.

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Alors se lèveront des penseurs, des poètes pour inaugurer le nouveau siècle.

« Le monde, a dit Hegel, est un perpétuel devenir, » et •à la rigueur, rien de nouveau ne doit se montrer sous le «oleil; les mêmes faits se reproduisant, prendront la couleur des générations futures et se présenteront sous des nuances, «ous des aspects différents.

C'est là jusqu'à un certain point le côté consolant de «ces révolutions qui, avec une monotonie désespérante, régissent le cours des astres comme celui des destinées tiuniaines.

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