A UN POSTILLON EN ENTRANT DANS VKRDUN
Postillon qui ne redoutez Ni coche, ni charrette, Je suis dans Verdun; arrêtez :
J'y veux faire une emplette ; Car à madame de Gramont, La faridondaine, la faridondon.
Il faut toujours un fond d'anis,
Biribi, Et du meilleur qui soit ici, Mon ami.
L'anis chez elle est toujours mis
Dans une boîte ronde, Ce n'est pas lui qui fait d'amis
Arriver tout un monde; C'est bien madame de Gramont, La faridondaine, la faridondon; Pourtant chacun d'eux est marri
Biribi, Lorsque la boîte est sans anis Mon ami.
Elle est sœur du joyeux chrétien
Qui, ne vous en déplaise, A mené l'Europe aussi bien
Que vous menez ma chaise.
Nul ne coupa ce postillon, La faridondaine, la faridondon, Mais il heurta contre un Barri,
Biribi, Ecrasé depuis, Dieu merci î Mon ami.
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quand elle le voulait, douée d'une sorte d'éloquence naturelle, faite de facilité, de clarté et d'énergie; véhémente amie, ennemie rude et insolente; « le public, dit Walpole, vénérait et négligeait l'épouse, en détestant la sœur et en se courbant devant elle ». Son salon est un centre auquel tout aboutit pendant trente ans; on lui demande conseil et assistance, on sollicite son approbation : une intelligence rompue dans la pratique des affaires, une discrétion à toute épreuve, l'ardeur de son dévouement lui conciliaient de nombreux partisans, peut-être aussi la politesse savante de son accueil; elle ne laissait entrer personne chez elle sans se lever, entamer une conversation debout et la terminer avant de se rasseoir.
Sa forte nature ne faiblit nullement à l'heure décisive : arrêtée en avril 4794 avec la duchesse du Châtelet, elles comparurent ensemble devant le tribunal révolutionnaire. Madame de Gramont ne daigna point se défendre, mais elle tenta de sauver son amie. « Que vous me fassiez mourir, moi qui vous déteste, moi qui aurais voulu soulever contre vous l'Europe entière, rien de plus simple; mais on ne peut rien imputer à madame du Châtelet, qui n'a jamais pris part aux affaires publiques et dont la vie entière n'a été marquée
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que par des actions de douceur et d'humanité. » Le tribunal ne fit point de distinction et les condamna toutes les deux. Lorsque des membres du Comité de Salut public vinrent dans sa prison lui oflrir la vie si elle voulait révéler le secret de la retraite du jeune comte du Châtelet :
« Jamais, répondit-elle, la délation est une vertu civique trop jeune pour moi ». Et elle marcha au supplice en traitant ses bourreaux comme des valets.
Madame de Choiseul est une des bonnes fortunes morales du xvm® siècle * ; elle pense comme Montesquieu, elle écrit aussi bien que madame du Deffand, elle se conduit comme une sainte, quoiqu'elle n'ait d'autres croyances que celles que prescrit la vertu : fermeté d'âme, bon sens que rien ne saurait entamer, jugement pénétrant, fidélité inébranlable à ses amis, clairvoyance de moraliste pratique, talent de dire toujours la chose qui convient, tant de qualités, rehaussées de grâce et de modestie, inspirèrent des admirations passionnées, désarmèrent la critique et la haine. Cette duchesse, « si supérieure à toutes les duchesses
1. « La duchesse est une très petite femme, d'une assez jolie figure, mais pâle comme un œuf frais. Je lui ai vu mettre son rouge... Le duc est fort laid, très gai, très impoli. » (Costa de Beauregard, un Homme d'autrefois.)
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de la terre », sans cesse à l'alTût des bonnes actions et connaissant mieux que personne leur gite, cette femme sur laquelle les yeux, l'esprit et le cœur se reposent si doucement, a tout le charme des petites choses, tout le sublime des grandes, donne la sensation d'une de ces toiles de Rembrandt ou de Meissonier, d'un de ces sonnets de Ronsard ou d'un de ces opéras de Mozart, dont on ne découvre pas d'abord toutes les beautés, mais qui, mieux étudiés, conquièrent la pensée par la perfection des détails, la suavité de l'inspiration, l'harmonie des lignes et des tons. Sa santé délicate est la seule ombre au tableau : l'abbé Barthélémy disait que, s'il était le maître, il lui ôterait la moitié de ses vertus, augmenterait ses forces du double, qu'elle resterait toujours la plus honnête femme du monde, et ne serait pas la plus frêle. Philosophe, habituée de bonne heure à méditer et réfléchir, elle rencontre des maximes d'une beauté toute stoïque, qui jaillissent en quelque façon de son âme comme l'eau de la source. « Croyez, écrit-elle, que l'honneur est libre par tout pays, et que, par tout pays, il suffit au bonheur. » D'ailleurs, en fait de bonheur, elle estime qu'il ne faut pas rechercher le pourquoi ni regarder au comment; ce n'est que du mal qu'il faut rechercher les causes et les moyens pour
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arracher Tépine qui nous blesse; et, quand on le veut bien, il est rare de ne le point pouvoir. Elle le dit, parce qu'elle le croit, peut-être parce qu'elle le sait. « Loin d'inculper l'humanité, bénissons la nature qui a donné au temps la cure des plaies du cœur. Le courage et la sagesse triomphent des autres maux. La plupart ne doivent leur existence qu'à la faiblesse ou à la folie. Il est juste de porter les chaînes que l'on s'est forgées. Il n'est pas si difficile d'être heureux, et cette idée du moins est consolante si elle n'est pas neuve... »
Elle fit elle-même son éducation, et ce qu'elle apprit, elle ne le dut ni aux préceptes ni aux livres, mais, selon sa propre expression, à quelques disgrâces. Sa mère se contenta de lui inculquer cette maxime vraiment trop sommaire : « Ma fille, n'ayez pas de goûts ». Du moins ne lui donna-t-elle pas les erreurs des autres. Mademoiselle Crozat du Ghâtel n'eut pas de goûts, mais elle eut une passion qui dura toute sa vie : elle adora son mari. Mesdames de Beauvau, de Maurepas, de Mirepoix, Necker, bien d'autres aiment leurs maris, mais elles en sont aimées, uniquement aimées : le duc de Ghoiseul respecte, admire sa femme, mais il se montre infidèle, publiquement infidèle, elle le sait, elle en souffre, et non seulement elle se tait
et pardonne, mais elle ne cesse de le proclamer le
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meilleur des hommes et le plus rare de son siècle, d'affirmer qu'il sera bien plus grand dans l'histoire qu'il ne parait maintenant, de ramener à lui ceux qu'aliénaient sa légèreté et l'arrogance de sa sœur. Et, quinze ans après son mariage, à peine oset-elle espérer qu'il commence à n'être plus honteux d'elle, « car c'est un grand point de ne plus blesser l'amour-propre des gens dont on veut être aimé. » Et sous sa plume naissent à chaque instant les expressions les plus charmantes qui peignent le désir de redevenir jeune et jolie, de plaire à l'inconstant époux. « Il est fâcheux qu'elle soit un ange, j'aimerais mieux qu'elle fût une femme, mais elle n'a que des vertus, pas un défaut. » Quel hommage de la part de cette madame du Defland, que l'humeur et l'ennui entraînent sans cesse à critiquer ses meilleurs amis, qui, dans cette correspondance avec Walpole où elle les immole à ses pieds, n'excepte de l'holocauste qu'une seule personne : la duchesse de Choiseul, et ne lui adresse d'autre reproche que de savoir qu'elle l'aime, mais de ne le point sentir l
Tous d ailleurs se confondent dans un concert d'admiration et d'éloges. Je ne parle pas de Voltaire, passé maître dans l'art du marivaudage épistolaire, charmé d'obtenir protection pour luimême et les horlogers genevois qu'il a installés
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à Ferney; à l'en croire, il fête son nom tous les jours de l'année, et les neiges des Alpes, du mont Jura se fondent quand on parle d'elle. Ce gongorisme laisse un peu froid, cet encens prodigué à tant d'autres, avant et après, semble éventé. Je préfère ce portrait tout parfumé de vérité émue : « Madame de Choiseul, dit l'abbé Barthélémy, à peine âgée de dix-huit ans, jouissait de cette profonde vénération qu'on n'accorde communément qu'à un long exercice de vertus. Tout en elle inspirait de l'intérêt : son âge, sa figure, la délicatesse de sa santé, la vivacité qui animait ses paroles et ses actions, le désir de plaire qu'il lui était facile de satisfaire, et dont elle rapportait le succès à un époux, digne objet de sa tendresse et de son culte, cette extrême sensibilité qui la rendait malheureuse du bonheur ou du malheur des autres; enfin cette pureté d'âme qui ne lui permettait pas de soupçonner le mal. On était en même temps surpris de voir tant de lumières avec tant de simplicité. Elle réfléchissait dans un âge où Ton commence h peine à penser... »
Une conquête plus difficile fut celle d' Horace Walpole, ce gentleman original et peu enthousiaste, l'homme de fer, l'homme de neige, comme rappelle la marquise dont, par souci du cant, par crainte du ridicule, il rabroue sévèrement les
là
emportements d'amitié, Técrivain fantaisiste, épris du bizarre en littérature et en art, qui léguait Strawberry-Hill à mislress Damer pour rhahitery avec la clause de laisser à la place où elles se trouveraient à sa mort toutes les curiosités de son musée, qui d'ailleurs aimait le français comme la langue servant d'expression à tous les riens de la politesse européenne, comme la langue de la raillerie, de l'anecdote, des mémoires et du style épistolaire. c< Elle est, écrit-il *, le type le plus accompli de son sexe... elle a plus de bon sens et plus de vertu que presque aucune créature humaine... C'est un petit modèle en cire à qui l'on n'a pas permis pendant quelque temps de parler, l'en jugeant incapable, et qui a de la timidité et de la modestie. La cour ne l'a pas guérie de cette modastie; sa timidité est rachetée par le plus séduisant son de voix, que font oublier le tour le
1. C'est après un coup de boutoir de Walpole que la marquise lui adresse cette admirable lettre : « Je pensais l'autre jour que j'étais un jardin dont vous étiez le jardinier; que, voyant l'hiver arriver, vous aviez arraché toutes les fleurs (jue vous jugiez n'être pas de saison, quoiqu'il y en eût encore qui n'étaient pas entièrement fanées, comme de petites violettes, de petites marguerites, et que vous n'aviez laissé qu'une certaine fleur qui n'a ni odeur ni couleur, (ju'on nomme immortelle, parce qu'elle ne se fane jamais!... C'est l'emblème de mon cœur. » (Voir les Œuvres et la Coi^respondance de Walpole, — Rémusat, V Angleterre au xviii« sif}cle; — Macaulay, Œuvres diverses.)
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plus élégant et Texquise propriété de l'expression... Vous la prendriez pour la reine d'une allégorie qu'on craint devoir finir... Oh! c'est bien la plus gentille, la plus aimable et la plus honnête petite créature qui soit jamais sortie d'un œuf de fée! » Cette stoïque au cœur chaud, à l'imagination vive, qui, avec sa raison, regarde le bonheur, le malheur, le hasard comme des mots vides de sens, qui, dès 4772, se croit désabusée de craindre, de désirer, de regretter, et se contente de jouir, d'oublier; cette grand'maman de trente ans devient professeur de sérénité, donne à sa petite-fiUe septuagénaire les conseils les plus justes contre la maladie morale qui l'étreint. A Paris, on se voyait presque tous les jours, mais pendant l'exil de Ghanteloup, il fallait que les lettres fussent la consolation de l'absence *. Nous voilà donc dans les
i. « La gaîté, même la plus soutenue, ne me paraît qu'un accident; le bonheur est le fruit de la raison : c'est un état tranquille, permanent, qui n'a ni transport ni éclats. Peutêtre est-ce le soleil de l'àme, la mort, le néant. Je n'en sais rien, mais je sais que tout cela n'est pas triste, quoiqu'on y attache des idées lugubres. Je connais cependant deux personnes parfaitement heureuses, et dont le bonheur est différent de celui-là et différent entre eux : c'est M. de Choiseul et madame de Gramont. Celui-ci est heureux par le passé, par le présent et par son caractère; celle-là est heureuse par l'oubli du passé, par l'imprévision de l'avenir, par la jouissance de tous les moments, qui sont également bons pour elle. Vous dites que vous ne connaissez que deux personnes dans le monde qui soient parfaitement gaies et
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lettres! gémissait-on. Poussée par une sorte de curiosité désespérée, la pauvre marquise a beau errer d'engouement en engouement : ses passades d'amitié ne la préservent point des vapeurs, de la défiance, parce qu'avec des airs de sécheresse, elle a une âme ardente, parce qu'elle arrive bien à occuper, non à remplir sa vie, et souffre de ce pénible supplice : la privation du sentiment avec la douleur de ne pouvoir s'en passer, le besoin de la société et le dégoût des soucis qu'il faut prendre pour s'en procurer. De quoi sert à l'aveugle claivoyante d'avoir tiré le gros lot en fait d'esprit, puisqu'elle constate avec une amertume toujours croissante que l'instinct implacable du ridicule n'empêche point de commettre des sottises en conduite, que les intervalles du plaisir font l'ennui, quand elle en arrive à croire qu'elle sera bien aise de revoir son ami Grawfurd : elle devrait en être sûre, mais elle n'est sûre de rien, pas plus de ses propres sentiments que de ceux des autres, et elle passe de la plus légère inquié-
contentes, madame de Caraman et madame de Beauvau. Je crois que la première est contente parce qu'elle est environnée d'objets de satisfaction que sa raison approuve et sur lesquelles son sentiment se repose. Pour l'autre, je crois qu'elle n'est que gaie, et sa gaîté tient moins à la nature plaisante dont les objets se peignent à son imagination qu'au prodigieux mouvement de son âme. » (Madame de Choiseul à madame du Deffand, 5 septembre 1772.)
tude à juger tout perdu. Aussi se plaint-elle que tous ses défauts soient contre elle, et même ses bonnes qualités, et ne sait -elle aucun gré à la nature d'avoir ajouté à l'instinct de la vie le fond de la boîte de Pandore : 1! espérance. Peut-être aussi déplorait-elle sa métaphysique à quatre deniers qui lui faisait voir dans l'estomac le siège de l'âme, dans le néant notre premier père, et ce scepticisme aigu avec lequel elle regardait les hommes comme une fausse monnaie qui permet d'acheter de l'agrément et de la distraction, qui lui inspirait ce cri de surprise à la vue de son fidèle secrétaire Wiart pleurant silencieusement à son lit de mort : « Vous m'aimez donc? » Rien de plus curieux que l'étude de cette grande désheurée, dont l'activité brûlante ne sait comment se satisfaire, de cette philosophe qui hait le jargon métaphysique et sentimental de l'époque, qui tournait dans le vide de la libre-pensée comme un écureuil dans sa cage, mais un écureuil qui aurait conscience de son inutile labeur. Elle a une liaison prolongée avec le président Hénault, sans nourrir aucune illusion à son sujet : amant insuffisant^ ami à peine supportable^ qui ne lui apporte que la rinçure de son verre ^ ne fait que penser ce qu'il sHmagine sentir^ et lui est, en somme, un mal nécessaire. Au moins a-t-il Yahsence délicieuse^ et,
après tout, s'ennuie-t-elle moins avec lui qu'avec les autres. Mais, pour achever de peindre son président, ne voilà-t-il pas qu'en mourant il se met à parler de madame de Gastelmoron, à expliquer pendant une demi-heure pourquoi il l'a bien mieux aimée que la marquise, qui écoute ce monologue étrange? Plus tard elle veut vivre pour l'amitié : vains efforts. Elle a été mordue par La Rochefoucauld, et elle a de continuelles rechutes : «c Ceux qu'on nomme amis, écrit-elle à un ami, sont ceux par qui on n'a pas h craindre d'être assassiné, mais qui laisseraient faire les assassins. » Elle voudrait n'être plus au monde et en même temps jouir du plaisir de n'y plus être. Déjà vieille, elle s'éprend pour Walpole d'une de ces passions cérébrales que les femmes du xviii° siècle ne sont pas les seules à ressentir. Combien de déceptions, hélas! que de mortifications lui inflige le tuteur gourmé! Que de tristesse contenue, d'ironie douloureuse dans cette réflexion de la petite : « Soyons amis, mais amis sans amitié! >> Bref, son esprit jusqu'au bout semble en perpétuel conflit avec son cœur, son cœur avec son caractère, et chacun d'eux a sa logique particulière à laquelle il ne demeure pas toujours fidèle : de là, chez elle comme chez beaucoup de personnes, ces désaccords douloureusement compliqués, ces actes inat-
tendus et ce chaos de sentiments qui déconcertent l'observateur le plus attentif.
La duchesse de Choiseul avait le secret de cette nature singulière : médecin liabile, elle sondait avec prudence la plaie et indiquait fortement le remède, profitant des aveux de la malade, l'encourageant dans ses velléités de gaîté : « Savez-vous pourquoi vous vous ennuyez tant, ma chère enfant? C'est justement par la peine que vous prenez d'éviter^ de prévoir^ de combattre l'ennui; vivez au jour la journée, prenez le temps comme il vient, profitez de tous les instants, et avec cela vous verrez que vous ne vous ennuierez pas. Si les circonstances vous sont contraires, cédez au torrent et ne prétendez pas y résister ; si l'on oppose une digue trop faible en raison du volume d'eau qu'elle doit contenir, elle sera brisée; mais ouvrez la digue, l'eau s'écoulera et la digue ne sera seulement pas endommagée; croyez-moi, le mal qu'on se résout à supporter est bientôt passé et il n'en reste rien après lui; surtout é\itez le malheur toujours dupe et superflu de la crainte. Celui-là n'est pas dans la nature des choses, il n'est que dans la nôtre, et nous doublons le mal par l'action rétrospective que nous lui donnons en le craignant... Ah! mon Dieu! je pense bien comme vous sur l'humeur; c'est un défaut qui équivaut à
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tous les vices; il rend injuste, parce qu'on ne peut se justifier de ses propres torts que par son injustice ; il rend haineux parce que Ton hait ceux à qui Ton a fait injustice ; il rend vindicatif, parce que le propre de la haine est la vengeance! Il donne de la férocité au caractère le plus doux, de la dureté au cœur le plus sensible; il rend inconséquent parce qu'il rend léger; il donne l'apparence de la fausseté parce qu'il rend inconséquent. .. Vous me parlez de votre tristesse avec la plus grande gaîté et de votre ennui de la façon la plus amusante du monde. Vous faites donc aussi du courage, ma chère enfant? C'est ce qu'on a de mieux à faire quand on n'en a pas. Entre en faire et en avoir, il y a loin; mais c'est pourtant à force d'en faire qu'on en acquiert. Oh ! combien j'en ai fait dans ma vie ! . . . Soupez peu, ouvrez vos fenêtres, promenez-vous en carrosse et appréciez les choses et les gens. Avec cela vous aimerez peu, mais vous haïrez peu aussi. Vous n'aurez pas de grandes jouissances, mais vous n'aurez pas non plus de grands mécomptes... » Ailleurs elle lui conseille la lecture qui fait supporter l'ignorance et la vie; la vie, parce que la connaissance des maux des siècles passés nous apprend à supporter ceux du nôtre; l'ignorance, parce que l'histoire ne nous montre que ce que nous avons sous les yeux. EUd
UN CLIENT DE l'ANCIEN RÉGIME. 147
affirmait aussi qu'il n'y a rien de nouveau dans le monde et que cette découverte guérit de la curiosité pour Tavenir. La petite-fille admirait, sans pouvoir rimiter, cette grand'maman plus heureuse par ses vertus que les autres ne le sont en satisfaisant leurs passions. Et c'est de bonne foi qu'elle remplissait ses lettres de compliments à l'aimable prédicateur : « Si vous avez perdu le pouvoir sur la fortune, vous l'avez acquis sur les esprits... Je connais votre cœur, il n'y en aura pas un autre qui lui ressemble, il n'y aura jamais de vous une bonne copie... Vous êtes pour moi ce que le Verbe était pour le père Malebranche, il voyait tout en lui... Vous écrirez beaucoup, et ce que vous aurez écrit la veille vous tiendra lieu de compagnie le lendemain... y>
On a vu comment la duchesse traita Voltaire après ce qu'elle considérait comme une insigne trahison : bien avant la rupture, elle juge avec un sévère souci de la morale son attitude envers Catherine II, la bassesse de ses flagorneries, qui vont jusqu'à traiter de bagatelle l'assassinat d'un mari. Cette lettre sur la tsarine est digne d'un homme d'État par l'élévation de la pensée, d'un philosophe chrétien par la pureté des principes. Et quelle pénétrante appréciation sur Rousseau, que tant de gens portaient aux nues, dont elle
démasque hardiment les tartuferies sibyllines, les paradoxes à grand orchestre *, et cette piperie d'égoïsme transcendant qui aime l'humanité en gros pour se dispenser d'aimer personne en détail. « Je serais bien étonnée si l'on me prouvait qu'un homme toujours subjugué par sa vanité, qui s'est
1. Madame de Choiseul signale avec force le déclin du bon goût dans la langue et l'invasion d'un enthousiasme tapageur qu'elle estimait fatal aux véritables traditions : «Vous me demandez si je connais le mot énergie. Assurément, je le connais, et je peux même fixer l'époque de sa naissance. C'est depuis qu'on a des convulsions en entendant la musique. L'enthousiasme, ma chère petite fille, est partout substitué au bon goût ou plutôt au simple goût; on n'exprime que depuis qu'on ne sent plus. La langue est comme l'histoire au passé; nous avions autrefois de grands hommes qui avaient des admirateurs et point d'enthousiastes ; aujourd'hui, nous n'avons ni grandes choses ni grands hommes, mais nous avons de l'enthousiasme et nous parlons d'énergie. Ce mot n'était peut-être pas connu du temps des Romains, et les Spartiates, qui répondaient à Philippe si énercjiquement^ ne savaient peut-être pas qu'ils étaient énergiques. 11 n'y a que vous qui ayez conservé le dépôt de la vérité et du bon goût. Je crois la lettre de l'abbé fort digne de passer les mers; mais je la défie d'être plus jolie que votre mot sur l'inondation de vers en l'honneur de Voltaire : // subit le sort commun, il sert de pâture aux vers. (Septembre 1779.) — On voit que la grand'maman n'est pas en reste d'éloges avec la petite-fille, et, chose assez rare, les éloges semblent mérités de part et d'autre. Un jour, le grand abb(f, faisant allusion à la vie uniformément heureuse qu'on mène à Chanteloup, s'excusait plaisamment de n'avoir que les balivernes h maindev slvl Sublime- Tonneau du couvent de Saint-Joseph : « Si quelqu'un était chargé de faire l'histoire du bonheur du ciel, il serait, je crois, bien embarrasse, tandis que l'histoire de l'enfer serait pleine de passion et de mouvements; et voilà ce qui fait que nous n'avons jamais rien à vous dire et vous toujours à nous raconter. »
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fait singulier pour se rendre célèbre, qui s'est toujours refusé au doux plaisir de la reconnaissance pour se soustraire à la plus légère obligation; qui a prêché toutes les nations, leur criant : — Écoulez, je suis Toracle de la vérité, mes manières bizarres ne £ont que la marque de ma simplicité, dont la candeur de mon front est le symbole; je suis le fabricateur des vertus, l'essence de toute justice... et de là, portant le trouble dans les sociétés, a fini par lever Télendard de la révolte dans son propre pays, a soufflé le feu de la discorde entre ses concitoyens, les a armés les uns contre les autres en répandant des écrits séditieux dans le peuple; je serais bien étonné, dis-je, que cet homme fût un honnête homme! Rousseau est peut-être un des auteurs qui ont eu le plus d'esprit, qui a écrit avec le plus de chaleur, dont l'éloquence est la plus séduisante;... il nous a prêché une bonne morale que nous connaissions, du reste, parce qu'il n'y en a qu'une seule; mais il en a tiré des conséquences suspectes et dangereuses, ou nous a mis dans le cas de les tirer par la façon dont il les a présentées. Méfions-nous toujours de la métaphysique appliquée aux choses simples. Heureusement pour nous, rien n'est si simple que la morale, et ce qu'il y a de plus vrai en ce genre est ce qu'il y a de plus près de nous : ne faites
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point aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit,,. Il n'est pas besoin de belles dissertations sur le bien et le mal moral^ Vorigme des passions, les préjugés, les moeurs^ etc., et tant d'autres galimatias dontces messieursremplissent les journaux, les boutiques et nos bibliothèques, pour nous apprendre ce que c'est que la vertu... Je me suis toujours méfiée de ce Rousseau, avec ses systèmes singuliers, son accoutrement extraordinaire et sa chaire d'éloquence portée sur le toit des maisons... Il m'a toujours paru un charlatan de vertu, »
Un charlatan de vertu! Et la marquise, qui aimait la sincérité avant tout, partage l'opinion de son amie; elle ne peut supporter cet engouement outré qui ne permet à Jean-Jacques de parler qu'avec des co7ivulsio7is, et elle déclare tout net ç^elle aimerait mieux s'exposer au fléau de sa haine qu'à celui de son amitié. Ces deux femmes n'ont point l'habitude d'aller demander au voisin ce qu'il faut penser, elles sont philosophes jusqu'au point de ne pas se soucier de le paraître, et vont chercher dans leur propre esprit la règle de leurs jugements. Mais de plus que l'autre, madame de Ghoiseul a rencontré en elle-même la pudeur de la vertu, le goût du devoir, l'art du bonheur. Dans une lettre à la marquise, se trouvant amenée à parler de sanièce, cette douce et infortunée duchesse
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de Lauzun, elle lui consacre une page où elle aurait pu se reconnaître elle-même, où se dessine le portrait de la femme idéale, celle que tous les hommes voudraient obtenir, mais dont ils oublient trop souvent de se rendre dignes. Je n'y ajouterais qu'un seul mot : religion ; avec elle, on supplée à bien des lacunes; sans elle, il semble que cette femme si parfaite, qui s'en tient paisiblement à la profession de foi du Vicaire Savoyard *, soit, en quelque sorte, établie à trop grands frais pour que Dieu puisse en tirer de nombreux exemplaires : elle paraît une anomalie, un prodige qui défie presque la raison humaine, car le respect de soi-même ne sera jamais que la religion d'une imperceptible élite, une religion nue, sans prêtres, sans autels ni symboles dont les adeptes marchent entre deux écueils : le désespoir et le mirage décevant du plaisir.
« Soyez sûre, écrivait madame de Choiseul, qu'il n'y a pas une jeune personne plus aimable, mieux élevée, plus intéressante et plus charmante en tout que l'est ma nièce; c'est un naturel parfait, orné de toute la culture qui lui est propre, mais sans aucune manière. Je conviens
1. « J'ai toujours remarqué, dit-elle, qu'on avait mal fait défaire parier Dieu ou de le faire apparaître. Agit-il? c'est le grand Être. Paraît-il? il n'est plus qu'un homme. Parlet-il? Ce n'est qu'un sot. »
que la nature agreste a son piquant, mais elle a aussi son âpreté; je hais la manière; je dirais à Zaïre : l'art n'est pomt fait pour loi; mais je ne voudrais pas que ma fille eût le ton de Colette pervertie, comme dit M. de Voyer, par la société. Je veux que, sans sortir de son naturel, on se prête aux formes que cette société a consacrées. Je ne veux pas qu'on soit scandaleuse pour être philosophe, pincée pour être vertueuse, romanesque pour être sublime, grossière pour être franche, triviale pour être naturelle, et madame de Lauzun n'est rien de tout cela; je veux surtout que l'âge, la figure, le maintien, l'esprit, le caractère, soient assortis, et madame de Lauzun est un modèle de ce parfait assortiment : je veux que, si on a un esprit plus avancé que son âge et un caractère plus décidé, on propose cependant ses opinions avec la modestie du doute, quitte à rester intérieurement de son avis; que si on a une âme plus forte que celle qu'on reconnaît communément aux femmes, je veux qu'à quelque âge que ce soit, on ne la manifeste qu'avec la timidité et la mesure qui peuvent en faire pardonner la supériorité. »
La mort de Louis XV (10 mai 1774), la chute de d'Aiguillon, Maupeou, Terray, ramenèrent Choi- x seul à Paris. Il y fut reçu comme Notre -Seigneur à Jérusalem, dit madame Cramer; on montait sur
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les toits pour le voir passer. Les poètes célébrèrent à l'envi ce retour, les salons fêtèrent le duc et la duchesse; et Voltaire * de se désoler plus que jamais de Vinjustice de celui qui devait « régner bientôt dans Versailles » et avec lequel, malgré ses quatre-vingts ans, il était, « comme un amant de dix-huit ans, quitté par sa maîtresse ». Chacun s'imaginait, en effet, que Louis XVI réparerait les torts de Louis XV, et Marie-Antoinette travaillait en faveur de l'ancien ministre. Celui-ci ne changea rien au train de son existence : table ouverte, concerts où brillaient les meilleurs musiciens, salon fréquenté par les magistrats, les littérateurs, les grands financiers et les gens de cour, tout fit de lui le maître de l'opinion. Cependant il ne fut pas rappelé aux affaires. Le roi aimait Tordre, l'économie, et on lui avait entendu dire : « Tout ce qui est Choiseul est mangeur. » Maurepas ne manqua point de le représenter comme
1. D'Alembert avait jadis écrit à Voltaire en propres termes : votre protecteur, ou plutôt votre protégé, M. de Choiseul... L'un et l'autre était vrai, car si le duc était puissant à la cour, le poète était puissant dans l'opinion. Le duc haïssait la morgue des philosophes, mais il aimait dans Voltaire l'urbanité et les grâces qui leur manquaient. Quand leur crédit s'éleva, sous le régne suivant, jusqu'à diriger le ministère, le duc, toujours disgracié, se rapprocha d'eux et allait même entrer à l'Académie lorsqu'il mourut. Il avait de l'esprit et surtout de la grâce dans l'esprit. (La Harpe, Cours de Littérature).
un dissipateur des deniers de TÉtat, il dressa un tableau des grâces accordées à toutes les maisons qui portaient le nom de Ghoiseul, et convainquit Louis XVI qu'aucune autre famille ne coûtait autant à la France. On alla jusqu'à dire que Marie-Antoinette était fille du duc et on calculait les mois et les jours de grossesse de Marie-Thérèse. Peut-être aussi le roi avait-il l'esprit obsédé par les calomnies répandues au moment de la mort du dauphin et de la dauphine : les ennemis du duc osèrent insinuer qu'il les avait fait empoisonner. La chute de Necker, en 1781, dut anéantir ses dernières espérances. « Je suis profondément triste, parce que je deviens désintéressée, » écrit la duchesse, qui, sans doute, pensait qu'après la mort de Maurepas son mari pourrait lui succéder en s'appuyant sur le contrôleur-général.
Ghoiseul mourut assez subitement en 1785. Il demeura jusqu'au bout fidèle à son caractère, à son courage, à l'imprévoyance égoïste de sa prodigalité. « Jusqu'à son dernier moment, il avait l'air de donner des audiences ; il fit une fin superbe *. »
1. « Quatre secrétaires étaient continuellement occupés à écrire les bulletins (de santé). Le concours était immense et il fallait observer une étiquette dans cette foule; première, seconde antichambre, salon, chambre à coucher, chacun avait sa place dans ces différentes pièces, et les élus seuls étaient admis dans la dernière ».
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Dans son testament, il comblait de bienfaits tous ceux qui l'avaient servi. La duchesse garantit toutes ses libéralités, s'engagea à payer toutes ses dettes, qui montaient à six millions, malgré les huit cent mille livres de rentes qu'elle lui avait apportées, malgré la vente successive des tableaux et diamants, de Thôtel de Paris et de Chanteloup. Le lendemain de sa mort, elle se retire au couvent des Récollets de la rue du Bac, avec deux serviteurs, et consacre tous ses revenus à acquitter les dettes de son mari : jusqu'à la Révolution, elle paie plus de trois cent mille écus par an. Après 1789, elle perd presque toute sa fortune, mais refuse d'émigrer, pour éviter la confiscation, qui eût enlevé le dernier gage des créanciers. Arrêtée en 4793, soumise au régime de la prison, la divine duchesse^ la divine citoyenne fait abnégation de sa personne, et si elle réclame sa mise en liberté, c'est moins à cause de ses infirmités que « pour la liquidation des créanciers qui restent à payer et qui n'ont que sa faible existence pour gage de leurs créances ». Et si ferme demeure son prestige que les habitants de son quartier pétitionnent en sa faveur, que le comité de surveillance de sa section rend pleine justice à la loyauté de sa conduite, qu'enfin le comité de sûreté générale se laisse émouvoir et ordonne sa
mise en liberté. Elle reprend aussitôt sa lâche obscure de sacrifice et de dévoûment, cherche à obtenir rétractation du marquis de Bouille, de Bertrand de Moleville, qui, dans leurs ouvrages, avaient malmené le duc, qui ce assassinent une veuve sur la tombe d'un mari plus célèbre encore par ses vertus que par la gloire de son ministère ». — a Que lui ai-je fait moi-même? écrit-elle à propos du second. Mais il est vrai que rien n'a dû l'avertir que je sois. Une honnête femme écarte l'attention comme un grand homme l'attire. » — Jamais une plainte sur elle-même, jamais une demande de secours, malgré l'isolement, malgré le dénûment des dernières années. Enfin, elle cesse de vivre, le 3 décembre 1801, sans qu'un ami vienne fermer ses yeux, l'accompagne à sa dernière demeure. Il semble bien qu'elle fut enterrée au couvent dé Saint-Joseph, transférée ensuite au cimetière de Picpus, puis... jetée à la fosse commune. Peut-être faut-il féliciter les fidèles de l'ancien régime qui eurent la douceur de vivre et de mourir avant la Révolution, comme pour éviter que leur vie rassemblât toutes les joies et toutes les douleurs humaines, mais c'est aussi un noble spectacle, fertile en enseignements, que celui d'une existence pareille à celle de la duchesse de Choiseul, qui traverse les années de grandeur et les
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années de misère, nimbée d'une auréole de vertu, de résignation, de courageuse dignité, marchant dans le devoir d'un pas ferme, inaccessible aux enivrements de la fortune, aux suggestions du malheur, armée du talisman de l'amour conjugal, et, malgré sa propre incrédulité, malgré l'absence de ce divin frisson de l'inconnu qui, tour à tour, nous obsède et nous ravit, fournissant à ceux qui la connurent, à ceux qui l'étudient, un excellent argument contre le doute et le pessimisme, car ces hautes figures morales sont en quelque sorte: des reflets de Dieu, et, si elles ne le voient pas, nous sommes tentés de l'apercevoir en elles, au* dessus d'elles.
Deux ou trois auteurs célèbres, dont on admire sans réserve les moindres saillies, des causeurs de second ordre, quelques intimes, voilà les éléments indispensables d'un salon au xviii® siècle : madame de Lambert a Fontenelle; madame de Tencin, Montesquieu, Marivaux, Duclos; madame du Deffand, d'Alembert, le président Hénault. Ajoutez-y le médecin, devenu, surtout à partir de 1750, un personnage, jouant dans beaucoup de
maisons le rôle du directeur de conscience à la fia du règne de Louis XIV, homme d'esprit presque toujours, au tact subtil, diplomate versé dans la connaissance du cœur féminin, habile à feindre la sensibilité, à guérir Timagination en prescrivant d'innocentes ordonnances contre des maux plus ou moins chimériques.
Il sait l'art de guérir autant que l'art de plaire.
L'engouement devint tel que les femmes se mirent à apprendre la médecine comme elles étudiaient déjà la chimie, l'histoire naturelle, à l'exemple de cette duchesse de Ghaulnes dont on disait plaisamment : « Elle veut toujours savoir qui Ta couvé, qui Ta pondu. » Les voilà qui manient la lancette, le scalpel même, qui, à la campagne, font de la médecine gratuite : ainsi madame de Genlis donne trente sous à ceux qui se laissent saigner par elle. L'anatomie a ses fanatiques, et la jeune comtesse de Coigny se passionne si fort pour cette science qu'en voyage elle emporte dans le coflfre de sa voiture un cadavre à disséquer; les choses en viennent au point qu'on mystifie joliment la comtesse de Voisenon en insérant un carton dans le Journal des savants^ où elle lut avec bonheur sa nomination de présidente du Collège de médecine. Nous sommes loin, n'est-ce pas, de la délicate
maxime de la marquise de Lambert : « Les femmes doivent avoir sur les sciences une pudeur presque aussi tendre que sur les vices. »
En même temps qu'ils font progresser leur art et Témancipent, Tronchin, Bouvard, Bordeu, Lorry, Malouin, Sylva, accomplissent une révolution dans les habitudes et l'hygiène de la société. Lorry entre si bien dans les peines de ses clientes, il les décrit avec une telle exactitude, qu'il a l'air de les ressentir et arrache ce compliment à l'une d'elles : « Ce pauvre M. Lorry, il est si au fait de nos maux, que l'on dirait qu'il a lui-même accouché. » Avant Jean-Jacques, Tronchin recommande aux dames le mouvement, la promenade, l'allaitement de leurs enfants : excellent moyen de combattre vapeurs et langueurs. Et marcher sur ses pieds, courir devient une mode, comme bêcher un jardin, frotter son appartement, en avait été une autre, parce qu'il a donné ce conseil à une jeune femme qui avait besoin d'exercice. Et l'on ne voit dans Paris que belles promeneuses, habillées de robes nouvelles baptisées de son nom, tronchinanty appuyées sur de longues cannes : La Harpe se fait presque une réputation parce qu'il donne très bien le bras à la maréchale de Luxembourg. Les jeunes mères amènent leurs enfants au théâtre et leur donnent le sein publiquement. Ce retour à la nature devait
rendre de précieux services àla bonne compagnie, qui, lorsque la révolution la réduisit à l'exil, à la misère, se montra plus apte à supporter vaillamment des rigueurs de tout genre. Un des premiers Tronchin adopte, préconise l'inoculation : « La petite vérole nous décime, remarque-t-il, l'inoculation nous millésime; il n'y a pas à balancer ^ »
\. Tronchin était très beau, et quand il parut pour la première fois au cours de Boerhaave, celui-ci dit tout haut : « Voilà un jeune homme qui a des cheveux trop longs et trop frisés pour être jamais un grand médecin. » Le lendemain, il reparut à l'école, la tête rasée, et devint le disciple favori du professeur. Voici un trait qui témoigne de sa passion pour son art. M. de Puisieux, son ami intime, tombe mortellement malade d'une fluxion de poitrine : Tronchin, qui ne l'avait pas quitté depuis un jour entier, annonce vers trois heures du malin qu'il n'y a plus rien à faire et qu'il va se coucher. Trois quarts d'heure après, on apprend que Tronchin est rentré dans la chambre de l'agonisant, alors en proie à un rire convulsif, rire peu bruyant, mais distinct, continu, formant le contraste le plus affreux avec ce visage déjà rempli par la mort. Tronchin le contemplait fixement, avec la plus grande attention. Madame de Genlis demandant s'il restait quelque espérance : « Ahî mon Dieu non! répondit-il, mais je n'avais jamais vu le rire sar» donique, et j'étais bien aise de l'observer. Un autre mot de médecin est celui de Gatli au grand duc de Toscane : « Quand on est malade, c'est une dispute entre le malade et la maladie; on appelle un médecin qui vient les yeux bandés, un bâton à la main, pour terminer la querelle. S'il frappe sur la maladie, il guérit le malade; s'il frappe sur le malade, il le tue. » C'est presque le mot d'un autre médecin. « Mon ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai. » Voir sur les médecins : Méinoires de la République des^ lettres; — Duc de Lévis. — Concourt, la Femme au xvuio siècle, — Con^espondance de Grimm, — PariSy Versailles et les PrO' vinces au xvme siècle, — Mercure de France, 1769. — Aimanack littéraire de 1758. — L'Ami des Femmes, 1758. — Cor^
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Bouvard, non moins célèbre que ses confrères, laissa surtout la réputation d'un faiseur de bons mots. Au plus fort de la vogue de Técorce de l'orme pyramidal, panacée qu'on prenait en poudre, en élixir, même en bains, une de ses malades demande si elle doit y recourir : « Prenez, madame, et dépêchez-vous, pendant qu'elle guérit. » On prétend qu'il répondit à Tabbé Terray, qui se plaignait de souffrir comme un damné : « Quoi! déjà, monseigneur! » Mot mordant qu'il dut prononcer sur le malade, non devant le malade, que l'esprit départi démarqua pour l'attribuer plus tard à Louis-Philippe visitant Talleyrand à son lit de mort. Barthez, le type du médecin de dames, qui, par raffinement d'élégance, les saignait avec une ligature à glands d'or, arrivait à Paris précédé d'une grande renommée. Bouvard, qui ne se souciait guère de donner à ses boutades le cachet de la bonté, qui craignait sans doute que le nouveau venu ne l'éclipsât, se fit interroger à son sujet : « Ce que je pense de M. Barthez, dit-il, c'est qu'il
respondance inédite du chevalier de Vis le avec le comte de Riocour,) — Lucien Perey, Voltaire aux Délices, in-8, Calmann Lévy. — Mémoires du président Hénault, de madame deGenlis, de Marmonlel, de madame du Hausset. — Journal historique de Collé. — Poinsinet, le Cercle ou la soirée à la mode. — Palissot, le Cercle ou les originaux. — Correspond dance de l'abbé Galiani, éditée par Lucien Perey et Gaston Maugras, 2 volumes, Calmann Lévy.
a bien de l'esprit, qu'il sait beaucoup de choses et môme un peu de médecine. » Et, dans ses lettres inédites, de Tlsle rapporte cette venimeuse oraison funèbre du même Bouvard sur Bordeu, médecin de madame Du Barry, qu'il accusait d'avoir escroqué un client : « Je n'aurais jamais cru qu'il fût mort horizontalement. » Mais la comtesse de Bussy dédommagea Bordeu de cette méchanceté : « La mort a eu peur de lui, dit-elle, elle Fa pris en dormant. » Les jalousies entre médecins de cette époque peuvent marcher de pair avec celles de la nôtre entre artistes et comédiens : ainsi des confrères peu scrupuleux vont jusqu'à soudoyer les domestiques du fameux Pomme pour qu'ils versent du sirop de Rabel sur les purées de concombre et de chicorée qu'il composait pour ses clientes. Pomme demeura longtemps le grand médecin des femmes et garda jusqu'au bout ses dévotes. Partant de cette idée que les nerfs, en état de santé, sont en quelque sorte un parchemin trempé et mou, il prétendait que les vapeurs, cette maladie aristocratique , proviennent d'un dessèchement du système nerveux, et les combattait avec l'eau de poulet, le petit-lait, surtout par des bains tièdes prolongés. En quelques mois une de ses clientes, madame de Clugny, passa dans l'eau douze cents heures. Sylva, lui, fait
appel à la coquetterie, et d'un mot guérit les belles Bordelaises de leurs vapeurs, qu'il se contente de baptiser de ce nom effrayant : le mal caduc (l'épilepsie). N'est-ce pas un excellent trait de comédie? L'esprit est le dieu du xvin° siècle, la clef des cœurs et des intelligences; il a partout ses grandes et ses petites entrées, rapproche les distances, fait du plébéien l'égal du grand seigneur, Vami des beautés de robe et d'épée, pousse au ministère, à l'Académie Vhomme de peu, permet à madame Qeoffrin de correspondre familièrement avec Catherine II, à Voltaire d'avoir son brelan carré de têtes couronnées; il revêt tous les costumes, se prête à mille transformations, s'adapte aux caractères les plus divers, tue l'ennemi par le ridicule, dénoue une situation embrouillée, répare une maladresse, décrète le succès et console d'une défaite. Ne vous contentez pas d'avoir des vertus, du talent même : l'honnêteté, sans grâce et sans piquant, n'est bonne qu'en famille; montrez de l'esprit, et soudain toutes les portes vous seront ouvertes. Force est donc aux médecins de suivre le goût du temps, et ils s'y prêtent avec une rare aisance. Sénac de Meilhan * avait pour père un médecin du roi.
1. Un autre médecin, Dubreuil, dit un mot admirable. Il avait pour ami intime M. Pechméja, de Lyon : tous deux ne faisaient qu'une âme. Quand il fut atteint de la maladie
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homme fort spirituel lui-même, qui recourut un jour à cet ingénieux stratagème pour se faire écouter du dauphin. Louis XV l'avait envoyé à son fils, déjà atteint de Taffection à laquelle il devait succomber, et qui, dans sa première visite, Tarrèta par ces mots : ce Je serai toujours fort aise de vous voir pour causer de littérature et d'histoire avec vous; mais mon appartement vous sera fermé si vous me parlez de ma santé. » Quelque temps après, le docteur vient présenter ses hommages au prince, et, avisant un personnage de la tapisserie, il fait semblant de s'adresser à lui et lui prédit tout ce qui peut advenir d'un mal de poitrine négligé. Le dauphin ayant rappelé sa défense : « C'est à Alexandre que je parle, répliqua Sénac, » . et son interlocuteur fut désarmé. Alors l'esprit servait à tout et suffisait presque à tout; à tout, sauf à prévoir le coup de tonnerre de 1789, à corriger les abus révolutionnaires, h exécuter les . réformes conservatrices.
dont il mourut, il dit à Pcchméja : a Mon ami faites retirer tout le monde, ma maladie est contagieuse; vous seul devez rester ici. • Pechméja s'enferma dans la chambre et mourut après lui.
C'est cette faculté charmante qui inspire la correspondance du chevalier de Tlsle : comme Puck, le lutin éveillé et curieux, il se pose sur les choses et les personnes, ne s'arrête qu'un instant, va, vient, s'envole, monte et descend, se glisse dans l'enceinte réservée, prête l'oreille aux moindres bruits, rit des autres et de lui-même*. C'est le monde sur la pointe d'une aiguille, c'est le tout de rien et souvent le rien de tout, les grands faits ramenés aux proportions des habitants de Lilliput, les petits faits enflés jusqu'à la mesure de l'île des Géants. Pas de dissertations, pas de longue morale, nulle philosophie ; beaucoup de détails capables de toucher la personne à laquelle s'adresse de l'Isle, les mille et une nouvelles de la cour et des salons qu'il fréquente, des traits amusants, des anecdotes parfois assez salées, voilà le fonds de ses lettres ;
!. Ce qui n'empêche pas la marquise d'écrire un jour à Walpole : « Je lui trouve quelques talents, mais peu d'esprit; du plat, du grossier, du familier, le ton d'un parvenu; mais je le verrai cependant quelquefois. Il raconte assez bien ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu. » De l'Isle avait commis la faute impardonnable de dire que son ami le comte du Châtelet et milord Ilolderness avaient autant d'esprit que Walpole : d'où cette féroce boutade.
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assez bavard (madame de Ghoiseul rappelle quelque part une insupportable trompette), parlant volontiers de ses petites affaires et envoyant à son correspondant ses poésies; mais le style épistolaire ne comporte-t-il pas un peu de laisser-aller, et le livre le plus admirable de Rousseau, les Confessions, n'est-il pas la plus prodigieuse des indiscrétions, la plus étonnante justification de la littérature personnelle? D'ailleurs, notre homme se contente d'effleurer la politique : il veut rester simple passager sur le navire, ne point se mêler de juger la manœuvre du pilote; il est du côté du manche, et, paralt-il, réserve ses critiques plus acérées pour les Mémoires, malheureusement perdus, où il peignait aussi les travers de la société philosophique prise sur le fait chez MM. Voyer d'Argenson, de Tracy, d'Holbach, etc., car il hanta leurs maisons sans adopter leurs idées.
Malgré l'agrément et la gaîté qui s'en échappent, ses lettres sont fort inférieures à celles d'autres personnages : mesdames du Deffand, de Ghoiseul, de Créqui, le président Hénault; il leur manque la flamme, laprofondeur, la passion. Macaulay, causeur prestigieux, avait parfois des éclairs de silence; je voudrais trouver chez de l'Isle des éclairs de mélancolie; cette belle humeur presque éternelle fatigue et l'on serait tenté de répéter le mot d'une femme
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de l'époque sur les beaux esprits : ils sont comme les roses, une seule me ravit, plusieurs réunies en bouquet me donnent le mal de tète. Cependant ces lettres, qui aujourd'hui ont perdu une partie de leur saveur, charmaient les contemporains les plus illustres. La vieille débauchée d'esprit, la marquise du Deffand les implore : elle voudrait faire un marché avec leur auteur, en recevoir deux pour une; rien de plus juste, observe-t-elle, il est riche, il est abondant, et moi je n'ai que le denier de la veuve. Elle ne peut supporter qu'il la laisse sans nouvelles fréquentes, et la voilà consolée quand de risle lui communique les bouts-rimés que MM. de Thiard, de Durfort, Boufflers et lui-même arrangent àChanteloup pendant une après-midi pour amuser les hôtes de Ghoiseul. Les rimes proposées étaient : bouc, pincette, knouc, disette, chaises, escroc, fraises, frcc. De l'Isle et Boufflers sortirent vainqueurs de ce carrousel poétique.
DE l'ISLE
Ma belle effacerait celle qui monte un bouc; (Vénus)
De ses bras ronds et blancs TAmour fit sa pincette :
Uiche de ses faveurs, je crains peu la disette;
Plutôt que la quitter, je recevrais le knouc.
Un gazon nous tient lieu de sophas et de chaises,
Nous y bravons la faux de ce vieillard escroc,
Et deux globes de lis, surmontés de deux fraises,
M'y donnent la vertu des turbans et du froc.