Voici le couplet du chevalier deBoufflers
AIR : Réveillez -vous, belle endormie.
Voilà le signe de la fêle, En vous l'offrant on s'applaudit D'en avoir pu trouver la bête, N'en pouvant pas trouver l'esprit.
Et voici le couplet delà marquise de Boufflers :
A I R de la Fêe Urgèle : Avez-vous vu mon bien-aimé ?
Sans être d'or, il séduisit
Jadis certaine belle.
Et sous cette forme il la fit
Cesser d'être pucelle.
Cet amant était roi des rois, Il était un qui faisait trois.
Pour cette fois.
C'est par vos doigts Qu'il va changer encore.
Il fut déjà, Il restera Ce que le monde adore.
UN CLIENT DE l'aNCIEN RÉGIME. 99
Par vieillesse extrême,
Ne pouvant lui-même, Qui prend-il pour faire un garçon?
C'est un pigeon, c'est un pigeon...
Veuve du duc de Clermont d'Amboise, Marie- Charlotte de Rohan-Chabot épousa en secondes noces le prince de Beauvau, un de ces hommes rares qui conservent le privilège d'être distingués dans les actions les plus simples comme dans les plus importantes : union idéale, union délicieuse, en dépit de l'axiome de La Rochefoucauld, qui inspirait à leur fille la princesse de Poix cette réponse lorsqu'on lui recommanda de ne pas lire de romans : « Défendez-moi donc de voir mon père et ma mère ». Comme madame de Luxembourg, comme madame de Gramont, la princesse de Beauvau gouverna longtemps un des derniers grands salons aristocratiques du xviii*^ siècle. Conseillère de Choiseul, de Necker, tandis qu'ils étaient au pouvoir, amie fidèle dans la disgrâce, elle avait * Vefiprit de principauté^ s'intéressait
1. « Ce sont tous ses sujets que ces gens-là, >» dit madame du DefTand, qui ne l'aime guère. « Elle me paraît un personnage du poème de Milton. Cependant son époux ressemble plus à Adam qu'elle ne ressemble à Eve; ce n'est pas à Eve non plus que je la compare, c'est son éloquence que je trouve qui est du genre de... de celles des héros de ce poème. • Et après qu'on eut enlevé au prince le gouvernement du Languedoc, la marquise observe : « ...Elle est plus brillante que jamais. Elle me persuade que le courage des martyrs était moins une grâce de Dieu qu'une vertu de
vivement aux affaires de TAcadémie et de l'État, poussée par cette ambition très noble de mettre les hommes capables à leur place, montrant d'ailleurs, ses contemporains l'attestent, plusieurs sortes d'esprit, celui de causer, celui d'observer les événements, de n'exiger des individus que ce qu'ils peuvent fournir à la société; son attention était un éloge et son sourire un suffrage, l'entendre parler un véritable enchantement *. Sa conversation, dit le duc de Lévis, avait de la vivacité sans emportement; toujours l'expression propre, point d'exagération, rien d'affecté. La délicatesse de son âme, la grâce de son sexe, servaient de passeport à une logique toute virile, et l'on ne savait, en se rangeant à son opinion, si on était séduit ou convaincu. — Dans les premiers temps de l'assemblée constituante, il lui arriva
tempérament; si elle était née de leur temps, elle aurait renverse tous les temples et leurs idoles... »
1. « Elle sait amuser sans savoir médire; le plaisir qu'elle donne ne peut être pour elle la cause d'un repentir, car ce n'est jamais aux dépens de personne; elle est trop riche de son propre fonds pour avoir recours à de tels moyens, et, de plus, son cœur désavouerait son esprit. Elle a un art particulier pour les détails; tous ses récits ont de la grâce; elle peint tout ce qu'elle dit, et donne de la vie à tout ce qu'elle raconte; ses pensées sont toujours justes et ne brillent jamais d'un faux éclat; on pourrait les comparer aux perles fines, elles en ont la rondeur, le poli et la douceur, elles charment toujours et n'éblouissent jamais. (Portrait de madame de Beauvau par la duchesse de Rohan- Chabot sa belle-sœur.)
UN CLIENT DE l'aNCIEN RÉGIME. 101
une aventure assez plaisante. Sans pousser le cri chevaleresque de madame de Tessé : « Dussé-je y périr, la France aura une constitution, » la prin* cesse voulait dçs réformes pour empêcher un bouleversement, estimant sans doute que le seul moyen d'éviter une révolution était de la faire en haut. Elle recevait donc et cherchait à grouper le tiers état autour de Necker. Un soir, au moment oîi elle ouvrait sa boîte pour prendre du tabac (le tabac à priser était fort à la mode alors), le député Target s'avança et y puisa familièrement une prise. Peindre Tétonnement, l'indignation qu'une telle conduite inspira à madame de Beauvau, serait chose impossible. Louis XIV n'eût pas témoigné plus de surprise, si quelque Dangeau lui eût dit qu'un emploi pouvait sembler préférable à celui de lui faire assidûment sa cour. Comment en effet s'imaginer que les Droits de Vhomme s'étendraient jusqu'à prendre du tabac dans la boîte de cette grande dame qui voyait en son mari « un prince auprès duquel les autres étaient peuple *? y>
1. « Je m'apercevrai beaucoup de l'absence de M. de fieauvau. C'est en lui que je trouve le plus de ressources. J'aime son caractère. C'est l'homme le plus exempt de vanité, qui a le plus de vérité et de justice, et, sans être affectueux, il est excellent ami. Il n'y a peut-être personne au monde de qui je reçoive plus de preuves d'amitié. J'ai du plaisir à m'épancher avec vous sur ce que jie pense de lui. Il a de vous la meilleure opinion du monde. Soyez à votre aise
Et pour souligner sa déconvenue , quelqu'un remarqua malicieusement : « C'est un effet naturel de régalité. »
Épouse et veuve admirable, madame de Beauvau survécut quatorze ans à cet époux auquel, jusqu'au dernier soupir, elle voua un culte passionné, dont elle recueillait pieusement les lettres, les pensées, essayant de souffler au marquis de Saint- Lambert son enthousiasme, pour qu'il élevât au prince un monument digne de lui. Saint -Lambert, Vami de madame d'Houdetot pendant quarante-huit ans, qui prétendait spirituellement qu'elle et lui avaient la vocation de la fidélité, mais qu'il y avait eu malentendu. Et celle-ci, par une superstition touchante, ne manquait jamais, avant de se coucher, de frapper trois fois le parquet de sa pantoufle, en disant à son cher mort qui restait vivant pour elle : Bonsoir, mon ami! Seulement, madame d'Houdetot n'est qu'une jolie âme, elle résume toute sa morale dans cette formule :
« Jouissez, c'est le bonheur; faites jouir, c'est la vertu ; » elle croit avoir rempli tous ses devoirs en se dévouant à l'amour, et son mari ne semblait
avec lui ; vous vous convenez parfaitement à tous les deux. Il aime la franchise et le naturel. Je dois à ces deux qualités qu'il croit trouver en moi, l'indulgence qu'il a pour ma vieillesse et pour tous mes défauts. » (Madame du DelTand à madame de Choiseul, 4 janvier 1774.)
UN CLIENT DE l'aNCIEN RÉGIME. 403
pas éloigné de penser comme elle, puisqu'il ne lui demandait que de ne point Tafficher. Madame de Beauvau est une grande âme, qui, hélas! ne respire pas vers le ciel, mais tout éprise de stoïcisme, ne comprenant point l'amour sans le devoir, religieuse dans sa morale, sinon dans sa croyance. Et de toutes les preuves d'affection qu'elle reçut de son mari, celle qui l'émut le plus est ce mot qu'il lui dit, au commencement de la Terreur, lorsqu'il se crut menacé d'arrestation : « Ah I ne craignez pas que je vous éloigne, je vous appellerais! » Connaît-on rien de plus noblement touchant dans l'histoire des bons ménages?
De risle ne se contente pas toujours de glisser des douceurs dans ses bouquets et madrigaux : les moutons ne lui suffisent pas, et il y mettait parfois ce petit loup qui manqua aux fables de Florian. Un petit loup qui griffait et mordait assez bien, comme on le vit par la Prophétie Turgoiine, satire amère des plans du contrôleur-général Turgot, de ses coryphées, où, treize ans d'avance, les fureurs révolutionnaires étaient prédites avec un luxe de détails que seule dépasse la Prophétie de Cazotte, Seulement, cette dernière a pour auteur La Harpe, qui la composa après coup, en 1796, tandis que de risle écrivait la sienne en 1776. Certes, maint esprit clairvoyant, madame de Tencin, Voltaire, le
marquis de Mirabeau, avaient pronostiqué la révolution, mais d'une manière générale, et sans la fantaisie originale, sans Tentrain ironique du capitaine-poète qui, devenu lui-même un de ces abus au nom desquels il protestait contre les abus possibles de la liberté et de la philosophie, craignait peut-être de voir tout ceci se terminer autrement que par des chansons. La Prophétie Turgotine eut un succès énorme, et devint pendant quelque temps le cri de guerre des courtisans contre Turgot.
AIR : La bonne aventure^ ô gué!
Vivent tous nos beaux esprits
Encyclopédistes, Du bonheur français épris,
Grands économistes; Par leurs soins, au temps d'Adam, Nous reviendrons, c'est leur plan :
Momus les assiste gué!
Momus les assiste!
Ce n'est pas de nos bouquins
Que vient leur science; En eux ces fiers paladins
Ont la sapience :
Les Colbert et les Sully Nous paraissent grands, mais fi!
Ce n'est qu'ignorance gué!
Ce n'est qu'ignorance.
On verra tous les États
Entre eux se confondre, Les pauvres sur leurs grabats
Ne plus se morfondre ;
UN CLIENT DE l'aNCIEN RÉGIME. 405
Des biens on fera des lots Qui rendront les gens égaux.
Le bel œuf à pondre Ogué!
Le bel œuf à pondre?...
Que le chevalier confondît à plaisir la liberté et l'anarchie, les réformes et la révolution, les lois naturelles et les lois sociales, rien de plus évident; peu lui importait du reste, pourvu qu'il mît les rieurs de son côté et fit plaisir à ses patrons. Sans doute,, à la façon de Galiani, il aimait le despotisme bien cru, bien vert, et comparait le budget à un compte de blanchisseuse, traitant le déficit du trésor public comme certains grands seigneurs traitaient le déficit de leur fortune. On sait la réponse de Tun d'eux au roi, qui lui demandait le chiffre de ses dettes : « Sire, je n'en sais rien, mais j'interrogerai mon intendant, et j'aurai l'honneur d'en rendre compte à Votre Majesté. » Prétendre au monopole de la critique contre le souverain, chercher aux effets des causes invraisemblables, vaticiner des prédictions menaçantes et crier au déluge devant la moindre atteinte à d'injustes privilèges, en appeler de la logique de la raison à la logique des passions, livrer la ville aux incendiaires par haine du pompier qui veut la sauver en sacrifiant une partie des faubourgs, organiser la Fronde du dédain et du sarcasme.
lOC LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AVANT ET APRÈS 1789.
la guerre des petits papiers et des intrigues, telle est, telle fut trop souvent la tactique des oppositions de cour et de salon; tactique qui leur valut des succès éphémères suivis de désastres sans fin. Quelques jours après la retraite de Turgot, d'Alembert faisait son éloge et le félicitait d'avoir exécuté un grand abatis dans la forêt des préjugés, « C'est donc pour cela qu'il nous a donné tant de fagots ! » interrompit la duchesse de Fleury. La réplique était charmante, mais comment oublier qu'en refusant la coupe du bon père de famille, on allait livrer la forêt tout entière à la hache des furieux qui la détruiraient jusque dans les racines?
Rempli de son mérite, Portant le nez au vent, Choiseul parut ensuite, • Et, d'un air turbulent.
Dit sans aucun égard : changeons de cabane, Je vais tout culbuter ici.
Je réforme le bœuf aussi, Et je conserve l'àne.
Les noëls satiriques * étaient en grand honneur au siècle dernier : ils se composaient de couplets
1. Sur le duc, la duchesse de Choiseul et leurs amis, voir l'excellent travail de M. Gaston Maugras, la Duchesse de Choiseul et le patriarche de Ferney, 1889; Calmann Lévy. — De
U.N CLIENT DE l'aNCIEN RÉGIME. 107
OÙ, sur un air populaire, la crèche, la sainte famille, les trois mages, la cour et les ministres se trouvaient chansonnés avec plus ou moins d'esprit et de convenance. De Tlsle y excellait et le noël dont je viens de citer un passage commença à le faire connaître. Il récrivit en 1763^ paraît-il, dans un château près de Cambrai, et eut une vive alerte lorsque, peu après, il l'entendit chanter par un officier de son régiment, debout sur une chaise, entouré de ses camarades : une telle pièce où il se moquait sans merci des puissants du jour, pouvait fort bien le mener à la Bastille. D'Allonville raconte que le duc de Choiseul fut tellement irrité des brocards dirigés contre sa sœur et lui, qu'il promit une récompense à celui
Goncourt : la Du Barry, madame de Pompadour, la Femme au xviii* siècle^ 3 vol. ; Charpentier. — Con^espondance de madame du Deff'and avec la duchesse de Choiseul, etc., publiée par le marquis de Saint-Aulaire, 3 vol. ; Calmann Lévy. — De Lescure, Correspondance de madame du Deffand^ 2 vol. in-8°; les Femmes philosophes, 1 vol. in-18. — Souvenirs du baron de Gleichen, i vol.; Techener, 1872. — Comte d'Hausson ville, le Salon de madame Necker, 2 vol. — Sainte-Beuve, Causeries du Lundis t. VII. — Sénac de Meilhan, Caractères et Portraits. — Correspondance du chevalier de Vlsle avec le prince de Ligne, le comte de Riocour, passim. — Mémoires de Besenval — Mémoires du duc de Choiseul, publiés par Soulavie en 1790. — Dutens, Mémoires d'un voyageur qui se repose, — Correspondance de Grimm, 16 vol., édition Tourneux. — Mémoires du maréchal duc de Richelieu. — Mémoires secrets de la République des lettres. — Mémoires de Bouille, de Bertrand de Molevillet etc.
qui dénoncerait Tauteur. A quelque temps de là, se présente un jeune officier qui s'annonce comme le révélateur du secret. « Gomment, s'écrie Ghoiseul, pouvez-vous être assez vil pour déshonorer ainsi l'uniforme que vous portez? — Je ne le déshonore point, réplique de Tlsle, car c'est moi-même que je viens dénoncer. » Étonné, le ministre se tait d'abord, puis tendant la main au jeune officier : a J'ai promis une récompense ; si mon amitié vous en paraît une, acceptez-la, et accordez-moi la vôtre. » Et Ghoiseul fit là une excellente action : d'instinct, il suivit la politique d'Henri IV, qui achetait plus de villes qu'il n'en prenait, et pensait que le meilleur moyen de se défaire d'un ennemi est de s'en faire un ami. Que l'anecdote soit authentique ou travestie, toujours est-il que de risle devint le protégé, l'hôte du duc, lui voua une fidélité à toute épreuve, mit son esprit et sa plume à son service.
De taille médiocre, laid de figure, avec des yeux pétillants de flamme, des manières nobles, hardies et hautaines, généreux jusqu'à la grandeur et d'une délicatesse raffinée dans le bienfait, maniant avec une sorte de sybaritisme cruel le persiflage contre les indifférents et les ennemis (on crut qu'il avait été un des modèles du Méchant de Gresset), mais ne connaissant ni la haine, ni la rancune,
i;.\ CLIENT DE l'ancien RÉfilAlK. 109
adoré des femmes et de ses intimes que séduisaient sa gaîté contagieuse et la fougue étourdissante de son esprit (hors de lui, dit madame du Deffand, tout est sot, extravagant ou pédant), imprudent à force de fierté, toujours prêt à sacrifier sa position plutôt que le sentiment de son honneur*, homme d'État par fragment et passades, précis et vigoureux dans le détail, doué d'une rare facilité de travail, et par exemple écrivant à PiOme les dépêches les plus secrètes sans faire de brouillon, sans garder de copies, pratiquant Tabsolutisme ministériel * et, de son cabinet, dirigeant les travaux des généraux et des diplomates, secondé d'ailleurs par d'admirables sous-ordres et des amis dévoués; mais trop léger, trop indiscret pour exécuter avec fermeté '^ un plan original
1. « Je lui ai entendu, raconte Gleichen, répondre à madame de Choiseul, qui l'appelait un tyran : « Dites un tyran de coton. » Aussi, un moyen sûr d'obtenir de lui ce qu'on voulait était de l'irriter auparavant sur un autre objet; cette colère passée, le lion devenait un mouton. »
2. • Il inventait des indiscrétions, dit Gleichen, pour donner le change, et se consolait d'un embarras par le plaisir de s'en tirer. Il était vraiment l'homme du moment pour jouir, faillir et réparer, vraiment ingénieux pour trouver des expédients. »
3. La faveur du duc de Choiseul avait attiré tant do cousins qui portaient son nom que, pour les distinguer, on les avait alTublés de sobriquets. Il y en avait un qu'on appelait Choiseul Bon Dieu et le maréchal de Belle-lsle avait été importuné à outrance pour qu'on lui donnât un régiment. Ce ministre étant à l'article de la mort, on lui apporta le viatique, et on lui annonça le bon Dieu, comme c'était l'usage à
et profond, incapable de dominer assez l'opinion, la favorite, le roi, pour s'élever jusqu'à la vraie gloire, le duc de Ghoiseul, connu d'abord sous le nom de comte de Stainville, réalise à merveille le type du personnage sympathique, si nécessaire aux peuples, aux romanciers, aux auteurs dramatiques, personnage que chaque époque marque de son empreinte particulière, dont elle fait une sorte de miroir où se reflètent, savamment embellis, ses qualités et ses défauts. Il avait commencé par jouer le rôle d'homme à bonnes fortunes, ce qui prouve, observe méchamment Duclos, que tout le monde peut y prétendre ; mais Duclos oublie que la beauté des hommes, c'est leur esprit. Tant de galanterie, un goût si décidé pour le plaisir, le firent d'abord juger défavorablement. Ce n'est, pensait-on, qu'un petit-maître sans talent qui a un peu de phosphore dans l'esprit. Benoît XIV l'appelle un fou qui a bien de l'esprit *. Il est vrai que ce fou lui donnait de la tablature et consternait la cour pontificale par ses hautaines excentricités : un jour, par exemple, ayant appris qu'on
Paris. Le maréchal agonisant croit que c'est un Ghoiseul venant le relancer et crie de toutes ses forces : « Qu'il s'en aille! qu'il me laisse en repos! Dites-lui que je lui donne un régiment. » 1. Il est encore de Benoit XI V, ce mot si curieux : Est-il besoin d'autre preuve de l'existence d'une Providence que de voir prospérer le royaume de France sous Louis XV? »
UN CLIENT DE l'aNCIEN RÉGIME. 111
a donné au gouverneur de Rome la loge de l'ambassadeur de France, il arme ses gens et se rend au théâtre Alberti, après avoir annoncé qu'il jettera le gouverneur dans la salle s'il se présente. Le pape ayant chargé le cardinal Valenti de lui adresser une sévère mercuriale, Ghoiseul l'écoute nonchalamment, claque des doigts presque sous le nez de Son Éminence, et, du ton le plus dégagé : « Vous vous moquez de moi, monseigneur ; voilà trop de bruit pour un petit prestolet quand il s'agit d'un ambassadeur de France. » Puis il pirouette sur ses talons et sort. Une autre fois il eut une discussion fort vive avec le pape lui-même, qu'il voulait empêcher de nommer Acquinto à la place de secrétaire d'état, devenue vacante. Dans un transport de colère, le saint père se lève de son fauteuil, prend Ghoiseul par le bras, et, l'y poussant, s'écrie : ce Fa il papa, fais le pape ! » Et l'ambassadeur de répliquer : « Non, saint père, remplissons chacun notre charge ; continuez à faire le pape, et moi, je ferai l'ambassadeur. » Puis, pour tout concilier, il obtint la permission d'annoncer à Acquinto que c'était h sa demande qu'il était nommé. Poussé par le parti dévot, le dauphin avait en 1760 intrigué pour faire disgracier Ghoiseul, qui, dans une conversation avec ce prince, osa lui dire : « Monseigneur, j'aurai peut-être le malheur
d'èire un jour votre sujet, mais je ne serai jamais votre serviteur *. »
Lorsqu'il recherchait mademoiselle Crozat du Ghâtel, elle n'avait guère que des espérances de fortune, son bien se trouvant disputé par des parents. Choiseul ne veut pas attendre la décision du procès, qui, le lendemain même du mariage, est perdu. Loin de s'affliger, il console sa bellemère, et, avec son beau-frère, le duc de Gontaut, appelle de la sentence rendue contre eux. Le duc de Gontaut était fort épris alors d'une madame Rossignol, femme de l'intendant de Lyon; il en parlait sans cesse à Choiseul et répétait continuellement : « Mon frère, croyez-vous que madame Rossignol m*aime? » Le jour où Ton jugea leur procès en première instance, ils entendirent prononcer la sentence qui les ruinait; tandis qu'on la lisait, Choiseul se pencha vers son beau-frère et lui dit à voix basse : « Mon frère, croyez- vous que madame Rossignol vous aime? » Et tous deux de partir d'un fou rire qui sembla fort singulier au public et aux juges. Un arrêt de la grand'-
i. Quelques jours avant, entendant le dauphin parler des jésuites avec enthousiasme, il n'avait pu se retenir de l'admonester : « Ah! fi! monsieur, un dauphin! » On rapporta cette réponse ironique de Louis XV à son fils, comme celui-ci affirmait que, si les jésuites lui conseillaient de renoncer au trône, il obéirait: « Et s'ils vous ordonnaient d'y monter? »
UN CLIENT DE l'aNCIEN RÉGIME. 113
chambre rendit à Ghoiseul les biens de sa femme. Il entre dans la faveur de madame de Pompadour par un trait assez noir, il tombe devant une autre favorite. Poussé par sa sœur, Faîtière duchesse de Gramont, qui le domine complètement, il déclare la guerre à la Du Barry, essaie d'empêcher sa présentation à la cour, ameute les parlements, les philosophes, les salons, fait pleuvoir épigrammes, libelles, brocards de toute sorte *. Dès que celle-ci se montrait, on fredonnait les couplets qui couraient les théâtres et les rues : on tournait en ridicule les très rares grandes dames qui consentaient à devenir ses soupeuses et ses voyageuses *. La duchesse de Ghoiseul elle-même se prononça violemment contre la Du Barry, parce
i. Un jour, par exemple, on parlait de rage chez la Du Barry, et l'on citait le mercure comme le meilleur remède. « Je ne sais, demanda-t-elle, ce que c'est que le mercure: je voudrais qu'on me le dît. » Cette ignorance, affectée ou réelle, fit sourire, on la raconta à madame de Luxembourg, qui observa méchamment : <i Ah! il est heureux qu'elle ait son innocence mercurielle. » Dans les salons et dans la rue, dans les pamphlets et les chansons, Maupeou n'était pas davantage épargné. On vendait publiquement des galons dits galons à la chancelier e^ parce qu'ils étaient faux et ne rougissaient pas ; on dessinait le long des murs des potences avec un homme accroché, 'au-dessus cette inscription : le chancelier,
2. La maréchale de Mirepoix fut la première qui fit sa paix avec la comtesse et, pour prix de sa complaisance, cette besogneuse, cette éternelle endettée reçut cent mille livres. « On m'avait promis cette somme, expliquait-elle à sa nièce madame de Bussy, et le désordre des finances
que, jalouse de Tinfluence de sa belle-sœur, elle ne voulait pas que son mari la crût moins ardente à servir ses desseins; et Walpole l'avertit finement un jour qu'elle semblait solliciter son approbation : « Je pense que tout cela est à merveille pour madame de Gramont; mais vous, madame, vous n'avez pas les mêmes raisons d'être si scrupuleuse. » Vainement la favorite usa-t-elle de longanimité, vainement fit-elle dire au duc que, s'il voulait se rapprocher, elle ferait la moitié du chemin, que c'étaient les maîtresses qui chassaient les ministres et non les ministres qui renvoyaient les maîtresses ; vainement Louis XV, qui détestait les nouveaux visages et croyait Choiseul indispensable, lui recommanda-t-il de se défier de ses entours et des donneurs d'avis : le duc, poussé par ses femmesy persistait à braver la favorite, se mettait à chaque instant sur le bord du précipice. A la vérité, il commençait à trouver que la coquine lui donnait bien de l'embarras, mais il gardait une si belle assurance et déployait une telle verve que
n'avait pas permis de me la donner plus tôt; mais ce n'est pas en considération de mes. soins pour madame Du Barry. « Je crois bien, reprit madame de Bussy, ce ne serait pas assez payé. » — La Fée Urgèle en vint à écrire, lors de la chute de Choiseul : « Madame, je vous fais compliment sur votre triomphe qui est aussi brillant que votre conquête. » (Walpole, Mémoires du règne de Georges III), Goncourt, la Du Barry; — Lévis, Gaston Maugras, ouvrages déjà cités.)
UN CLIENT DE l'aNCIEN RÉGIME. 115
madame du Deffand, après un souper avec lui, écrit à Walpole : « Il sera comme Charles VII; on ne peut perdre un royaume plus gaîment. »
Trois hommes mènent la campagne contre lui :
Richelieu, l'ami à pendre et à dépendre; d'Aiguillon, qui est du dernier bien avec la favorite, au mieux mieiuc, comme on disait alors; Maupeou, l'homme au visage vert, à la hiaurrade, au caractère retors, énergique, sans scrupules, qui appelait madame Du Barry : ma cousine, et rêvait de faire le coup de deux, de détruire à la fois Ghoiseul et d'Aiguillon. Soufflée, guidée par eux, la comtesse ne cesse de peindre le duc comme Fâme d'un parlement ambitieux, usurpateur, capable de renouveler la tragédie de Charles I" d'Angleterre ; elle lépète à la France (Louis XV) la leçon des oranges avec lesquelles elle fait sauter le cabinet : « Saute, Ghoiseul! Saute, Praslin » le mot espiègle après le renvoi de son cuisinier qui avait quelque ressemblance avec le ministre : « Sire, j'ai renvoyé mon Ghoiseul ! » Aux petites causes les grands effets, affirme le proverbe. Les petites causes ne déterminent que les petits hommes, mais parfois elles sont suivies de grands effets, et le vulgaire les rattache les unes aux autres, parce qu'il ne regarde guère au delà de l'heure présente.
Le 24 décembre 1770, Ghoiseul reçoit Tordre de
lie LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AVANT ET APRÈS 1789.
donner sa démission, de se retirer à Chanteloup; une autre lettre, également de la main du roi, lui apprenait que, sans madame de Choiseul, il l'aurait frappé plus durement en l'exilant ailleurs : dernier hommage de Louis XV aux vertus d'une femme qui faisait un rempart à son mari jusque dans la disgrâce. Le duc supporta le coup avec une sérénité merveilleuse; il dormait, suivant son habitude, après son dîner, quand on lui apporta la lettre de cachot : il la lut, referma ses rideaux et se rendormit tranquillement. Mais le public prit fait et cause pour ceux qu'il regardait comme les victimes de la morale outragée, et leur départ ressembla au triomphe d'un César rentrant à Rome après avoir conquis un nouveau royaume. L'enthousiasme se traduisit de mille manières : par des portraits et des médailles, par des tabatières où figuraient d'un côté le buste de Sully, de l'autre celui de l'exilé (ce qui donna lieu au joli mot prêtée Sophie Arnould) : « Tiens! on a mis ensemble la recette et la dépense I » Voltaire -exprimait, dans une courageuse épître, des regrets presque universels. Et, comme pour marquer d'un trait caractéristique l'époque et le personnage, pour tempérer l'ardeur des haines en laissant une place à la courtoisie, Choiseul, quittant Versailles, aperçut la belle-sœur de la Du Barry à une fenêtre du palais, s'imagina reconnaître celle-ci,
et salua en envoyant du bout des doigts un baiser. Sur quoi la favorite remarqua, avec un accent de regret : « S'il voulait seulement monter mon escalier, il ne partirait pas * ! » Peut-être le duc réfléchissait-il qu'il avait bien légèrement ouvert les hostilités et qu'il eût été facile de jouer le jeu qui avait si bien réussi avec madame de Pompadour, Le triomphe du départ se poursuit à Ghanteloup, résidence magnifique située à six kilomètres d'Amboise, dont les châtelains font les honneurs avec le faste que connaissent déjà les habitués de leur hôtel de Paris ^ Le premier qui osa demander à Louis XV l'autorisation d'aller les voir, reçut cette réponse : « Je ne le permets ni ne le défends. y> n l'interpréta comme une tolérance, la mode s'y mit, et Ghanteloup devint le pèlerinage obligatoire des gens du bel air. Spectacle nouveau ! Versailles et Compiègne désertés, la faveur royale ne semblant plus le but suprême de la vie, cette faveur
1. Voir, dans Dutens, le récit d'une visite de Choiseul à la Du Barry en 1783. (Mémoires d'un voyageur qui se repose, t. II). Le vicomte de Ségur attribue au duc ce mot charmant, comme la comtesse lui rapportait un ordre de Louis XV, qui avait ajouté qu'il ne changerait jamais : « Oui, madame; mais, en disant cela, le roi vous regardait. >• D'autres en font honneur au duc de Nivernois (Voir le joli conte de VÉpingle dans les Œuvres du vicomte de Ségur.
2. « Tout le monde se prépare à vous aller voir; Compiègne sera désert, c'est à Ghanteloup que sera la cour. Chantilly, Villers-Cotterets n'auront que vos éclaboussures ». (Lettre de madame du Deffand à Barthélémy.)
royale dont la perte faisait mourir de douleur un courtisan au temps du grand roi! Quel sujet d'étonnement pour Louis XV, lorsque Ghauvelin, son capitaine des gardes, sollicita la permission de se rendre à Ghanteloup : a Mais il n'était pas de vos amis, observa le prince. — C'est à cause de cela, sire, » répliqua fièrement Ghauvelin ! L'attraction était telle, que le roi devint lui-même curieux d'apprendre ce qui se passait chez le duc, et qu'il demandait souvent à ceux qui en revenaient : « Que dit-on à Ghanteloup? » Et non seulement amis, inconnus s'y précipitaient, mais on se réconciliait tout exprès pour faire ce voyage, et madame de Luxembourg, brouillée naguère avec les Ghoiseul, était reçue avec tendresse, « parce que c'était pour eux un nouveau rayon de gloire, dit Walpole, et qu'ils en sont ivres ». Afin de laisser un souvenir durable de tant de marques d'affection, le duc fit élever une espèce d'obélisque chinois de sept étages, surnommé la Pagode, et graver sur des plaques de marbre, à l'intérieur, les noms de tous ses visiteurs : les mots reconnaissance et amitié, inscrits en caractères bizarres, couraient l'un après l'autre dans toute la partie circulaire de ce bâtiment, construit en pierres de taille, haut de cent vingt pieds, et qui ne coûta pas moins de quarante mille écus. (( Il n'est donc pas possible de rendre cet homme-là
malheureux ! » s'écriait avec dépit la princesse de Marsan, TÉgérie du parti des dévots. Et en effet il n'est digne que d'envie et point de pitié.
Chasses à courre et à pied, promenades, parties de pêche et concerts sur l'eau, où le duc de Guines « joue de la flûte comme Blavet », où sa fille, la duchesse de Gastries, « touche de la harpe mieux que David », comédies, musique, bibliothèques, collections superbes de gravures et de médailles, conversations charmantes, tournois poétiques, trictrac, dés, billards, volants, pharaon, biribi, loto, trou-madame, tout était combiné pour la joie et le bonheur des hôtes de céans. Pour amuser son mari, la duchesse apprend le clavecin et elle arrive à jouer la comédie ' en perfection : les principaux acteurs du théâtre de Ghanteloup sont MM. d'Usson, de Mun, d'Ayen, d'Onésan, mesdames de Tessé, de Ghauvelin, de Poix; en juillet 1773, ils donnent les Fausses InfidélitéSy le 2'artufe^ VEsprit de contradiction, de Dufresny, le Médecin malgré lui, la Métromanie, V Impromptu de campagne, V Avare, la Mère jalouse, la Jeune Indienne; et du coup voilà le grand-papa (Ghoiseul) réconcilié avec les troupes de province. Pas de règle, aucune
1. Voir dans la Revue des Deux Mondes des 15*^0111, 15 septembre 1891 mes deux études sur les Comédiennes de la Cour, le Théâtre des princes de Clermont et d'Orléans.
trace de cette forte discipline que quelques femmes font prévaloir dans leurs salons; la règle, au sentiment de la duchesse, est une entrave, et le plaisir n'en veut point. Toujours contents de l'instant présent, hôtes et châtelains ne forment pas de projets pour celui qui lui succède, car c les projets ne sont que le désir du mieux-être, fondé sur rinquiétude du présent » ; et ils passent chaque jour à faire et dire les mêmes choses, sans croire se répéter. Le temps les pousse, ils le lui rendent bien, et il les emporte si vite que l'abbé Barthélémy croit toujours être arrivé la veille. Le duc, pendant une petite maladie, se fait lire des contes de fées, toute la société se met à cette lecture, qu'elle trouve aussi vraisemblable que l'histoire moderne; ensuite, c'est un cerf- volant qui fait son bonheur et madame de Lauzun qui Témer veille par son habileté à préparer les œufs brouillés. Un autre amusement consiste à écrire en particulier des vers en n'indiquant que la première lettre de chaque mot, suivie d autant de points que le mot contient de lettres, et l'on donnait à deviner. Et quelle aimable compagnie I D'abord les inamovibles : Boufflers, de l'Isle, l'abbé Biliardi, le grand abbé. Puis les hôtes momentanés, les amis qui passent un mois, six semaines à Ghanteloup : le prince de Bauffremont, le duc de Gontaut, Lauzun,
Besenval, Voyer d'Argenson, les Beauvau, les Du Châtelet, le marquis de Castellane, le baron de Oleichen, Garaccioli *, du Bue, mesdames de Luxembourg, d'Anville, de Goigny, de Brionne, de Fleury, d'Ossun , de Simiane , les archevêques d'Aix, de Toulouse, Tévêque d'Arras, cent autres encore. Barement la duchesse a moins de quinze ou vingt personnes, elle sait que tout ce flux et ce reflux mondain charment son mari et se résigne à paraître la plus heureuse des femmes; mais tout
1. Comme l'abbé Galiani, l'homme des jours de pluîe^ le marquis de Garaccioli réunissait en sa personne toute la comédie italienne. Il a, prétendait-on, de l'esprit comme quatre, gesticule comme huit et fait du bruit comme vingt. Son caractère est franc, il a de la noblesse et de la bonté; il est savant, il est bouffon, conte de jolies histoires; il a des traits, du raisonnement, du galimatias, du comique, une tête fort logicienne, se montre fort enthousiaste de la musique italienne, des philosophes, grand admirateur de la princesse de Beauvau ; bref, un mélange de toutes sortes de choses différentes, excepté des mauvaises ; un orchestre nécessaire dans un salon, et, remarque l'abbé Barthélémy, un de ces hommes qui s'en vont toujours et ne viennent jamais. Quelqu'un le définit plaisamment : une cervelle de singe dans une tête de veau. C'est lui qui disait, avec une bonhomie malicieuse, que le duc d'Orléans, ne pouvant faire madame de Montesson duchesse d'Orléans, s'était fait M, de Montesson. Avant d'être venu à Paris, observaitil encore, je me faisais de l'amour l'idée du monde la plus séduisante; je me le peignais comme un dieu charmant; je croyais vraiment lui voir des ailes d'azur, un carquois brillant, des flèches d'or. J'ai bien ouvert les yeux : j'ai vu que ce n'était qu'un vilain petit Savoyard qui courait le matin, laissant des billets de porte en porte. Il se plaisait à répéter cette boutade d'une femme d'esprit : le Mathusalem des amours en France ne vécut que six jours.
bas, bien bas, elle confesse à madame du Deflfand que ce tumulte délicieux la fatigue et parfois Tennuie ; son appartement est la grande rue de Chanteloup; obsédée du malin au soir, elle ne sait où fuir pour vaquer à ses affaires, ou à ses plaisirs en écrivant à ses amis, ou pour les voir s'il lui en reste dans la maison. Son âme use son corps, et la marquise la compare à cette sainte qui prenait pour son compte les douleurs des personnes qui l'en priaient. Le plus gai de tous, le plus amusant, c'est le duc de Ghoiseul, installé devant son métier à tapisserie, évoquant les souvenirs de son ministère de douze ans , passant au fil de Tépigramme les hommes et les choses, le tripot de la cour et le roi lui-même, qui ce serait un si bon roi s'il n'avait tant de côtés d'un mauvais ». Gomme les membres du parlement Maupeou servaient de cible aux plaisanteries de l'opposition, le duc raconte un jour la démarche imaginaire ou réelle d'un plaideur. Il désirait rendre son rapporteur favorable dans une conlestalion de limites, et lui tint cet éloquent discours : « Monsieur, si vous m'accordez un instant d'attention, je vais vous convaincre qu'il n'est pas possible que j'aie tort. Voici ma terre et mon château (il en trace le chemin avec des pièces d'or et figure le château par une pile de doubles louis) ; ceci est mon parc, et voici un grand chemin
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(aussitôt une longue traînée d'or) qui conduit à un moulin (le plaideur entasse une forte colonne) ; là est un bras de rivière (il en fait le Pactole); ici est la terre de mon voisin (nouvel amas du précieux métal). Vous voyez, à cette heure, combien je suis fondé dans mes prétentions; si vous le permettez, monsieur, je vous laisserai ce petit plan afin que vous y réfléchissiez plus à loisir. » On juge si l'anecdote servit de texte à d'ironiques commentaires.
Bien que chacun de ses amis crût Choiseul à la veille de rentrer au pouvoir, il semble avoir dit un long adieu à la politique, conduit lui-même, pour se distraire, une ferme de douze cents arpents, bâtit, défriche, achète et revend des troupeaux, trouve en lui tous les goûts qui peuvent remplacer les grandes occupations.
Choiseul est agricole, et Voltaire est fermier.
Il creuse une pièce d'eau d'un demi-mille, d'où Ton voit sept allées à perte de vue, perçant la forêt d'Amboise adossée au jardin; il est enchanté de conduire ses hôtes aux étables, aux bassescours, de faire avec eux le tour du propriétaire, un tour qui devait durer quelque temps, si Ton songe que quatre cents personnes environ vivaient, dans le château et les communs, de la paye du maître;
que la table * absorbait trente moulons par mois, quatre mille poulets par an, et que le seul article du pain montait à trois cents livres par jour. Toute la maison était habituée à un ton de politesse particulier, si bien que Gheverny entendit le gardien des porcs répondre, chapeau bas, à une question sur leur hygiène : « Monseigneur leur fait bien de l'honneur, ils se portent tous à merveille ». Chose admirable! Les serviteurs semblaient rivaliser de dévouement avec les amis. Le duc, voulant diminuer un peu ses dépenses, annonça à son maître d'hôtel qu'il n'aurait plus besoin d'un homme dont le talent ne devait pas demeurer enfoui à la campagne. Et Lesueur de répliquer aussitôt : « Cependant, monsieur le duc, il vous faut au moins un marmiton, et je vous demande la préférence. » Ayant à remplacer le concierge du château, madame de Choiseul propose cette place à un valet de chambre qu'elle désirait récompenser. « Je n'en veux point, dit vivement Champagne, je suis à vous depuis vingt-deux ans, et si mes services vous sont agréables, je ne vous demande que la
1. Outre la table du duc, un chevalier de Saint-Louis, écuyer de la duchesse, tenait une seconde table, servie comme la sienne, pour recevoir les personnes qui venaient pour aiïaire et qu'on n'admettait pas à la première; et il y avait encore trois autres tables, sans compter les gens de livrée. Tel était le train des grandes maisons d'autrefois.
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permission de les continuer. — Mais, Champagne, vous serez également à moi, vous ne sortirez pas (le la maison. — Non, madame, je ne puis m'y résoudre; j'entre quarante fois chez vous ou dans le salon chaque jour, j'y vois mes maîtres; quand je serai dans la conciergerie, à peine pourrai-je les apercevoir. — Mais on dit que cette place est meilleure que la vôtre ; je ne suis pas en état de faire votre fortune, je ne puis pas même vous donner des gratifications comme je le désirerais. — Et qa'ai-je besoin de fortune! Est-ce que je vous demande quelque chose? Que j'aie une croûte de pain et votre service, je ne souhaite rien de plus. » Des larmes abondantes lui coupèrent la parole . La duchesse ayant raconté le trait, tout le monde félicita Champagne, qui répondit très simplement que c'était la seule occasion pour lui de témoigner son attachement à ses maîtres.
Parmi les fidèles de Chanteloup, figurent deux personnages originaux et peu connus, le baron de Gleichen et M. du Bue. Né en 1735, à Nemendorf, chambellan de la margrave de Bayreuth, Gleichen entra, grâce à la protection du duc, au service du roi de Danemark, fut ministre pendant trois ans en Espagne, en France de 1763 à 1770; on l'envoya ensuite à Naples, à Stuttgart, et après sa mise à la retraite, il se retira à Ratisbonne où il
écrivit de piquants souvenirs * et mourut en 1807. C'était un homme d'esprit, mais fort silencieux, qui ne prenait la parole que lorsqu'il croyait avoir une pensée intéressante à exprimer : on disait qu'avec lui les interlocuteurs avaient l'air de servir seulement de remplissage. Après le diner, écrit Barthélémy, il se place auprès de la grand'maman, où il ferme les yeux, la bouche, les oreilles, et reste impassible. Une autre fois l'abbé le définit plaisamment : une espèce d'aventurier qui va de pays en pays, débitant ses agréments et son esprit^,
1. Gleichen avait une chatte fort intelligente, toujours occupée à se mirer dans une glace, à s'en éloigner pour s'en rapprocher en courant, et surtout à gratter autour des cadres, comme pour satisfaire une curiosité. Un jour, il établit son miroir de toilette au milieu de la chambre, afin de lui procurer le plaisir d'en faire le tour. Elle commença par s'assurer, en s'approchant et se reculant, qu'elle se trouvait devant une glace pareille aux autres. Elle passa derrière à plusieurs reprises, courant toujours plus fort; mais, voyant qu'elle ne pouvait atteindre ce chat prompt à lui échapper, elle se plaça au bord du miroir, et, regardant alternativement d'un côté et de l'autre, elle s'assura que le chat ne pouvait être ni avoir été derrière le miroir; ainsi, elle se persuada qu'il devait être dedans. Pour le constater, elle se dressa en allongeant ses deux pattes, afin de tâter l'épaisseur, et, sentant qu'elle ne suffirait pas à renfermer un chat, elle se retira tristement, convaincue qu'il s'agissait d'un phénomène au-dessus du cercle de ses idées; et dorénavant elle ne regarda plus aucune glace. Plus sage que les hommes, qui ne mettent aucunes bornes à leurs recherches, Ermelinde parut à Gleichen avoir été le Kant des chats.
2. Après le renvoi des jésuites d'Espagne, il observait avec son air doux et sournois : « Il faut convenir que l'art de chasser les jésuites se perfectionne de plus en plus. »
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et quand il a gagné tous les cœurs dans une ville ou dans un château, il les laisse là et s'en va d'un autre côté. C'est le type de l'adorateur discret et dévoué. Les recherches hyperscientifîques, l'alchimie, le passionnaient : Saint - Germain, Gagliostro, Lavater, Saint-Martin, avec leurs systèmes et leurs incursions dans l'inconnu, exerçaient une vive attraction sur son intelligence.
Assez mélancolique et porté à la tristesse, il écrivait à la duchesse, à l'abbé, des lettres qui leur semblaient des chapitres détachés des lamentations de Jérémie, ne se sentait vraiment heureux qu'en France, et aurait volontiers répondu comme Garaccioli, nommé vice-roi de Sicile et félicité par le roi : « Ah ! sire, la plus belle place du monde sera toujours pour moi la place Vendôme. »
L'ennui de Gopenhague lui paraissait plus terrible encore que l'ennui espagnol ou l'ennui napolitain : « Il est aussi épais que l'eau qu'on y boit et l'air qu'on y respire. » Et vainement madame de Ghoiseul lui indique-t-elle sa recette contre l'ennui, contre la tristesse : se les cacher à soi même ; vainement observe-t-elle qu'il n'appartient qu'à Hercule seul de vaincre la Ghimère, que le ciel nous a donné les passions comme les ressorts de notre âme et
non comme ses tyrans; Gleichen ^ était persuadé, non guéri. C'est que la mélancolie, l'ennui, sont plus que des défauts, des maladies organiques du caractère qui attaquent la volonté et rempôchent de réagir contre elles; maladies qui admettent des tempéraments, des palliatifs, auxquelles les méde-
I . Parmi les anecdotes qui abondent dans les Souvenirs de Gleichen, je rappellerai un trait de politesse du duc d'Ormout. Son ami, son commensal, le chevalier d'Airague était auprès de lui pendant sa dernière maladie. Quand le duc se sentit à l'agonie, il lui dit : « Hélas! mon ami, je vous demande pardon d'être obligé de mourir devant vous ». L'autre, pénétré, confondu de tant de politesse, balbutia : « Ah! milord, pour l'amour de Dieu! ne vous gênez pas. — Puis ces jolies formules de démentis polis : « Je le crois, puisque vous me le dites, mais vous qui me le dites, vous ne le croyez pas. — Je le crois puisque vous l'avez vu; mais si je le voyais, je ne le croirais pas. » — Le mot de l'abbé Galiani entendant dire à un homme que la nouvelle salle d'Opéra était sourde : Galiani qui ne pouvait souffrir la musique française, s'écria : * Qu'elle est heureuse! • — Celui du comte de Mérode au prince de Kaunitz qui venait de déclarer qu'il aimerait mieux entendre des sottises que ne rien entendre du tout : a 11 faut avouer que AL Pitt est le plus grand ministre de l'Europe. Êtes-vous content de moi, mon prince? » — Les excuses publiques de Brissac au prince de Conti : « Le roi m'a ordonné de vous demander pardon, je le fais : mais vous pouviez vous faire honneur à meilleur marché, car je ne vous aurais pas tué. » — La réplique de Voltaire à un jeune auteur qui se présenta ainsi à lui : « Je suis garçon athée, pour vous servir. » — « Et moi j'ai l'honneur d'être maître déiste. » — Celle de Bonaparte au marquis Manfredini, ministre du grand-duc de Toscane : « Vous pouvez toujours compter sur ma parole militaire, mais ne comptez jamais sur ma parole politique. » — Le conseil de Louis XV à ses gens au sujet des emprunts (lu Trésor public : « Ne mettez pas sur le roi, cela ne vaut rien ».
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cins de Tâme administrent bien rarement des remèdes efficaces. Conseiller à un homme mélancolique de se voiler à lui-même sa tristesse, c'est proprement une pétition de principes, c'est résoudre la question par la question : et puis la mélancolie a ses bienfaits, sa grandeur et presque sa sainteté. Combien ne lui devons -nous pas de chefs-d'œuvre ! M. du Bue avait été premier commis à la marine : il avait un esprit subtil, tourné vers la métaphysique, que madame de Choiscul, assez portée ellemême h disséquer ses idées, à remonter à la source des choses, appréciait infiniment. La marquise du Deffand lui reprochait de l'élever, même dans les matières les plus terrestres, au-dessus des nues, d'où elle mourait de peur de tomber, et où il lui semblait qu'on la tenait suspendue par les cheveux. « Oui, répondait la duchesse, il est quelquefois dans les nues, mais quand il descend sur la terre, il apporte des fruits du ciel, c*est-àdire des vérités. — Mais, repartait la petite fille ',
1 . La mode est alors aux sobriquets. Ainsi, dans la société des Choiseul, on appelle la duchesse, la Grand'Maman, le prince de BauITremont V Incomparable, le prince de Beauvau le Grammairien, madame de Gramont la Dame de province, madame de Choiseul de Betz la Petite Sainte, M. de Choiseul-Gouffier /e G?*ec, la princesse de Beauvau la DominaniCy ou la Mère des Maccabées, etc. La marquise décerne à Barthélémy le titre de Sublime en fariboles ', celui-ci riposle par la distinction de Sublime Tonneau, * qui vaudra bien celui de Sublime Porte. »
je lui trouve un peu de prestige ; il éblouit plus qu'il n'éclaire. Ne prétend-il pas que l'esprit de Voltaire est un peu superficiel? » Et la grand'maman d'approuver ce jugement, bien que Voltaire soit son auteur préféré, à cause de son goût et de son universalité. Quant à la lumière de son ami, ce n'est nullement du prestige, et la preuve, c'est que personne ne donne plus à penser que lui, et qu'il a souvent le mérite de dire des choses évidentes qui n'ont jamais été dites. D'ailleurs M. du Bue rendait justice à Voltaire. Il a presque toujours imité, remarque-t-il, mais avec quelle supériorité! H est comme le faux Amphitryon; quoique étranger, c'est toujours lui qui a Tair d'être le maître de la maison. Et ne serait-ce pas comme Jupiter, parce qu'il était Dieu chez lui?
Un jour, étant tombé malade à Ghanteloup, du Bue fit à son domestique une réponse qui enchanta les châtelains : ce serviteur, très dévoué à son maître, le pressait de se faire transporter chez lui, tandis qu'il en était encore temps. « Comment I répondit celui-ci, bien loin de songer à m'en aller d'ici, je m'y ferais apporter si j'étais malade chez moi. » Il prétendait que le bonheur n'est autre chose que l'intérêt dans le calme et qu'un homme parfait est celui qui ressemble à tout le monde, et
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à qui personne ne ressemble *. Après une lecture de l'abbé Delille, il lui adressa ce compliment : « Vous m'avez réconcilié avec la poésie et brouillé avec les poètes. » 11 excellait aussi dans les portraits parlés, dans l'art de peindre les personnes en quelques traits incisifs, avec des observations qui du premier coup révélaient un moraliste ingénieux et profond. Et, malgré ses réserves, la marquise ne peut s'empêcher de confesser que si l'on écrivait exactement ses causeries, sans en omettre une syllabe, il faudrait intituler ce livre : Buco^ niana. Gomment ne pas regretter que ces conversations, si fortes de choses, n'aient pas eu leur Tallemant des Réaux, qu'un homme que des juges compétents appelaient un des plus grands esprits de France, n'arrive à nous que par quelques bribes de lettres et une anecdote? Gomment ne pas déplorer la modestie de quelques-uns qui prive de précieux joyaux le trésor moral de l'humanité, l'intempérance de tant d'autres qui remplit les bibliothèques d'écrits insipides et si inutilement encombre la mémoire?
1. « La curiosité, pensait du Bue, est suicide de sa nature et l'amour n'est que curiosité. » — « L'homme a beau vouloir être secret, le geste arbore pavillon pour la pensée. — Le dindon est le paillasse du paon. — Le gibet est une flatterie pour le genre humain. »
Auprès du duc de Choiseul, deux femmes, sa sœur, son épouse, qui ne s'aiment point, mais forment un pacte tacite pour le bonheur et la grandeur de celui auquel elles rapportent toutes leurs pensées. La première avait été présentée à la cour comme comtesse de Choiseul et chanoinesse de Remiremont; son frère entreprit de la marier h un duc de Gramont, gouverneur de la Navarre et du Béarn, personnage déconsidéré « que la nature avait fait pour être perruquier >, mais possesseur d'une immense fortune et porteur d'un nom historique. Le mariage se fit, suivi trois mois après d'une séparation qui lui laissait le titre de duchesse avec de fort beaux revenus. Elle prit bientôt en main le département de la politique : grande, peu jolie *, caractère hautain, impérieuse, activité infa-
1. « Il y a bien loin de la grand'maman à madame de Gramont, qui observe le régime le plus austère avec une constance qui ne se dément sur aucun point; c'est qu'elle est absolument maîtresse de son âme, et que la grand'maman est la très humble esclave de la sienne; elle a le courage des grandes choses et point des petites, et c'est ce qui me fait enrager. Les occasions de montrer le premier sont rares, celles du second arrivent tous les jours. Cela mérite cependant une distinction, et quand je dis qu'elle n'a pas le courage des petites choses, je ne parle que de ce qui est relatif à la santé. Car je vois une infinité de petits sacrifices qu'elle fait souvent sans qu'on s'en aperçoive. » (Lettre de l'abbé Barthélémy à madame du Dedand.)
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tigable, sans cesse tendue vers les affaires de l'État, un type de virago *. D'ailleurs très agréable
1. Voici une chanson assez plaisante écrite par de l'isle pour la duchesse de Gramont: