CONCLUSION
Sous ses différents aspects, la société féodale a défilé sous nos yeux. Nous en avons démêlé les origines, à la fois politiques et sociales, commandées par l’ambiance historique; nous en avons retracé, dans ses grandes lignes, l’organisation dont la logique n’exclut pas la souplesse; nous avons distingué les assises sociales des classes superposées depuis l’humble serf jusqu’au plus haut baron ; nous avons défini les rapports des personnes et des biens qui fixent la condition réelle de chacun dans ce milieu où la richesse par excellence est la terre; pour mieux connaître les corps et les âmes, nous sommes descendus, autant qu’il l’a fallu, dans l’intimité de la vie, et, pour finir, un voyage rapide à travers le monde féodal nous en a fait apprécier la complexité et la variété.
Née d’une formule originale, la Féodalité a développé les modalités d’une civilisation qui s’oppose, par ses traits spécifiques, aux civilisations qui ont précédé et à celles qui ont suivi. Cette civilisation a régné des siècles, et s’est répandue au loin. Elle a eu ses côtés brillants, comme elle a eu aussi ses tares. Telle qu’elle fût, elle a marqué d’une vigoureuse empreinte une période nettement individualisée dans l’ensemble de l’histoire. De grands esprits l’honorent, tel, entre tous, un saint Thomas. Et l’art des cathédrales rivalise avec ce que le
J. Calmette. — Société féodale.
génie grec a laissé de pins pur et de plus harmonieux.
Circonscrite dans le temps par la double évolution dont nous avons analysé les causes et, pour ainsi parler, le mécanisme, la civilisation féodale a eu, dans l’espace, une large diffusion. Le vaste domaine qu’elle a illuminé se confond, à vrai dire, avec le monde chrétien civilisé du moyen âge. Car, en dehors de son rayonnement, il n’est resté que les pays plongés encore dans la barbarie, les pays musulmans que la barrière de la foi rendait impénétrables autrement qu’à des échanges commerciaux ou à des emprunts inconscients, et les pays d’Extrême-Orient qu’un Marco Polo pouvait bien parcourir, mais qu’il ne pouvait être question de mettre en contact permanent et régulier avec l’Occident européen, avec ce monde romain renouvelé par les invasions, fécondé par le génie civilisateur de Charlemagne, et destiné à demeurer longtemps encore à la tête du progrès humain.