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Chapitre premier

LES ORIGINES FÉODALES

On est convenu d’appeler féodal le régime social et politique qui caractérise le moyen âge et qui s’oppose au régime antique, d’une part, et, d’autre part, au régime moderne.

Lorsqu’on parle, pour la commodité du langage, de « féodalité japonaise » ou de « féodalité marocaine », par exemple, on emploie une expression figurée que des analogies plus ou moins extérieures peuvent pratiquement justifier, mais qui ne saurait prétendre à l’exactitude. Croire à un parallélisme d’évolution serait être dupe des mots et commettre une erreur certaine. En réalité, la féodalité est proprement occidentale et médiévale. Elle est ce que nous la connaissons en vertu de ses origines, et ces origines elles-mêmes ont été conditionnées par des circonstances de temps et de lieux nettement saisissables dans leur principe. D’où cette conséquence immédiate que l’étude des origines s’impose à nous en premier lieu.

Nature politique et sociale de la Féodalité. — Pour acquérir une idée nette, il faut d’abord dégager les

J. Calmette : Société féodale.

traits fondamentaux de ce régime politique et social que nous appelons féodalité.

Au point de vue social, la féodalité est caractérisée par la façon dont est possédée la terre ; au point de vue politique, par l’existence d’une hiérarchie de pouvoirs agissant indépendamment sauf l’obligation de satisfaire à des devoirs personnels. Tant au point de vue social qu’au point de vue politique, la conception féodale s’oppose à la fois au passé et à l’avenir, c’est-à-dire d’une part au statut antique, d’autre part, au statut moderne. Tandis qu’en droit romain, comme aujourd’hui, la notion de propriété est à la base des relations juridiques, chaque terre ayant normalement son propriétaire et la pleine propriété se présentant comme le cas normal, au moyen âge, au contraire, sur la même terre se superposent généralement des droits de diverse nature et tels que la notion de propriété est absente ou a perdu son sens. De même, si du point de vue social nous passons au point de vue politique, nous constatons que chez les Romains, comme chez les modernes, l’idée de l’État est une idée fondamentale, indépendante de la forme concrète du gouvernement, le gouvernement n’étant que le mode de réalisation de l’idée de l’État considéré comme la «chose publique» (res publica) ; chez les Romains, comme chez les modernes, l’État souverain exerce ses pouvoirs par l’intermédiaire ‘ de magistrats ou de fonctionnaires : or, féodalement, il n’y a ni magistrats ni fonctionnaires, il n’y a même plus d’État, car le fonctionnaire d’autrefois exerce à titre personnel les fonctions qu’il exerçait précédemment comme mandataire; en sorte que cette hiérarchie de pouvoirs qui résulte de l’appropriation réalisée à tous les degrés correspond, dans le domaine politique, à la superposition de droits substituée, dans le domaine social, à la pleine propriété.

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Dès lors, on peut dire qu’en dernière analyse la féodalité provient d’un démembrement de la propriété au point de vue social, d’un démembrement de la souveraineté au point de vue politique.

Position du problème des origines; notion de révolution féodale. — Mais, si différent qu’il soit du régime qui l’a précédé, le régime féodal en est directement issu. Aucune révolution, aucune volonté individuelle ne l’a implanté. C’est une évolution lente qui lui a donné naissance. La féodalité appartient à la catégorie de ce qu’on pourrait appeler les «faits naturels» en histoire : c’est assez dire que sa formation, déterminée par des forces pour ainsi dire mécaniques, a été progressive. Il importe d’examiner d’un peu près ces forces et ce mode de formation.

Un fait très apparent a frappé, dès l’abord, tous ceux qui se sont proposé ce problème : c’est qu’à la base de notre moyen âge occidental se trouve l’invasion barbare. L'invasion s’impose à l’attention comme le fait primordial et d’une amplitude telle qu’aucun autre événement d’égale envergure ne s’est produit depuis, si bien qu’à vrai dire l’évolution subséquente de l’Occident n’a été que le développement logique de la situation créée par l’invasion. Celle-ci elle-même, abstraction faite de ses contingences immédiates, n’est autre chose que la compénétration de ces deux milieux jusqu’alors juxtaposés, le milieu impérial et le milieu barbare.

Ainsi, au point de départ, il y a conjonction d’éléments, rencontre de deux mondes. C’est pourquoi, aux yeux d’observateurs même attentifs, le problème des origines féodales peut apparaître comme soluble au moyen d’une discrimination d’antécédents. Puisque la société du moyen âge résulte de la fusion de deux

Sociétés, ne suffit-il pas, pour rendre raison de chaque élément de la société féodale, de discerner de quel élément, soit romain, soit barbare, cet élément féodal est dérivé? Pareille façon d’entendre le problème semble d’autant plus légitime que les termes qui désignent les institutions médiévales sont tantôt romains, tantôt barbares : la langue technique du haut moyen âge est un perpétuel mélange des deux langues.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que les érudits aient laborieusement recherché l’explication des institutions féodales dans une connaissance plus ou moins intime du monde barbare et du monde impérial. Par système ou par goût, les uns se sont adressés plus complaisamment à la source romaine, les autres à la source germanique. Sur ce terrain de prédilection, deux écoles — l’école romaniste et l’école germaniste, — se sont livré et se livrent encore d’ardentes batailles. Au total, chacune des deux écoles a compté des représentants éminents, chacune a produit des œuvres maîtresses dont s’est enrichie, à chaque génération, la bibüograpbie du sujet, et qui contiennent, de part et d’autre, de précieux enseignements. Mais, il faut l’affirmer sans ambages, ni l’une ni l’autre des deux conceptions ne saurait satisfaire entièrement l’esprit. C’est qu’à tout prendre le problème des origines féodales doit se porter sur un plan différent de celui où s’affrontent les théories des Romanistes et des Germanistes.

Assurément, en histoire, la connaissance des antécédents est intéressante, instructive, et nous ne manquerons pas, nous aussi, d’y faire appel. Mais l’antécédent n’est pas le seid facteur, ni peut-être le plus significatif. Ce qui importe surtout n’est pas de savoir d’où vient l’élément féodal, s’il est originaire de Rome ou de Germanie, mais pourquoi cet élément est devenu féodal et comment il a pris justement dans la société féodale

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cette place et cette fonction, que nous lui reconnaissons. En d’autres termes, dans le cas de la féodalité, les antécédents, — soient-ils romains ou soient-ils barbares, — ne sont que matière et forme. Si ces éléments sont devenus ce qu’ils furent féodalement, ils le doivent à une évolution dont le secret ne peut être demandé ni à Rome ni à la Germanie. Ne disions-nous pas que la féodalité appartient à la catégorie des « faits naturels » en histoire? Sa formation est le résultat de forces comparables aux forces géologiques. Ces forces ont agi sur la matière, c’est-à-dire précisément sur ces antécédents dont on ne saurait, dès lors, raisonnablement exiger qu’ils fournissent à eux seuls l’explication intégrale de la transformation.

Les antécédents et les forces créatrices. — Ces

principes une fois établis, il est aisé d’en déduire la méthode qu’il convient de suivre pour donner ici, sous forme d’exposé synthétique, une esquisse rationnelle du processus féodal. Nous aurons à noter aussi exactement que possible les antécédents auxquels il est indispensable de remonter, et nous aurons en même temps, — disons surtout, — à montrer quelles forces créatrices, s’exerçant sur ces antécédents, leur ont donné une vitalité nouvelle et un nouvel aspect.

Quelles sont donc, en substance, ces forces créatrices dont l’action a été si efficace? Elles sont au nombre de deux, et, comme il fallait s’y attendre, l’une essentiellement sociale, l’autre essentiellement politique : l’une réside dans la poussée irrésistible d’une tendance économique s’exerçant sur la propriété, l’autre dans la vertu agissante d’un principe rival de l’État, le principe du dévoûment personnel.

Le travail agricole, la terre. — Durant les siècles où s’élaborait la société féodale, un problème écono-

mique d’une primordiale importance s’est imposé aux esprits dans l’ordre social, le problème du travail agricole.

A l’époque gallo-romaine et gallo-barbare, à la veille et au lendemain des grandes invasions, la richesse essentielle est la terre. Elle est divisée en grands domaines. Il y a relativement peu de propriétaires et il n’y a guère que de très grands propriétaires. Le plus grand propriétaire est le fisc. Il va de soi qu’un grand propriétaire ne peut cultiver lui-même : il a besoin de bras. Placé devant le même besoin, le grand propriétaire moderne résout la difficulté en prenant à sa solde des ouvriers dont il rémunère les journées ou les heures de présence. C’est le salariat agricole, c’est-à-dire l’application à la culture d’un régime général du travail propre à l’époque actuelle, à savoir le salariat. Or, le salariat ainsi conçu est à peu près étranger aux siècles auxquels nous avons remonté : la rareté du numéraire en eût rendu l’application en grand franchement impossible.

Mais, dira-t-on, le grand propriétaire gallo-barbare n’avait-il pas à sa disposition la solution antique? L’antiquité, en effet, placée en face du même problème, l’avait résolu à sa façon, au moyen de la culture servile, appliquant à la terre ce régime ordinaire du travail familier à l’antiquité, à savoir l’esclavage. Seulement, l’esclavage était une institution déclinante, qui ne rendait plus, parce qu’une évolution intellectuelle et morale l’avait minée : la culture servile avait fait son temps. L’antiquité à son déclin, sans l’abandonner tout à fait, avait senti la nécessité d’y juxtaposer d’autres modes d’exploitation dont la fortune, sous le Bas-Empire, se présentait de plus en plus brillante. Pour venir en aide à la servitude insuffisante, le monde romain avait usé du droit de stipuler inclus dans le droit de propriété; il avait recouru à des contrats, d’ailleurs variés et de types multiples, mais dont le plus carac-

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téristique et le plus général se réfère à la « précaire ».

Un homme ne possédant pas de terre ou n’en ayant pas assez, et voulant vivre de ses bras de cultivateur, va trouver un propriétaire qui a des terres à exploiter : il lui propose de cultiver un lot à charge d’une compensation, redevance ou corvée; la demande du travailleur constitue un acte juridique appelé « prière » ( precaria ). Si le propriétaire acquiesce, il fait un acte appelé « concession » ( prestaria ). Tel est l’état primitif de cette institution, de pur droit privé. Plus tard, le contrat se réalise au moyen d’un acte unique, bilatéral, comportant l’engagement des deux parties, et, pour désigner cet acte on dit « le précaire » (precarium au lieu de precaria). En tout cas, l’opération aboutit à la concession onéreuse d’un usufruit.

Originairement, le contrat était révocable ; mais, avec le temps, l’usage s’établit de considérer le précariste, généralement appelé colon, comme possesseur légitime à condition de continuer à se soumettre aux charges qu’il avait assumées. A la mort du précariste, on admit que son héritier fût substitué à ses droits et à ses obligations. Ainsi consolidé, le précaire, — confluant, comme nous le verrons plus tard, avec d’autres types contractuels également évolués, — aboutit à ce que le moyen âge appelle « tenure » ou « censive ». Le cultivateur ou tenancier doit au propriétaire primitif, qui ne possède plus, des redevances (cens) ou corvées que la coutume fixe à défaut de la charte originale presque toujours perdue.

La rémunération des services, le bénéfice. — Ce

qui est vrai du travail agricole, est vrai nécessairement aussi des services publics, en ce sens que, dans une société où le salariat est inapplicable, il ne peut être question de rémunérer les fonctionnaires en leur attri*

buant, à la façon moderne, des émoluments comptés en espèces. La richesse essentielle étant la terre, la rémunération des services devient une question foncière. Les rois barbares, par exemple, n’ont d’autre moyen de rétribuer les services de leurs fonctionnaires que de leur déléguer l’usufruit d’un domaine fiscal et de le leur maintenir tant qu’ils s’acquittent de ces services : cet usufruit porte le nom de « bénéfice » ( beneficiuvi ). De plus la consolidation du bénéfice a suivi un rythme analogue à celui du précaire; sous sa forme définitive, il s’appellera couramment le fief.

La désintégration de la propriété. — Le double système d’usufruit que nous venons d’analyser s’est développé, et trois conditions de la terre ont alors apparu : pleine propriété ou « alleu », tenure à cens ou « censive », bénéfice ou fief. Ces trois conditions ont été non seulement parallèles, mais superposables. Que le roi, par exemple, ait concédé un fief, il reste, certes, en droit, propriétaire de la terre fiscale cédée ; au-dessous, celui qui l’a reçue exerce son droit de fieffé, et s’il l’a cédée lui-même, pour assurer l’exploitation, à un tenancier, un troisième droit se glisse et vient se poser sur la même terre.

Une fois généralisée, cette stratification de droits a des conséquences redoutables : rien de moins que l’établissement d’un statut foncier nouveau. Le droit de propriété du roi, dans notre exemple, sera devenu transcendant; les théoriciens du droit féodal appelleront ce droit jus eminens pour l’opposer au jus utile du possesseur.

Ainsi, par la consolidation des droits nés de l’aliénation, le droit de propriété ancien s’est résolu dans le simple droit d’exiger l’accomphssemenît de certains devoirs; il s’est idéalisé, il s’est altéré dans sa nature,

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sans que cependant les droits nés au profit d’un fieffé ou d’un tenancier se soient subrogés à lui : il y a eu proprement désintégration de la propriété.

Tel est, du moins, l’état spécifiquement féodal. Mais l’évolution ne devait point s’arrêter à ce stade. La notion du jus eminens a été s’atténuant; les devoirs accomplis envers celui qui en était revêtu, — redevances ou corvées, — ont perdu leur sens, le souvenir de la concession originelle s’est évanoui, un jour est venu où le propriétaire, perdant jusqu’à l’enveloppe de son droit vidé, s’est trouvé totalement évincé, de même que l’intermédiaire fieffé, et l’humble tenancier de jadis est devenu, de possesseur, pleinement propriétaire. Ce jour -là, les « droits féodaux » ayant disparu, toute trace de féodalité sociale s’est dissipée.

Le dévoûment personnel. — Si de l’ordre social nous venons à l’ordre politique, nous remarquons d’abord que la conception étatiste de l’antiquité s’est conservée, avec plus ou moins de pureté, assez avant dans le moyen âge. L’époque carolingienne avait encore retenu beaucoup de la notion antique, car l’impérialisme carolingien avait eu, à certains égards et dans une certaine mesure, le sens d’une restauration. Du moins, au milieu du ixe siècle encore, le comte est nettement fonctionnaire et le prince qui en dispose personnifie l’État. Mais cet État carolingien est aux prises avec un ennemi redoutable, sous l’étreinte duquel il plie déjà et doit finalement succomber ; le dévoûment personnel.

Le dévoûment personnel procède d’un principe que l’on peut dire antinomique de l’idée d’État. La création d’un lien capable de faire d’un homme en dépendance l’homme de son patron remonte aux âges les plus reculés et passe pour appartenir au patrimoine commun de la

race aryenne : il se présente parallèlement dans l’antiquité sous la forme de la clientèle celtique, de la clientèle romaine, de la mainbournie germanique. Un devoir étroit, que le latin appelle obsequium, s’impose à l’homme dépendant.

L’ obsequium peut être compatible avec l’État s’il demeure contenu dans d’étroites limites, s’il reste circonscrit, comme chez les anciens, dans les bornes de la famille, même largement entendue; mais s’il s’hypertrophie, s’il déborde son cadre, s’il envahit le domaine public, il apparaît comme le dissolvant par excellence de la substance même de l’État. Or, les circonstances qui ont conditionné l’évolution du haut moyen âge ont donné au dévoûment personnel une extension telle que le régime politique a été aussi profondément transformé par son action que pouvait l’être l’état social par les forces économiques tendant à la désintégration de la propriété.

On a beaucoup discuté sur les antécédents du lien d’homme à homme tel qu’il se présente dans la société féodale. C’est un des terrains sur lesquels Germanistes et Romanistes se sont plus particulièrement acharnés à rompre des lances. En fait, les deux sociétés que l’invasion a confondues connaissaient le dévoûment personnel. La Germanie pratiquait l’institution que César signale déjà et que Tacite décrit ensuite sous le nom de comitatus, compagnonnage ; Rome en décadence, d’autre part, introduit le système des scholae ou troupes de soldats domestiques. Et c’est ici l’un des aspects du problème des origines féodales où il est le plus nécessaire, le plus instructif aussi de prendre garde aux antécédents.

César nous apprend que, de son temps, si un chef germain médite une expédition, il se présente dans l’assemblée de la tribu et demande des hommes pour

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le suivre. Ceux qui s’y offrent engagent envers lui leur foi. Tacite décrit la même institution, mais sa description du comitatus suppose que l’institution a largement évolué, car, au lieu d’être occasionnel, comme au temps de César, le compagnonnage a désormais un caractère permanent. Aux comiles ou compagnons ordinaires s’adjoignent des jeunes gens, adulescentuli, que leur noble extraction ou les services rendus par leurs ascendants désignent à cette faveur d’être admis dans le globum, c’est-à-dire dans la bande. Chacun des guerriers de la bande est lié au chef par un serment, le chef lui assure la nourriture et la part de butin. Comment chez ces Germains, que Tacite nous définit une race de proie ( Germanos ad prcçdam), la soif du butin n’auraitelle pas été le ressort le plus puissant? Comment, dès lors, le compagnonnage, fondé précisément sur cet instinct de proie, n’aurait-il pas été se développant?

De fait, la comparaison du texte de César et du texte de Tacite a ceci d’instructif, que, présentant à deux moments successifs une institution caractéristique, elle en met en relief l’évolution et précise le sens de cette évolution. Le comitatus est en progrès, il tend à plus d’étendue, à plus de fixité. Aussi bien, Tacite signale expressément l’émulation qui existe entre chefs et entre compagnons : les chefs rivalisent à qui aura la bande laplus nombreuse et la plus brave ; les compagnons, à qui aura la meilleure place auprès du chef. D’après le même auteur, le serment crée une solidarité telle que le guerrier ne doit pas en principe accepter de survivre à son chef tué dans la bataille. Et si l’on était tenté de voir là une amplification littéraire, - — encore que le suicide du samouraï japonais nous enseigne que des cas analogues peuvent se présenter dans l’histoire des sociétés humaines, — il suffit de se reporter à un texte d’Ammien Marcellin qui, au IVe siècle, cite.

dans une circonstance concrète, le sacrifice consenti par les compagnons d’un prince alaman.

Ce troisième texte, après ceux de César et de Tacite, vient à point pour montrer que l’évolution du « comitatus » se poursuit avec les siècles et toujours dans la même direction. Il ne saurait y avoir aucun doute que les rois barbares ont réussi leurs invasions grâce surtout à leurs bandes de compagnons assermentés et dévoués. Clovis, en particulier, a dû certainement à son globum la maîtrise de la Gaule.

L’idée fondamentale du compagnonnage germanique revient, en somme, à l’idée d’un service militaire personnel, dû non pas en vertu d’un devoir civique, mais en vertu d’un contrat librement consenti. Or l’idée du service militaire personnel existe également dans la société du Bas-Empire : les textes juridiques ou narratifs nous parlent fréquemment de soldats domestiques (domestici, milites in privato obsequio). Autour des empereurs ou des grands personnages de l’Empire, ces soldats, généralement d’extraction barbare, forment une bande, une garde privée, et les escadrons qui composent cette garde sont dits scholae, les cavaliers sont dits scholares. Les barbares familiers ( barbari familiares) d’Aetius, le vainqueur d’Attila, formaient de grandes unités ( magna agmina), et lorsque Aetius eut été mis à mort par Valentinien III, celui-ci n’eut rien de plus pressé que d’incorporer les barbares de sa victime parmi ses propres « scholares ».

D’autre part, si Tacite a parlé d’un comitatus, de comités en Germanie, il est curieux que, chez les Romains du Bas-Empire, on appelle comitatus l’entourage de l’empereur. Ce terme, d’abord vague, dérivé du sens classique du mot cornes signifiant compagnon, va se précisant à mesure que l’Empire devient plus monarchique : le comitatus impérial se présente finalement

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comme la pépinière des hautes dignités et des hauts commandements. Certes, le cornes du Bas-Empire n’est pas le cornes germain de Tacite. Et cependant, n’est-il pas frappant de voir le chef d’État romain entouré d’un comitatus comme le chef de bande barbare? La rencontre crée une affinité singulière entre les deux sociétés dont l’invasion opère la fusion, et l’idée d’afïï- ' nité est ici particulièrement précieuse.

Lors de la compénétration des deux mondes, barbare et romain, il y a eu non pas seulement mélange, mais combinaison. Pareille combinaison n’a été possible que par la présence de certains éléments assimilables. Dans la société résultant de la fusion, cela seul a été vraiment viable qui avait des raisons de vivre à la fois dans le passé germanique et dans le passé romain. Si, notamment, Romains et Barbares ont pratiqué le dévoûment personnel, comment s’étonnerait-on que le dévoûment personnel ait pris, par la fusion, un élan nouveau, une vitalité telle que V obsequium ait apparu comme le noyau central autour duquel s’est constitué politiquement la nouvelle société?

L’hospitalité barbare et ses effets. — Nous avons défini jusqu’ici les éléments fondamentaux et les forces vives dont le jeu a transformé la société préexistante en mie nouvelle société. Ces vues théoriques ne sauraient suffire. Pour expliquer la genèse de la société féodale, il faut encore suivre le processus concret de la transformation, constater comment ces forces ont agi, comment ces éléments ont réagi, comment l’ambiance des faits historiques a influé sur l’orientation et le rythme de l’évolution.

Certains de ces faits historiques ont une importance déterminante. Au premier rang, il est légitime de placer l’hospitalité barbare.

Ce n’est certes pas ici le lieu d’étudier en soi cette hospitalité ( hospitalitas ) ou mode d’établissement foncier des Barbares en terre impériale. Ses suites seules nous importent. Nous ne nous demanderons donc pas quel rapport existe entre l’hospitalité barbare et l’hospitalité militaire romaine, qui n’était que la forme antique du logement du soldat chez l’habitant. L’hospitalité, au sens que ce mot revêt quand il s’agit des habitats barbares, comporte partage des terres et des esclaves entre envahisseurs et indigènes. Il n’y a pas à s’étonner que les indigènes aient consenti à ce lotissement, pour eux moins onéreux qu’il ne pourrait le sembler à première vue, et dont la contre-partie était la protection barbare : l’opération se présentait plutôt comme l’équivalent d’une assurance contre le pillage à prime foncière unique. Aucune antipathie n’existait, au surplus, entre Romains et Barbares.

Le quantum du partage fut variable suivant les temps et les lieux; mais quelle que soit la proportion que l’on puisse déduire plus ou moins laborieusement des textes, Saleilles a bien montré comment la règle proportionnelle doit s’interpréter. On se tromperait fort si, là où — • comme chez les Wisigoths, par exemple, — le partage donne en principe aux Barbares la moitié des bois et deux tiers des terres cultivées, on s’imaginait chaque propriétaire obligé d’abandonner mathématiquement pareille fraction de son domaine. C’est l’ensemble des terres du territoire envisagé qui fut l’objet du partage. D’immenses terres fiscales furent transférées en totalité, en sorte que l’appoint seul fut fourni par les particuliers, dont le sacrifice, dès lors, ne saurait être précisé par un chiffre. De plus, les étendues livrées étaient remises aux chefs barbares qui s’arrangeaient avec leurs hommes distribuant à ceux-ci des lots, agri. Sauf les parts de très grands chefs barbares, devenus les égaux des grands

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propriétaires indigènes, les lots barbares furent assez modestes et la proportion des fortunes terriennes ne fut nullement bouleversée.

Les lots attribués aux Barbares furent même insuffisants pour assurer leur existence, du moins à la génération suivante, par l’effet du partage successoral. Les descendants du Barbare hospitalisé sont nombreux, car la race est prolifique. Ne pouvant vivre sur leurs parcelles respectives, les fils de l'envahisseur se font nécessairement travailleurs agricoles pour autrui. Ils ne le peuvent qu’à condition d’entrer dans l’engrenage des contrats dont nous avons défini la nature. Ils se font tenanciers.

Pratiquement, l’opération a lieu de la façon suivante. Le Barbare restitue sa parcelle au grand propriétaire qui la lui remet à nouveau, augmentée de ce qu’il pourra cultiver en même temps, le tout à titre de tenure. L’exemple est suivi par les petits propriétaires de la société gallo-romaine. Placés dans une situation analogue, ils opèrent en masse de la même manière. Une opération identique résulte souvent d’un sentiment pieux : pour son salut, « pro remedio animae », pour s’assurer la protection d’un saint, le fidèle aime à « tenir sa terre » d’un établissement religieux. Enfin, l’insécurité des temps dicte à beaucoup une conduite analogue visà-vis des personnages puissants d’alentour, car le patron protège naturellement ses tenanciers qui sont ses hommes. Bref, les circonstances nées des invasions multiplient et généralisent les contrats dont nous savons qu’ils désagrègent la propriété et féodalisent le sol.

Ces phénomènes sociaux se développent logiquement à travers les siècles mérovingiens et se prolongent en se répétant avec une intensité probablement égale à travers l’époque carolingienne. Parallèlement, le dévoûment personnel poursuit son travail dissolvant, et, ici

encore, l’ambiance des faits historiques mûrit l’évolution.

La truste, la vassalité. — Nous avons vu que le confluent du Compagnonnage germanique et de la milice domestique tend à fortifier le courant qui entraîne vers des horizons nouveaux le dévoûment personnel. C’est le comitatus qui imprime à ce courant sa direction, et la milice domestique joue ici le rôle d’affluent. Le campagnonnage se survit nettement, en effet, à l’époque mérovingienne, dans la truste.

La « truste » nous apparaît, en somme, comme le résultat de la fusion entre la milice domestique de la société impériale et le comitatus de la Germanie, ce dernier élément restant dominant. On appelle, chez les Mérovingiens, scholae les bandes attachées à la personne des rois. Par ailleurs, la comparaison entre la « truste » et le « comitatus » révèle à un examen attentif un parfait parallélisme : on y constate la même dualité; des 'pueri commendati, sur lesquels nous aurons à revenir, correspondent aux adulescentuli de Tacite; la masse des antrustions ou scholares correspond aux « comités » ordinaires de l’historien latin; enfin, pour tous, la source de leur obsequium est le serment.

Toutefois, il peut paraître à première vue déconcertant que le comitatus ainsi prolongé se présente sous un nom nouveau. Faut-il croire qu’au temps de Tacite les Germains appelaient déjà « truste » ce que l’auteur latin avait cru devoir appeler comitatus 1 Du moins, la filiation ne saurait être mise sérieusement en doute.

La truste, développée et renforcée, joue véritablement le rôle d’armée permanente de la monarchie mérovingienne. Liée par un serment rigoureux au roi, elle est entièrement dans sa main. Elle lui sert aussi bien

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pour la police que pour la guerre. Le roi utilise même ses' antrustions pour ses assassinats politiques, et les sources narratives, qui latinisent le mot antrustion sous des formes plus classiques, — custodes, satellites, pueri, • — fournissent à ce sujet de nombreux et saisissants exemples.

L’époque mérovingienne va vers son déclin, et au vme siècle, le mot vassus fait son apparition pour désigner ce qu’on appelait précédemment antrustion. Ce mot traverse l’époque carolingienne, et engendre le diminutif vassal (vassalus), dont la fortune a été si grande dans la société féodale. Que les pueri de la truste ou les vassali du ixe siècle soient une seule et même chose, c’est ce qu’on peut démontrer de façon certaine, et l’équation apparaît nettement dans des textes tels que celui d’Hincmar : pueri vel vassali.

Ainsi, comitatus, truste, vassalité sont trois étapes d’une même institution.

Une question surgit toutefois: pourquoi, au vine siècle, cette apparition d’un nom nouveau? On n’en a pas rendu compte. Peut-être pourrait-on risquer l’explication suivante : « Yassus » paraît être la latinisation du celtique « gwas », homme. « Yassus » est donc l’équivalent du latin «liomo ». Or, le mot « cornes » avaitreçu, dèsl’époque mérovingienne, un sens spécial, technique, administratif, le sens nouveau de « comte », c’est-à-dire gouverneur d’une circonscription. Perdant son sens large, le mot « cornes », — et peut-être aussi parallèlement son équivalent barbare « antrustion », - — a cessé d’être employé dans le sens ancien, et, puisqu’on dit couramment « bomo » pour faire entendre homme en dépendance (homo in obsequio), cet emploi du latin homo a pu attirer l’équivalent « gwas » comme corrélatif non latin.

Quoi qu’il en soit, le mot vassal gagne du terrain ; il s’oppose à seigneur ( senior , le plus âgé, le plus élevé

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en dignité). Le lien entre le vassal et le seigneur est créé par le serment, et lés devoirs nés de ce serment s’expriment par un mot demeuré immuable à travers ces changements de termes, le mot obsequium.

Obsequium, Mithium, Fidelitas. — Que contient au juste ce mot obsequium si ancien, si persistant, et cependant si difficile à interpréter? Ce qui est sûr, c’est que, pour les hommes du vme et du ixe siècle comme pour leurs prédécesseurs, ce mot emportait avec lui tout son sens; c’est pourquoi ni les écrivains ni les actes qui l’emploient n’éprouvent aucun besoin de le définir. Les devoirs de l’inférieur vis-à-vis du supérieur y -étaient renfermés dans leur plénitude.

Un mot encore plus obscur pour nous est le mot mithium. Il so présente dans des textes nombreux pour désigner un droit inhérent à la qualité de senior ou dominais et corrélatif à l’ obsequium. Si l’on combine à ce sujet les théories les mieux fondées, celles de Beaudoin et de Brunner, on peut admettre qu’à l’origine le seigneur est responsable de ses vassaux, les représente en justice, et joue le rôle de juge officieux pour les affaires qu’ils ont entre eux; ensuite ce droit, que renforce la tradition romaine du patronat, se développe de proche en proche et finit par engendrer une véritable juridiction.

L’État carolingien était fondé sur la fidélité, fidelitas. Le serment de fidélité était exigé de tout sujet. Ainsi, un lien personnel se trouvait créé du sujet au roi. Cette forme personnelle du devoir civique était grosse de conséquences. Que des particuliers pussent contracter entre eux des engagements de même nature, et les inconvénients du système apparaissaient.

La royauté carolingienne, au ixe siècle, loin d’y faire obstacle, a favorisé cette extension du dévoûment

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personnel. Elle y fut apparemment poussée par l’avantage qu’offrait pour elle l’application du « mithium ». Dans cet Etat troublé dont les annales et les diplômes nous disent assez le désarroi, l’action judiciaire et la police ne vont point sans peine. Le mithium en facilite l’exercice. Que tout homme eût un patron, un seigneur, c’est-à-dire vis-à-vis de l’État un répondant, c’est ce qui aidait trop à l’ordre, journellement menacé, pour que le Palais pût résister à la tentation de pousser à l’évolution vassalique. Le service militaire lui aussi en devenait d’un maniement plus facile. Pour des raisons d’opportunité, l’État, déjà contaminé par le principe du dévoûment personnel, se faisait le complice de ce principe, dont nous savons qu’il était antinomique de la souveraineté.

Mais il ne faut pas parler trop vite d’aveuglement. Outre que la vassalité n’était permise qu'envers un fidèle du roi, — en sorte que la fidélité, s’étageant en plans successifs, 11e semblait rien perdre de la solidité de son armature, — il faut songer aux cas fréquents en histoire où un pouvoir est conduit par la pression des nécessités quotidiennes à transiger avec des principes hostiles, qui parfois portent en eux le germe de sa ruine future. Le régime parlementaire moderne, par exemple, n’a-t-il pas dû souscrire maintes fois à des concessions vis-à-vis du syndicalisme qui se place à son antipode? La position de l’État carolingien en face de la vassalité semble bien se présenter, à certains égards, sous un angle comparable.

Combinaison de la vassalité et du bénéfice, le fief.

— Jusqu’ici, l’évolution des droits fonciers, d’une part, celle du dévoûment personnel, d’autre part, ont été envisagées séparément. La réaüté a croisé les deux courbes. Un nouveau facteur de transformation appa-

raît donc. La vassalité s’est combinée avec le bénéfice.

En tant que concession d’usufruit pour rémunération de services, le bénéfice existe nettement à l’époque mérovingienne. Si, par exemple, le domaine fiscal de Lagny (Latiniacum) a eu pour bénéficiaires successifs les maires du palais Ebroïn, Waraton, Gfiisîemar, puis de nouveau Waraton lors de son retour à la mairie, il faut conclure que ce domaine de Lagny était concédé au maire en tant que tel et possédé par lui comme rémunération et condition de son office. Le mot comitatus à l’époque carolingienne, en même temps qu’il désigne la circonscription que nous appelons « comté », désigne aussi le bénéfice qui rémunère la fonction comtale. De là vient également que le mot honor, dans les textes carolingiens, désigne fréquemment le bénéfice. Un comte à qui le roi retire ses « honneurs » est un comte révoqué. La concession bénéficiale est considérée comme un moyen efficace d’obtenir le loyalisme du fonctionnaire, parce que le retrait du bénéfice équivaut à ce que serait, dans une société fondée sur le salariat, la suppression du traitement.

Mais la concession du bénéfice peut s’étendre à d’autres qu’aux fonctionnaires. Elle peut s’étendre aux vassaux. Ici encore le système apparaît pratique. Bécompenser le dévoûment personnel par la jouissance d’une terre, c’est traduire en avantages fonciers l’ancienne nourriture du compagnon et l’ancienne attribution du butin. Et c’est tenir en main les vassaux au même titre que les fonctionnaires, la concession étant soumise à la menace perpétuelle d’un retrait en cas de violation de l’obsequium. La compénétration de la vassalité et du bénéfice s’explique à merveille, et l’amalgame des deux notions originairement distinctes deviendra si parfait qu’on ne comprendra guère plus le dévoûment personnel sans bénéfice ni le bénéfice sans obsequium.

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Une circonstance d’ordre militaire vint précipiter, au cours du viiie siècle, cette progression. Alors, en effet, s’accomplit la transformation tactique de l’armée franque, dont on doit l’analyse la plus pénétrante à Heinrich Brunner. Longtemps réfractaires à la cavalerie, accoutumés à combattre surtout à pied, les Francs eurent la révélation de la valeur tactique de l’arme à cheval au choc des Arabes. Poitiers instruisit Charles Martel. Ce fut le point de départ d’une transformation militaire qui se continua au IXe siècle, si bien qu’à la bataille d’Andernach, — qui fut perdue par Charles le Chauve sur le Rhin et qui est la bataille carolingienne la mieux connue dans son détail, — le rôle prépondérant fut tenu par la cavalerie.

Or, sous les Carolingiens, l’équipement est à la charge du soldat. Si tout le monde, ou presque, peut s’armer en fantassin, un cavalier doit avoir un cheval et un attirail coûteux. Ces cavaliers armés firent prime. Ce furent les vassaux; et on paya leurs services de l’unique façon possible à cette époque, au moyen de bénéfices. Tout contribuait donc à étendre la vassalité, à la fortifier, à la lier indissolublement à la concession bénéficiale. Nous saisissons ici le point de départ de cette fixation normale de la vassalité à la terre, qui fournit à l’organisation féodale son articulation la plus caractéristique.

En fait, c’est de la combinaison de ces deux institutions, vassalité et bénéfice, que résulte l’organe vital qui donne son nom au nouveau régime, le /ie/. Le fief est, au sens juridique du terme, le bénéfice qu’un vassal tient de son seigneur. « Fief » représente le mot germanique correspondant pour le sens au latin « beneficium ». La racine feo, rappelée par l’allemand moderne « Vieil » (bétail), équivaudrait littéralement au latin pec us. Par une destinée comparable à celle du latin

pecus donnant pecunia, le germanique feo s’est appliqué au fonds de terre; ce sens général est resté en Normandie et en Angleterre; ailleurs, il n’a été qu’une étape pour en venir au sens restreint de fonds cédé en bénéfice. En ce sens, fief s’ est subrogé finalement à ce dernier mot.

L’union du dévoûment personnel et de la concession du sol s’est-elle fait sentir aussi dans le cas de la simple tenure? C’est un point moins bien éclairci ; maislepatronat romain et le mitbium tendaient à subordonner étroitement le travailleur à celui pour qui il travaillait. La population laborieuse passait donc automatiquement dans la dépendance du maître du domaine. Bien qu’on puisse avoir encore des scrupules à préciser les limites ou les modalités particulières de cette dépendance, il est difficile d’élever des doutes quant à sa réalité.

La désintégration de la souveraineté. — Quelque grave que fût la combinaison de la vassalité et du bénéfice ou l’extension du patronat, le régime carolingien eût continué à faire figure d’État, s’il avait continué à disposer de ses fonctionnaires. L’appropriation des fonctions publiques à titre privé a désintégré positivement l’État ancien.

L’appropriation dont il s’agit est, de toutes les transformations qui marquent l’époque d’élaboration, la plus malaisée à saisir. Elle s’est opérée non par mesure d’ensemble, mais par transitions insensibles. Pièce à pièce l’autorité ou plutôt l’exercice de l’autorité échappe à l’État et passe à l’individu.

Ce glissement est le trait le plus original de la genèse féodale, c’est un fait s ni generis. Vainement chercherait-on ici le secret dans des antécédents. Ce sont les forces internes du milieu qui agissent et leur mode d’action nous échappe en partie.

Cependant, certaines conditions propres à facilite]:

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ce glissement, dont nous parlons, se laissent apercevoir ou entrevoir. Telle, la force d’attraction de la vassalité. Jouant au profit du comte, par exemple, elle aboutit à subordonner à l’homme privé ceux qui étaient auparavant subordonnés au mandataire du roi. L’homme qui a pour seigneur le comte, s’il est appelé à l’armée, ne marchera qu’avec le comte, sous les ordres du comte ou de ses lieutenants. S'il est coupable ou s’il a une difficulté avec un de ses pairs, le comte le jugera le plus souvent, sans le traduire devant le tribunal officiel qu’au surplus il présiderait. Par de tels actes répétés chaque jour, chacun s’habituera à voir le comte agir ainsi, lui-même en prendra l’habitude. Il n’y a pas, comme on l’a dit parfois, usurpation, mais action d’un dissolvant politique. Chaque jour l’État perd de sa puissance effective et l’appropriation se poursuit.

Elle se manifeste simultanément à tous les degrés, au profit des subordonnés du comte, au profit également de l’immuniste dont la situation doit être à son tour éclaircie.

Il est avéré que la formation des tenures n’a pas supprimé radicalement la pleine propriété ou alleu. Celui qui, au regard de ses supérieurs, y compris le roi, a pu maintenir l’allodialité de ses terres, est un puissant, un riche : c’est le successeur d’un très grand propriétaire gallo-romain ou d’un des premiers conquérants barbares. Seigneur de ses vassaux et patron de ses colons, il n’est lui-même tenancier ni vassal de personne.

Il est vrai qu’étant sujet du roi, il lui doit la fidélité. Mais celle-ci à la fin du ixe siècle, sinon plus tôt, ne se rend plus qu’en cas de vassalité. L’alleutier en est ou va en être déchargé.

D’autre part, il a bien su trouver quelque occasion d’obtenir une immunité (immunitas), privilège royal en vertu duquel l’exercice des offices royaux est enlevé

aux officiers dans l’étendue d’un domaine pour être transféré au maître de ce domaine.

Accordée aux églises et aux laïques, l’immunité a été la condition normale de l’alleutier. Ici encore, il n’y a point d’antécédents à chercher. L’immunité franque est une institution sui generis, née des circonstances. Brunner a parfaitement montré que l’immunité n’est que la condition de la terre fiscale : les premiers immunistes ont été des donataires à qui une terre fiscale avait été remise avec maintien de son statut propre, soustraite ' aux fonctionnaires locaux. Par assimilation, des terres qui n’avaient jamais été fiscales ont joui de la même faveur. Cette faveur se justifiait souvent comme procédé d’encouragement destiné à hâter le défrichement du sol. Mais quel qu’en fût le motif, la situation de l’immuniste était claire : il était comte sur sa propre terre. Son domaine formait dans le comté, un îlot, une enclave, dont le maître était l’égal de qui que ce fût, le roi excepté.

Mais le roi, ne recevant plus de serment de fidélité que de ses vassaux, perd sa prise effective sur l’immuniste. Ainsi, de toutes façons, se poursuit la désintégration de la souveraineté.

Les linéaments de la seigneurie. — Pour insensible qu’ait été le glissement par lequel l’autorité réelle tend à passer de l’État à l’individu, ce glissement n’a pu s’accomplir sans que, çà et là, quelque indice se révèle où la transformation se trahisse en voie d’accomplissement. Chez tous les comtes du ixe siècle nous percevons une résistance croissante au déplacement. Sous Charles le Chauve, on voit des comtes qui, plutôt que de quitter leur comté, résistent armes en mains. Non seulement l’intérêt personnel agit, mais les vassalités tendent à " 1er le comte à son comté. Une politique de

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famille en résulte et bat son plein an milieu du ixe siècle. Tout comte se préoccupe non seulement de garder son comté sa vie durant, mais encore de le garantir à son fils après lui.

En même temps, le comte, s’il est bien en cour, ne se contente plus d’un seul comté, il cumule les comtés. Ce cumul est un des faits directeurs de la décadence carolingienne et commence à dessiner de vastes ensembles qui font déjà figure de principautés.

Devenus permanents et héréditaires, — et, semblet-il, avec d’autant plus de facilité qu’ils opéraient vers les confins du royaume, — les comtes ont continuellement accru leurs pouvoirs personnels en absorbant dans leurs prérogatives seigneuriales toute la substance de l’autorité publique dont ils étaient nantis en tant que fonctionnaires et en arrachant à la faiblesse des rois avantages sur avantages. Le comté entier apparaît alors comme un immense bénéfice. Si un acte global de concession à un comte existait, on se trouverait en présence de l’acte constitutif d’un État féodal. Un tel acte n’existe pas, du moins en Occident. On ne le rencontre que pour des États féodaux artificiellement créés après coup, tels que le cas se présente en Orient, dans l’Asie latine conquise et organisée par les Croisés. C’est par erreur que les érudits catalans avaient cru découvrir à Barcelone un exemple d’abdication de la souveraineté royale en faveur du comte Joffre le Poilu. Il faut renoncer à ce mirage. Un transfert en bloc serait incompatible avec ce glissement qui nous est apparu comme la loi de tout ce processus. En fait, Vlionor se confond avec le comté, l’un a recouvert l’autre.

Que les comtes et autres fonctionnaires royaux aient été et soient restés normalement des vassaux du roi, c’est ce qui est d’autant plus facilement explicable que leur éducation s’était généralement fafico au palais.

Ils se recrutaient parmi les pueri commendati, jeunes gens distingués, incorporés à la truste sous les Mérovingiens, et placés sous les Carolingiens auprès du prince pour y constituer, — comme autrefois le comitatus impérial, — la pépinière des hommes de confiance, laïques et ecclésiastiques. Charlemagne, dans l’anecdote célèbre du moine de Saint-Gj-all, — fausse peut-être en elle-même, représentative en tout cas du concept du ixe siècle, — fait des dignités de l’État la récompense des bons élèves de l’école palatine : ces élèves seront les vassaux du prince; la commendatio qui leur a ouvert les portes du palais comporte la promesse du dévoûment personnel. C’est au profit de ces jeunes gens et de leurs héritiers que jouera ce glissement de l’autorité bien qu’ils n’eussent été. élevés, justement, que pour en être, en province, les scrupuleux dépositaires.

En raison de ce rythme caractéristique, il reste à rechercher pourquoi les rois n’ont pas opposé plus de résistance à ce glissement, et quelles ont été les conséquences de ce mode subreptice d’élaboration.

Les derniers Carolingiens n’ont pas été des « rois fainéants ». Ils ont été victimes des circonstances historiques. Ces circonstances ont favorisé l’aristocratie et désarmé les rois. Déjà à l’époque mérovingienne une aristocratie régionale s’était formée, grandie et enhardie par les querelles princières. Les Carolingiens, à leur tour, ont été perdus par leurs querelles de famille.

On ne lutte qu’avec des hommes. Pour résister ou vaincre, les princes ont besoin de vassaux. Il a fallu les payer. Terres et privilèges ont été, pour les conflits princiers de ce temps, ce que sont les emprunts de fonds pour les États modernes aux prises avec des difficultés intérieures ou des guerres. Le comte-vassal est libre, à chaque tournant, de reconnaître tel prétendant ou tel autre, et c’est, pratiquement, la mise aux enchères

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de la vassalité. Une hausse du prix se manifeste, comme, dans le cas des emprunts répétés, on voit chez nous monter le taux du loyer de l’argent. L’engrenage est fatal. Beaudoin a écrit à ce propos, une page maîtresse qu'il est toujours bon de relire :

Un jour est'venu où le descendant de Charlemagne, entouré de propriétaires qui sont maîtres de leurs domaines, n’a plus trouvé d’autre moyen de garder des hommes à son service que de leur distribuer des terres du fisc avec des concessions d’immunité, c’est-à-dire pour se les attacher de les rendre de plus en plus indépendants, et, pour pouvoir régner encore, d’abdiquer toujours de plus en plus.

On ne saurait mieux exprimer ce qu’eurent de dramatique les dernières convulsions d’une dynastie condamnée à résoudre un problème décevant.

Dans ces conditions, toutes les épreuves qui surviennent tournent en affaiblissements nouveaux de la puissance souveraine. Les nombreuses et tragiques invasions des ixe et Xe siècles l’ont d’autant plus gravement atteinte, qu’aux avalanches brusques de Barbares s’abattant le long d’un fleuve, au fil d’une vallée, une seule force pouvait s’opposer avec quelque efficacité : une résistance locale.

Les populations, habituées à obéir en tout temps au vassal du roi, se groupent autour de lui au jour du péril. Dans le seigneur du lieu, elles trouvent le protecteur de leurs champs, de leur église, de leur village. Le danger développe, comme il arrive généralement, un actif esprit d’association; mais, à cette heure, cet esprit se moule dans la hiérarchie qu’impose la notion dominante du dévoûment personnel. La France carolingienne, suivant le mot de J. Quiclierat, « se hérisse de châteaux » : c’est l’aspect de la France féodale qui commence. Le châtelain commande la vallée. Les hommes d’alentour ii’ont recours qu’en lui. Ep définitive, le jeu

du droit privé a créé une forme nouvelle de la domination politique : la seigneurie.

Les promesses de reconstitution future. — Mais la royauté, dépositaire de l’idée d’État, n’était-elle pas incompatible avec un triomphe aussi complet de l’idée féodale? Sans doute eût-elle été brisée si l’aristocratie avait enlevé la victoire de haute lutte. Le rythme du glissement, au contraire, explique en grande partie pourquoi il n’en fut pas ainsi.

Jamais le principe de souveraineté ne fut mis positivement en question. Nul n’y songeait. La féodalité se formait par en bas. La royauté, paralysée en fait, restait souveraine en droit. Sa souveraineté a beau se vider lentement de son contenu, tout ainsi que le droit de propriété se vidait de sa substance : le droit royal restait intact en principe, de même que planait toujours sur le sol aliéné le jus eminens.

La féodalité, montant d’en bas, atteignait pourtant jusqu’au trône. N’allait-elle pas l’emporter? Les efforts des Carolingiens pour se débattre risquaient, à vrai dire, d’aboutir à ce désastre extrême : l’élimination de la royauté. L’avènement des Capétiens a sauvé la royauté française, promesse de reconstitution future.

Seigneur féodal lui-même, le Capétien n’a pas répugné à être un seigneur général du royaume, un suzerain. Souverain en principe, le roi capétien n’agit pas comme tel : devenu roi, il garde son costume de duc de France ou, si l’on préfère, revêt le déguisement féodal. Ce fut l’art du Capétien, ou simplement son instinct, de chercher et de trouver hors de sa royauté sa force concrète de résistance. Et, ce faisant, le suzerain a sauvé le souverain. Un jour luira où la souveraineté, longtemps latente et endormie dans les formules, se réveillera et resplendira. Ce jour-là la dynastie aura récupéré

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assez de forces matérielles pour ressusciter l’idée et la substance de l’État.

Voilà pourquoi, si, en fin de compte, l’ancien droit de propriété, féodalement désintégré, s’est à jamais perdu, — puisqu’il ne s’est reformé qu’au bénéfice de simples possesseurs qui n’étaient en aucune manière les ayants cause des titulaires primitifs, — en revanche, la souveraineté, après une longue éclipse, a rayonné de nouveau au bénéfice de la couronne à laquelle la tradition et le sacre l’attachaient indissolublement.

Avec le temps, un État monarchique s’est donc reconstitué, par une évolution dévidée en sens inverse de l’évolution féodale; le concept politique de la res publica a reparu, avec des modalités nouvelles à certains égards, avec une substance à tout prendre identique à celle de l’antiquité. De même la propriété, transférée en d’autres mains, rétablie identique en son essence, allait, plus lentement, mais non moins sûrement, vers sa reconstitution.

En dernière analyse, une sorte de réintégration tendit à reproduire, en ses traits spécifiques, une société plus voisine de la société romaine que n’avait été celle du moyen âge, et, pour exprimer ce large phénomène, le terme de Renaissance pourrait se transférer de l’ordre artistique à l’ordre politique et social.

Le contraste que nous soulignions, dès l’abord, entre la société féodale et la société antique ou moderne, trouve dans ces considérations, par lesquelles achève de s’éclairer le mystère des origines, son ultime raison d’être et sa véritable explication.

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