‹ La société et les mœurs allemandesChapitre 38 sur 43 · ÉPOQUE CLASSIQUE DB LA SGIENCB ET DE LART · texte numérisé non relu

ÉPOQUE CLASSIQUE DB LA SGIENCB ET DE LART

tants de recueillement. On but ensuite à Ramier, à Lessing, à Gleim. Mais quelqu'un ayant nommé Wieland, je crois que ce fut Burger, on se leva, les verres remplis jusqu'au bord, et Ton s'écria : Mort à Wieland, le corrupteur des mœurs! Mort à Voltaire ! »

Tout cela est assez innocent. Si nous ne craignions de fatiguer le lecteur, nous citerions encore de Voss une lettre où il raconte comment ils ont fêté le jour anniversaire de la naissance de Klopstock, déchiré et brûlé en son honneur OA livre de Wieland.

Quelle différence entre ces réunions littéraires et les tapages d'étudiants auxquels Laukhard nous a fait assister. Cependant aucun ouvrage de marque ne sortit de cette ligue ; les ballades de Burger n'ont rien de commun avec elle. Bientôt les membres du Hainbund se séparèrent pour suivre chacun sa voie dans les directions bien opposées, ainsi que nous le voyons par ce que devinrent les deux principaux personnages Fritz Stolberg et Voss : Stolberg quitta TAUemagne pour aller en France admirer la Révolution, puis revint bientôt avec repentir à la féodalité, se fit catholique et mourut en cagot; Voss, au contraire, ennemi de tout mysticisme, resta démocrate et pur rationaliste et flétrit l'apostasie de son ancien ami dans un opuscule qui avait pour titre : « Comment Fritz Stolberg fut un esclave. »

Nous trouvons un groupe du même genre dans les contrées du Rhin et du Mein. Il comprenait Reinhold Lentz, poète à moitié fou, Frédéric Klinger, auteur du drame Tempête et inquiétude, un des signes de ce temps-là, et d'une foule de romans et tragédies où le stoïcisme se mêle à l'enthousiasme de la nature, Léopold Wagner, Louis-Philippe Hahn et enfin Goethe. On pourrait encore y joindre le peintre Frédéric Mûller, bien qu'il ait eu des tendances différentes* La jeunesse poétique qui formait ce groupe était animée de

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Tardeur révolutionnaire; son Dieu était non pas Klopstock» mais Shakspeare, dont le culte allait jusqu'à Fadoration. Elle croyait avec raison que la poésie n'a aucun besoin de secours étranger et que chacun trouve en soi ou dans la nature des éléments d'inspiration suffisants ; il ne fs'agit que de savoir les mettre en œuvre. Un seul parmi tous ces jeunes gens se montra digne de remplir ce programme, ce fut Jean-Wolfgang Goethe , né à Francfort-sur^ie-Mein» en 1749 et mort à Weimar, en 1832.

Gœthe résume et accomplit en lui ce qu*avaient rôvé Lessing et Herder ; le progrès successif de notre littérature a préparé les voies au poôte souverain, la qualité qui a manqué jusqu'à présent à notre poésie, et que Merk appelait de ses vœux, l'originalité complète et nationale, l'auteur de Goetz et de Werther (1774) la possède dans toute sa plénitude. Ces poèmes en prose, éctits avec l'enthousiasme de l'époque, ont atteint la perfection de Tart. Leur apparition excita un intérêt immense et remua les sentiments de la nation ; ce fut comme une étincelle électrique annonçant que l'Allemagne avait trouvé enfin la vraie beauté. Si c'était ici le lieu, je pourrais montrer Gœthe s'avançant par degrés vers la perfection de son art, enrichissant le genre lyrique de ses lieds émouvants, de ses odes sublimes et de ses majestueuses élégies, le genre épique de ses incomparables ballades, de son Wihelm Meister et d'Herman et Dorothée le genre dramatique du comte cfEgmont^ ôUphigénie, du Tàsse^ et enfin le chef-d'œuvre de sa vie, qui est à la fois l'orgueil derAllemagne et la plus haute poésie de l'Europe, le Faust immortel î

Frédéric Schiller (1759-1805), de Marbach en Souabe, associe son génie à celui de Gœthe et le complète. Les œuvres de sa première période portent l'empreinte de l'époque de tempête et d'inquiétude où ils furent conçus, principalement les Brigands (1781), drame rempli d'une verve sauvage et de passion révolutionnaire. Fiesque, Intrigué et

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cmour décèlent une àme ardente et révoltée. Tandis que Gœthe planait aux sphères supérieiures par Tétude de& sciences physiques et par la cosltemplation des chef-d'œuvre deTart, Schiller y abordait par Fétude de Thi»toire ei de la philosophie et produisait Don Carlos, ieê Litres sur l'esthétique, la Trilo^ de Wallen&tein. enfin GuUhoÊîMe Telly son beau drame, où Tamour du sol natal et k^ passion de la liberté lui ont inspiré de si nobles accents.

Lié d'une amitié profonde avec Gœthe à partir de 1774, il compose avec lui, trois ans après, les Xénies, ce tableau levant des misères et des platitudes de la vie littéraire qui excita un si grand scandale. Ces deux hommes se complétaient admirablement et fondaient ensemble, Fun son réalisme, l'autre son idéalisme. Réunis, ils nous représentent la liberté esthétique dans sa plus haute expression, ainsi que l'adoption de l'art grec au sentiment allemand. Il y a pourtant une différence dans la manière dont chacun d'eux a rempli sa mission : Gœthe, artiste par excellence et d'une liberté complète, reste dans le domaine de l'art et en achève le perfectionnement; Schiller qui réunit en lui l'idéal de la beauté à celui de la liberté, est un artiste doublé d'un citoyen. A la fin de sa carrière il indique à TAllemagne par son Guillaume Tell qu'elle doit revenir du cosmopolitisme au sentiment patriotique,

« Quand les rois bâtissent, les charretiers sont occupés, »^ dit un proverbe populaire. Mais après Gœthe et Schiller, les charretiers firent plus de bruit que les rois, je veux dire qu'on fut si occupé de les imiter qu'on en oublia de suivre leur exemple. Les fables d'Aug. Lafontaine, les facéties de Langbein, les tragédies de Schrœder et d'Iffland, les drames de Kotzebue, tel est le mince bagage des imitateurs de ces deux grands poètes» Il s'éleva bien de temps à autre du milieu de ce troupeau servile quelque auteur qui popularisa leurs idées humanitaires, tels que Henri Zschokke (1771-1486) et Frédéric Hoelderlin (1770-1843). Celui-ci, né à

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Lauffen, en Souabe, se tint bien au-dessus des poésies de Matthisson e( de Salis et des élégies de Tiedge. Comme Goethe, il nous charme par Theureuse alliance du germanisme avec la beauté grecque. De même, Pierre Hébel (17601126) resté si classique dans Tidylle, a dégoûté les Allemands du sud du roman de Siegvart et des productions d'Iffland, en leur montrant comment on exprime a^rac vérité les sentiments naturels.

Une philosophie aussi originale que celle de Kantne pouvait manquer de porter ses fruits et d'agir sur les intelligences. Si Ton ne voulait pas rester en arrière, il fallait suivre ce courant de pensées viriles et indépendantes. Aussi, tandis que Goethe et Schiller honoraient par leur chefsd'œuvre la nation allemande, la science triomphait également sur tous les points. Guillaume de Humboldt (1767- 1835) et Frédéric Auguste Wolf (1759-1824) tiraient de la linguistique et de l'archéologie d'heureux résultats, Jean de Muller (1752-1809) inaugurait avec éclat l'introduction de l'art dans l'histoire allemande, Niebuhr (1777-1831) appliquait à l'histoire de Rome l'intègre sévérité d'une critique supérieure, Frédéric Schlosser (1776-1861) jugeait l'antiquité et son siècle comme un digne disciple de Kant, Gustave Hugo, mort en 1844, Anselme Fuerbach, mort en 1833, Zachariae, mort en 1843 soumettaient les règles et la pratique du droit à une enquête minutieuse et à une réforme intelligente. Les sciences elles-mêmes subirent l'influence des idées de Kant et leur durent de sérieux progrès. On en peut juger par les travaux de Blumenbach en physiologie, de Sœmmering en anatomie, d*Hufeland dans la médecine pratique et de Werner en géologie.

Rendre la nation digne de la liberté par le culte dubeao, doimer les vérités de la science pour fondement à la vie et À l'activité de l'homme, préparer le rayonnement et la

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diffusion de notre esprit national chez les autres peuples par le caractère cosmopolite de notre littérature, telle fut la grande pensée qui anima les classiques allemands et la résolution intellectuelle dont Lessing, Kant, Heisier, Goethe et Schiller jetèrent les bases au moment inèrûs où les révolutionnaires français renversaient TÉtat féodal.

Les beaux-arts suivirent ce mouvement progressif, quoique avec une certaine lenteur. On commença à former à Dresde, à Vienne, à Berlin, des galeries où affluaient les che£s-d'œuvre des artistes italiens et flamands. En même temps on créa des écoles de beaux-arts et la peinture allemande fit quelques progrès avec Raphaël Mengs, Philippe Hackert et Angelica Kaufman, tandis que la gravure se perfectionnait grâce à Chodowieki. Mais en somme, la révolution sur ce point ne devait se produire qu'au dix-neuvième siècle.

Il en fut autrement de la musique, pour laquelle de toU| temps les Allemands ont été bien doués; déjà, au moyen âge, on enseignait dans les éqoles la musique vocale et instrumentale. Cette dernière se perfectionna à Tépoque de la Réforme et ne cessa de progresser jusqu'au dix-huitième siècle où elle atteint son apogée avec Bach et Haendel. Les travaux faits de notre temps par Thiébaut, Winterfeld et Kiesev^etter sur la théorie musicale ne sont pas les corollaires des principes posés au siècle dernier par Matheson dans son Parfait mflitre de chapelle et par Marpurg dans ses traités de fugue et de contre-point où les Français et les Italiens ont reconnu l'expression la plus parfaite de la mélancolie allemande. A la même époque, Georges Benda (1721-1795) introduisait chez nous le mélodrame avec son Ariane, et Hiller (1728-1804) l'opérette, Joseph Haydn (173i- 1809) composait ses admirables symphonies et ses quatuors, et Gluck (1714-1787) donnait à cet art la vraie noblesse du style. A la molle langueur de l'Italie et aux fioritures de mauvais goût de la France, il substitua le magnifique essor

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de l'imagination allemande. Son optaL é'IpfdgiRie en Au- Udêy r^résenté è Paris en 1774 fut pour lui un triomphée! eut en denx ans cent soixante-dix représentations, fykigém mAulide ainsi que Echo et Narcisse méritent encore le nom de chefs-d'œuvre.

Jean Wolfgang Mozart (1756-1791), de Saltzbourg, s'est illustré par ses compositions religieuses, ses sjnnphonies, ses quatuors et ses sonates, mais surtout par la création de notr» opéra. V Enlèvement am sérail^ la FHUe enchantée et les Noces de FigarOj qui firent les délices de ses contemporains, charmeront de même les générations futures; son Don Juan lé- ▼èle un génie aussi universel que la poésie de Faust. Exécuteur incomparable et musicien dramatique sans rival, Mozart a su foire une œuvre sublime où la gaieté s'aUie au sérieux.

Il est des époques fécondes en génie, telle fut chez nous la lin du dix-huitième siècle. De même que la nature y fit naître Schiller à côté de Gœthe, en même temps que Mozart, elle produisit Beethoven (1770-1827) dont les neuf grandes symphonies et l'opéra de Fidelio peuvent se placer à côté des compositions de son rival. Il y a d'ailleurs entre ces grands hommes des courants d'inspiration qui les rapprochent; ainsi la musique de Beethoven est remplie des mêmes pressentiments prophétiques que la poésie de Schiller, le souffle de liberté des Brigands gronde et rogit dans les compositions du grand symphoniste, donqxté, il est vrai, par la main du maître et ramené à la noble grandeur de Wallenstein. On peut dire, sans crainte d'erreur, que l'idéalisme allemand a rencontré sa plus belle expausion dans les lettres de Schiller sur l'éducation esthétique et dans la musique de Beethoven.

La comédie avait grand'peine à s'établir solidement eu Allemagne, à cause de la faveur dont l'opéra jouissait dans

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les cours. Elle réussit pourtant à se faire peu à peu sa place^ à c6t6 de son rival* Son premier pas vers le succès fut d'olv tenir un théâtre fixe que Ton accorda, en 1767, à Hambourg, à la troupe de Conrad Ackermann. Cet exemple fut suivi, en 1776, par Joseph II, qui prit les comédiens soussa protection, supprima les dépenses du ballet et installa le Burgtheater. Les leçons de Lessing, la connaissance des^ œuvres de Shakespeare, l'ardeur juvénile de Goethe et de Schiller qui électrisèrent le public et aussi l'apparition d'ac* leurs excellents finirent par donner à l'art dramatique un vigoureux essor et lui conquérir les sympathies de la nation. L'épanouissement complet se fit à Weimar, de 1791 à 1805, où Goethe dirigeait le théâtre et Schiller en composait les pièces. Là cependant, conmie dans tous les théâtres do cour, il fallut subir parfois d'étranges caprices. Un mélodrame français, le Chien cCAubry, où le principal rôle était rempli par un chien vivant, faisait alors fureur en Allemagne. Les dames de Weimar voulurent le voir et malgré Topposition de Goethe, elles obtinrent qu'un caniche vint ca§ brioler sur la scène où figuraient naguère les Wallensteia et les d'Egmont.

Les derniers représentants de notre littérature classique sont deux écrivains qui semblent déjà donner la main à la période suivante; l'un est un philosophe, Jean Théophile Cichte (1762-1814), de Rammenau, dans la Haute Lusace; l'autre, un humoriste, Jean Paul Richter (1763-1825), né à Wunsiedel, en Franconie. Le premier tira de l'idéalisme critique de Kant la théorie de la liberté absolue ; le second introduira cette théorie dans des œuvres poétiques d'une grande originalité, surtout dans le Titan. La richesse de son imagination et la déUcatesse des sentiments qu'il exprimait le rendirent aussitôt populaire. Il fut l'idole des femmes gagnées à ses rêveries sentimentales et nuageuses par la hardiesse avec laquelle il revendiquait la Uberté du sentiment.

On peut lui reprocher d'avoir introduit parmi nous un germe maladif en glorifiant les misères de la vie et en procLimant l'amour comme loi souveraine de Fart. Son excuse, c'est qu'il ne prévoyait pas les conséquences de son œuvre ; il eût été effrayé ainsi que Fichte s'il avait pu deviner que, partant de leurs doctrines, la nouvelle école romantique substituerait la licence à la liberté, une ironie sans convictions à l'enthousiasme moral et un germanisme étroit à l'amour do l'humanité.

LBTAT ET L EGLISE.

Constitution, administration. — Armée. — Justice et routine. — Organisation militaire en Prusse et en Autriche; commerce de chair humaine. — Politique et justice des cabinets. — Réformes de Frédéric et de Joseph II.— Mouvement dans les Églises catholique et protestante. — Allemagne et Révolution française; fin du Saint-Empire romain.

Depuis la paix de Westphalie jusqu'au traité de Lunéville^ (1801), qui donna la rive gauche du Rhin à la France, la politique de TAUemagne tourna dans un cercle vicieux ; héréditaire dans la maison de Habsbourg, l'empire n'était plus qu'une dignité ; les affaires intérieures étaient réglées par une diète composée de trois collèges, celui des princes, celui de l'Empire et celui des villes immédiates. Avant d'élire l'empereur, les princes lui imposaient des capitulations qui^ du pouvoir, ne lui laissaient que l'ombre et transformaient la constitution allemande en une v^éritable oligarchie. Tous les princes, tant ecclésiastiques que séculiers ayant droit de siéger à la diète ou de s'y faire représenter, il s'en suivit que, jusqu'en 1803, le collège de l'empire compta soixantetrois voix séculières et trente-cinq ecclésiastiques, auxquelles

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il faut ajouter quatre voix accordées aux comtes et deux ^ux prélats. Les villes libres étaient divisées en deux bans, le ban rhénan et le ban souabe, qui disposaient, Fun de quatorze l'autre de trente-sept voix. Il n'était plus questionde la présence de l'empereur; Léopold I*' fut le dernier quifigura en personne à la diète de Ratisbonne, en 1663. A partir de <:ette année , de périodique qu'elle était auparavant, la <diète devint permanente, le danger des Turcs et l'hostilité -de la France exigeant qu'elle prit des affaires un soin continuel. Cette modification transforma les représentants des villes en véritables ambassadeurs.

La diète, présidée par l'électeur de Mayence, procédai^ avec lenteur et minutie, négligeant et sacrifiant aux tripotage des bureaux les intérêts les plus précieux de l'État* Pour chaque affaire, la discussion commençait par la pré-* sentation d'une proposition impériale et se terminait, après •de laborieux débats, par un vote que l'empereur pouvait ratifier ou rejeter. Dans ce dernier cas, la lourde machine recommençait à fonctionner, mais le droit de f)eto était retiré à l'empereur pour toute question pendante entre les collèges. On confiait les affaires importantes à des commissions ou députations choisies par l'assemblée, d'où l'expression « Décret des députatwm de VEmpùre. » Quand il s'agissait de différends entre les deux religions, les débats se prolongeaient à l'infini. U n'était plus question des abus de pouvoir coomiis par l'empereur ouïes princes; d'ailleurs si la diète venait par hasard à s'en occuper, elle était organisée de façon que ses décrets restaient sans exécution, ce •qui la rendait la risée de l'Allemagne et de l'étranger.

On se moquait également de l'Empire, surtout depuis sa lâche conduite pendant la guerre de Sept Ans. Il faut le dire aussi, l'Empire n'avait pas proprement d'armée active; ee qu'on appelait de ce nom n'était qu'un ramassis de vauriens et d'invalides.

Chaque cercle fournissait son corps d'armée et lui don**

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naît un commandant ainsi qu'une caisse du trésor de la guerre. Mais l'équipement, la discipline, toute l'organisation allait à vau-l'eau, ce qui foit que les opérations militaires étaient aussi mal dirigées par les délibérations de la diète. Même routine entravait les cours de justice de Wetzlar et de Vienne, dont les attributions étaient mal définies et qui éternisaient les procès pendant des siècles à travers l'océan des procédures, mais qui eurent du moins le mérite de contenir quelquefois la tyrannie des souverains. Notre pays épuisa ses forces pendant le dernier siècle à de misérables guerres enfantées par l'intrigue des cabinets et l'ambition des maisons régnantes. Après la guerre de la succession d'Espagne et celle de la succesion d'Autriche, Dous eûmes la guerre de Sept Ans et, quelque temps après, la lutte insensée contre la Révolution française, dans laquelle l'Allemagne montra toute son impuissance. Ce fut le beau temps du despotisme monarchique, et nous le voyons pendant toute cette période, dans son complet épanouissement.

Le roi-soldat, Frédéric-Guillaume I", comprenant que l'existence politique de la Prusse dépendait du nombre de ses soldats, avait porté à quatre-vingt-dix mille hommes l'armée que son père lui avait laissée de trente mille. Pour la recruter, il eut recours aux enrôlements forcés qu'autorisait, suivant lui, la parole de l'Écriture, qui permet aux rois de prendre « les valets et les servantes, les fils et les ânes. » Un seul fait suffira pour montrer à quel abus ce droit fut poussé par ses recruteurs. L'un d'eux, le baron de Hompesch, ayant jeté son dévolu sur un magnifique menuisier du comté de Juliers, lui commanda une caisse qui fût assez grande pour le contenir. Le jour de la livraison, il prétendit qu'elle était trop courte et décida le menuisier h prouver le contraire en s'y couchsmt. Aussitôt ses gens fermèrent le couvercle et emportèrent le malheureux menuisier que l'on trouva asphyxié en arrivant à destination:

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Le régiment des grenadiers de Potsdam formait le noyau de Tarmée et comprenait trois mille beaux gaillards dont l'équipement servit de type aux armées allemandes. Ils portaient la tunique bleue à retroussis, la veste jaune^ les guêtres blanches ; leurs cheveux étaient poudrés et ceux de derrière tressés en forme de queue. Le simple soldat touchait 4 thalers par mois, le capitaine 1,200 thalers par an. Comme l'enrôlement ne suffisait pas pour remplir les vides, on décret de 1733 obligea tous les Prussiens au service militaire, à l'exception des fils de gentilshommes, des hommes trop petits, de fils de bourgeois qui pouvaient justifier d'une fortune de 6 à 10,0Ç)0 thalers, des fils de pasteurs et des fils uniques.

Dans les exercices militaires on visait surtout à mettre de l'unité dans les évolutions et de la rapidité dans les mouvements. Frédéric-Guillaume aimait à commander lui-même le feu à ses régiments, par bataillons et par pelotons, et à voir exécuter son commandement avec autant de justesse et de précision que si l'on avait pressé successivement les touches d'un piano. Frédéric le Qrand, pour conserver ses conquêtes dut maintenir l'armée sur le pied de guerre. Un homme sur vingt-cinq fut appelé sous les armes, sans excepter les vieillards ni les jeunes garçons. Depuis l'incorporation de la Prusse occidentale, l'armée s'éleva à deux cent mille hommes, et son entretien coûtait 13 millions de thalers;^ plus de la moitié des revenus de l'État.

Comme ^artillerie décidait de plus en plus du sort des batailles, le matériel de cette arme fut considérablement augmenté ; pendant la campagne de 1761, l'armée prussienne disposait de cent quarante-cinq canons et de trente obusiers; àla guerre de 1778, elle avait cinq cent quatre-vingtquinze canons et cent seize obusiers. Frédéric introduisit également l'artillerie à cheval dont les Russes lui avaient

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montré les avantages pendant la guerre de Sept Ans. Le nombre de chevaux qu'il employa aux transports de l'artillerie et du train s'élevait à huit mille six cents, sans compter ceux de l'artillerie à cheval. Presque tous les officiers étaient pris dans la noblesse; il y avait entre eux et les soldats une immense distance; en somme, l'armée n'était qu'un corps sans âme dont les éléments contraires étaient retenus ensemble par une discipline de fer (mort par le gibet, bastonnade, mutilation). On ne vit plus cependant sous Frédéric les officiers crever les yeux de leurs soldats ou leur briser un membre pour la moindre infraction, comme cela s'était pratiqué sous son père. On peut toutefois juger de la façon dont les choses se passaient encore par l'ordre du jour publié en 1785 par le général Moellendorf, gouverneur de Berlin. Il y défend aux officiers d'infliger à leurs hommes des coups de bâton et des insultes grossières, « attendu que Sa Majesté a à son service d'honnêtes soldats et non des chiens. y> Frédéric avait si bien conscience du manque absolu d'âme dans sa machine militaire, que la plupart des ordres du jour qu'il fit lire avant les batailles portaient «aujourd'hui point de retraite » ; à Collin, voyant ses grenadiers ébranlés^ il les ramena avec ces paroles : a Canailles I avez-vous envie de vivre toute l'éternité ? [» Il savait aussi quel sourd mécontentement couvait sous l'obéissance : avant la première guerre de Silésie, le vieux prince de Dessau lui faisant compliment sur la bonne tenue de ses troupes : « Ce qui me paraît le plus surprenant, lui répondit Frédéric, c'est que nous soyons en sûreté au milieu de ces gens dont chacun est mon ennemi et le vôtre. Cependant le respect de l'autorité et l'esprit de subordination les tiennent en bride. » Plus tard il aurait pu ajouter à ces raisons le prestige d'un grand nom.

Lorsque la mort du dernier des Habsbourg fit éclater la guerre de la succession d'Autriche, l'armée de ce pays comptait cent trente-cinq mille hommes sur le papier dont

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«oizanie-huit se trouvaient réellement sous les drapeaux. Avant la guerre de Sept Ans, elle fut portée & d^ux cent mille bommes et coûta 14 millions de florins. Les régiments d'infanterie étaient de deux mille quatre cent huit hommes, ceux des cuirassiers et de dragons de huit cent douce, ceux de hussards, de six cent dix» Toute l'administration militaire était placée sous la direction sénile d'un conseil de guerre qui se continua même dans les luttes contre Na* {>oléon et qui conserva les corps d'élite, vieux arch^^, tral)ànts, garde du corps et de la cour, gardes nobles hongrois, tous magnifiquement équipés et ayant pour commandant ^ prince Esterhazy qui, aux jours de fêtes, se décorait de plus d'un million de bijoux. En 1772, on introduisit la •conscription dans l'Armée active ; le Tjrol seul en fut exempt. En même temps Lichstenstein réformait rartillerie, mais sans atteindre à la supériorité des Prussiens. Inutile d'ajouter que la guerre se faisait toujours avec barbarie, surtout de la part des corps firancs qui, pendant le règne de Marie-Thérèse, renouvelèrent, sous le commandement de Trenk et de Menzzel les horreurs de la guerre de Trente Ans.

A l'exemple de l'Autriche et de la Prusse, les autres États ^allemands eurent soin de séparer de plus en plus l'élément militaire de l'élément bourgeois. Officiers et soldats se croyaient bien supérieurs au peuple qui les nourrissait ; il suffisait de porter la livrée du roi pour se croire eu droit <le traiter avec brutalité toute personne étrangère à l'armée.

Les excès furent si criants que le roi Guillaume III dut, en 1798, donner l'ordre suivant : « J'ai appris avec déplaisir que les jeunes officiers s'arrogent des privilèges sur la bourn geoisie ; que les militaires fassent valoir leurs avantages sur les champs^de bataille, où il s'agit de défendre leurs concitoyens, mais qu'aucun de mes soldats ne se permd^e d'être brutal envers le plus petit de mes sujets, oar ce sont eux et 4iôn pas moi qui entretiennent l'armée, c'est leur pain qui

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nourrit mes troupe^. Quiconque enfreindra mes ordres sera^ puni sévèrement. »

Mais plus tard on se ravisa en voyant de quel appui étaient ces traineurs de sabre pour le despotisme royal et rintolérance cléricale ; nous avons vu de nos jours encore^ des officiers gentilshommes molesttr impunément le pacifique bourgeois.

Depuis les succès du prince Eugène et de Marlborough sur les généraux français, U y a eu en Allemagne plusieurs grands hommes de guerre. En tête de la liste^ il faut placer Louis deBade, le type de l'aventurier du dernier siècle, puis^ Léopold de Dessau, Maurice de Saxe, Laudon, Ferdinand de Brunswick, Frédéric le Grand, que Ton ne sépare point de son frère Henri et de ses généraux Winterfeld» Schwerin» Ziethen. Frédéric appliqua en maître l'attaque en ligne de bataille oblique et fui un vrai précurseur de Napo» léon.

Quelques souverains traitaient leurs sokiats comme une marchandise; quand TAngleten'e eut à lutter contre ses co* lonies américaines, le landgrave» de Hesse-Cassel lui vendit dix-sept mille de ses siyeta qui, parqués comme des mou* tons sur des vaisseaux allèrent au-delà de TOcéan servir de cibles aux flèches des Hurons. L'afiàire fut si lucrative pour le bon prince que malgré ses folles dépenses et la pension d& 40,000 thalers, qu'il fiasait à sa maîtresse française, il laissa^ à sa mort 60 milUons de thalers. Un si noble exemple ne^ pouvait manquer de trouver des inûtateurs parmi les au* très pères du peuple allemand; les Brunswick, les Anspach^ les Waldeck, les Anhalt^Zerbst firent concurrence à la Hesso et amenèrent aussi sur le march^ de la chair à, ca* non. Le duc Charles de Wurtemberg vendit la sienne à la France et plus tard aux Hollandais. On ne sait s'il faut s'étonner davantage ou de Tétrange droit que ces souverains^ exerçaient sur leurs sigets, ou de la niaise soumission aveo laquelle^ ceux-ci laissaient trafiquer de leur peau, et cela aa

moment même où nos penseurs et nos poètes déployaient leur vol vers les iphères de la liberté.

>Yec les progrès de la civilisation, quelques adoucisse* ments pénètrent dans les pratiques de, la justice. Tandis que la France conservait la torture et ses sinistres accompagnements, Frédéric l'abolissait dans ses États et défendait de noyer les infanticides dans des sacs, exemple qui fut suivi par Bade, en 1767, le Mecklembourg, en 1769, la Saxe, en 1771, et r Autriche, en 1776. Pourtant la torture, par une singularité curieuse, n'a été abolie légalement, dans le Hanovre, qu*en 1840. L'auguste maison des Guelfes a toujours eu l'humanité en horreur ; elle se serait refusée aux réformes jusqu'à la consommation des siècles, si l'année 1866 ne lui avait imposé son veto. D'autres mesures charitables adoucirent les rigueurs du Gode ; on révisa les statuts existants et Ton mit les droits particuliers en harmonie avec la justice du pays. L'obstacle le plus sérieux que Ton eut à vaincre fut la corruption qui résultait de la vénalité des charges de judicature qui se donnaient partout pour de l'argent.

Comme par le passé, le droit romain était l'objet principal des études ; des savants tels que Hoepfner, mort -en 1796, se distinguèrent dans ces recherches érudites. A mesure que la diplomatie s'afifranchissait de la curie romaine, notre justice nationale se dégageait du droit romain et inspirait confiance aux populations, malgré les abus auxquels elle donnait lieu. Ainsi le commerce du tabac, du café, de plusieurs autres marchandises, était encore un monopole aux mains de l'État ; Frédéric, tout spirituel et Intelligent qu'il fût, avait des idées si fausses en écononne politique qu'il négligeait l'entretien des routes afin d'obliger les voituriers étrangers de séjourner plus longtemps et de laisser plus d'argent dans le pays. Aussi laissa- t-il un tré*

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sor de 72 millions de thalers, ce qui fit dire à rambassadeur anglais Malmesbury que rimmobilisation d'une telle somme avait appauvri la Prusse. On ne comprenait pas encore que les monopoles sont la ruine du commerce et de l'industrie et que la vraip richesse d'un État consiste non dans la fortune du souverain, mais dans la prospérité de ses sujets.

L'empereur Joseph II, qu'un poète a comparé au soleil, qui ne peut souffrir à côté de lui ni la nuit ni le brouillard, déclara, dès son avènement, qu'il entendait gouverner suivant ses principes, dissiper les préjugés, le fanatisme, l'es-, clavage de l'esprit et faire jouir chacun de ses sujets de la liberté individuelle. Par un édit de 1781, il accorda la liberté de la presse et celle de réunion ; par l'édit de tolérance de la même année, il mit fin aux tribulations des non-catholiques. Il ferma sept cents couvents sur deux mille et fonda à la place des institutions pour corriger l'ignorance ou soulager la misère : THospice universel de Vienne, la Maison des enfants trouvés, les Sourds-Muets, l'Académie de médecine et.de chirurgie. C'est en vain que Rome envoya des nonces, Joseph II leur enleva leurs privilèges, mesure hardie à ime époque où le nonce de Munich faisait encore graver sur ses cartes de visite la Religion sur un char traîné par des lions et foulant aux pieds un homme étendu à terre.

L'empereur entama aussi les privilèges de la noblesse autrichienne en conférant des titres nobiliaires à des roturiers enrichis et même à des juifs. Il vendit un diplôme de comte 20,000 florins, montrant ainsi son dédain pour l'aristocratie de naissance, lorsqu'elle n'est pas relevée par le mérite personnel. Il abolit le servage, diminua les corvées des paysans, frappa au cœur la féodalité par Tédit de 1789, qui établissait un impôt unique sur tous les habitants de l'empire. Déji la justice avait été réformée par le Code civil (1786), et par le Code criminel (1787), rédigés en langue

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allemande et établissant Tégalité de tous devant la loL On vit, spectacle nouveau en Autriche, des criminels noble» au pilori, en prison ou sur les galères. Devançant les temps, Joseph II voulait même abolir la peine de mort* Si la plu* part de ces réformes trop précipitées échouèrent, l'influence &ï fut néanmoins considér^le. Elle ne put être effacée par ses deux successeurs, et au moment d'entrer dans la tombe où le poussaient les fureurs de la noUesse et du clergé, il avait raison d'en appeler à la postérité &a, disant : « Je connais mon cœur ; je suis convaincu de la bonne îok de mes intentions et j'espère que les siècles à venu? jugeroal avec impartialité ce que j'ai fait pour mon peuple. »

L'impulsion donnée pap les souverains de la Prusse et dt l'Autriche, produisit une guerre ouverte contre Rome. L'Allemagne demanda l'expulsion des jésuites. Partout oà l'opinion publique parvint à se faire entendjre, elle prit pon^ mot d'ordre : raison et lumière. L'évèque de Trente, Nicolas de Hontheim, mort en 1790, publia, sous le pseudonyijQN^ de Frobonius, un livre sur l'état de l'Église et sur la légitit* mité du pouvoir papal qui fit naître la pensée d'une Église catholique nationale. La proposition ea fut p<Nrtée au coor grès d'Ems (1786) par les quatre archevêques (pie fatiguaiei^ les prétentions du nonce, mais elle fût repoussée par les évêques qui préféraient obéir au souverain pontile plutôt qu'aux archevêques d' Allemagne. Pourtant la fraction li^ raie du parti catholique ve se rebuta poiis^t; des savaats, Blau, Hug et Scholz, par l^^ur critique historique et philolor gique, préparaient la voie à Hermès (mort en 1831) qui, se* condé par l'ex-jésuite Sailer (mort en 1833), essaya de substituer la ra ison à la foi et de remplacer de stériles formule» par une morale active. D'énergiques attaques furent surlosl dirigées contre le célibat des prêtres dont les curés de la Si* lésie et du Sud demandaient l'abolition vers 1830. Mais

l'état bt l'Âglise 391"

les pinaces restaurés blâmèrent Timprudence de leurs prédécesseurs qui avaient laissé ébranler les autels. Profitant de ces dispositions, Rome obtint une série de concordats qui furent autant de victoires sur Fesprit allemand. ^

Il n'y eut pas jusqu'à l'Église protestante qui ne subit: l'influence du mouvement. Parmi les sectes se distingua celle de Herrnhut, fondée par Zinzendorf el continuée par Spangenberg; cependant l'Angleterre nous envoyait son mîéthodisme, la Suède les visions de Swedenborg dont la Jérusalem nouvelle conquit beaucoup d'adhérents dans le Wurtemberg. Peu à peu la ligne de démarcation se dessi* nait entre ceux qui croient et ceux qui raisonnent.

De ce côté-ci du Rhin le scepticisme arborait aussi son drapeau : Lessing avait déjà essayé de séparer du dogme la morale et l'art chrétien; Schiller et Goethe n'avaient pour le culte extérieur que de l'indifférence. L'auteur de Faust accusait l'Église d'être un mélange d'erreur et de despotisme; il parlait des dogmes et des mystères en des termes qui ont valu à cet illustre païen la haine du clergé de toutes les confessions. En maint endroit de ses livres, il a formulé son credo panthéiste; pour lui, la piété ne doit pas être un but, mais un moyen d'arriver, par la paix, d'une bonne conscience, à la plus haute perfection.

C^Bst ce qu'il a exprimé dans son Iphigénie. Il disait à Eckerman : « Je croyais à Dieu et à la nature, à la vic^ toire du bien sur le mal, mais cela ne suffisait pas aux âmes pieuses; il me fallait croire que trois font un et un fait trois, ceci répugnait au sentiment de vérité de mon àme. »

Dans \m de ses livres, il a dit : « Il n'y a que deux religions vraies ; Tune adore le bien qui réside en nous et qui est impalpable, l'autre l'adore dans ses formes extérieures, tout le reste est idolâtrie, t» Citons encore ces paroles à Eckerman : <( Les hommes traitent Dieu, cet être que notre pensée ne peut concevoir, à peu près comme leur semblable; il devient ainsi pour eux, et surtout pour le clergé^

une phrase. » Gœthe a rendu pourtant pleine justice à la nuissance morale du christianisme par cette belle parole :

a La religion chrétienne est un être puissant en lui-même, par lequel i'humanitè souffrante et renversée a toujours su se relever. »

Herder, qui visait à concilier la civilisation antique avec la moderne, a signalé la place importante que tient la Bible dans le développement de Tesprit humain. Michaelis, Ernesti, Griesbach, et pendant quelque temps Semler, travaillèrent dans le même sens théologique; E.-G. Paulus (1761-1851) le rationaliste, indique nettement Finfluence féconde de la philosophie de Kant sur le protestantisme; il a, dans sa Vie de Jéstis (1828), dirigé contre Thistoire du christianisme des critiques exagérées.

Frédéric-Guillaume III, en réunissant les deux églises, et surtout en introduisant en 1822 une liturgie uniforme, excita le mécontentement des luthériens, qui se soumirent cependant et obtinrent quelques concessions dans une rédaction nouvelle de la liturgie en 1828.

Les grands esprits ôa l'Allemagne étaient fort préoccupés de l'absence d'union i[ui désola notre pays ; Herder adressait en 1772 à Joseph II la prière de rendre une patrie aux Allemands. Gœthe ne croyait pas que ce vœu pût se réaliser : a Allemagne, s'écriait-il, où peut-on te trouver? je l'ignore ; là où commence TAliemagne savante finit l'Allemagne politique. » Une autre fois, il disait à ses compatriotes cette parole que l'événement a démentie : « C'est en vain, Allemands, que vous espérez ne devenir qu'une nation; tâchez au moins de faire de vous des hommes libres ! f

Entre l'état de choses politiques et les aspirations de la philosophie il y avait un contraste choquant que faisaient ressortir davantage les divisions du pays et la forme de sa constitution. Aussi les imagi nations se livraient-elles à

L'éTAT 8T l'bGUSB

l'espérance d'une transformation radicale; la fin glorieuse de la guerre de l'indépendance dans l'Amérique du Nord réveilla dans le pays de Tesclavage par excellence des aspirations républicaines. C'est là un fait qu'il ne faut pas perdre de vue et qui explique l'immense enthousiasmlE, avec lequel la grande majorité de l'aristocratie salua la révolution française. Klopstock, & soixante-six ans, gémit encore sur le malheur de notre asservissement : « Hélas! ce n'est pas toi, ma patrie bien-aimée, [qui es montée au sommet de la liberté ! L'exemple rayonnait sur les peuples ; ce fut la France I Tu ne te désaltéras pas à cette source de gloire; tu ne cueillis pas le rameau sacré de cette immortalité !» A la même époque, Fritz Stolberg, qui sera plus tard un renégat de la liberté, écrivait de Berlin : « Ce que j'éprouvai étant enfant, ce que je fis entrevoir dans mon poôme la Liberté, est aujourd'hui un sentiment populaire. Les journaux allemands, cette lie de la lâcheté et de l'esclavage, disent maintenant des vérités que le grand Montesquieu a dû voiler; le ton des monarques devient plus modéré, et pas im n'ose dire aux nobles belges : vous êtes des rebelles l y* Il est vrai que dès l'année suivante il chantait la palinodie : « L'enthousiasme est passé ; je fus aussi exalté qu'il est possible de l'être pour l'indépendance de la France, mais à présent tout espoir a disparu. » Voss conserva plus longtemps ses illusions. Ayant partagé les souffrances des serfs du Mecklembourg, dont il a été l'historien, il savait qu'une telle révolution ne se fait pas à l'eau de rose. En 1792, alors que l'Autriche et la Prusse étaient en guerre avec la jeune république française, il écrivait : ce Cela finira bien, certainement, quand même l'univers serait rempli de Prussiens prêts à dévorer la liberté. » Cependant, à mesure que la tragédie sublime s'accomplissait à Paris acte par acte, les tranquilles Allemands prirent peur. Il n'y eut que quelques grands esprits, Kant, Fichte, Forster, qui, à traver.*^ le voile sanglant des événements, devinèrent l'ère nouvelle qui

994 LA BOCIÂTÂ ET UBS MŒUR8 ALLKUANDES

s'annonçait pour k déyeloppement fatur de rhumanité el en comprirent la nécessité historique; mais leur Toix s» perdit dans le tumulte liirieuz que produisaieat les obscu-^ rantistes, surtout à Vienne, où LéopokL réagissait contre \e$ idées de Joseph II. Voulez-vous avoir une idée exacte de l'horreur que ressentit le i>édantisme allemand ? lisez et que le vieux Gleim tira de son cerveau usé. Quant à Schil* 1er et à Goethe, ils étaient d'avis que le travail de la <dvili* sation ne peut s'accomplir qu'avec une progression l^ale et réfléchie. Voici en quels termes Gœthe s'exprimait sur la Révolution : « Le caractère français, dans ses jours de folie, repousse la civilisation calme, comme le faisait jadis le luthéranisme. y> Il ne s'en tint pas à cette note équit«d>le^ et, en vrai poète de cour, il décocha contre ce grand mou* vement certains persiflages dramatiques qui ne sont pas à sa gloire. Guidé par l'instinct de la liberté, Schiller comprit mieux le sens de la Révolution, quoiqu'il n^en trouvât pas la marche assez idéale. Pendant ces terribles journées, il fonda le journal les Heures (1794), dans l'introduction du* quel il disait que plus l'intérêt cfôs temps présents excite les passions et les subjugue, plus il est nécessaire de revenir à ce qui est pur, supérieur, universel et au-dessus de Tin* fluence des temps. Il écrivait à ^eobi : « Nous voulons^ pour ce qui regarde la matière^ rester citoy^:i8 d0 notre époque, parce que l'on ne peut faire autrement; quanti l'esprit, le devoir du poète et du philosophe est d^ A'appartenir à aucune nation, à aucun siècle, mais d'être le contemporain de toud. y> Mais il y eut des hommes qui furent de leur époque, qui, dégoûtés de l'anarchie allemande, portèrent un regard d'admiration sur la France ; la cause de la république avait excité les plus vives sympathies dans les pays rhénans ; les clubistes de Mayence et de Cobientz, se considérant déjà comme (âtoyens français, travaillèrent à leur réunion de leur pays à la Franoe. Lorsque après la paix de Bâle (1795), Mayence fut livré skux Fj^^MP^

l'état et l'églisb 395

<^is, Gocrres s'écria avec jubilation, dans son journal la Feuille rouge : a Citoyens, l'intégrité de l'empire est détruite, Mayenoe nous appartient I Vive la république française! » Et il ajoutait avec la même joie amère : « Le 10 décembre 1797, le jour de la capitulation de Mayence, à trois heures du soir, est mort dans le Seigneur, à Ratisbonne, à l'âge •de neuf cent cinquante-cinq ans cinq mois et vingt-huit jours, le saint empire romain, à la suite d'une anémie compliquée d'apoplexie foudroyante. Seigneur, pourquoi as-tu versé ta coupe de colère sur cette bonne bête ? Elle broutait si innocemment dans les pâturages de ses pères; elle se laissait tondre comme une brebis six fois par an; elle était douce et tranquille comme l'ânesse aux grandes oreilles, qui ne rue que rarement, quand de méchants garçons lui èrûlent les oreilles avec de l'amadou ou lui enduisent le -derrière avec de l'huile de térébenthine. »

Voilà où nous en étions : un Allemand avait le droit €t se faisait gloire d'insulter sa patrie en ruine, leçon ter- 4*ible, pleine de tristes et sévères enseignements I Mais les destinées de l'Empire n'étaient pas achevées; après la paix ^e Lunéville (1801), qui donna à la France toute la rive :gauche du Rhin , vint le décret de Ratisbonne, dicté par les ambassadeurs français et russes, qui partagea le pays entre les souverains allemands et produisit une anarchie inextricable. Sous prétexte de confédération du Rhin, nos princes, pour devenir rois et grands-ducs par la grâce de Napoléon, se firent les satrapes de l'homme qui avait étouffé la république française, et qui, poussé par la soif des conquêtes, inondait l'Allemagne de sang. L'abdication de l'empereur François II, qui eut lieu le l®» août 1806, passa inaperçue. Il n'y eut aucune dignité dans la façon dont succomba l'empire romain ; il disparut comme un comédien nomade que les sifflets des polissons chassent de ses tréteaux branlants. A partir de ce moment, l'Allemagne, traînée à la remorque du tyran qui faisait de la destruction

896 LA sooiéré et les mœurs allemandes

de notre nationalité le but principal de sa politique^ Taida à gagner les victoires d'Iéna et de Wagram et partagea ses malheurs et sa honte jusqve sous les steppes glacées de la Russie.

L'iiiversitéd'Iéna; école romantique, Schilling, Novalis, les frères Schlegel, Tieck, Brentano, Achim et Bettina d'Arnim.— La société berlinoise du temps des romantiques ; le prince Louis et Rache) Levin. — léna et Tilsitt. — Henri de Kleist. — Reconstitution de rÉtat prussien; la reine Louise et le vicomte de Stein. — Université de Berlin; harangues de Fichte. — Guerre de la délivrance. — Congrès de Vienne; Sainte-Alliance et politique de la Restauration. —Gentz et Goerres; jeunesse patriotique. — Burschenschaft ; vieux Allemands, fête de la Wartbourg. — Sciences et arts. — Eflforts et insuccès du libéralisme.

Toutes les fois que le progrès intellectuel, chez une nation, devance la vie politique, ainsi que cela arriva pour TAllemagne vers la lin du dix-huitième siècle, il est forcô de s'arrêter, s'il ne veut manquer son but ou chercher trop longtemps sa voie. Grâce à Frédéric et à Joseph, on avait pu espérer que Ton marcherait résolument dans le chemin de la liberté et de la raison ouvert par nos classiques ; mais cette perfection s'était aussitôt obscurcie. En Autriche, la mort de Joseph arrêta l'œuvre de la civilisation; en Prusse, l'édit de Wœllner, qui enchaînait le clergé protestant aux livres dits symboliques, mit fin à la tolérance. On s'opposa

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avec acharnement au rationalisme, montrant par les suite» de la révolution française et par les mouvements de TAllemagne du Sud que lorsque l'on cessait de croire à la mission surnaturelle de TÉglise, le droit divin des rois était bien près de sombrer.

Aussi les souverains s'empressèrent -ils de renouveler leur alliance avec tous les clergés; il y eut partout contre l'esprit du dix-huitième siècle une réaction qui décida la coalition armée contre la république française et détourna l'Allemagne de sa voie. Au début, Ton put croire que ce mouvement, entrepris pour la défense de notre nationalité, ne ferait qu'étendre au dehors l'action de notrfr pays; mais la marche des événements prouva bientôt que: l'on revenait en arrière et que Ton compromettait les résultats acquis.

Au moment où un Savoyard, Joseph de Maistre, et u» gentilhomme français, de Bonald , opposaient, l'un avec intelligence, l'autre avec fanatisme, les doctrines du catholicisme à celles de la révolution et de la démocratie; où Chateaubriand, par son Génie du Christianisme, allait restaurer en France le culte littéraire et artistique de la religion, il se formait dans la petite université d'iéna un groupe d'hommes hardis qui suivaient les leçons de Fichte, puis de Shelling, où les frères Humboldt parurent souvent, où les frères Schlegel commencèrent leur carrière critique et réunirent autour d'eux quelques amis, parmi lesquels Novalis et Tieck occupent le premier rang. Il régnait dans ce petit coin une animation qui rappelait l'époque de la tempête; la jeunesse y souffrait trop du contraste qui existait entre les progrès de la science et la marche rétrograde des faits pour ne pas essayer de concilier la poésie avec la vie, l'idéal avec la réahté. Ce fut l'œuvre que se proposa l'école romantique^ dont les débuts furent pleins de belles promesses, mais qui, vers la fin, ne fut que l'alliée des princes, de la noblesse el du clergé.

On ne peut nier que le romantisme ne soit un fruit qui provient de Tavortement de la révolution française. Oelle-ct dont les bienfaits ne devaient se produire qu'à la longue, blessa cruellement dans ses conséquences immédiates la société européenne, qui fut ensuite poussée à bout par la. foMe ambition de Napoléon. Après avoir maudit un mouvement qui amenait tant de malheurs sans tenir aucune d» ses promesses, on s'en prit au dix-huitième siècle qui l'avait préparé, et l'on voulut remplacer son action par quelque chose de plus salutaire. Puisqu'il avait tout critiqué, tout nié, tout détruit, pourquoi ne pas remontera l'époque où un dogme immuable maintenait le monde sous son autorité? Telle fut la raison du retour au moyen âge. Le mot d'ordre se répandit de tous les côtés ; il y eut presse autour du drapeau, et le mouvement de réaction, loin d'être unemode éphémère, devint chez beaucoup une convie liôû ardente.

Gardez-vous d'accuser les romanti ques d'ignorance ou de bêtise. Sans doute, sous leur bannière, à côté d'esprits sincères et ardents, s'enrôlèrent bien des médiocrités sans conviction. Il n'en est pas moins vrai que leur entreprise, à son origine, était légitime et commandée par la nécessité tout autant que celle des révolutionnaires. Aussi trouvèrent-ils des partisans dans toute l'Europe civilisée, même dans la constitutionnelle Angleterre et dans la Suisse républicaine, mais c'est en Allemagne surtout qu'ils rencontrèrent le plus d'éléments de succès. Leur doctrine fut empruntée de Fichte et de Schelling. Pour ce dernier philosophe, Tunivers est une unité organique qui, animée d'une raison absolue, traverse tous les degrés de l'existence naturello comme jiutant de phases de perfectionnement pour arriver enfin à la liberté et à la connaissance de soi-même. Après avoir professé une sorte de panthéisme, il chercha à concilier la philosophie avec la religion et finit par sacrifier la raison à la révélation.

400 LA. SOCIÉTÉ KT LBS MGEUBS ALLEMANDES

On peut en dire autant de Novalis (1772-1801), qui est le prophète du romantisme dont Fichte et Scbeiling sont les inspirateurs. Mal à l'aise dans l'indiTidualisme stérile de Fichte, il fit de doulooreux efforts pour accord«T la pensée avec le sentiment et trouver un point de conciliation «ntre la philosophie et la religion, la science et la poésie. Il crut trouver ce point dans le christianisme catholique, et c'est dans cette foi qu'il composa ses Chants spirituels, dont le feu et l'âme ne seront peut-être jamais surpassés. Après luf, Frédéric Schlegel (1772-1828) professa la doctrine romantique avec toutes ses conséquences. 11 commença par proclamer ia supériorité de Gœthe sur Schiller, qui a trop fait pour la liberté pour n'être pas en butte aux coups des novateurs ; en môme temps il condamna avec énergie les productions de Kotzebue et d'A. Lafontaine et proposa aux romantiques comme article de foi de combattre le progrès. Suivant lui, la société ne sera émancipée que par l'alliance entre la religion et la vie, soit réelle, soit idéale. Il composa dans ce sens, en 1799, son roman de Lucindey dans lequel il soutient que l'homme ne pouvant atteindre à la plénitude de son être par l'activité énergique de sa personnalité, doit s'abandonner à une paresse contemplative qui laisse à la liberté individuelle la pleine jouissance d'elle-même. Plus rhomme s'élève, plus il se rapproche de la plante, la plus belle et la plus morale des formes de la nature ; la vie à son plus haut degré n'est qu'une végétation. Or, le catholicisme étant de toutes les religions celle qui a le caractère végétal le plus pur, c'est à elle qu'il faut revenir. Schlegel s'y convertit en 1805, et dans tous ses ouvrages postérieurs il présente la papauté comme le résumé parfait de l'Église et de l'État, du peuple jBt de la science, de l'art et de la vie.

Son frère Auguste (1767-1845) n'abonda pas si complètement dans cette doctrine^ bien qu'il se soit plu à en propager les idées dans ses conférences sur l'art. Au fond, les deux frères étaient des natures antipathiques; ils contribuèrent à

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nous jeter dans une impuissance poétique pendant quelques années. On doit pourtant à Auguste d'excellentes traductions de Dante, de Calderon et de Camoôns. Gries et une foule d'autres cultivèrent après lui ce genre de la traduction, oià TAUemagne est sans rivale. Nous leur devons, ainsi qu'à la littérature historique et universelle fondée par Schlegel, d'avoir agrandi l'horizon de notre intelligence, de comprendre et d'apprécier mieux que personne la beauté idéale chez les anciens et chez les modernes. C'est là un progrès sérieux et qui doit agir sur la civilisation de l'humanité.

A côté de ces hommes distingués, il faut placer Louis Tieck (1763-1853) de Berlin. Doué du talent poétique, il enrichit le romantisme de plusieurs comédies, d'un roman, François Stembald, et des légendes dramatiques de Geneviève, Octavieei Fortunatus. Tontes ces productions capricieuses et fantastiques furent accueillies ai^ec enthousiasme au sein de l'école, mais ne produisirent pas sur la nation un effet analogue aux poésies de Lessing, de Goethe et de Schiller. C& serait leur faire injure que de le rapprocher d'eux.

Plus tard, Tieck écrivit dans le style de Gœtbe des nouvelles et dialogues dans lesquels l'ironie romantique se don-^ nait libre carrière sur les questions du jour. Dans le même cercle d'idées nous rencontrons deux écrivains. Clément Brcntano (1777-1842) et Achim d'Arnim (1781-1831), qui gaspillèrent d'heureuses dispositions dans ce monde de la fantaisie; il en fut de même de Bettina, sœur de l'un et femme de l'autre, la sibylle du romantisme; elle a jeté sur tous ses ouvrages un voile fantastique qui en dérobe la beauté. Brentano et d'Arnim composèrent ou recueillirent un grand nombre de chansons populaires qui ont formé le Cor merveilleux de V enfant.

Cette publication prouve combien le romantisme aimai à se rattacher aux traditions populaires dès qu'elles avaient

«ine couleur moyen âge. 0*est là une tendance qui favorisé l'étude de Tantiquité, mais qui prête trop d'importance à <i'iusignifiantes bagatelles.

' Zacharie Werner (1768-1823), Lamothe-Fouqué (1777-1843) -et Théodore Hoffmann (1776-1826), accentuèrent plus encore que les précédents la manie de réaction. Ils sont tous les <ro:s les vrais représentants d'une période où la décadence €xtérieure répondait à la décomposition interne; où le menr songe et Tipiagination tenaient lieu de génie créateur.

Vu de près, leur christianisme romantique n'est qu'un prétexte à coquettes peintures, à bulles de savon. Werner, par ses relations avec les courtisans de Paris et de Rome, prouva jusqu'où un Allemand peut pousser la dissipation systématique; cela lui permit d'imprimer plus tard s<m repentir chrétien, défaire d'un pécheur un prêcheur de pénitence, métier qu'il exerça à Vienne c[uand il eut embrassé le catholicisme.

Avec ses ducats et sa bonne chère. Vienne était en efEét -devenue le refuge des romantiques, depuis Frédéric S<ddegel et Gentz, jusqu'à Hurter, qui, tout catholique secret qu'il était, n'en toucha pas moins pendant des années le traitement de chef de l'église protestante.

Werner avait un vrai talent littéraire qui perce dans son Fils de la Vallée, mais qui se perd dans les absurdités de ses drames. Son Vingt-quatre février, ainsi que les tragédies <le Mullner et de Houwald, n'étaient bons qu'à chatouiller les nerfs d'une foule blasée qu'amusaient en même temps les Contes fantastiques d'Hoffmann, composés sous Finspi- 4'ation des liqueurs spiritueuses , et qui ne présentent i'homme que sous une forme fantasmagorique, éclairée des flammes bleuâtres de l'alcool.

Fouqué se donne pour mission, en véritable Don Quichotte, de réhabiliter la gentilhommerie du moyen âge, mais il eut moins de succès en ce genre que le poète danois Oehlenschlaeger, et môme que son compatriote Ernest

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Schulze, dont Tépopée Cécile est une des productions les |>lus littéraires de cette école.

Je parlais tout à l'heure de la décomposition morale qui accompagnait la décadence littéraire. Pour en avoir un exemple, il n'y a qu'à se transporter à Berlin après la mort de Frédéric- Guillaume II, on y trouve une société pourrie; à la cour même, le sentiment des convenances a tellement disparu que les officiers, un jour de fêle, pillent sans vergogne les tables de la cour à la fin du repas. Voici d'ailleurs dans quels termes un témoin digne de foi décrit le monde élégant dans des lettres intimes : « Dans cette capitale, les jouissances physiques sont poussées jusqu'au dernier raffinement; les officiers surtout, livrés depuis longtemps à la paresse et devenus étrangers aux sciences, foulent aux pieds les choses les plus saintes, la religion, la fidélité conjugale, toutes les vertus de la famille; leurs femmes sont une propriété banale qu'ils vendent, qu'ils échangent et cèdent -chacun à son tour. La corruption en est venue au point que des dames de la société s'abaissent au rôle d'entremetteuses •et débauchent les jeunes filles; il y en a d'autres qui ne rougissent pas de s'asseoir au théâtre au banc des courtisanes et d'emmener les galants qu'elles y ont recrutés. Il y a des cercles de femmes débauchées qui louent des chambres en commun et s'y livrent à des orgies qui eussent étonné le Régent. »

C'est en vaia que Frédéric-Guillaume III essaya par son -exemple de corriger les mœurs. Marié à la vertueuse Louise de Mecklem bourg, il se plaisait auprès d'elle à la vie de famille, lui lisait les romans d'A. Lafontaine et assistait à des bals d'enfants. La reine se montrait en tout digne de im; elle n'eut d'autre coquetterie que de déployer, au grand déplaisir de son époux, beaucoup de grâce à la danse.

Le romantisme était représeaté à la com* par le prince

Louis, neveu du grand Frédéric, TAlcibiade de Berlin qui aimait à s'entourer d'hommes supérieurs qui fussent en même temps des gourmets, tels que Jean de MuUer et Gentz.

Dans sa villa de Schrike, près de Magdebourg, les gens d'esprit étaient bien traités si nous en jugeons par le récit que nous a laissé l'adjudant du prince. Cari de Nostitz qui devint plus xard général russe : « Nous passâmes, dit-il, du bon temps à Schrike. Les aboiements de la meute nous réveillaient à dix heures du matin pour la chasse; après un léger déjeûner, nous sortions pour lancer le sanglier et le forcer. Rentrés à cinq ou six heures» nous nous mettions à table où nous attendait une société choisie; des mets exquis, des vins excellents, surtout du Champagne, apaisaient la faim et la soif. Le repas, suivant la mode antique, se continuait par de la musique et de joyeux amusements. Il y avait près du prince un piano où celui-ci remplaçait parfois son maître de chapelle qui allait continuer sur un autre instrument. En attendant, la table restait servie et l'on pouvait prolonger le festin; ceux qui ne mangeaient pas jouaient aux dés ou aux cartes ou causaient avec leur voisin. Les dames, nonchalamment assises sur des sophas, ajoutaient à ces plaisirs le charme qu'elles portent partout avec elles. Le temps passait si vite que souvent on ne se séparait qu'à huit heures du matin. »

Alcibiade appelle naturellement Laïs ou Phryné ; le prince Louis trouva la sienne dans Pauline Wiesel, femme d'une grande beauté et d'un tempérament lascif qui lui inspira une passion violente. A lire les lettres sans orthographe qu'il lui adressait, on comprend les vampbes des légendes slaves. Des rapports d'une nature plus noble s'établirent entre le prince et la juive Rachel Le vin qui avait pour lui une pas&ion ardente, mais secrète, tandis qu'il ne voyait en elle que son meilleur ami. Racbel épousa plus tard le peintre sur porcelaine Varnhagen d'Ense. Femme des plus distinguées et des plus spirituelles de son ♦^^nips, elle eut,

sans être écrivain, de Tinfluence sur notre littérature par sa correspondance et fut des premières à goûter et à faire apprécier le talent de Goethe. C'est par elle et par Bettina que commence l'action des fenmies sur notre littérature, action qui a sans doute favorisé le dilettantisme mais qui a aussi contribué à faire entrer la vie intime dans les éléments de notre civilisation.

Tandis que la société de Berlin continuait les folies du dix-huitième siècle, l'orage lentement amassé contre la Prusse éclatait à Auerstœdt et à léna (1806) , détruisant un État corrompu par Tadministralion du triumvirat Haugviritz, Lombard et Lucshesini et qui n'avait pas su prendre un parti à temps. Le prince Louis expia bravement ses erreurs de jeunesse en tombant sur le champ de bataille de Saalfeld, après avoir inutilement prédit à la Prusse qu'elle succomberait sans alliés et sans honneur sous les coups de la France. Sa prophétie se vérifia; la Prusse, témoin jaloux de la défaite des Autrichiens àAusterlitz, fut victime à son tour des divisions de l'Allemagne. La défaite fut si rapide que Napoléon lui-même s'étonnait d'avoir si facilement raison de la monarchie de Frédéric : a Les Prussiens, disait-il, sont encore plus stupides que les Autrichiens. »

On vit dans cette campagne de 1806 de quel faible appui la noblesse était pour le trône, tandis que la bourgeoisie, par l'exemple de Rèttelbeck, prouva que l'honneur et le courage n'étaient pas encore bannis de notre pays.

Avec la paix de Tilsitt commence pour la Prusse et pouP l'Allemagne une période d'humiliation, mais aussi de recueillement et de régénération. Le despotisme de Napoléon nous fait boire un calice d'amertume au fond duquel se retrouvera le sentiment de la nationalité. Il faut lire les ouvrages et les lettres d'Henri de Kleist (né en 1776, suicidé en iSll), pour comprendre la douleur et l'indignation qui

torturaient le cœur des patriotes; le prince de Hambourg, la Cruche cassée, la bataille d*Hermann sont des œuvres romantiqueé animées d'un violent souffle de haine contre Napoléon.

Enfin la cour de Prusse ouvrit les yeux ; la reine Louise, du fond du royaume où la famille royale était reléguée, écrivit à son père : « Je vois de plus en plus clairement que tout ce qui est arrivé était inévitable; la Providence prépare un nouvel état de choses ; le monde changera, parce qu'il est décrépi et qu'il se ravit à lui-même. Nous nous sommes endormis surles lauriers de Frédéric -le-Grand; nous n'avons pas marché avec le siècle qu'il avait créé, et c'est pour cela qu'il nous défasse. » Heureusement pour la Prusse, il se rencontra des hommes capables de la rétablir et d'affranchir l'Allemagne avec elle. Il fallait d'abord refaire l'armée: ce fut l'œuvre de Scharnhorst, de Gneisenau et de Boyen.

Scharnhorst commença par abolir la queue et le bâton, fit comprendre que le service militaire était dû par tous les •citoyens et enleva à la noblesse le privilège des charges d'officiers. C'est à lui que l'on doit l'organisation de la landwehr et de la landsturm dont on reconnut bientôt la valeur.

Toutes les réformes militaires furent dictées par un esprit libéral et capable de réveiller dans les âmes le sentiment de l'honneur. A la tête de l'administration civile on plaça un énergique patriote, le baron de Stein qui, dès 1796, écrivait au prince Louis : a Les gouvernements absolus détruisent le caractère du peuple en l'éloignant des affaires publiques qui sont exclusivement confiées à une armée d'employés astucieux. » Pour éviter cet abus, il brava les criailleries des bureaucrates et des gentilshommes et opéra la fusion aes classes par le moyen d'une représentation nationale. Parmi ses mesures capitales il faut citer redit du 9 novembre 1807 qui abolissait le privilège réservf jusque-là à la noblesse de posséder la propriété foncière,

qui atfranchissait le paysan de la vassalité et lui permettait d'acquérir les biens seigneuriaux, puis Tédit du 19 novembre 1808 qui assurait aux villes Tadministration de leurs affaires communales. L'impulsion donnée parStein se continua même après qu'il eût été forcé, sur Tordre de Napoléon, de quitter le ministère; on suivit le conseil qu'il avait donné d'employer la littérature et l'instruction à relever l'énergie du pays ,• Hardenberg, qui le remplaça au ministère, fonda les universités de Bres- ?au et de Berlin. Le plan de cette dernière est de Guillaume db Humboldt; Fichte y fut appelé. Pendant l'hiver de 1807- 1808, alors que le tambour français battait dans les rues, l'intrépide philosophe adressa à la nation allemande de Dobles di'scours sur l'éducation populaire et l'amour de la patrie; la voix de Jean Paul lui répondit de l'Allemagne du Sud où l'opinion s'était soulevée contre le despotisme de Napoléon depuis le meurtre du libraire Palm. Le mouvement libéral emprunta au dix-huitièmé >iècle ses sociétés secrètes en fondant à Kœnigsberg le Tugendbund, dont le gouvernement n'ignora pos l'existence et qui étendit rapidement ses raniifications dans toutes les provinces de la Prusse.

On dissimula sous le couvert de la science et de la morale le but réel de l'association qui ressort clairement, aux yeux de qui sait lire, de l'acte môme de fondation : <( Le but de la société, y est-il dit, consiste dans l'amélioration de l'état moral et du bien-être du peuple prussien et allemand par l'union des efforts d'hommes loyaux et intègres ; les moyens do la société pour arriver à ce but cont la parole, les écrits et l'exemple. » Les Français ne s'y trompèrent pas et obligèrent la Prusse à dissoudre le Tugondbuad.

Malgré cette défense qui n'eut lieu que pour la forme, la société continua de vivre et enrôla les hommes les plus distfaigués; le major Schill (1807) y déploya une grande activité. Ayant échoué dans sa tentative prématurée, il mourut

408 Lk SOCIÉTÉ ET LES MCEURS ALLEMANDES

en héros et son exemple enflamma la jeunesse allemande.

Aussi, lorsque Napoléon revint de Russie où il avait perdu SCS meilleurs soldats et le prestige de son invincibilité, il trouva en Prusse une génération qu'animait TcimoUr de la liberté et de la patrie. Le 17 mars 1813, Frédéric-Guiliaume publia sa proclamation célèbre: A mon peuple; le .25 mars paraissait celle de Kalisch, promettant à la nation allemande la liberté au dedans et au dehors, le rétablissement de l'Empire rajeuni qui représenterait la nation unie et indépendante dans le concert des puissances européennes, ^ belles promesses, pleines d'espérances, mais auxquelles répondra si peu la triste réalité.

Cependant l'enthousiasme se répandait par toute l'Allemagne; Maurice. Arndt et Max de Schenkendorf jetaient leurs notes guerrières et appelaient à Tassant les masses soulevées ; Théodore Koerner tombait en combattant près Gadebusch pour les nobles idées que ses chants avaient fait naître dans les cœurs allemands. A la suite des batailles de Bautzen, de Dresde et de Leipsick, Napoléon était chassé au-delà du Rhin et l'Allemagne délivrée des Français. Il a été un temps, celui de la « Jeune Allemagne », où il était de bon ton déparier avecun ironique dédain de cette guerre de l'indépendance et de faire â de la lutte alors soutenue surtout par les Prussiens. 11 est vrai qu'elle a tourné au profit du despotisme; mais est-ce une raison pour en faire porter la responsabilité au peuple allemand ? Puisque Napoléon avait mis au service d'une égoïste ambition les armes que la Révolution dirigeait en vue de la civilisation, n'était-il pas juste que les Allemands reconquissent leur nationalité même à l'aide des Baschkirs? Qui d'ailleurs aurait prévu le fatal résultat de la guerre de l'indépendance t Ceux-là môme qui, par amour de la liberté, avaient chanté la ruine du Saint- Empire romain furent des premiers à sonner la trompette contre la France; c'est ce que fit Goerres dans son Meixwre rhénan. Le vieux Gœihe lui-même ne put échappera la fièvre

R0M.VNTIQUE3 ET LIBÉRAUX 409

universelle, lui qui, à Dresde» avait dit en 1813 à Kœmer et à Arndt :

« Contentez-vous de secouer vos chaînes, rhomme (Napoléon) est trop grand pour vous, vous ne le briserez pas m^ il se vit obligé de prendre des allures patriotiques comme il le fit élégamment dans son Réveil d'Epiménide où le chœur chante :

a Frères, levez-vous pour délivrer le monde î les comètes vous appellent, Theure est proche, déchirez les liens de la tyrannie et secouez-la ! » Lui qui auparavant estimait que la foule, terrible dans l'action, devient stupide dans le raisonnement, s'écriait : a La voix de Dieu résonne par la voix du peuple! »

Hélas I. quelle déception devait suivre ! Le maréchal Blûcher en avait le pressentiment lorsqu'il disait dans un toast : « Ne laissons pas gâter par la plume ce que les glaives ont conquis. » Et Blûcher, patriote éclairé autant qu'habile général, n'avait-il pas raison de désigner les diplomates comme a une méchante bande d'animaux fainéants, un essaim d'écrivassiers »? D'ailleurs les gens sensés et clairvoyants comprenaient qu'il ne sortirait rien de bon. du congrès de princes qui se réunissait à Vienne, dans cette ville où la morale était tombée si bas que les enfants riches de douze à treize ans affichaient publiquement leurs maitresses. Le 16 janvier 1815, le colonel Nostitz écrivait dans son journal :

c Le congrès n'aura pas d'autre résultat qu'un trafic de peuples; ce sera comme après la paix de Lunéville^ les lambeaux du pays seront distribués à droite et à gauche; tout ce qu'ils font ne vaut pas mieux que ce qu'avait fait Napoléon parce qu'on tourne toujours dans le môme cercle d'étroit égoïsme. De médiocres ministres exercent une politique démoralisante et sacrifient la nationalité des

peuples à leur malfaisante individualité. » Stein exprimait les mômes sentiments dans une lettre de 1814: « C'est l'époque des petitesses, de la médiocrité humaine. Chacun •revient et leprend son ancienne place; ceux qui avaient tout mis en jeu sont oubliés et négligés. » Le congrès se forgea de plaisirs et de danses; une demi-douzaine de femmes vendues traînaient après elles ces grands diplomates et dirigeaient la haute politique. On dut plusieurs fois ajourner les réunions parce que l'un ou Tautre de ces libérateurs arrangeait des tableaux vivants ou aidait sa maîtresse à mettre du rouge. Avait-on le temps de songer aux peuples au milieu de toutes ces intrigues d'amour ou d'argent? Puis quel besoin a-t-on d'eux maintenant qu'ils ont tout sacrifié à leurs seigneurs et maîtres? Il est vrai que l'empereur François a dit : « Le peuple est aujourd'hui quelque chose, » mais c'est là une parole sans portée. En vain les représentants de la Prusse déclareront à l'ouverture du congrès que a l'établissement d'une constitution n'est pas seulement désiré par la cour, mais revendiqué par la nation qui se souvient de l'ancienne constitution de l'Empire et qui est persuadée que sa sûreté, son bien-être, sa civilisation dépendent de l'union en un seul corps national », ce n'est là qu'une phrase. Les intrigues de la France vaincue, de l'Angleterre et de la Russie qui ne veulent pas de l'unité de l'Allemagne, l'emporteront. Le czar Alexandre, <îachant sous son mysticisme chrétien la finesse égoïste d'un grec byzantin, prendra sous sa protection les princes allemands et les défendra contre tout projet d'union. Noushsons dans les Mémoires du général Wolzogen que le czar disait au baron de Stein qu'il en agissait ainsi afin de pouvoir marier convenablement à l'avenir les grands-ducs et les grandes-duchesses de Russie, sur quoi le patriote indi- ,gné lui répliqua : «Je ne savais pas que Votre Majesté voulût faire de l'Allemagne un haras I » Au lieu de la constitution nationale à laquelle on était en droit de s'attendre, on

ROMANTIQUES ET UBERAUX 411

reçut l'acte de confédération du 8 juin 1815, qui établissait l'union fédérale entre les princes et les villes libres. Tout ce que cet acte accordait de liberté fut aboli en i8î9 par le congrès de Carlsbad que Humboldt ajustement appelé infâme, anti-national, poussant le peuple à la révolte. S'il y eut quelque prince, comme celui de Weimar, qui défendit la politique libérale, il se vit bientôt forcé de l'abandonner.

La diète de Francfort-sur-Mein, présidée par un ambassadeur autrichien, continua cette politique de la Sainte-Alliance dictée par la Russie et qu'un célèbre apostat, Louis de Halîer, a largement développée dans son bigot ouvrage : La Restauration de la science politique (1816). C'est là qu'il faut la voir fouler aux pieds, toute idée d'honneur et de justice pour restaurer le bon temps du moyen âge, remettre aux mains de l'aristocratie l'administration des affaires, poursuivre comme un crime la moindre revendication des droite du peuple, décimer notre jeunesse, élever une bureaucratie servile et sans cœur, glorifier la soumission comme vertu nationale des Allemands, faire de nous des valets au dedans cl un objet de raillerie au dehors, nous rendre méprisables même aux esclaves moscovites au point qu'un journal an- {jlais nous jetait à la face cette insulte sanglante: « Les Allemands sont les gens les plus lâches et les plus méprisables de la terre. * Tout cela est écrit en lettres de feu dans nos <iœurs; inutile d'y insister davantage.

a L'Allemagne n'est qu'une conception géographique », avait dit le président du congrès de Vienne, le prince de Metternich qui touchait 50,000 ducats et plus tard 75,000 pour ses frais de correspondance avec le czar. « Après nous le déluge I » semblait dire ce grand diplomate lorsque, en 1822, il faisait part de ses affaires domestiques au bavard Hormayr en des termes que nous ne pouvons rapporter.

Du maître passons à l'élève, à Frédéric de Gentz, premier secrétaire du congrès de Vienne et publicisto politique de la Restauration. Il avait débuté par les idées de Kant, ainsi que le prouve l'adresse par lui envoyée à Frédéric-Guillaume II, lors de son avènement; il se rapprocha des romantiques et prouva, dans un mémoire de 1804, que les malheurs de l'Allemagne provenaient de sa division et de son morcellement. Il écrivait bien, on le payait en conséquence et il vivait grandement. Ce fut le grand pensionnaire, non, le vice-grand pensionnaire (Metternich passe avant lui) des cabinets européens. Au mois d'avril 1814 il écrivait à Rahel :

« Dès que je puis quitter la plume, je m'occupe de Tarrangement de mes chambres et j'étudie sans relâche les moyens de me procurer de plus en pluQ d'argent pour acheter des meubles, des parfums et tous les raffinements du luxe. Malheureusement mon appétit est perdu et je ne m'intéresst plus qu'au déjeuner.»

Et plus loin :

a Que la vie est ennuyeuse ! Rien ne me fait plaisir et j'éprouve presque une joie infernale à voir les soi-disant grandes choses prendre une telie fin. Personne au monde n'en sait plus que moi sur l'histoire contemporaine, il est dommage que cela soit perdu pour la postérité, car je suis trop discret pour en rien dire, trop politique et trop sceptique et trop paresseux pour en rien écrire; le temps, 1& courage et surtout la jeunesse me manquent. Je suis devenu vieux et mauvais. »

Voilà à quel point de dégoût le romantisme avait réduie Gentz I

Voulez-vous un autre exemple de l'excès où conduit ce jeu de coquetterie avec le moyen âge, regardez le sort de Gœrres. Après avoir été un jacobin effréné et un romantique patriote, il s'en alla a Munich se mettre à la tête des fanatiques ul tramoQtain^ dont cette ville était le auartier-généraL

n y revendiqua les folies les plus absurdes du moyen âge» plaida pour tous les actes de superstition, pour le procès des. sorcières et pour le saint- office, et mérita que Heine lui fit cette épitaphe : « Goerres est mort ; plus d'une larme s'est échappée Je la fente rouge de son œil sur l'abolition du saint-office. » Pour être juste envers tous les partis, disons que le luthéranisme se montra aussi ardent que le catholicisme dans cette œuvre de réaction, les piétistes au Nord travaillèrent avec autant de zèle que les jésuites au Sud. En Prusse florissait le principe chrétien germanique, ce caméléon romantique devant lequel tout Berlinois fléchissait le genou; les juifs convertis don-^ naient l'exemple; c'était comme un concours de dévotion. entre les ecclésiastiques, les savants, les fonctionnaires et les officiers.

Le mot même de Constitution sonnait mal à l'oreille des grands. Un jour que l'empereur François était légèrement indisposé, son médecin lui dit que cela ne serait rien, vu son excellente constitution : « Que dites-vous-là ? s'écria. François avec colère, que je n'entende plus ce mot, dites une forte nature, une bonne complexion, mais de bonn» constitution, il n'y en a pas. »

Lui qui dans ses jours d'infortune avait dit qu'il fallait compter avec les peuples, se reprenait maintenant;

« Les peuples I qu'est-ce que cela? Je n'en connais pas; je ne connais que des sujets. »

Dans son testament il légua à ses peuples son amour I

Quoique le congrès de Vienne eût complètement déçu les espérances qu'avait fait naître la guerre de la délivrance, l'enthousiasme patriotique persista dans le cœur de la jeunesse, parce qu'elle attribuait au romantisme une autre signification que Haller et que Gentz. Elle voulait uno Allemagne grande et unie; cette idée lui paraissait claire, bien qu'elle ne formât qu'une image confuse où se dessinait vaguement l'ancien teutouisme, la chevalerie du

moyen âge, le luthéranisme, la liberté chantée y&r Schiller •et la révélation introduite par Kant ; le tout saupoudré do jacobinisme se serait résumé en une république démocratique présidée par un empereur romantique. Plus tard ees éléments disparates se divisèrent et firent place à l'idée d'une république nationale sur laquelle influèrent le carbonarisme italien et les sociétés secrètes de France. En revenant s'asseoir sur les bancs de l'Université au sortir de la guerre, la jeunesse y rapportait ses généreux instincts.

De tout temps il y a eu échange d'influence entre les écoles et la vie nationale. A ce moment les universités <icvinrent l'asile des romantiques auquel Jahn et Gutsmuths ajoutèrent un élément nouveau par la gymnastique, ainsi que par la devise pieux et libres. Encouragée par ses professeurs, la jeunesse académique se voua au patriotisme «t se servit à cet effet de l'association. Une société d'étu- •diants se forma à. Berlin sous le nom de Burschenschaft.

De plus, le compagnonnage fut rétabli le 42 juin 1845, à lena, centre des universités. Le mouvement fit de rapides progrès malgré l'opposition des anciens corps et se posa en antagonisme démocratique du despotisme royal. Il j avait parmi les jeunes gens un sentiment droit qui leur faisait se proposer un but élevé et leur inspirait la pensée •d'honorer leur patrie en acquérant de solides connaissances. Il produisit de meilleurs fruits que l'ancien arbre académique sans exclure d'abord l'humeur joviale. Ce n'est que plus tard, par l'introduction des Vieux Allemands dans la Burschenschaft que l'on tomba dans un ascétisme qui '<5achait bien de l'hypocrisie; que l'on renonça à la danse, ^ux plaisirs de la table et de l'amour et que l'on exclut les juifs. Pour mieux se distinguer encore, on prit le costume -vieux allemand, redingote courte, large col de chemise rabattu, cou nu, cheveux longs recouverts d'un béret noir orné d'un gland d'or ou d'une plume. Beaucoup de jeunes ^ens ne voyaient dans l'association qu'un amusement, un

prétexte à excentricités; d'autres la prenaient plus au «érieux et rêvaient une révolution politique. Parmi ces derniers se distinguait Charles Follen qui se mit en relation avec les carbonari et s'efforça de gagner à ses projets des partisans dans toute TAUemagne. On lui attribue généralement le c( grand lied )», espèce de marseillaise probxe et pompeuse.

A ses côtés apparaît un triste personnage, Witt, dit Dœrdng, qui simulait le fanatisme d'un conjuré et n'était qn'un espion; il a laissé des mémoires qui ne méritent aucun crédit. Une autre figure qui frise le ridicule est celle de Karl Sand de Tubingue qui, revêtu du vieux costume national, s'arrêta avec quelques camarades sur une colline près d'Erlangen et y rédigea la charte fédérative de la Burschenschaft dont voici les articles essentiels : « Votre cause qui se rapproche de celle de la réforme religieuse est plutôt une révolution scientifique et politique. Notre devise sera Vertu, Science^ Patrie, Quiconque accepte ces idées est notre frère. Aujourd'hui commence pour nous une existence nouvelle. Pour arriver à notre but, il faut que la Burschensehaft s'étende sur toute l'Allemagne. Pas besoin de serment, ridée seule doit nous unir. Que chacun combatte librement et comme il l'entend tout ce qui est déloyal, impur et mauvais. On doit considérer comme ennemis jurés de notre association les Romains, les moines et les soldats. L'inspiration nous viendra des hommes supérieurs et non des princes. »

De ce mélange de raison et d'absurdités il ressort que la société avait pour but une fédération nationale ; on résolut d'en célébrer la fondation par une fête et Ton choisit pour cela le jubilé du trois centième anniversaire de la déformation à la Wartbourg. Masmann, étudiant à léiia et gymnasiarque passionné en dressa le plan. Elle fut célébrée le 18 octobre 1817 avec une pompe romantique. La veille on adluma en face du château un grand feu où l'on brûla les

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oripeaux détestés, la queue, le corset et le bâton, ainsi que les livres anti-patriotiques de Kotzebue, Kampts et Haller. L'année suivante, à Pâques, la Burschenschaft reçut la constitution qui devait la rendre propre à réaliser son idéal (jl'une Allemagne libre avec des institutions libérales, mais son action fut entravée dés le début. Au mois de mars 1819^ rinfàme Kotzebue, espion russe et calomniateur avéré de sa patrie, ayant été tué à Manheim par Texalté Karl Sand, la police de Mayence fit une enquête contre la Burschenschaft dont tous les membres furent placés sous sa haute surveillance. Dés lors le romantisme auparavant si vanté fut poursuivi sous le nom de démagogie et l'on commença par toute l'Allemagne cette chasse aux démocrates, qui a anéanti tant de sève et de bon vouloir. La raison d'État fut inxorable; aux sons mélancoliques delà chanson de Binzer : Nous avions construit, etc., on procéda solennellement, près d'iéna, à la dissolution de la Buschenschaft. Les restes de la société, dissimulés sous les noms d'Américains et de Germains se cachèrent dans les universités pour reparaître en 1848 au grand congrès d'étudiants qui eut lieu à la Wartbourg, mais les protestations qui éclatèrent quand on voulut entonner le cantique Eia feste Burg montrèrent qu'un autre esprit animait la société. Désormais elle se partageait en religions différentes et comprenait aussi des gens sans religion. A part cette suppression du romantisme patriotique, la vie publique en Allemagne n'offrit aucun événement remarquable de 1820 à 1830, étouffée qu'elle était par une police qui ne voulait pas de citoyens, et qui entendait gouverner la masse inerte de la bourgeoisie comme on fait des animaux à l'écurie, en lui assurant la lumière et l'air, le mouvement et le repos.

Les nations qui acceptent une vie semblable tombent dans un abrutissement qui n'est remué de temps à autre que par

le désir effréné des jouissances. Le bon génie de notre nation la préserva, dû moins en partie, d'un tel engourdissement et lui iit diriger ses meilleures forces vers la science et les arts. Tandis que Schieierwmacher et de Wette tâchent d'établir Vharmonie entre la raison et la foi, Hcngstenberg ni Krumacher défendent l'orthodoxie et communiquent au piétisme quelque chose du fanatisme espagnol. Une lujte scientifique s'engage entre EUendorf, l'ennemi des jésuites, et François Baader, le défenseur du moyen âge et de l'ultramontanisme. L'activité de la propagande romaine est contre-balancée par la fermeté du théologien catholique Mœbler. Pendant ce temps, la philologie et l'archéologie étaient cultivées par Bultmann, Hermannn, Bœckh, MuUer, Jacobs, Thiersch, etc., et complétées par les études orientales qui durent de brillants résultats aux efforts d'Hammer, de Lassens, de Benfey, d'Ewald et d'Hitzig. Une science nouvelle, la philologie comparée trouvait son maître dans François Bopp. Ses travaux sur l'Orient élargirent le cadre des recherches religieuses et philosophiques et permirent de remonter jusqu'aux sources; dans cette voie s'engagèrent Kreuzer, Rœth, Spiegel, Braund, etc. En môme temps les frères Grimm, guidés par leur ardeur romantique, retrouvaient les chants et légendes des vieilles forêts germaniques et du haut moyen âge, et publiaient leur grammaire et leur mythologie. Lachman, Zeuss, Bartsh et MuUendorf cultivèrent également cette branche patriotique. Une connaissance plus approfondie des premiers temps do notre histoire et en général de toutes les époques donne un prix particulier aux ouvrages de Schlosser, de llankc, de Gervinus, de Sybel, de Mommsen. Après eux, Luden put établir son grand ouvrage de l'histoire de rAllemagne sur des bases nouvelles, grâce aux travaux de Pfister, Stenzel, Kopp, Stœlin, Rommel, etc. La biographie dut une heureuse extension à Varnhagen, Preuss, etc. Wachsmuth déploya un courage énergique à constituer l'histoire de la civihsalion uni-

verselle. La philosophie est à ce moment dignement représentée par Henri Ritter, Micheiet, Fortlage, Zeller et Fischer, mais c'est surtout dans l'histoire de la littérature et de& langues que nos savants se distinguent et sont supérieurs; il suffit de citer les beaux travaux de Gervinus, de Koberstein, d'Hillebrand sur la littérature germanique, ceux de Mûller, de Welker, de Bode et de Bemhardy sur la litté* rature grecque et romaine, ceux de Hettner sur le dixhuitième siècle , de Dietz sur la littérature provençale, de Claruii et de Shackr sur l'Espagne, de Ruth sur l'Italie, d'Ulrici sur l'Angleterre, de Talvy sur la poésie slave, de Wachler, de Bouterwek et de Rosenkrantz sur l'histoire littéraire universelle. Enfin l'histoire des beaux-arts est traitée avec une science profonde par Thiersh, Stieglitz, Schom, Lubke, etc., celle de Fart dramatique par ^Et et Devrienl.

Nos explorateurs, interprètes, naturalistes, ayant à leur tôte Oken, rendent les plus grands services à l'humanité, comme on peut le voir par ce qu'a fait Liebig. Alexandre de Humboldt embrassant dans son vaste cerveau toutes les sciences naturelles, nous donne par son Cosmos la synthèse du monde physique et saisit pour ainsi dire l'âme de la nature. Un célèbre géographe, Charles Ritter, créa la géographie comparée et philosophique;* de son école sort l'impulsion qui décidera tant de courageux voyageurs à braver les plus grands périls afin d'élargir l'horizon physique et intellectuel de leurs compatriotes. Enfin les mathématiques et l'astronomie continuent à progresser, grâce à Gauss, Madler, Jacobi et Dirichlet.

Si nous écrivions l'histoire littéraire de l'Allemagne, nous aurions à étudier les divers rameaux de l'école romantique et les courants variés que la poésie a suivis jusqu'à ce jourf mais notre cadre ne nous permet de citer que les poètes qui se distinguent par un caractère plus particulier d'originalité, tels que Uhland, Ruckert, Kerner, Mullers et Joseph d'Eichendorff. Wa! ter Scott eut chez nous un des imitateurs,

Rehfues, Spindlcr, etc.; aucun d'eux n'a pu l'égaler. Charles Simrock a fait revivre nos anciennes romances dansson LivTK des ?iéro$.

Depuis la fin du siècle dernier nous voyous nos artisteaanimés d'une noble ardeur diriger leurs études vers l'an* tique, obéissant aux leçonsdeWinckelmannetde Lessing,et: aux inspirations de notre poésie classique. Ils ont reconnu la médiocrité du style Pompadour et ils essayent de nous en délivrer. Schinkel, dans l'architecture, Karstens, Wœlhtery. Schick, Koch et Reinhart dans la peinture. En môme tempsles deux Mùller popularisent par la gravure les œuvresd'art, tandis que Danneker, Schadow et Schv^ranthaler ramènent la sculpture allemande à la vérité de la nature et à. la noblesse du style. Quelques belles œuvres en ce genre^ sont dus à Rauch et à Rietschel, mais c'est à Munich surtout qu'il faut étudier les admirables tableaux que le spiritualisme religieux inspira à Overbeck et à Veit. Munich était devenu le vrai sanctuaire des arts et le roi Louis fut pour eux un constant Mécène. L'école qui s'y forma avait à sa tète Cornélius, autour duquel se groupaient Schnorr, les frères Hess, Foltu, Genelli, Rotsmann. A côté d'eux s'était révélé un génie artistique de premier ordre, plein d'imagination et d'idées, d'une fécondité extraordinaire, Guillaume Kaulbach, qui fut à la fois un grand humoriste et un peintre d'ua esprit universel. Il y avait aussi à Dusseldorf une école distinguée qui comptait dans son sein Lessing, Bendemann, Hûbner, Hildebrandt, Achenbach, etc.

A Munich l'architecture nouvelle, inaugurée par Winbfenner et Moller, couvrit bientôt la ville de monuments remarquables; on doit à Fischer le théâtre, à Gœrtner l'église Saint-Louis, à OhlmuUer celle de l'Au, à Ziebland la basilique de Saint-Boni face, à Klenze la glypothèque et lapinacothèque, le palais du roi, la Walhalla. Heideloff s'est distingué par la restauration des monuments antiques» Semper et Hansen par une heureuse alliance de la solidité^

et de l'élégance. Les progrès accomplis à la même époque dans les arts accessoires prouvent combien notre génie est inventif aussi bien que patient et laborieux. La musique produisit des compositeurs célèbres, Weber, Mendelsohn, Bertlîoldy, Spohr, Meyerbeer, Schubert, Wagner, etc., qui, malgré leur incontestable talent, n'ont pas éclipsé Mozart ni Beethoven. Dans l'art dramatique, Seydelman, Devrient, Anschutz et Doering se sont montrés dignes de nos mitres classiques.

Les gouvernements qui, do 1320 à 1830, firent la police de l'Allemagne et y étouffèrent la vie publique, aimaient parfois à parler de leur principe chrétien -germanique, à vanter la fidélité et la piété allemandes; cela leur arrivait surtout quand il s'agissait de combattre le libéralisme dont Montesquieu a fait une admirable exposition dans son Esprit des

Originaire de nos contrées, celte théorie est devenue l'évangile de la bourgeoisie européenne. Appelée au pouvoir par la Révolution de 1789, la bourgeoisie prit dans l'État •une position prépondérante à partir de Louis XVIII. En Allemagne elle vit aussi s'élargir ses droits et son importance par les constitutions qui furent promulguées après la guerre de la délivrance. Le libéralisme réclamait la liberté de la presse et l'abolition de la censure, le droit de réunion, plus de justice dans la politique des cabinets, une plus grande autonomie de l'admiuistration communale, rémancipation des juifs et le droit pour la nation d'être représentée à la diète fédérale.

Certes rien n'était plus fondé que ces revendications ni plus juste. Un coup d'oeil sur l'état de nos tribunaux dans la première moitié de ce siècle suffit pour convaincre de la nécessité d'une réforme. On avait aboli, il est vrai, les instruments de torture, mais non la torture eîlc-môme. Le

iuge d'instruction, armé contre Taciiusé d'un pouvoir seci.*et et inquisitorial, pouvait lui infliger le fouet, la privation de nourriture ou de sommeil, la chambre noire. Quelques faits, entre mille, prouvent l'iniquité de cette procédure qui prolongea le bon vieux temps presque jusqu'à nous. Eu 1800 on arrêta dans la Prusse méridionale sept individus accusés d'incendie dans les villes de Sieraz et de Warlha. A force de coups de fouet on leur arrache l'aveu du crime ; ils sont condamnés à être traînés au lieu du supplice sur une peau de vache, à être décapités et brûlés. L'un d'eux était déjà revêtu du costume de supplicié, lorsque, par un hasard providentiel, on apprend qu'aucun des sept condamnés ne pouvait être coupable, puisqu'on moment du crime ils étaient tous ou absents ou occupés autre part.

En 1830, M. de Qualen , ambassadeur danois, ayant été trouvé assassiné dans son jardin, à Oldenbourg, les soupçons tombèrent sur deux de ses domestiques que l'on jeta en pri* son. Ils y passèrent six ans. Quand on eut rempli six mille feuilles de procédure, on reconnut leur innocence, mais on ne les relâcha point sans leur avoir fait subir une foule de mauvais traitements. La même année, le menuisier Wcndt, de Rostock , accusé d'avoir empoisonné sa fenmie, passa neuf ans dans les fers, après quoi l'on reconnut que le coupable était l'ouvrier qui l'avait dénoncé. En 1820, un indi* vidu accusé du meurtre du peintre Kugelchen et du menuisier Winter à Dresde, avait avoué son crime et allait être exécuté, lorsqu'on découvrit le vrai coupable. Toutes ces erreiurs de la justice nous font comprendre la lugubre signification de la formule répétée dans les actes de procédure : « après avoir fortement insisté près de V accusé. »

Vinsistanee était grande surtout dans les procès officiels, quand il y avait pour le juge promesse d'avancement ou de distinction. Nous n'évoquerons ici aucune de ces persécutions qui remplirent les trente premières années du siècle ; nous laisserons en paix les màùes de Weidig livré à un in-

quisiteur dans le délire de Tivrogaerie pour n'avoir pa» voulu partager l'opinion de M. de Metternich, « que l'Allemagne est une conception géographique. » Ce n'est là qu'un feit particulier et nous reconnaissons volontiers que l'humanité a fait chez nous de grands progrès depuis 1848 et l'introduction dans la justice des principes vraiment nationaux et anti-romains tels que le jury.

Si le libéralisme a paru jusqu'ici trop docile et indécis dans sa marche, c'est qu'il subit le même sort que le rationalisme au siècle dernier. Celui-ci avait servi de transition pour passer de la renaissance à l'humanisme, le libô* ralisme nous fera franchir le pas qui mène de l'absolutisme à la démocratie. Seulement quand il veut trop se hâter, i) tombe dans le radicalisme. Comme preuve de mathéori , je puis citer les cantons de la Suisse, qui, depuis 1830, sont reconstitués sur une base démocratique. Quoi qu^en aient dit les écrivailleurs réactionnaires de l'Allemagne et de la France, il n'y a pas de pays en Europe qu'on puisse leur comparer pour le bien-être et l'excellent état de l'agriculture, du coounerce, de l'industrie des écoles, etc. Chez nous, en Allemagne, le libéralisme, au heu de pouvoir s'afârmer, n'eut d'abord qu'une action négative ; la Révolution de juillet lui donna un peu d'air et d'espace , ce qui permit à Rotteck et à Welcker de professer la doctrine constitutionnelle. Trop abstrait encore et trop élégant pour se soucier des besoins du peuple, ce libérahsme parvient, dans certains pays, à Bade, par exemple, à réaliser ses aspirations. Une de ses fractions, recrutée parmi les jeunes gens de la Burschenschaft, poursuivait un but révolutionnaire et n'aurait pas hésité à sacrifier à l'idée répubUcaine la fureur romantique, toujours prête à dévorer les Français. Il y eut pourtant dans ce parti des hommes plus avisés , tels qu'Auguste Wirth, qui, dans son journal la Tribune allemande, apprit à ses compatriotes à rester antipathiques à tout ce qui est français et à établir la République sur des bases nationales. Cette frac-

ROMAKTIQUBS ET LIBëRàCX 423

tion comptait sur le mécontentement de l'Allemagne, snr rémotion produite par les journées de juillet, sur Finsur- Tection de Pologne; elle se berçait de l'illusion que l'Allemand, si enthousiaste pour la liberté des Polonais et des Orecs, finirait par s'exalter pour sa liberté personnelle, erreur fâcheuse qui apprit aux démagogues, ainsi qu'on les nommait, que si l'histoire de France procède quelquefois par bonds, il n'en est pas de même de celle de l'Allemagne. Le peuple en général resta indifférent à leur agitation; les campagnes surtout n'y comprirent rien. Un démocrate Wurtembergeois, après beaucoup d'efforts, réussite gagner <)cux paysans à sa cause^ mais il s'aperçut aussitôt que l'un d'eux était un piétiste convaincu que la venue de l'Antéchrist fierait précédée d'une grande révolution et hâterait ainsi l'avènement du règne des saints.

A la fête de Hambach (mai 1832), vague démonstration du parti révolutionnaire, le Parlement répondit par des ordonnances (28 juin et 5 juillet), destinées à sauvegarder l'ordre et la paix et qui rendaient plus serré le réseau de la police. En vain on eut recours au pitoyable attentat de Francfort (1833) et au complot militaire de Koseriz dans le Wurtemberg, la réaction se contenta de faire exécuter les décrets de la conférence de Vienne et organisa la chasse aux politiques.

Ces mesures amenèrent un calme plat que troublait à peine l'opposition des chambres au parlement. La résistance passive qu'opposa le peuple de Hanovre à la violation de la constitution d'Ernest-Auguste (1837), l'opposition du sentiment national à l'incorporation au Danemarck du Schlesvig-Holstein, Favénement de Guillaume IV au trône de Prusse, enfin les tentatives d'émancipation sur le terrain religieux avaient réveillé les espérances du libéralisme, lorsque, à sod grand étonnement, il vit ces espérances se

réaliser en mars 1848. Le despotisme, non moins surpris, promit dans le premier moment de tcrreor de se retremper dans la démocratie et abandonna les rênes du gouvernement à l'opposition libérale, qui s'empressa d'organiser un parlement national. Une foule de professeurs, transformé» en législateurs politiques, rédigèrent de belles constitutions sur le papier, où elles sont restées. On a accusé le libéralisme de trahison pendant son passage aux affaires en 1848-49 ; il est vrai qu'il se montra parfois injuste et partial. Quant à la question d'argent, il suffit de citer ce fougueux libéral qui, après avoir tonné contre le cumul dans les chambres bs^doises et avoir écrit des articles fulminants contre la dilapidation du trésor, accepta les 1,600 florins qui lui revenaient en sa qualité de représentant du gouvernement central. Un autre, possesseur d'une grande fortune, ayant été nommé sous-secrétaire d'État, ne se contenta pas des 4,000 ou 6,000 florins que lui valait cette charge et se fit payer encore ses indemnités de déplacement comme commissaire de l'empire, soit 40 florins par jour.

Enfin, on ne peut nier que les chefs de l'opposition libérale n'aient été, presque sans exception, convertis en défenseurs du trône et de l'autel par l'oflre d'un portefeuille ou d'un poste diplomatique. Comme ils auraient protesté quelque temps auparavant contre celui qui eût prédit une telle métamorphose ! Mais ces messieurs, qui se firent alors les champions du trône, n'étaient-ils pas d'un rouge ardent vers 1844-45, lorsque le prétentieux Bunsen faisait entrevoir au roi de Prusse la possibilité de se servir du nouveau catholicisme pour établir une église allemande souveraine ?

C'était le moment où Basserman tenait à honneur d'assister à l'entrée triomphale de Ronge à Manheim et excitait contre les princes allemands le peuple réuni dans son jardin, où Welcker de Heidelberg, les poings crispés et la figure en feu, s'écriait : « A bas les trônes de ces gaillards, à bas tout de suite ! En ce moment, nous pouvons faire du

ROMANTIQUES ET LIBÉR.VUX 425

peuple ce qu'il uous plait. » N'ai-je pas moi-même, à Stuttgard, entendu l'un de ceux qui, en Wurtemberg, fuient plus tard à la tête du ministère de mars, crier pendant huit jours : a Qu'attendez-vous pour agir ? Le peuple sera-t-il jamais plus excité qu'aujourd'hui ? Au lieu de mener au prône vingt mille personnes à Caonstadt, menez-les au château, et en un clin d'œil le roi sera chassé à tous 1(8 diables. » C'est le même qui, la veille de son entrée au ministère, chantait avec moi la Marseillaise. Il est vrai que deux jours après il trouvait charmants les hauts seigneurs du château, et au bout d'un an, il signait des lettres de cachet contre ses anciens confrères.

Ne croyez pas que le libéralisme pût tirer un meilleur profit du mouvement de 1848. Il n'agissait alors qu'en vue de résultats restreints; dès qu'il les avait obtenus dans un État, il se déclarait satisfait. Son manque d'intelligence lui faisait illusion sur la solidité de ses conquêtes, et il était enivré de son influence éphémère. Le nec plus ultra de la politique d'alors eût été d'appl>quer à l'Allemagne la constitution anglaise ; on avait pour idée fixe de partager le pouvoir parlementaire entre l'aristocratie et la bourgeoisie par le système des deux chambres. Les souverains, loin de contrarier ses idées, lui 4aissèrent faire la police contre la démocratie naissante, jusqu'à ce que leurs armes fussent prêtes.

Tout à coup on lerma ce théâtre de marionnettes parlementaires, on écarta de la diète les professeurs et les ministres de mars, et l'on rit au nez des « meilleurs et des plus nobles cœurs de l'Allemagne,» qui trouvaient ce procédé inhumain. Eq supposant même que le parti démocratique eût imprimé aux affaires une autre direction, il n'était pas assez fortement organisé, pas assez uni, pas assez intelligent pour résister aux coups que les rois lui portèrent daofs l'automne de 1848 et l'été de 1849, lorsque l'absolutisme célébra son triomphe par les fusillades de

4^ LA SOCléTB ET LES MCEUKS ALLEMANDES

Vienne, de Manheim, deRastadt et de Fribourg. Terrorisé et tremblant de peur, le peuple allemand se laissa successivement arracher toutes ses conquêtes de 1848. Le 2 septembre 1850, la diète, ressuscitée malgré tant d'oraisoni funèbres, rentra en triomphe à Francfort dans la maison même de la rue d'Eschenheim, sur laquelle avait flotte pendant dix* huit mois, le drapeau noir et rouge. Quant à ce qui suivit, le mieux est de n'en rien dire.

RICHESSE KT MIPÏIÎlR.

Abolissement du servage et des droits féodaux. — Progrès de Tagriculture et de l'élève du bétail. — Mœurs et fêtes populaires. -- Industrie, système monétaire. — Moyens de communication. — Commerce et population. — Dépenses et dettes de l'État. — Prolétariat et paupérisme; histoire de prolétaire. — Socialisme et communisme; lutte entre le travail et le capital.

Ainsi que nous l'avons exposé précédemment, le dixhuitième siècle protégea le paysan et améliora sa condition, a6n d'augmenter le revenu des terres. A partir de Frédéric et de Joseph, on ne cessa de décharger le paysan du joug de la barbarie féodale. La révolution française ne fit qu'accélérer ce progrès ; peu à peu le servage disparut des États allemands, emportant avec lui les charges qui pesaient sur l'agriculteur, les contributions seigneuriales, les dîmes, les corvées, qui furent définitivement supprimées en 1848 là où elles avaient laissé quelques traces, comme en Autriche.

L'affranchissement delà terreentraina celui des personnes, et, sous ^.ette double émancipation, l'agriculture prit un merveilleux essor favorisé par les découvertes des sciences naturelles. Un homme de génie, Albrecht-Daniel Thaer (1752-1828). démontra les avantages que la pratique agri-

cole pouvait retirer des résultats obtenus par la science ; il développa avec succès son enseignement à racadémie de Mœglin, en Prusse. D'autres institutions du même genre fur-ent fondées pour Tinstruction des agronomes et des forestiers, entre autres celles de Hohenheim, en Wurtemberg ; de Schleissbeim, en Bavière; de Wlesbaden, en Nassau; de Tharandt, de Ticfurl, de Dreissigacker, en Saxe; d'Eldèna, en Poméranie, et d'Hofwyl, en Suisse. Il y eut, il est vrai, des erreurs commises par esprit de système, comme lorsqu'on essaya de remplacer l'engrais animal par des préparations chimiques; mais la science n'enrichit pas moins Fagriculture de plusieurs branches d'industrie. Une des plus importantes fut celle du sucre de betterave, qui, depuis la découverte du chimiste Margraff, s'est tellement développée qu'il existait, en 1841, 141 raffineries de sucre dans le ZoUverein.

Les lois sur la chasse furent aussi d'un grand secours. Quelques parties accessoires du ménage des champs, ne firent aucun progrès, l'apiculture, par exemple, à cause du bon marché des sucres. En revanche, la culture des vers à soie prit de grands développements. La Bohême et la Fraaconie se placèrent à la tète de la culture du houblon, les provinces rhénanes et quelques cantons de la Suisse à la tête de celle de la vigne. Mais c'est surtout en Wurtemberg que l'on bonifia la qualité du vin; on y cultive environ 80,00aarpents de vignes, qui occupent plus de 1,800 familles. En 1788, la vendange ne rapportait que 3,169,020 florins; elle a produit en 1834,9,684,220 florins. C'est le Nassau qui fournit les crûs les plus célèbres : Johannisberg, Rudes* heim, etc. Chaque province en a d'ailleurs quelqu'un d'estimé, la Hesse-Darmstadt a son vin d'Ingelheim, le Palatinat son Deidesheim, Bade son Margrave et son Affenthal, la Franconie son Steinwein, la Bohème son Melnick, l'Autriche son Gumpoldskirch, le Tyrol son Traminer, la Suisse- Allemande ses vins de Witterthour, etc.

RICHESSE ET MISèRB 429

On a fort amélioré aussi la culture des fruits, les chaussées des routes ont été plantées d'arbres fruitiers, et dans beaucoup de pays, les fruits et le cidre sont devenus un article de commerce fort important. En créant le parc de Museau surle sol aride de la Lusace , le prince Puckler a prouvé que l'horticulture pouvait atteindre chez nous à la plus grande beauté.

Quant à Félève du bétail, le gouvernement a protégé surtout i% race chevaline; en Autriche et en Prusse, on entretient d'excellents haras, le Holstein et le Mecklembourg ont gardé sur ce point leur vieille renommée; le Wurtemberg lui-même a fait des sacrifices considérables, mais sans obtenir de brillants résultats. En 1850, le nombre des chevaux s'élevait en Allemagne à 103,837 et leur valeur à 5 ou 8 millions. Les contrées du Nord et celles des Alpes de Suisse et du Tyrol l'emportent pour les bétes à corne, et la production de la laine s'est accrue dans des proportions étonnantes. Ainsi, tandis que l'Espagne et le Portugal en exportaient en 1800, 7,794,750 livres et TAUemagne sei;ilement 421,350, en 1838, celle-ci en exportait 27,500,000 livres, tandis que les deux autres États étaient descendus à 1,814,000.

Il y a en Allemagne trois cultures différentes qui se partagent le sol. Au nord, les pâturages dominent, parce que la population est plus agglomérée, et le blé remplace périodiquement la prairie. Dans les contrées rhénanes, en Saxe, cnThuringe, en Westphalie, Hesse, Bavière, Franconie, Autriche, on emploie le système trinaire * les champs en friche sont ensemenças pendant Tété avec du trèfle ou des pommes de terre, la seconde année avec du blé d'hiver et la troisième année avec du blé d'été. Dans les contrées montagneuses du sud, la jachère domine dans la vallée ; le blé est moins cultivé et fait place aux fourrages, qui favorisent la production du bétail.

Avec le progrès de Tagriculture, le paysan s'est peu à peu civilisé et a compris son importance dans l'État. Il y a même des contrées où le luxe et Torgueil n'ont fait que de trop grands progrès. Conservateur de sa nature, le paysan a gardé les vieilles mœurs, le costume national et le train de maison d'autrefois ; tandis que les habitants des villes s'efforcent de rejeter tout ce qui est provincial, les villageois, éloignés des centres commerciaux, conservent leur dialecte, leur costume et le genre de vie qui caractérise chaque contrée. Il n'y a pas jusqu'à l'architecture des habitations qui ne témoigne de la différence des climats ou du respect d'anciennes habitudes; les corps de bâtiments sont trèsespaces vers les c6tes de la mer Baltique et forment au milieu d'un terrain nu et aride, un rez-de-chaussée où se trouve la chambre d'habitation, qui a le sol pour plancher et une seule fenêtre; au-dessus s'élève le toit. Au contrake, la maison du paysan de l'Elbe, du Weser et de l'Ems se dessine avec élégance entre les écuries réservées au bétail; celle du Westphalien est isolée et ne comprend qu'un foyer autour duquel se réunit toute la famille. En Thuringe, ce sont des villages formés de maisons à deux étages^ garnies de nombreuses fenêtres, et si bien entourées de vergers que l'on n'aperçoit à travers les arbres que le toit des maisons et la pointe du clocher. Si l'habitant du Nord aime à avoir l'écurie à côté de sa chambre, celui du Sud vem loger audessus, dût son appartement n'être pas très-élevé de plafond.

En Hesse, en Franconie, dans les pays rhénans et la Souabe, les chaumières sont à peu près semblables, quoique chaque pays ait ses coutumes. Là où on cultive la vigne, des treilles tapissent les murs de la maison, exposés au soleil. De l'autre côté du Danube, les toits avancent davantage, les fenêtres sont plus rapprochées, et d'ordinaire une galerie règne autour de la maison. A mesure que Ton se rapproche des Alpes, le toit s'aplatit et ses bardeaux légers

KICUESSB ET MISfiRB 431

sont couverts de pierres afîa de résister aux tempêtes. Les villages les plus élégants sont ceux que l'on rencontre sur la route d'Aarau à Berne et de là à Thun; le plus joli costiuno national est celui des villageoises d'Aarau^ de Berne ou de laFrise. Contraste digne de remarque, en Suisse, les femmes tiennent à leur costume champêtre, que les hommes abandonnent, tandis que le contraire a lieu dans la plupart des autres contrées.

Si les pays qui sont en communication fréquente avec les villes ont renoncé à leurs vieilles fêtes populaires, il n*ea est pas de même dans les Alpes. Parmi les fêtes villageoises conservées jusqu'à nos jours, il faut citer la fête des cerises à Naumbourg, celle des roses à Kapellendorf, celle des cloches à Zurich, la danse du coq dans le Baar et celle de la brebis à Homberg, dans la Forêt-Noire. On a tenté, mais sans succès, d'ériger en fête populaire l'anniversaire de la bataille de Leipzig (18 octobre). La cérémonie la plus imposante, qui se célèbre tous les deux ans, en Suisse, est le tir fédéral, que l'on a imité sur quelques points de TAllemagne. Entre autres inconvénients, cette fête a celui de faire éclore trop de discours et de phrases inutiles.

Il nous faudrait tout un livre spécial pour signaler les progrès du commerce et de l'industrie pendant les cin* quante dernières années. Mais, eussions-nous tous les documents nécessaires, qu'il nous serait impossible d'entrer dans les détails ; contentons-nous d'indiquer la transformation opérée dans l'industrie par les sciences mathématiques^ physiques, et surtout par l'invention de la vapeur, qui a changé les conditions de la vie et l'aspect de la société.

Espérons que le niveau égali taire aura bientôt débarrassé l'industrie européenne de tous ses vieux usages et la mettra & même de rivaliser avec celle de l'Açnérique. Sur ce point nous sommes encore inférieurs à l'Angleterre et nous subissons les errements d'un gouvernement séoile; il n'en est pas moins vrai que la persévérance de notre génie national

432 LA SOCIÉTÉ ET tES MŒURS ALLEMANDES

avance d'un pas ferme et sûr. Déjà les entraves du commerce ont été renversées par l'union des douanes (1833* 1835), dont les heureux résultats ont prouvé Timportance et les bienfaits. Ainsi les mines ont fourni, en 1865, 435,894,409 quintaux de pierres, 135,161,139 quintaux de houille, plus de 60 millions de quintaux de minerai de fer» 632,591 quintaux de minerai d'or et d'argent, 5,394 de mercure, 3,421,400 de plomb, 3,127 d'étain, 24,383 de cobalt, 38,507 d'arsenic, 2,924 d'antimoine, 519,466 de manganèse, V01,441 d'alun, 804,524 de vitriol, 16,066 d'asphalte, 148,257 de spath, 204,304 ouvriers occupés aux mines ont extrait pour près de 63 millions de thalers de marchandises. Dans les usines, au nombre de 1,581, 99,812 ouvriers ont fourni 17,656,932 quintaux de fer brut, 104,806 d'acier, 1,095,001 de fonte, 9,864,549 de fer ouvragé, 1,563,816 de tôle, etc.

Le sel est au nombre des produits importants, l'Allemagne en récoltait à l'origine 9,446,371 quintaux, valant 4,252,743 thalers. Le quintal de sel de cuisine se vendait en 1865, dans la Confédération, 3/5 de thaler, c'est-à-dire 2 £r. 25 cent. La même année, on employa dans les mines et sa* Unes 308,971 ouvriers, qui produisirent 697 milhons de quintaux, valant plus de 194 millions de thalers, dont 166 millions revinrent à la Prusse, qui emploie pour son compte 254,796 ouvriers.

«En fait d'industrie, la métallurgie a beaucoup gagné. Nos machines commencent à rivaliser avec celles de l'étranger, ainsi qu'on peut en juger par le tableau comparatif des importations et exportations du Zollverein en 1867. D'après ce tableau, il a été importé 57,000 quintaux de locomotives, tenders et chaudrons à vapeur, et nous en avons exporté 82,000 quintaux. Les machines dont le bois forme le plus grand poids ont donné à l'importation 22,000 quintaux, et à l'exportation 22,600; celles^ où le fer domine 64,000 quintaux à l'importation et 99,000 à l'exportation; elles où domine le fer de fonte 304,000 quintaux à l'im-

UICEiBSSE £T MISàRB 433

portation et 88,500 à rexportation. C'est à cette industrie des métaux que Ton doit la fabrique la plus colossale qui existât sur la terre en 1875, la fabrique d'acier fondu de Krupp, à Ëssen, qui occupe une superficie de i,000 arpents, dont 250 sont couverts de bâtiments. Elle emploie à son usage plus de deux milles de chemins de fer, 6 locomotives, 150 wagons, 60 chevaux pour les petits transports, 9,000 becs de gaz qui absorbent 200,000 mètres cubes. Dans cette vaste usine travaillent 10,000 ouvriers; 1,200 sont occupés dans les mines et dans les hauts-fom*Dcaux; 160 machines à vapeur fonctionnent régulièrement, avec une force motrice de 6,000 chevaux ; les chaudières à vapeur absorbent 13,500 kilos de houille par jour.

Les moyens de communication physiques et intellectuels se sont aussi développés sur une large échelle y ainsi le chiffre de journaux en 1868 s'est élevé â 2,566 non compris la Suisse allemande. On tend à centraliser l'administration des postes en même temps qu'à unifier les monnaies. Les routes, canaux, chemins de fer, etc., se sont multipliés dans une progression infinie; il n'existait en 1816 dans toute la Prusse que 522 milles de routes artificielles; en 1834 ce chiffre avait triplé. Depuis, l'AUemagae s'est couverte de voies ferrées construites à frais communs par la population et par l'État.

Eu même temps que l'industrie et le commerce prenaient un si grand essor, l'économie politique recherchait les lois de la production et de l'échange. Parmi ceux qui en fixèrent les éléments, il faut citer Frédéric List (1780-1846) qui est partisan du système protecteur. Il soutient que l'intérêt de l'État est supérieur à celui des individus et môme des classes, et qu'il faut protéger l'industrie nationale' tant qu'elle n'est pas à la hauteur de celle des États rivaux, sages principes qui ont guidé notre commerciale politique et

€^:t LA SOCIÉTÉ ET LES MŒURS AiXEMANDES

«Kms ont permis de progresser assez rapidement. Voyez, par exemple, la Prosse dont la population s'est élevée, de 1816 à 1838, de 10,349,031 âmes & 14,271,530; d'après la statistique de 1838, elle avait 2,175 milles carrés de terre labourée, 1,810 de plantations de tabac et 1,116 de forêts ; elle récoltait enmoyenne 15,600,000 boisseaux de froment, 51,000,000 de seigle, orge et avoine, 68A,741 seaux de vin et 21,000,000 de livt*es de tabac. En fait de bétail, elle avait 4,838,622 botes à cornes, 1,472,901 chevaux, 15,011,452 brebis, 1,936,304 porcs. Deux ans après, le produit du sol s*éleva à ^5 millions et demi de thalers. Aussi la population n'a cessé de s'accroître et s'est élevée en 1857 à 17,250,000 âmes; malgré cet accroissement considérable le bien-être général a augmenté aussi, comme cm peut s'en convaincre en comparant la dépense moyenne d'un individu aux différentes époques. A ce même moment, rAutriche produisait 312 millions de boisseaux de blé, 7 millions de têtes de l>étail, 3 millions de chevaux et 35 millions de brebis. Ses usines, en 1847, rapportaient 27,906,901 florins, les manufactures de lin et de chanvre 94 millions, l'industrie et la culture de la soie 59 millions.

En 1851, les États-Unis de l'Amérique du Nord importèrent de l'Autriche seule pour une valeur de 193,693 dollars, et du Zolverein réuni pour 6,008,785 dollars. Voilà des chiffres qui ont bien leur éloquence. Trois mers, de grands ileuves navigables et un immense réseau de chemins de fer sont à la disposition du Zolverein.

Il n'en est pas de même de la Suisse, obstruée &i outre par des montagnes impraticables et privée de toute sortie sur la mer. Aussi les matières premières lui arrivent-elles avec des frais de transport énormes. C'est ce qui l'a forcée de porter au loin son principal commerce.

Pour ce qui regarde la dette, nous n'entrerons pas danr

tes transformations produites par les événements de 1870-

r elle s'élevait en 1848 à 2,112,869,998 florins du Rhin,

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RICHRPSR ET MÏSÈRR 435

somme qui fut dépassée bientôt et atteignit le chiffre de 2,937,337,460 florins. Voici comment elle se décomposait en 1850 : Prusse, 53,298,474 florins; Saxe, 24,116,619 fl. ; Hanovre 19,000,000 fl. ; Wurtemberg, 20,716.730fl. Aux dépenses de la Cour, la Prusse consacrait 9,916,893, la Bavière 2,953,408, la Saxe, 1,219,501, le Wurtemberg 1,073,933,1e grand-duché de Bade 917,000 fl. L^armée coûtait en Prusse 98,447,233, cn Bavière 13,436,307, en Saxe 10,000,000, en Hanovre 3,480,440, en Wurtemberg 5,748,855, à Bade 5,172,481 fl. La dépense générale s'élevait à 617,157,123 fl.

Depuis les cinq dernières années, la dépense militaire s*est accrue de 142 p. 0/0 et celle de la Cour a absorbé le 4 1/2 0/0 de la dépense totale. Enfin les intérêts et l'amortissement de la dette, ainsi que d'autres besoins réclament le 60 p. 0/0 du budget. Il n'en est paâ de même en Suisse, où il n'y a ni pensions ni gros traitements ; la dépense ne s'y élève qu'à 5 florins 40 kreutzer par tête. Si nous comparons les divers pays de l'Europe, nous trouvons que l'État absorbe en Angleterre pour les pensions 4, en France 5, en Allemagne 7 8 i/2 p. 0/0. Quant au budget de l'intelligence, on lui accorde en Prusse 1 1/2 p. 0/0, cn Autriche 3 millions de florins, en Bavière 800,000 fl. Ces crédits, bien qu'insuffisants, sont supérieurs encore à ce qui a lieu en France oii, «uf l'énorme budget de 1,794,966,319 fr., on n'a réservé que 20 millions pour l'instruction publique. La confédération helvétique, plus généreuse sur ce point, consacre i l'enseignement le huitième de ses recettes, 2,500,000 florins.

Avec Textension de l'industrie, il s'est produit dans tons les États un grand accroissement de la population ouvrière, moins considérable pourtant en Allemagne qu'en Angleterre dont le développement industriel est plus colossal. Il y a cependant chez nous, dans ,1a plupart des villes, un prolétariat d'ouvriers qui entraîne avec lui tous les inconvénients inséparables de ces sortes d'agglomérations. Sous ce rapport, la Suisse est dans une situation plus avanUi-

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geuse parce que ses villes sont moiDs populeuses et que la plupart de s^s ouvriers sont en même temps occupés à la culture du sol dont ils sont propriétaires. Mais ailleurs, là où l'ouvrier n'a d'autres ressources que le travail de ses mains, il se produit fatalement, comme nous Fa vous vu plusieurs fois depuis le commencement de ce siècle, des manques de travail qui amènent la famine et dépeuplent les cabanes des fileurs et des tisserands. La misère produit alors ce que l'économiste anglais Malthus recommande comme une nécessité sociale, c'est-à-dire que les pauvres,, ou du moins leurs enfants périssent par excès de la population.

Je ne sais pourtant si la famine et le typhus sont des fléaux plus redoutables pour l'ouvrier que les lois anglaises sur le paupérisme et les Work House. Nous avons eu^ il est vrai, nous aussi, nos scènes de misère et de bestialité. On ne saurait s'en étonner quand on songe que le prolétaire de la campagne n'a reçu jusqu'en 1850, avec sa nourriture, qu'un salaire de 10 à 24 kreutzer par jour dansTAllemagne du Sud. Dans celle du Nord, il touchait de 4 à S gros. Avec ces modiques ressources, souvent supprimées par le manque de travail, le malheureux devait nourrir et élever sa famille. Qu'on juge de sa misère et de son état physique et moral I A dire vrai, c'est un esclave blanc comme son frère l'ouvrier des cités industrielles. Celui-ci serait moins malheureux peut-être, car il a du moins la ressource de changer de maître. N'allez pas croire que le fermier ou le propriétail*e campagnard soient plus tendres que le fabricant pour ceux qu'ils emploient. Il faut même avouer que le plus riche paysan n'a aucun souci des intérêts moraux et supérieurs, aussi rencontre-t-on encore dans certaines contrées de l'Allemagne des maîtres d'école qui sont moins payés que le gardeur de porcs et qui doivent se contenter, comme en Poméranie, de 40 à 80 thalers en argent avec le produit d'un champ de 40 à 50 ares.

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