‹ La société française avant et après 1789Chapitre 8 sur 29 · MADAME DE COIGNY ET LAUZUN · texte numérisé non relu

MADAME DE COIGNY ET LAUZUN

Il peut sembler étrange qu'on vienne parler d'amour platonique au xviii® siècle, plus étrange encore qu'un sentiment pareil ait eu pour héros Lauzun, duc de Biron : Lauzun, le descendant de l'homme qui sut toucher le cœur de la Grande Mademoiselle, séducteur en quelque sorte par droit

1. Lettres de la marquise de Coicjny; Jouaust, 1884. — Mémoires de Lauzun, de la duchesse de Gonlaut, de Talleyrand. — Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IV. — Madame de Tracy, Essais divers, t. I". — Pallain, la Mission de Talleyrand à Londres en 179^, 1 vol. in 8°; Pion. — Lescure, Rivarol et la Société française. — Duc de Lévis, Souvenirs et Portraits.

héréditaire, le roué des roués, Fauteur de ces Mémoires tellement indiscrets, que beaucoup, pour rhonneur de son nom, peut-être aussi pour Thonneur de leurs familles, de leurs amis, proclamèrent apocryphes ou falsifiés; Lauzun, le favori de ces grandes dames auxquelles leurs maris permettaient tout, sauf les princes et les laquais^ qui, interrogé sur ce qu'il dirait si sa femme, qu'il n'avait pas vue depuis plusieurs années, lui annonçait une grossesse, répondit cyniquement : « Je lui écrirais : je suis charmé que le ciel ait enfin béni notre union, soignez votre santé, j'irai vous faire ma cour ce soir ! » Du libertinage, de la galanterie sensuelle, des feux follets allumés par la vanité, le caprice, éteints bien vile par l'inconstance, voilà ce qu'on accorde communément au xvm° siècle : parfois, un de ces attachements dont la durée atténue l'irrégularité, amitiés décentes, revêtues d'une sorte de mystère et d'ailleurs pleines de charme, qui, par exemple entre la marquise de Lambert et Saint-Aulaire, madame de Rochefort et Nivernois, madame de Sabran et Boufflers, madame du Marchais et d'Angivilliers, corrigent les amertumes d'unions mal assorties, donnent l'illusion du bonheur conjugal, et, tolérées, respectées même par le monde, se légitiment souvent par un mariage. Et commentne pas juger sévèrement cette époque,.

lorsqu'on entend ses moralistes, ses philosophes fulminer eux-mêmes sa condamnation, lorsqu'on les voit donner l'exemple des faiblesses, de l'immoralité qu'ils reprochent aux accusés? Mademoiselle de Lespinasse se lamentant d'avoir perdu la seule vertu qui lui restât, la vertu de la fidélité; la marquise de Mirabeau remettant à ses amants des certificats de ses relations avec eux; cette duchesse répondant à un vieil adorateur timide : « Que ne le disiezvous? vous m'auriez eue comme les autres »; les Mémoires du temps, l'orgie de la Régence, les vices de Louis XV, tant d'autres témoignages, composant le plus formidable dossier, ont fourni la matière du terrible réquisitoire prononcé en 1789 contre l'ancien régime, répété sans cesse avec succès depuis cent ans.

Les faits sont des courtisans commodes : ils démontrent presque toujours ce qu'on veut qu'ils démontrent, se prêtent à toutes les hyperboles, se métamorphosent en pamphlets et en éloges, en satires et en apothéoses. Chacun de nous, du plus au moins, réédite à sa manière l'apologue du voyageur et de la femme rousse : très peu s'inquiètent de comparer, d'aller au fond des choses, de tenir compte des exceptions, des arguments qui contredisent leur opinion. Sans aller jusqu'à nommer avec Michelet le xvin° siècle : le grand siècle, je

trouverais aisément de quoi le célébrer; on a ramassé vingt mille faits contre lui, on peut en citer tout autant qui le réhabilitent et le magnifient . Qu'on lise Tallemant des Réaux, Saint-Simon, les historiens du xyii^ siècle, ses prédicateurs : la cour et la ville retentissent de trop nombreux scandales, seulement le vice alors est guindé, majestueux en quelque sorte et grandiose. Et les vices du XIX® siècle, plus répandus peut-être, plus démocratiques et moins élégants, nous permettent-ils de le prendre de si haut avec ceux du précédent? Oui, sans doute, il y a à cette époque quelques milliers de personnes dont le plaisir est Tunique loi, dont les fantaisies avilissent les règles de la morale, qui, avec Besenval, considèrent le mariage comme un acte utile à la fortune et comme un inconvénient dont on ne peut se garantir qu'en supprimant tous les devoirs, qui, en un mot, vivent dans un tourbillon perpétuel de corruption. Et malheureusement elles remplissent de leurs aventures les Mémoires, les oreilles de la foule : ce sont toujours les mêmes qui aiment, qui sont aimées, qui séduisent et qui sont séduites. Une partie de la noblesse de cour, des abbés à bénéfices, quelques membres du haut clergé vivent en dehors du devoir : mais, dans la noblesse de province, dans la haute bourgeoisie, l'église de France, l'armée et la magistra-

ture, quelle dignité de mœurs, que de fortes vertus, quel respect des saines traditions! Combien demeurent irréprochables, sans fracas, sans ostentation; combien ressemblent à cette amie de la princesse de Lamballe que le vicomte de Sérent courtisait, l'assurant qu'entre honnêtes gens la plus tendre amitié succède à l'amour; elle lui répondit avec grâce : « Eh bien! succédons dès aujourd'hui; nous nous épargnerons les remords ». Seulement les ménages heureux n'ont pas d'histoire, les travers de la société s'étalent au grand soleil, ses qualités restent cachées à l'ombre, et personne ne s'avisera d'énumérer les soupirants éconduits par une femme honnête, tandis qu'on commente avec empressement la moindre faiblesse ou la simple hypothèse d'une faiblesse; deux pies dans un bois y mèneront toujours plus de tapage que trois cents tourterelles. Que diraiton d'un Chinois qui prétendrait écrire noire histoire en étudiant seulement la Gazette des tribunaux? Combien font comme ce Chinois, quand ils jugent leurs adversaires, quand ils accueillent les systèmes qui flattent leurs préjugés ou leurs rancunes !

Mais ceux-là mêmes qui ont failli, doit-on les accabler sans miséricorde, les décréter à tout jamais incapables d'une bonne action, et, comme

nos faiseurs de tragédies, faut-il proclamer Tunité du caractère? Les libertins seront-ils toujours des libertins, les héros n'auront-ils que des heures d'héroïsme, les honnêtes gens n'hésiteront-ils pas quelquefois entre Dieu et le diable, cet état qui semblait si naturel à madame de Sévigné? Et n'est-ce pas le premier principe d'une psychologie sérieuse que cette diversité ondoyante des idées, que ces contrastes perpétuels entre la volonté et le cœur, entre l'imagination et la raison? Des personnages tout d'une pièce, qui sont toujours eux-mêmes, dont on peut prédire la conduite à coup sûr dans chaque circonstance, on en rencontre assurément, mais comme on rencontre des phénomènes. M. de Lafayette et moi, disait Charles X en 1830, nous sommes les deux seuls qui n'ayons pas changé depuis 1789. Chaque homme est un monde, et chaque tombe recouvre une petite histoire universelle : selon l'événement, selon le jour et Tâge, selon la femme qu'il aime, cet homme sent sa personnalité s'agrandir, se dissoudre ou se confondre, tantôt original et tantôt copie, tantôt rayon et tantôt reflet, tour à tour acteur et spectateur, juge et prévenu.

Tel, par exemple, le duc de Lauzun-Biron, mauvais sujet et grand homme en amour, doué de ce délicieux et fatal don de plaire, élevé pour ainsi

dire sur les genoux de madame de Pompadour, et de bonne heure initié aux faciles mystères de cette galanterie mondaine que Ghamfort définit si crûment : « L'échange de deux fantaisies, le contact de deux épidermes », beau, brave, spirituel, ami dévoué, conteur charmant, devinant d'instinct ce qu'il ne savait pas, avec des talents militaires que l'occasion, cette dame d'honneur de la fortune, ou peut-être l'absence d'une volonté forte ne permirent pas de mettre en pleine lumière, attirant les regards par sa magnificence et ses prodigalités à une époque où les grands seigneurs se piquaient de dépenser sans compter, où après la sérénissime banqueroute^ M. de Guéménée se targuait avec une étrange fierté qu'un Rohan pût seul manquer de vingt millions; aimable d'ailleurs et dangereux parce qu'il est passionné, ayant plus de roman que de tempérament, et séduit aussi souvent qu'il est séducteur. Il a l'âme d'un héros, d'un chevalier : au moyen âge, il aurait pris la croix pour conquérir en terre Sainte le paradis, la gloire et l'amour de sa belle; au temps de la Ligue, il eût combattu à côté du Béarnais, rivalisé de bravoure avec Grillon ; pendant la Fronde, il eût, pour plaire à mesdames de Ghevreuse et de Longueville, suivi les drapeaux d'un Gondé , d'un Turenne ; au xviii'' siècle, son éducation, ses quahtés, ses défauts

firent de lui un homme à bonnes fortunes, rôlo qui, porté à un tel degré de perfection, confère une sorte de célébrité, ouvertement dédaignée, secrètement enviée par la plupart, la célébrité de don Juan, de Bassompierre, de Richelieu. Sait-on, en somme, quelle réunion de talents variés, de délicatesses infinies, de dévouements obscurément héroïques, exige la conquête entière ou seulement la demi-conquête de certaines femmes, que Torgueil, le sentiment du devoir, placent à des hauteurs morales presque inaccessibles? L'amour a sa stratégie, sa tactique, ses champs de bataille, semés d'autant de surprises, de larmes, de deuils, hérissés d'autant d'obstacles que ceux où les nations jouent leurs destinées : là aussi, il y a des inspirations subites qui sont en quelque sorte la partie divine de l'art de plaire. Quelques moralistes reprochent à Lauzun le nombre de ses succès féminins ; mais avec un homme comme lui, le nombre ne fait rien à l'afîaire et n'empêche nullement la sincérité. Certains êtres résument, condensent une portion de la puissance humaine : Shakespeare a dix mille âmes, Napoléon enferme en lui cent mille volontés, Lauzun possède la force de vingt séducteurs ordinaires. D'ailleurs, en dehors de ses passades avec des filles ou avec ces belles dévergondées qui trouvaient de bon goût

d'avoir eu ce roi de la mode, et que la marquise de Gontaut représente prenant leurs amants par convenance, les gardant sans attachement et les quittant sans regrets, il n'a guère que des liaisons' romanesques, des passions dignes d'un preux du temps jadis et d'un amoureux de 1830; et, chose remarquable, il est quitté bien plus qu'il ne quitte, il éprouve au moins autant d'amour qu'il en inspire.

Quelqu'un a dit plaisamment : il y a quatre manières d'aller à un rendez-vous : avant l'heure, à l'heure, après l'heure, pas du tout, cette dernière est la sublime, on est alors un amant à la mode. Lauzun est fidèle à ses rendez-vous, et ses maîtresses y manquent parfois : lui-même le confessait un jour, en contant cette jolie anecdote', pour exprimer la difficulté que les étrangers rencontrent à entendre le français. Milady B... avait eu la bonté de lui donner un rendez-vous au bois de Boulogne et l'inhumanité d'y manquer; après deux heures d'attente, il rentre à son hôtel et envoie un billet pour se plaindre qu'elle lui ait ainsi fait croquer le marmot Milady, qui savait assez mal le français, recourt à son dictionnaire, et, trouvant que croquer signifie manger, que marmot est synonyme d'enfant, en conclut que, dans sa fureur, son amoureux a mangé ou voulu manger un enfant; si bien

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qu'une de ses amies entrant à ce moment, elle ne put se retenir et lui cria : a C'est un monstre que ce duc d3 Lauzun; je ne veux le voir de ma vie; lisez ce qu'il m'écrit ».

Lauzun a cet imprévu gracieux, cet art des découvertes piquantes, des moyens extraordinaires qui vont droit au cœur des femmes, et composent à leur inventeur une sorte d'auréole de fascination. Jugez-en d après un détail de son intrigue avec miss Marianne Harland, une jeune Anglaise, spirituelle et coquette, fort insensible aux règles du cant, qui préférait un amant français à un mari anglais. Son prétendant est un grand chasseur de renards devant TÉternel, sir Marmaduke Hewel, que « ses petites jambes enflées transportent difficilement près d'elle et par malheur y laissent longtemps ». Cette énorme masse de chair a imaginé cette galanterie pour la reine de ses pensées : il a commandé une coupe d'or magnifique qui sera gagnée aux courses d'Ipswich par un cheval de deux mille louis, et qu'il veut offrir à Marianne : « Pourquoi ne viendrais-tu pas aux courses? écrit-elle à Lauzun... Non; toutes réflexions faites, n'y viens pas; tu serais capable de tuer ce vilain animal; attends au moins que je sois sa femme... y> Que fait notre héros? Il avait à Newmarket de bons chevaux de courses; il envoie

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Tun des meilleurs à Ipswich. Un petit garçon vêtu de noir suivit à merveille ses instructions, resta modestement toute la course derrière le cheval de sir Marmaduke, et, à cent pas du but, passa comme un éclair. On lui donna la coupe, qu'il présenta aussitôt à Marianne, avec un petit billet contenant cette seule phrase : ce Sir Marmaduke étant arrivé un instant trop tard, permettez-moi de suivre ses intentions et de mettre la coupe à vos pieds. » L'Anglais pensa étouffer de rage, et les femmes des trois royaumes répétèrent à Tenvi le mot de miss Harland : « Il est charmant! » Lauzun avait reçu, presque comme un héritage de famille, ces manières nobles, cette galanterie ingénieuse, qui éveillent la sympathie, captivent les esprits, et, dans la vie d'un homme, jouent le rôle des fortes pensées dans un ouvrage. Lors du voyage du grand-duc et de la grande-duchesse de Russie, son oncle, le maréchal de Biron, ayant offert un cheval au prince pour assister à une revue des gardes- françaises, celui-ci l'assura gracieusement qu'il n'en avait jamais monté de plus agréable. En rentrant à Pétersbourg, il trouva à la porte de son palais le même cheval, et trois piqueurs à la grande livrée du maréchal : le premier, chapeau bas, tenait la bride; le second, genou en terre, présentait Tétrier, le troisième avait à la main une

respectueuse lettre d'hommages. Telle était la politesse d'alors.

Étudions maintenant Liauzun aux prises avec la gassion, Lauzun amoureux de pied en cap; mettons-le en présence de lady Sarah Lennox, de la princesse Czartoryska, les deux femmes qu'il a vraiment adorées avant de rencontrer madame de Coigny. Lady Sarah, sœur du duc de Richmond, avait tourné la tête du roi d'Angleterre, qui songea un moment à Tépouser : on ne l'admirait pas moins à Paris qu'à Londres. Présenté par son protecteur le prince de Conti, Lauzun, tout d'abord, ne tombe pas sous le charme, et, lorsque les jeunes gens qui voient en lui l'arbitré de toutes les élégances demandent son avis, il observe ironiquement : « Si elle parlait bien le français et qu'elle vînt de Limoges, personne n'y prendrait garde ». Bientôt il se ravise, risque une déclaration et n'obtient que cette réponse : « Je ne veux pas avoir d'amant. Jugez si je puis avoir un amant français qui en vaut bien dix pour le bruit qu'il fait et par les peines qu'il cause... ne parlez pas d'amour si vous ne voulez pas que je vous fasse fermer ma porte. » Lauzun obéit, mais déjà fort énamouré, il ne se rebute point et se décide à attendre des temps plus heureux. Un incident le servit à souhait : madame de Stainville, son ancienne

maîtresse, restée son amie, avait une fantaisie violente pour l'acteur Clairval * ; de tels goûts n'étaient pas rares alors, et Ton sait la réplique hautaine de Baron à la question d'une grande dame courroucée qu'il osât se présenter chez elle un jour de réception : « Ce que je viens chercher ici? Mon bonnet de nuit! » Cette fâcheuse affaire s'étant ébruitée, le roi donna l'ordre d'enfermer madame de Stainville dans un couvent, etLauzun se brouilla tout net avec son propre père et avec le duc de Choiseul,. beau-frère de la comtesse, qui lui reprochaient amèrement d'avoir reçu les confidences de son amie. Très attristé des malheurs de celle-ci, il les raconte à lady Sarah et ht dans ses yeux la plus tendre compassion. Le même jour, en sortant d'un souper, elle lui remet un papier sur lequel elle avait écrit : Ilove youl Lauzun alors ne savait pas un mot d'anglais : ce II me paraissait bien que cela devait signifier : je vous aime; mais je le désirais trop vivement pour oser m'en flatter. »

1. On raconte que Clairval consulta Caillot sur cette liaison : « M. de Stainville, dit-il, me menace de cent coups de bâton si je vais chez sa femme; madame m'en offre deux cents si je ne me rends pas à ses ordres. Que faire? — Obéirà la femme, opina Caillot; il y a cent pour cent à gagner. » Stainville fit enfermer sa femme parce que Clairval était en même temps le favori de sa maîtresse, mademoiselle BeaU' mesnil, de l'Opéra; indignée d'une telle conduite, celle-ci déclara qu'elle ne rcverrait jamais le comte.

Dès six heures du matin, il courut acheter un dictionnaire, qui confirma son désir. Depuis ce moment, Sarah ne lui cache plus sa tendresse, mais elle ne lui accorde rien et ne renonce point aux hommages des autres hommes : lui se consumait de jalousie. En repartant pour l'Angleterre, elle adresse une lettre bizarrement sentimentale au prince de Conti pour qu'il autorise son ami à venir la retrouver; en même temps, elle écrit h ce dernier : « Viens par ta présence combler ta maîtresse de la plus grande joie qu'elle peut attendre. Je n'ai pas peur que tu ne comprendras pas mon ridicule français; ton cœur et le mien s'entendront toujours. » Observez qu'en donnant son âme à Lauzun, elle continue à se montrer fort avare de sa personne; c'est en Angleterre seulement, après une longue, une étrange épreuve, qu'elle consent à combler ses vœux. Le lendemain, pendant une promenade à cheval, elle lui propose de tout abandonner, de partir avec elle pour la Jamaïque, où elle a un parent riche qui les recevra avec plaisir. Il allait accepter avec transport, mais elle lui déclare qu'elle ne veut connaître sa réponse que dans huit jours; l'idée lui vint qu'étant un peu coquette, elle pourrait cesser de l'aimer, regretter un parti si violent. Il confessa ses appréhensions : « C'est bon, mon ami, dit-elle assez froidement; vous êtes

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plus prudent, plus prévoyant, que moi; vous avez peut-être raison; n'en parlons plus. » Elle ne lui pardonna point sa prévoyance, ne vint pas à un rendez-vous, puis lui reprocha de n'avoir pas eu confiance, d'avoir déchiré son cœur et détruit Tamour, le priant de quitter TAngleterre et de ne plus compter que sur une amitié très tendre.

Lauzun s'évanouit longuement^ vomit beaucoup de saiig, et resta plusieurs mois plongé dans une mélancolie sauvage. Plus tard, ayant appris que lady Sarah était malade à Londres, il partit seul à cheval, sans congé, sans passeport, pour passer vingt-quatre heures auprès d'elle. Six ans après, il la revit avec une grande émotion : elle s'était perdue pour lord William Gordon, et, retirée du monde, habitait une petite ferme dans le parc du duc de Piichmond : « Embrassez ma fille, Lauzun, dit-elle, ne la haïssez pas, pardonnez à sa mère; et songez que, si elle me perdait, il ne lui resterait d'autre protecteur que vous ». Il proniit de se charger de cette enfant quand elle voudrait.

Plus romanesque, plus curieusement mouvementée, semblerait encore la passion de Lauzun pour la princesse Czartoryska, qui, charmante et poétique sans être jolie, toujours sincère dans ses variations, savait si bien se parer de ce qui lui manquait, et qui, afin de payer de retour le prince

Repnine, lequel avait, pour lui plaire, encouru la ruine et la disgrâce de Catherine II, le suivit en exil, oubliant tout, mari, enfants, parents, patrie. C'est l'amour werthérien, avec ses infinis de douleur, avec ses infinis de félicité : évanouissements prolongés, accès de fièvre, convulsions de rage, de désespoir jaloux, duels, crachements de sang, aveux pleins de délicatesse, promesses de chasteté acceptées de bonne foi, subtilités de sentiments, situations extraordinaires, où, partagé entre son cœur et son caractère chevaleresque, le duc agit comme certains héros de Corneille ou de mademoiselle de Scudéri : rien ne manque à cette aventure, plaidoyer inconscient en faveur du droit divin de la passion. Par instants même, notre paladin savoure Tamère volupté du sacrifice, et comprend qu'à l'amour seul il appartient d'inspirer des tristesses dont on le remercie, de payer des mois de peine par un regard, une parole, une main furtivement pressée. J'ai cru que chaque fois ce serait la dernière, gémissait une jolie femme à laquelle on reprochait mainte faiblesse : Lauzun, lui, est convaincu qu'il aimera toujours celle qui vient d'enchaîner sa pensée. La princesse part-elle pour la Pologne, il l'accompagne jusqu'à deux lieues de Varsovie. Apprend-il qu'elle est soufl'rante, il part secrètement, arrive sans être reconnu : « Les besoins de

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mon cœur, lui dit-elle, me font toujours deviner tes actions. » Une seconde fois, il revient, et, caché dans une grande armoire, derrière le lit de la princesse, assiste pendant trente-six heures à ses couches; puis il passe un mois incognito dans une ferme, à quelques lieues de son château. De belles Polonaises, l'éleclrice de Dresde, s'efforcent de lui faire oublier son amie : il résiste à leurs envoûtements. Afin de se rapprocher, dans Tespoir d'être ambassadeur de France à Varsovie ou à Pétersbourg, il se met à lire une foule d'oùvrages sur les affaires de Pologne et de Russie, rédige des mémoires pour les ministres, essaye de négocier une alliance entre Catherine II et Louis XVI. Et comment finit celte belle passion? Par la faute de la femme, cette fois encore. \<:< Les lettres de la princesse devinrent plus courtes et moins fréquentes: on me manda de Varsovie qu'elle était entièrement subjuguée par la palatine de Polosk et que M. Braniski (grand général de la couronne) passait sa vie chez elle : je lui en écrivis fortement; mes représentations furent mal reçues. J'osai redemander mon enfant; je ne pus l'obtenir. Nous nous brouillâmes et cessâmes de nous écrire. Une profonde tristesse m'accablait... » Gomment, après une telle épreuve, ne Taurait-on pas reçu par acclamation membre de VOrdre de

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la PersévérancCy établi par mesdames de Genlis et Potocka, sur les ruines d'un ordre de Pologne? Marie-Antoinette désira un instant faire partie de cet ordre dont les statuts, le costume, étaient charmants, les membres nombreux et triés sur le volet : sa société intime prit de Tombrage, le tourna en ridicule, et elle n'y pensa plus.

Pendant la guerre d'Amérique, Lafayette et Lauzun avaient été logés chez un colon : par désœuvrement, par habitude, le duc adressait des compliments très tendres à Tune de ses filles, qui finit par lui dire : « Vos discours me surprennent, car on m'assure que vous êtes marié en France. — Marié, oui, répondit-il, mais si peu que ce n'est pas la peine d'en parler. Demandez plutôt à Lafayette. — Marié, oui, à peu près contre son gré, avec une femme parfaite, mais dont les manières froides et dédaigneuses le rebutèrent (la timidité joue fréquemment le personnage de la froideur), et qui ne lui avait apporté que cent cinquante mille livres de rentes. Elle eut beau croître sans cesse en grâces et en vertus, se parer de vie et de mouvement, jamais

il ne revint de ses préventions. « Le mariage, chez les grands, observe Ghamfort, n'est qu'une indécence convenue », et vraiment il n'avait pas tout à fait tort. L'autorité paternelle s'exerce d'une façon si despotique, que les enfants, mariés au couvent, avant de s'être connus, appréciés, en appellent trop souvent de Thymen à l'amour. Jacques de Ghoiseul-Stainvilie, étant à l'armée, reçoit l'ordre de rentrer à Paris : six heures après son arrivée, on lui fait épouser mademoiselle de Clermont-Resnel. Mainte union se présente sous un aspect comique : ainsi celle du prince de Nassau, âgé de douze ans, avec mademoiselle de Montbarrey, âgée de dix-huit ans; comme il refusait de voir la future, il fallut le menacer du fouet et l'accabler de dragées pour qu'il prit part à la noce. Je trouve dans une comédie du comte de Forcalquier cette description d'un mariage entre gens du bel air : « On se rassemble le soir tout à l'ordinaire, on fait un excellent souper en bonne et petite compagnie. On se garde bien de rassembler une sotte famille qu'on ne connaît point. On évite de parler de la platitude qu'on va faire. Après souper, on se rend à une petite église particulière où toute la France est invitée, hors les parents; on va de l'église au bal dans une mascarade d'invention. Le lendemain, on prend une espèce de congé de son mari.

en prenant son nom et sa livrée. On court à Versailles exciter la curiosité et réveiller l'attention par un nouveau titre. » Dans de telles conditions, le mariage devient une sorte de loterie où le hasard tient toute la place, parce que la famille se soucie médiocrement de multiplier les chances de bonheur des époux ; s'ils tirent le mauvais numéro, ils auront la ressource d'invoquer le défaut de libre arbitre, leur complète ignorance, et cette morale facile si joliment définie par Saint-Évremond :

Une politique indulgente De noire nature innocente Favorisait tous les désirs; Tout goût paraissait légitime, La douce erreur ne s'appelait point crime, Les vices délicats se nommaient des plaisirs.

Amélie de Boufflers, duchesse de Lauzun et de Biron, avait été admirablement élevée par sa grand'mère, la maréchale de Luxembourg, et ce chef-d'œuvre d'éducation put passer pour la rançon d'une conduite plus que légère, d'un caractère fort inégal, car son nom, sa fortune et son esprit aidant, la maréchale, malgré ce passé orageux, réussit, dans son âge mûr, à s'établir l'oracle du bon ton, des bienséances et « de ces formes qui composent le fond de la politesse ». Dans son salon, devenu en quelque sorte une

institution sociale, on tranchait sans appel des usages, des étiquettes, on discutait à merveille les questions de philosophie et de morale : La Harpe venait y lire ses Barmécides, Jean-Jacques sa Julie, Gentil-Bernard son Art d'aimer. « C'était chez elle, observe le duc de Lévis, que se conservait intacte la tradition des manières nobles et aisées que l'Europe venait admirer à Paris et tâchait en vain d imiter. Jamais censeur romain n'a été plus utile aux mœurs de la république que la maréchale de Luxembourg ne le fut à Tagrément de la société pendant les dernières années qui ont précédé la Révolution. On avait d'autant plus besoin alors d'une pareille censure, que l'anglomanie, avec ses clubs, ses fracs et sa rudesse, envahissait déjà la bonne compagnie. » Comme la maréchale de Beauvau, elle avait Vesprit de principauté, et l'on eût pu, elle aussi, l'appeler la Dominante; cette volonté, plus encore que ses autres avantages, lui fut d'un grand secours pour retourner l'opinion. Joignez-y le trait causiique, le don de repartie, l'aptitude à saisir la réalité des choses et des personnes, et cette promptitude de l'esprit qui, soudain, condense la pensée dans une formule incisive. C'est elle qui reprenait Tressan, l'auteur du fameux quatrain : « Vous avez dit de moi que j'étais galante, je vous le pardonne; mais vous

avez dit de ma sœur qu'elle était laide; elle ne vous le pardonnera pas » ; elle qui répondait au Dauphin, comme il demandait si elle savait tous les exploits des Montmorency : « Monseigneur, je sais l'histoire de France ». Elle croyait connaître aussi les usages, le cérémonial du Paradis, car elle dit un jour à madame de Genlis que Dieu, en fait de prières, avait égard à l'intention, aux paroles et au ton. Sa petite-fille lui ayant offert les portraits de deux de ses auteurs favoris , La Fontaine et Molière, quelqu'un demanda lequel paraissait le plus grand : ce Celui-ci, répondit-elle sans hésiter en montrant le fabuliste, est plus parfait dans un genre moins parfait ». Sa conversation * abondait en saillies de tout genre, rappelant

1. Je tiens cette agréable anecdote de la bienveillance de M. le marquis de Nadaillac. A l'occasion de son mariage avec mademoiselle de la Borde, le chevalier d'Escars avait été invité par le roi à prendre le titre de baron. Quelques jours après, faisant une visite à la duchesse de Grammont, il s*y rencontra avec la maréchale de Luxembourg et le baron de Besenval. La maréchale, de sa voix cassée, appelle : Monsieur le baron, Monsieur le baron! Pensant qu'elle s'adresse à Besenval, d'Escars, qui était fort peu de sa connaissance, reste immobile. « Est-ce l'ancien baron ou le nouveau que vous appelez? demande Besenval. — Non, répondit-elle, quand je dis Monsieur le baron, c'est le baron d'Escars », et elle fait approcher celui-ci de très près comme pour lui dire un secret. « Monsieur le baron, articule-t-elle bien haut, comment n'avez-vous pas deviné que, quand je disais Monsieur le baron, c'est à vous que je voulais parler? J'ai une petite histoire à vous raconter : Feu M. de Montmorency avait un hôtel à Paris; le dérangement de ses affaires Fobli-

celle de son amie, la femme Voltaire, la marquise du Deffand, cette illustre ennuyée qui divisait le monde en trois parts : trompeurs, trompés et trompettes. A côté de cette éclatante personnalité , la duchesse de Biron se recommande par sa douceur et sa bonté, par la pureté intérieure d'une âme qui rayonne sans cesse sur un visage angélique, par un mélange original de finesse et de naïveté. Il s'élève autour d'elle comme une clameur d'admiration et de sympathie attendrie : sans efforts, sans calcul, par la dignité de son attitude, elle obtient la considération générale, captive les amis et les indifférents, les hommes et les femmes; seul son mari resta insensible au charme pudique de l'épouse qui l'aimait et n'osait peut-être pas lui montrer son cœur. Madame de Lauzun, écrivait madame Necker, rougit dès qu'on la regarde et rougit encore de s'être aperçue qu'on la regardait. . . Les portraits d'imagination sont les seuls qui lui ressemblent... Rousseau raconte que la maréchale, la jugeant trop timide, faisait ses efforts pour l'animer, et qu'elle lui permit plusieurs fois de

géant à le vendre, M. de Mesmes l'acheta, fit effacer de dessus la porte : Hôlel de Montmorency, et graver ces mots ; Hôtel de Mesmes. Le public s'en aperçut, et des malins ajoutèrent : « Cela n'est pas de même. •» Il y a baron et baron, mais entre le baron de Besenval et vous, cela n'est pas de même, « Kt la maligne maréchale murmura longtemps encore : « Cela n'est pas de môme ».

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Tembrasser, « ce que je fis, avoue-t-il, avec ma maussaderie ordinaire ». — ce Au lieu de gentillesses qu'un autre eût dites à ma place, je restais là muet, interdit, et je ne sais lequel était le plus honteux de la pauvre petite ou de moi (elle avait alors onze ans). Un jour, je la rencontrai seule dans Tescalier du petit château; elle venait voir Thérèse, avec laquelle sa gouvernante était encore. Faute de savoir que lui dire, je lui proposai un baiser, que, dans l'innocence de son cœur, elle ne refusa pas, en ayant reçu un, le matin môme, par Tordre de sa grand'maman et en sa présence... Rien de plus aimable et de plus intéressant que sa figure, rien de plus tendre et de plus chaste que les sentiments qu'elle inspirait. » Quand elle se sépara de Lauzun, elle retourna chez la maréchale, qui lui fit une société quotidienne, composée de mesdames de Boufflers, de Ghoiseul, du Defl*and, de Broglie , des princesses de Poix , de Bouillon, d'Hénin, de l'abbé Barthélémy, du président Hénault. Riouffe, le cousin Jacques, le Dictionnaire })iographique , affirment , et après eux Lacour , Sainte-Beuve, ont répété qu'elle fut guillotinée en 4794. L'éditeur des lettres de madame de Coigny soutient au contraire qu'elle vécut jusqu'en 1823, mais il semble avoir confondu la duchesse Amélie de Biron avec Amélie de Boufflers, belle-fille de la

comtesse de Boufflers, l'idole du Temple, Vamie du prince de Conti, dont madame de Genlis rapporte la mort touchante avec des détails très précis. Dans ses dernières années, Amélie de Boufflers connut en effet la ruine et la détresse. Deux femmes de chambre, deux amies, madame Morta et madame Martin, restèrent auprès d'elle jusqu'à la fin; en vain leur disait-elle : « Je puis bien mourir toute seule! » Elles refusaient de la quitter, et, pour soulager sa misère, mettaient au montde-piété leurs robes, leurs bijoux. Se laissant oublier par ses anciens amis, la comtesse s'était retirée dans une petite chambre de blanchisseuse, au cinquième étage, dont la fenêtre donnait sur rjiôtel qui lui avait appartenu; cette vue ravivait en son âme les mélancoliques souvenirs, les belles années de bonheur K Elle avait voulu demeurer là,

1, Dans sa jeunesse elle jouait à merveille de la harpe, et elle avait beaucoup d'empire sur sa belle-mère, la désolant parfois par ses caprices, la désarmant ensuite par des mots délicats et profonds. Un jour qu'elle se moquait de son mari en sa présence : « Vous oubliez, interrompit celle-ci, que vous parlez de mon fils! — Ah! s'écrie la comtesse Amélie, je crois toujours qu'il n'est que votre gendre! » Une autre fois on jouait au jeu à la mode, jeu dans lequel la supposant prête à chavirer avec deux personnes qu'elle devait aimer le mieux, sa mère et sa belle-mère, ne pouvant en sauver plus d'une, on lui demanda quel choix elle ferait : « Je sauverais ma mère, répondit-elle, et je me noierais avec ma belle-mère. » — Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VI. — De Concourt, la Femme au xviiie siècle.

mourir là, comme le vieux marin, qui, libéré du service, vient terminer sa carrière dans un port, en face de la mer, de cette mer qui lui a pris tant d'amis, de parents, qui souvent a failli le prendre lui-même.

C'est le défaut de beaucoup de Mémoires qu'ils livrent au public non seulement la confession de l'auteur, mais surtout celle des autres, que de tels ouvrages semblent des plaidoyers et des réquisitoires destinés à habiller parfois de fort vilaines actions ou à enlaidir les contemporains, selon les goûts, les haines ou les préjugés de l'écrivain. Certes, en racontant son odyssée anacréontique, Lauzun ne songea nullement à la postérité, puisqu'il composait son récit pour une femme (la marquise de Coigny, je pense, ou Aimée de Coigny); sans doute aussi, la liberté de langage était extrême à cette époque, et d'autres ouvrages, bien autrement inconvenants, faisaient les délices de cette fraction de la société française où l'on trouvait tout naturel d'afficher sa maîtresse, de lui emprunter de l'argent. Rien cependant ne justifie une telle débauche d'indiscrétions, qui fait songer au mot

cynique d'un grand seigneur du xvn^ siècle, avec lequel venait de s'embarquer une belle dame : « Je voudrais déjà être levé pour l'aller dire à tout le monde ». Et puis, il y perce une pointe de fatuité qu'on a peine à concevoir aujourd'hui. Un jour, par exemple, madame de Boisgelin lui donne ce singulier conseil : « Faisons venir madame de Cambise; écrivez-lui un mot, j'ai beaucoup de raisons de croire qu'elle a envie de vous, et elle viendra. » — « Il n'y avait que l'excès de l'extravagance et de la fatuité qui pût excuser ce que je fis. J'écrivis sur un morceau de papier : « M. de » Lauzun ordonne à madame de Cambise de venir » lui tenir compagnie à Versailles, où il est de » garde et où il s'ennuie à mourir ». A mon grand étonnement, elle arriva quatre heures après le départ de mon billet. On peut juger, qu'après tant d'empressement, les arrangements ne furent pas longs entre nous. » Lauzun confesse l'extravagance, mais vous sentez fort bien que cet enfant gâté du dieu malin use d'une précaution oratoire et s'étonne pour la forme, car les grandes impudiques de son temps en commettent bien d'autres. On voudrait croire que ses Mémoires sont dénaturés, comme l'affirma Talleyrand en 1818, comme d'aucuns le prétendent au jourdhui : ces Mémoires, hélas! sont bien adéquats à la personne, ils por-

tent témoignage contre les travers d'une époque, et, parce qu'ils déplaisent, il serait trop commode de les récuser. D'ailleurs, ils n'ont pas un cachet de corruption, de perversité préméditée, comme ceux de Besenval, de Tilly, auquel le prince de Ligne * écrivait cependant, en l'engageant à les publier : ce Voire recueil est fait pour tous les temps, pour tous les pays, et n'a pas besoin d'indulgence ». Certes, le prince en montrait infiniment trop; mais son jugement donne la mesure de ce qu'on pouvait écrire sans offusquer le goût des gens de cour les plus raffinés. Sous prétexte de tuer la calomnie, de justifier Marie-Antoinette des monstrueuses imputations dont on a noirci sa vie, Tilly lui attribue deux amants seulement : le duc de Coigny, le comte de Fersen. Là-dessus, il se rengorge, peu s'en faut qu'il s'imagine avoir terrassé l'imposture , et il ajoute cette phrase incroyable : « Il en coûte h mes principes et à mon cœur de rendre cette justice rigoureuse à des mânes offensés. Il était donc réservé à ce genre d'apologie de blesser malgré moi ce que je veux faire absoudre. » Une telle prétention se passe de tout commentaire. N'oublions pas cependant que

1. Voir mon volume le Prince de Ligne et ses ContempO" rains, et, dans les Causeurs de la Révolution, la notice sur Tilly.

UN AMOUR PLATON'IQUE AU XYIIl^ SIÈCLE. 29

les plus odieux pamphlets contre la reine partirent de ceux-là mêmes que leur rang, leur intérêt, devaient le mieux préserver de semblables excès. Ce qui semble assez vraisemblable, c'est que, obéissant à la loi de notre nature, Lauzun se donne involontairement le beau rôle ; qu'habitué à plaire, il tire parfois des inductions graves de paroles qui n'ont pas la même portée dans la pensée de ceux qui les prononcent; que, très niodeste lorsqu'il raconte ses campagnes en Corse, au Sénégal, en Amérique, pendant la Révolution, il devient présomptueux et talon rouge quand il s'agit de succès féminins. <( Croyez-vous, demandait un grand à Chamfort, que M. de Lauzun ait madame de Stainville? — Il n'en a pas même la prétention, répliqua le bel esprit; il se donne pour ce qu'il est, pour un libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout. — Jeune homme, n'en soyez pas la dupe.

C'est avec cela qu'on a des reines. » Le public, en effet, le regarda comme le favori de Marie-Antoinette, tandis que la société intime de celle-ci s'efforçait de le discréditer, de le ridiculiser par mille contes bleus ; ainsi, on raconta qu'il s'était présenté sous la livrée de la reine; qu'au moment où il mettait un genou en terre afin qu'elle posât le pied sur l'autre pour monter en carrosse, elle

l'avait bafoué. Madame Campan affirme qu'elle le

chassa de sa présence parce qu'il avait osé lever les yeux sur Sa Majesté, et qu'elle entendit Texécution : d'où, paraît-il, le refus de la survivance du régiment des gardes-françaises que commandait son oncle, le maréchal de Biron, refus impolitique qui rejeta Lauzun dans le parti d'Orléans. Madame Campan ne nie pas l'anecdote de la plume de héron, mais elle voit au microscope ce que d'autres ont peut-être vu au télescope. Le récit du duc est entre les deux opinions : remarqué par la reine en 1775, la voyant sans cesse à la chasse, à la cour, dans le salon de madame de Guéménée, il prétend seulement la couvrir de gloire, qu'elle devienne l'arbitre de l'Europe en concluant un traité avantageux avec la Russie, et il obtient un instant de Catherine II des pouvoirs sans limites. Lui-même n'est pas insensible à l'honneur qui lui reviendra d'une telle entreprise menée à bien; le héros de roman voudrait se transformer en héros d'histoire, mais il ne tarde pas à s'apercevoir qu'un tel rôle pour cette jeune reine dépasse ses forces et son courage. Déçu de ce côté, attiré par la tsarine, qui lui fait les offres les plus glorieuses s'il veut entrer à son service, il se rend aux instances de Marie- Antoinette, refuse, par désintéressement, de devenir son premier écuyer, prend une maîtresse pour donner le change à la médir

sance, et se donne les airs de ne protéger personne, bien que beaucoup de gens lé pressent d'employer son crédit en leur faveur. Il lui conseille de jouer moins gros jeu dans les cabinets, de s^occuper davantage du roi; mieux encore, il l'avertit des bruits qui courent et la supplie de diminuer les marques de ses bontés : « Elle me tendit la main, je la baisai plusieurs fois avec ardeur, sans changer de posture; elle se pencha vers moi avec beaucoup de tendresse. Elle était dans mes bras lorsque je me relevai. Je la serrai contre mon cœur, qui était fortement ému ; elle rougit, mais je ne vis aucune colère dans ses yeux. « Eh bien! reprit-elle en s'éloignant un » peu, n'obtiendrai-je rien? — Le croyez-vous, » répondis-je avec beaucoup de chaleur; suis-je à y> moi? N'êtes-vous pas tout pour moi? C'est vous » seule que je veux servir, vous êtes mon unique » souveraine. Oui, continuai-je plus tristement, vous » êtes ma reine, vous êtes la reine de France. » Ses regards semblaient me demander encore un autre titre. Je fus tenté de jouir du bonheur qui paraissait s'offrir. Deux réflexions me retinrent : Je n'ai jamais voulu devoir à une femme un instant dont elle pût se repentir, et je n'eusse pu supporter l'idée que madame Czartoryska se crût sacrifiée à lambition... » Quelque temps après, madame

de Guéménée demanda au duc une plume de héron blanc qu'il avait portée à son casque ; « La reine meurt d'envie de l'avoir, dit-elle, la lui refuserezvous? » Il envoya aussitôt un courrier la chercher à Paris ; madame de Guéménée l'apporta à la reine, qui la mit le lendemain et remercia le donateur en ces termes : « Jamais je ne me suis trouvée si parée; il me semble que je possède des trésors inestimables y>. Le duc de Coigny, ayant remarqué et la plume et le propos, se plaignit à madame de Guéménée, observant qu'il était inouï de faire aussi publiquement Vamoureux de la reine, et incroyable qu'elle eût l'air de le trouver bon. Avec les Polignac, madame de Grammont, Besenval, il monta une cabale contre Lauzun. Il fallut près de deux ans pour venir à bout de lui; le comte d'Artois, thermomètre sûr de la faveur de la reine, ne pouvait se passer du duc et l'accablait de prévenances. Marie-Antoinette eut envie d'un de ses chevaux monté par un piqueur anglais, et lui dit qu'elle voulait ravoir; il répondit en plaisantant qu'il ne voulait pas; elle appela le piqueur, lui ordonna de changer de cheval, et, se retournant vers Lauzun : a Puisque vous ne voulez pas me le donner, je le prends j>. Il faisait courir pour une somme considérable contre le duc de Chartres, elle vint à la course et lui dit : « J'ai tant de peur que, si vous.

perdez, je crois que je pleurerai ». Une autre fois elle pariait dans une course contre le duc de Chartres, lui contre le comte d'Artois; elle perdit, et, s'adressant à Lauzun : « Oh! monstre! vous étiez sûr de gagner ». De telles paroles entendues, commentées, augmentaient les craintes et les intrigues des envieux.

J'omets bien des détails : en admettant même que les faits aient été enjolivés, n'a-t-on pas le droit d'en conclure, que, sensible aux hommages, étourdie, coquette, élevée par l'impératrice sa mère dans le dédain de l'étiquette, entourée d'une cour aimable où Tesprit suppléait au sens moral, assez délaissée par un mari médiocre qu'absorbaient la politique, la serrurerie et la chasse, Marie-Antoinette a voulu essayer sa puissance de séduction sur un homme si brillant, qu'elle a éprouvé pour lui un goût particulier, une amitié émue, une de ces affections intermédiaires, aux nuances infinies, fondues comme les couleurs de l'arc-en-ciel , que nieront toujours les esprits absolus ou enfoncés trop avant dans la matière. Ces sentiments délicats, qui font le désespoir des psychologues et le triomphe des femmes, beaucoup de celles-ci les ont éprouvés; mais elles ne les avouent pas toujours, parce qu'elles redoutent la moquerie, ou craignent que l'objet de leur pensée

Si LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AVANT ET APRÈS 1789.

intime ne se prévaille de Taveu pour les entraîner plus loin; celles qui amènent un homme à s'en contenter font souvent son bonheur et remportent en tout cas la plus grande victoire qu'il leur soit donné d'obtenir. En réalité, il n'y a que des nuances, il n'y a que des variétés dans les caractères, et le plus piètre des raisonnements consiste à appliquer aux autres la parabole du lit de Procuste, à déclarer impossible ce que nous ne comprenons pas, ce que nous n'avons point ressenti. Reine et femme, forte de sa réelle honnêteté, Marie-Antoinette se sentait plus qu'une autre sûre de demeurer dans ces régions idéales, entourées de tant de précipices : on ne parlait pas devant Louis XIV, on parlait tout bas devant Louis XV, on parlait tout haut devant Louis XVI; mais le prestige royal n'avait pas disparu, et la fille de Marie-Thérèse put se flatter qu'on l'aimerait comme un fakir aime son dieu, comme l'artiste aima Galatée avant le miracle, comme le poète aime la femme incomparable de ses rêves, celle à qui son cœur a élevé des autels, et qu'avec tout son génie, il ne pourra évoquer complètement dans ses vers. Par quelle fatalité advint-il qu'en voulant se mêler plus tard de politique, elle ne sut ni « modérer sa gloriole de briller aux dépens du roi », ni empêcher aucun mal, ni produire

aucun bien profond? Pourquoi, hélas! ses antipathies et ses sympathies, ses défauts et ses nobles qualités furent-ils également compromettants pour la royauté?

La roue de la fortune avait tourné depuis longtemps, et Lauzun était en pleine disgrâce en 1780, au moment de la guerre d'Amérique. « Je n'ai pu parvenir à faire ce que vous désiriez, lui écrivait le frivole Maurepas. Vous n'aviez dans cette occasion pour vous que le roi et moi. Voilà ce que c'est que de s'encanailler. y> Un soir, à Marly, la reine le traitant avec un dédain plus absolu que jamais, la marquise de Coigny, qui venait à peine d'être présentée à la cour, osa lui parler : pénétré de reconnaissance, il l'avertit qu'elle déplairait en lui témoignant de l'intérêt; elle répondit qu'elle le savait bien. Sa grâce, son esprit, son caractère hardi, frondeur, enchantèrent Lauzun, qui ne tarda pas à se sentir bien plus certain « d'être sans espoir que sans amour ». Il n'avait encore rencontré aucune femme qui lui ressemblât; et, dès ce moment, elle remplit son cœur et son esprit. Il lui fut aussi bien cher, mais se heurta toujours à cette

maxime dont la marquise avait fait la règle de sa vie : ne pas prendre d'amants, parce que ce serait abdiquer.

Elle appartenait par son père à la plus haute noblesse d'épée, par sa grand'mère à la noblesse de robe : pour redorer son écusson, le marquis de Gonflans, maréchal d'Armentières , avait épousé Françoise de Bouteroue, richissime héritière, fille d'un ancien procureur au Chûtelet, secrétaire et intendant de la princesse des Ursins. Compagnon de plaisirs et en quelque sorte directeur de conscience galante du prince de Galles, son père, d'après les Mémoires du comte Valentin Esterhazy, faisait parade de plus de vices qu'il n'en avait : homme de talent et d'esprit, obligeant, menteur sans être faux, ivrogne sans aimer le vin, et libertin sans tempérament. Le duc de Lévis l'appelle un Lovelace militaire, et raconte qu'à un repas de corps, voyant un vieil officier de hussards se servir d'un verre qui contenait près d'une pinte, il ôta une de ses bottes, la remplit de via et la but à sa santé. Le comte de Lautrec se faisant suivre par un jeune loup en guise de chien, M. de Gonflans achète un de ces ours qui dansent, et l'établit gravement derrière sa chaise, en habit de hussard, avec une assiette entre ses pattes de devant : dans les excès comme dans le reste, il

ne souffrait point qu'on le dépassât. Grande, belle et bien faite, avec un air hautain, une intelligence virile, un esprit très orné, mademoiselle de Conflans montre de bonne heure son humeur impérieuse, son âme rebelle à toute domination; élevée à TAbbaye-aux-Bois avec la princesse Hélène Massalska, et, dès Tenfance, indocile au frein, prompte au sarcasme, au mépris, à la haine, aspirant naturellement aux premiers rôles, et tentée de se croire d'une essence différente des autres femmes. « Un tel est-il simple avec simplicité? y> interrogeait madame Geoffrin. Admettons, avec le prince de Ligne, qu'elle était simple, qu'elle ne courait pas après l'épigramme qui venait sans cesse la chercher, qu'elle eut l'esprit de madame du Deffand, le goût de la maréchale de Mirepoix; mais quand il proclame sa bonté, on sent trop qu'il se soucie de plaire, à l'exemple des courtisans qui vantent les qualités absentes auxquelles prétend Tobjet de leurs flatteries. Non qu'elle fût méchante, dans le sens absolu du mot : elle hait bien ses ennemis, elle aime bien ses amis; mais la bonté consiste dans un état général du caractère, et, non contente d'exercer sa finesse sur les choses, la marquise la déploie assez volontiers contre les personnes. Sa sœur cadette avait, en 1781, épousé le jeune prince de Rohan-Guéménée, duc de Mont-

bazon et de Bouillon : elle ne pardonna pas à la reine d'avoir fait retirer aux Guéménée leurs charges et pensions lors de la fameuse banqueroute. La disgrâce du cardinal de Rohan, après la mystérieuse affaire du collier (la reine n'a pas le caractère franc du collier, disait-on), le refus d'accorder à son père les ordres du roi, lui furent de nouveaux motifs de se poser en adversaire irréconciliable, Louis XVI avait eu le mauvais goût de répondre au marquis de Gonflans : « Il faut convenir que le cordon bleu te serait nécessaire, car tu ressembles à un serrurier ». Aussi ne se gêne-t-elle point pour traiter de racaille aristocratique Tentourage de la reine, et ses coups de langue vont si loin qu'un de ses oncles, craignant sans doute d'être compromis, lui adressa les plus vifs reproches. « Ne pourriezvous me donner tout cela en pilules? j> répliqua la marquise en lui tournant le dos. Sa rancune contre les Bourbons devait survivre au 10 Août, au Temple, à la guillotine.

Les gens qu'elle malmène de la sorte lui rendent avec usure la monnaie de sa pièce : on raconte que sa coquetterie va jusqu'à la légèreté, on commente malignement certain duel entre le comte Roger de Damas * et le vicomte de Broglie à propos d'une

1. Roger de Damas, ce type du chevalier errant au xvin* siè* Ole, était en correspondance avec madame de Coigny. A la

rose tombée des mains de la marquise; on fait courir cette épigramme que Tauteur met dans la bouche d'un amant disgracié :

Vous voltigez de conquête en conquête, Plus vous fuyez, plus nous nous éloignons.

Pour moi, je cours de coquette en coquette :

Chemin faisant nous nous retrouverons.

Coquette, elle Test assurément, mais à la façon de l'héroïne du Misanthrope y voulant donner l'amour, non le prendre, surtout ne pas aller au delà des prémisses. Lauzun avait adopté un cachet allégorique représentant une rose épanouie, entourée d'une légion d'abeilles et de papillons, avec cette légende qui rendait hommage à la vertu de la marquise : Voilà ce que c'est que d'être rose; car elle préférait les abeilles aux papillons. Et, dans une lettre datée de ma galère, sur la mer Noire, le prince de Ligne compose le tableau satirique de ces prétendants qui se disputent vainement le cœur de Célimène : «Voilà le sort, madame la marquise. Je vous ai laissée au milieu d'une douzaine d'adorateurs qui ne vous entendent pas;

veille de monter à l'assaut d'Ocsakow, il écrivit à sa sœur madame de Simiane, une lettre qu'il appelle son petit testament sentimental, et la pria, s'il mourait, de rendre ses lettres à la marquise. Rien d'ailleurs n'indique qu'il ait été autre chose qu'un soupirant idéal. (Voir sur Roger de Damas le travail si complet de M. Léonce Pingaud dans le Correspondant (des 25 mai et 10 juin 1885).

et moi, qui sais vous comprendre, je ne vous entendrai pas de longtemps. Me voici à douze cents lieues de vos charmes, mais toujours près de votre esprit, qui vient sans cesse se retracer à ma mémoire. Je vous vois envoyer un de ces messieurs pour faire mettre vos chevaux; vous impatienter du compte qu'il vous rend des siens; accabler un autre d'épigrammes et de plaisanteries; permettre à un autre de vous suivre au spectacle; encourager un cinquième dans son amour malheureux; ne point désespérer le fougueux qui prend sa violence pour de la passion et qui espère vous séduire en vous disant qu'il fait sauter des fossés à son régiment. Je vous vois enfin faire des frais pour un ou deux qui vous comprennent, mettre votre esprit à fonds perdu pour les autres, mais je ne vois pas votre cœur en jeu dans tout cela. Deux ou trois menteurs de profession vous font des contes dont vous n'êtes plus la dupe. Deux ou trois faiseurs se flattent de vous faire prendre leur parti dans les affaires qui commencent à s'embrouiller... »

Voilà, peint sur le vif, le manège d'une jolie femme qui gouverne par son regard et son esprit, et tient en haleine des prétendants qu'à Tinstar de madame de Montesson, elle renvoie toujours mécontents^ jamais désespérés. Sa dictature gagne de

UN AMOUR PLATONIQUE AU XVI11« SIÈCLE. 4i

proche en proche, les salons philosophiques, littéraires, politiques sont à sa dévotion, elle entre dans la société intime du duc d'Orléans, et Ton s'empresse chez elle comme on courait à Chanteloup après la disgrâce du duc de Choiseul. « Je suis la reine de Versailles, soupirait Marie-Antoinette, mais c'est madame de Coigny qui est la reine de Paris. » Vainement le prince de Ligne essayerat-il de la mettre en garde contre le libéralisme à la mode, vainement l'engagera-t-il à ne prendre que le parti des gens qui Tamusent, à adopter pour opinions politiques celles qui lui inspirent les mots les plus piquants, à se moquer du tiers et du quart; elle se lance de plus en plus dans l'opposition, et, ce qui n'étonne guère, ses sympathies pour certains principes ne sont que des antipathies contre certaines personnes.

Elle sème les mots à l'emporte-pièce avec une prodigaUté de millionnaire, et, comme il arrive d'ordinaire aux gens célèbres, on lui en attribue peut-être plus qu'elle n'en fait. Après la publication des Liaisons darigereuses (ilS2), elle ferma sa porte à Laclos qu'elle recevait auparavant, et dit à son suisse : « Vous connaissez bien ce grand monsieur maigre et jaune, en habit noir, qui vient souvent chez moi? Je n'y suis plus pour lui; si 'étais seul avec lui, j'aurais peur. » Elle disait du

baron de B... : « Ce n'est, parbleu, pas une bête que le baron, c'est un sot ». D'Allonville rap*porte que, racontant un jour à Diane de Polignac les détails d'une entrevue assez dangereuse dont elle était sortie à son honneur : « Savez-vous, observa celle-ci, que vous avez joué là très gros jeu? — Un jeu d'enfer, » reprit-elle. Il serait d'elle aussi, le fameux : « Quand finira-t-elle? » en réponse à Rulhière qui prétendait n'avoir fait en sa vie qu'une méchanceté. Et comme l'académicien se récriait : « Que je vous trouve méchante vousmême I » elle riposta : ce C'est que vous me prenez pour votre miroir ».

Elle avait épousé en 1775 le fils du duc de Coigny : mariage conclu sous de singuliers auspices, si l'on accepte une anecdote assez originale. « Le mariage du marquis de Coigny avec mademoiselle de Conflans a donné lieu à des soupers de famille, dans lesquels nous avons vu renaître l'ancienne gaieté française. Lorsqu'il fut question de ces repas, le duc de Coigny dit à M. le marquis de Conflans : « Sais-tu que je suis fort embarrassé? — Et pourquoi? — C'est que je n'ai jamais soupe de ma vie chez ta femme! — Ma foi, ni moi non plus. Nous irons ensemble et nous nous soutiendrons. »

L'amour, qui n'avait point été la cause de cette

union, n'en devint pas davantage Teffet : la marquise supporte fort bien les petites infidélités de son mari, et ne lui reproche guère que sa lésinerie. Et même, sept ans après le mariage, elle lui témoigne encore de l'attachement : lorsqu'il se décida tout d'un coup à mettre son épée au service des États-Unis, elle ressentit beaucoup de chagrin, et, n'ayant pu le détourner de ce projet, l'accompagna jusqu'à Rennes. Elle savait qu'on l'accuserait d'exagération, d'affectation, de fausseté même, et elle avait écrit à Lauzun un billet qui se termine ainsi : « Sachez défendre ce que vous savez si bien aimer ». Le duc obéit et la défendit de bonne foi.

Il n'avait cessé de penser à elle, mais avant son départ pour 4' Amérique il n'ose pas se déclarer. Chargé de porter en France la nouvelle de la capitulation de lord Cornwallis, bien accueilli par le roi, assez mal traité par les ministres qui s'empressent d'oublier les recommandations de Maurepas en sa faveur, il retrouve madame de Coigny plus aimable, plus séduisante que jamais. Il a beau se dire qu'il n'est pas raisonnable de l'aimer, que cela le rendra fort malheureux : aucun bonheur ne lui convient autant. Ce qui ne l'empêche pas de rendre des soins à madame Robinson, célèbre par ses amours avec le prince de Galles, sous le nom de

Perdita, et de Vavoir. Et il ne le cache nullement à la marquise. « Qu'importent mes actions, se (lit-il sans cesse, si elle peut lire dans mon cœur?» Perdita partant pour Londres, il raccompagne jusqu'à Calais, et il a Tair de lui sacrifier la marquise avec laquelle il devait dîner chez madame de Gontaut. Cependant il lui écrit et saisit celte occasion bizarre de l'assurer qu'il l'adorera toute sa vie. « Il n'y avait pas d'autre femme qui pût m'entendre. Madame de Coigny me comprit parfaitement, me crut et m'écrivit, sans répondre à ma déclaration... Je voyais beaucoup de gens occupés d'elle; quelques-uns étaient redoutables pour moi, je savais tout ce que j'avais de désavantage; je n'avais plus ni la grâce, ni la gaîté de la jeunesse, mais j'avais un cœur qu'elle connaissait, qui ressemblait beaucoup au sien, et j'espérais de tous deux. Je trouvais à l'aimer sans rien prévoir un bonheur que ne m'avait jamais donné l'amour. Je m'efforçais d'être prudent, patient, circonspect, j'étais prêt à tout sacrifier sans balancer à la crainte de la compromettre ; rien n'était perdu avec cette âme céleste, rien ne lui échappait, tout était senti et par conséquent récompensé ; je n'allais pas chez madame de Coigny, je ne la voyais pas seule; je pouvais rarement lui dire que je l'aimais, mais je pouvais le lui écrire... »

tJN AMOUR PLATONIQUE AU XVIII« SIÈCLE. 45

Il obtient la permission de faire des visites et la voit presque tous les jours, chez la princesse de Guéménée, chez madame de Gontaut et chez elle. Mais M. de Ségur le renvoie brusquement en Amérique, et, afin qu'on ne devine pas le motif qui Teût retenu, il ne tente aucune démarche pour rester. Madame de Coigny semblait attristée de son départ, et cependant elle continua d'être « sensible et sévère ». Le soir où il prit congé d'elle, il coupa une mèche de ses cheveux ; elle les lui redemanda, il les rendit aussitôt et vit des larmes dans ses yeux. Lauzun s'embarqua le 14 juillet 1782; il écrivait aussi souvent que possible à la marquise. Causant lin jour avec Bozon de Talleyrand, celui-ci l'entretint de madame de Coigny, de ses agréments, ajoutant que M. de Chabot était fort amoureux d'elle et qu'elle avait sans aucun doute du goût pour lui : malgré sa confiance, Lauzun se sentit percé jusqu'au fond du cœur et tomba bientôt malade d'une violente fièvre avec des accès de délire. Craignant de se trahir, il défend qu'on laisse entrer personne dans sa cabine, à l'exception de deux domestiques anglais qui parlaient à peine le français. Tandis que la fièvre le consume, sa frégate rencontre un vaisseau anglais de 74 avec lequel elle soutient une lutte des plus acharnées : il avait attaché sur son

cœur les lettres de madame de Coigny, en ordon-

nant qu'on le jetât tout habillé à la mer s'il était tué pendant le combat. Pouvant à peine se soutenir, condamné par les médecins, on le débarque sur les côtes de Pensylvanie, avec les paquets de cour, l'argent, les passagers, au moment où une escadre ennemie va s'emparer de la frégate. Cependant il réussit à se rétablir.

Des lettres de France arrivèrent; rien de madame de Coigny, et, pour surcroît d'ennui, les plus tristes nouvelles : la mort de deux amis bien chers, M. de Voyer d'Argenson et madame Dillon, la faillite de Guéménée. Il ne doute pas un instant de la marquise; elle lui a écrit, ou elle a été dans l'impossibilité de lui écrire; il se dit à chaque instant : « Elle peut ne pas m'aimer; elle ne peut pas ne pas vouloir me consoler ». Enfin, pendant le mois de mars 1783, deux lettres lui parvinrent, la première datée du 26 juillet 1872, la seconde du mois d'octobre, a Quelles lettres! avec quelle simplicité touchante elles peignaient son âme ! Elle n'aimait point M. de Chabot; elle me plaignait de l'avoir cru. Tous les éclaircissements qui pouvaient me rendre ma tranquillité , elle me les donnait avec tant de grâce!... Elle ne me disait pas qu'elle m'aimait, mais elle me disait qu'elle comptait tant sur mes sentiments pour elle, qu'elle me faisait presque autant de plaisir. »

UN AMOUR PLATONIQUE AU XYIIl® SIÈCLE. 47

Elle le lui dit cependant, peut-être lorsqu'il rentra définitivement en France, après la signature de la paix, peut-être plus tard, mais sans renoncer à cette amitié amoureuse, à cette idéalité tendre dont elle s'était juré de ne point franchir les bornes : la durée de cette affection mutuelle, Tindifférence de la marquise à l'égard des maîtresses que Lauzun continua d'avoir, l'opinion si autorisée du prince L.., tout atteste qu'elle voulut rester l'amie du cœur et de l'esprit, garder Tûme seule de celui qu'elle avait distingué, abandonnant aux autres la papillonne^ les caprices, le ramage banal de la galanterie. Cet amour ardemment platonique trouve son expression touchante dans les vingt et une lettres qu'elle lui écrivit de Londres en 1791- 1792, lettres qui, en même temps qu'elles respirent une sensibilité exquise, révèlent une brillante épistolière, un penseur humoristique, perspicace quand la haine ne l'aveugle pas, un moraliste habile à revêtir ses idées d'une forme originale et personnelle. Donnons d'abord quelques fragments de ce reliquaire du sentiment, ceux où vibre cette âme attendrie par l'absence, par les dangers de tout genre qui planent sur une tête si chère.

« De loin comme de près, vous êtes vraiment la lumière et la douceur de ma vie... Vos plaisanteries seules entretiennent la gaîté de mon carac-

tère et rintelligence de mes esprits... Adieu, vous qui n'êtes guère plus capable que coupable de prudence. Écrivez-moi votre destinée, et qu'elle ne me soit pas si inconnue qu'elle me semble étrangère.

« Votre lettre a pris le chemin de Londres, tout aussi directement qu'elle a trouvé le chemin de mon cœur. Elle m'est arrivée avec toute la promptitude, non pas d'une réponse, mais d'une repartie .. Vous pensez bien que je n'en partirai (d'Angleterre) que pour retourner en France. Tant de choses m'y appellent qu'il est bien juste qu'il y en ait une qui m'y ramène. Adieu, donnez-moi l'espérance de vous revoir, dussiez -vous même la tromper. J'aime Tillusion : la réalité m'y attache chaque jour davantage.

(( Votre cœur est aimable comme votre esprit, et vous avez l'air de m'aimer pour mon plaisir, quand vous ne le pouvez pas pour mon bonheur.

« Je ne veux pas finir l'année sans vous dire combien je regrette de ne la pas commencer avec vous... Je vous jure que quatre heures n'ont pas encore frappé mes oreilles sans me donner un serrement de cœur. Si rarement ce moment de ma journée se passait sans vous! Vous me plaisiez, . vous m'intéressiez et vous m'amusiez tant. . . Adieu. . . Vous êtes mes mémoires et mes gazettes. Je ne crois qu'à vos découvertes et à vos opinions.

« Quelle aimable créature que votre esprit, et que vous êtes heureux, au milieu de vos malheurs, de l'avoir pour consolateur! Je ne crois pas, depuis les deux dernières lettres que j'ai reçues de vous, que je me trouve à plaindre, même de votre absence... De grâce, continuez à vous rendre ainsi présent à moi, en dépit de la distance qui nous sépare.

« Vraiment la tête me tourne de votre silence, et mon cœur tremble de n'avoir pas à vous le reprocher... Adieu, aimez-la (sa fille Fanny), aimezmoi, en attendant que nous puissions nous dire : aimons-nous.

« Je ne crois pas que nous soyons les premiers à lire nos lettres. Les vôtres restent un temps en chemin, qui me prouve qu'elles s'y arrêtent.

Pourvu qu'un beau jour elles ne s'y fixent pas jusqu'à s'y confisquer. Ah! je vous avoue, par exemple, que, si telle chose arrivait, je deviendrais plus anti-révolutionnaire qu'aucun aristocrate. (La commune de Paris avait, au nom de la liberté, continué la tradition du cabinet noir.)

« Il y a quinze jours que je n'ai reçu de vos nouvelles, mais je le regrette trop pour vous donner, par ma paresse, la même cause d'inquiétude et de chagrin. Donnez-moi des moments de tranquillité le plus que vous le pourrez... Les uns disent que

VOUS êtes en trêve; d'autres^ en guerre; mais tout cela ne saurait me laisser en paix... Adieu, je n'ai que le temps de vous assurer que mon tendre intérêt ne permettra pas plus à mon souvenir qu'à mon cœur de se détacher ou de se distraire de vous.

c( Par grâce, faites-moi donner de vos nouvelles,., chaque poste, ne serait-ce que par votre laquais. J'ai besoin d'en recevoir exactement, pour ne pas mourir d'inquiétude. Je vous assure que c'est bien asse^ d'être condamnée à en vivre.

«Je reviendrai vendredi pour le jour de la poste. Yoilà le véritable intérêt de ma vie, le reste n'en est que le remplissage.

« Songez que mon âme est tellement en vous que je ne sens rien en moi que souffrance et inquiétude, lorsqu'elle n'est pas rassurée sur vous.

(( Mon intérêt pour vous est l'âme de mon existence; ainsi ne me sachez pas plus gré de vous aimer que de vivre... Adieu, croyez que mon cœur, mon âme et mon esprit sont tout à vous et en vous... »

Tandis que les Coigny jouissaient de la plus grande faveur à la cour, et se partageaient un million de pensions sur la cassette royale, la marquise avait, comme Lauzun, pHs parti pour le duc d'Orléans, pour la révolution. Elle assistait volontiers aux séances de l'Assemblée nationale, dans la

salle du Manège. Un jour qu'avec Diane de Polignac, elle blâmait hautement les principes exposés par Maury, Tabbé se serait écrié, en désignant du' doigt les causeuses : « Monsieur le président, faites taire ces deux sans-culottes ! » La peur, elle l'avoue dans une de ses lettres au duc, la décida à émigrer en Angleterre; le 22 juin 4791, le jour où. Ton apprit à Paris la fuite de Yarennes, la curiosité l'attira au Carrousel, avec un de ses amis, M. de Fontenilles; sans doute son grand air la désigna aux soupçons de la foule : menacée, maltraitée peut-être, elle fut conduite au château de& Tuileries, gardée prisonnière de onze heures à? quatre dans le cabinet du roi, jusqu'à ce que- M. de Biron vînt de l'assemblée pour les délivrer ,„ elle et son compagnon. Un fragment de lettre du prince de Ligne nous apprend le genre d'insulte.^ qu'elle craignit de subir.

Rcmellez-vous ici de ces outrages Qui pourtant ne menaçaient pas Votre tête, dit-on, mais de secrets appas, Que des gens curieux, prétextant la vengeance, Voulaient voir et montrer, pour l'honneur de la France^

Recherchée, admirée par l'aristocratie anglaise autant qu'elle l'était dans les salons de Paris, fêtée par le prince de Galles qui lui avait voué une amitié enthousiaste (au moment où il devint.

régent d'Angleterre, il lui avait adressé un joli chapeau à la régence), madame de Goigny regrette sa peur et ne peut détacher sa pensée de Tabsent. « Comment, écrit-elle, comment l'idée d'un danger possible m'a-t-elle fait renoncer h tant de biens certains? Je crois sincèrement que la fatalité s'en est mêlée et m'a fait une prudence de circonstance, comme une destinée d'occasion. D'honneur, d'honneur, je ne sais que faire, et je crois que, ni plus ni moins que le roi, je vais jouer mon avenir à tête ou couronne. j> Malgré ses angoisses, elle a toujours un bon mot tout prêt, au service de ses amis, au détriment des indifférents et des ennemis : ce Est-il vrai, demande lady Jersey, que vous vous soyez permis de soutenir que j'étais une solte? — Madame, répond-elle, il est vrai que je l'ai entendu dire; mais je ne l'ai point répété. » Ayant appris que la populace parisienne avait brûlé le buste de son ancien favori, d'Espréménil, elle observe ironiquement : « Il n'y a rien qui brûle sitôt que les lauriers secs. » Elle écrit h Rivarol après sa brochure contre le marquis de Limon : « De mémoire d'émigrée, je ne me rappelle point avoir ri d'aussi bon cœur et 4'aussi bon goût : c'est plus fin que le comique, plus gai que le bouffon, et plus drôle que le burlesque. y> Triste ou gaie, émigrée ou non, avant

et après 1789, elle emporte son esprit avec elle, l'employant en toute occasion, tantôt comme un bouclier, tantôt comme une épée, comme une parure ou comme un instrument de règne.

Confident du duc d'Orléans, lancé par esprit de vengeance dans le mouvement, député à l'assemblée nationale, chargé de missions diverses en Corse, dans le nord de la France, en Angleterre, lieutenant général à l'armée du Nord sous les ordres de Rochambeau, puis à l'armée du Rhin, commandant en chef de l'armée des Alpes, envoyé enfin en Vendée où l'indiscipline des troupes, l'insuffisance des moyens d'action, la jalousie des Ronsin, des Rossignol, lassèrent son énergie et anéantirent ses plans, le duc de Biron- Lauzun devint comme tant d'autres le jouet de la fatalité révolutionnaire. A Metz, en 1791, le marquis de Rouillé lui ayant reproché de n'avoir pas su prendre assez d'ascendant sur le duc d'Orléans pour le diriger utilement, il répond avec tristesse qu'il n'approuve pas sa conduite, mais qu'étant son ami, il n a pas cru de son honneur de l'abandonner. D'ailleurs, ajoute-t-il, si le duc d'Orléans est faible, je le suis encore plus que lui ; et sa faiblesse Ta mis à la discrétion des hommes les plus dangereux, qui en ont abusé; mais croyez que c'est notre parti qui sauvera le roi et la France.

— Le lendemain, il revint chez Bouille, lui remit un écrit rapportant leur conversation : « Gardez cet écrit que j'ai signé, dit-il, et faites-en usage^ si moi et mon parti nous ne tenons pas tout ce que je vous promets. > Et madame Elliott affirme qu'il eut un véritable accès de désespoir en apprenant la condamnation du roi, le vote de Philippe- Égalité.

Dans sa correspondance avec Talleyrand, Narbonne, de Grave, Dumouriez, Biron révèle des qualités assez rares : coup d'œil politique, connaissance des cours étrangères, plans ingénieux^ style animé, rapide, plein de choses, sentiment très vif des difficultés pratiques, des moyens de les surmonter. Son rapport sur la retraite de Mons peut passer pour un modèle du genre : sa conduite avec le soldat est ferme, habile; son activité, malgré l'usure de sa santé, infatigable; son désin* téressement, sa modestie absolus; malheureusement on ne lui laissa nulle part le temps de donner sa mesure, sauf à l'armée de Savoie où, de concert avec Custine, il acheva la soumission du comté de Nice. Il refuse de succéder à Rochambeau, supplie les ministres ses amis de ne pas le laisser partir, bien qu'il n'ait eu à se louer du maréchal ni en Amérique ni en France, que celuici n'ait jamais rendu un compte avantageux de

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lui, ne lui ait jamais dit un mot aimable en le crevant à plaisir. A peine lui échappe-t-il une plainte, lorsque Narbonne, lui ayant confié la mission d'acheter quatre mille chevaux en Angleterre, la retire presque aussitôt, et laisse Biron aux prises avec des créanciers qui le font arrêter à Londres et conduire en prison. Madame de Coigny, qui se défiait à peu près autant des amis que des ennemis du général, trouva la réponse de Narbonne aussi plate et aussi suspecte que sa conduite; du reste, observe t-e]le,ledéfautdecaractèredans les grandes places entraîne avec soi tous les inconvénients de la perversité de cœur. Quant à Talleyrand, que son ami aime mieuxy qu'il n'estime guère davantage, et qui ne marche pas plus droit, la marquise n'entretient pas beaucoup plus d'illusions sur lui. Biron ne récrimine point contre Dumouriez qui lui a envoyé le plan de campagne le plus étrange, un plan qu'on aurait cru imaginé par un ennemi et qui amène l'échec de Mons; du reste Dumouriez, qui le traite assez mal dans ses Mémoires, lui témoigne dans ses lettres beaucoup d'estimeet d'affection. « Vous êtes un des plus forts arcsboutans de ma machine politique et militaire.. • Laissez-moi saisir les occasions de vous mettre à la main le bâton qu'ont honoré vos pères. C'est la seule velléité aristocratique qui puisse être d'ac-

cord avec mon civisme et ma philosophie... Je voudrais avoir un Biron à mettre partout. J'en voudrais surtout un dans mon cabinet, et encore mieux, à ma place. » Ne pas s'en remettre à la médiocrité de Lafayette, acheter les entours du roi de Prusse en ouvrant au négociateur un large crédit de corruption, tenir une armée prête à entrer dans le Brabant afm d'y susciter la révolution, de la propager en Hollande, organiser une escadre capable de faire voile sur Tlnde, afm d'en imposer à l'Angleterre (cette flotte remporterait de grandes victoires politiques sans sortir de la rade de Brest), ne pas livrer le nord de la France, Paris, et ce qui est plus dangereux, Vopinion^ voilà l'ensemble des vues du citoyen général Biron pendant Tannée 1792. Il est d'ailleurs convaincu, il ne cesse de répéter qu'en ce moment lenteur est trahison, et qu'il a fallu se donner autant de peine pour établir l'indiscipline que pour rétablir la discipline.

Vous pensez bien qu'il n'a garde d'oublier une recommandation de la marquise, ce qu'il appelle lui-même une importante petite chose, expression fort juste, car on ne saurait énumérer le nombre des grandes entreprises qui échouent parce qu'on néglige les importantes petites choses^ parce que les* loueurs n'ont pas le respect des basses cartes. Les

deux frères du roi George III avaient épousé, le premier une fille naturelle de Walpole, l'autre une fille de lord Carhampton : tous les ministres étrangers allaient chez elles à l'exception du chevalier de La Luzerne, auquel Marie-Antoinette avait enjoint de ne pas visiter ces deux femmes, parce que leurs mariages n'étaient pas dans les règles de tous les chapitres, parce qu'aussi la duchesse de Cumberland témoignait quelque sympathie pour la révolution. Révoquer cette défense, c'est faire d'une pierre deux coups : rétablir de bons rapports avec deux frères du roi, impatienter « cette insolente et vindicative » Marie-Antoinette, et l'ôter de la place de Louis XVI qu'elle voulait usurper, à l'exemple des autres filles de Marie- Thérèse qui, à Bruxelles, à Naples, à Parme, gouvernaient leurs maris. N'est il pas absurde d'ailleurs que, renversant tous les préjugés pour instituer l'égalité, les Français viennent chez les autres choquer toutes les convenances pour soutenir une distinction rejetée parmi eux? Do son côté, la marquise épouse les sentiments de Lauzun : la lettre de Lafayette à l'assemblée lui semble pouvoir être signée Monck et soupçonnée CromwelL Quant à la petite cour de Coblentz, dont lord Malmesbury lui a conté les intrigues, elle lui inspire ce trait aigu : ce Vraiment, le Français est alterna-

î>8 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AVANT ET APRÈS 1189.

tivement Tenfant ou la vieille femme de l'Europe. » Le 10 Août la glace d'effroi, non certes à cause de la déchéance du roi qui la laisserait très phUosophCy mais à cause de l'effet qu'il produira sur Tarmée, — l'armée où Biron commande, où cet événement va accroître l'indiscipline, augmenter les embarras, les périls des généraux. liberté! secrie-t-elle, quel mal tu nous causes pour les biens que tu nous as promis ! Dix-huit mois après, au pied de l'échafaud, madame Roland rencontrera la même pensée. Madame de Coigny, qui se savait mieux et autrement aimée, ne s'inquiète nullement des maîtresses de Biron ; et, ce qui paraîtra plus étrange, elle lui parle d'elles, demande, donne de leurs nouvelles; ainsi fait-elle pour mademoiselle Laurent, pour sa propre cousine Aimée de Coigny, duchesse de Fleury. Mademoiselle Laurent, de la Comédie- Française, était la maîtresse en titre de Biron, qui demeura avec elle en 1793, avant d'aller en Vendée, invitant ses amis à des dîners dont elle faisait les honneurs. Il écrit un jour à Talleyrand qu'il va la mander à Valenciennes, « ayant besoin d'elle pour le soigner et de Juliette pour le divertir ». Elle n'était guère jolie, jouait assez piètrement la comédie; mais, disait-il, « si vous saviez comme elle est bête, et comme cela est commode 1 On peut parler devant elle des choses les plus importantes

avec une sûreté! » Ne croyez-vous pas entendre la paraphrase des vers de Rivarol à Manette, cette Manette à laquelle le bel esprit promit, si elle mourait, une lettre de recommandation pour la servante de Molière :

Ayez toujours pour moi du goût comme un bon fruit Et de l'esprit comme une rose.

Un jour dans le salon de madame Gabriel Delessert, femme du préfet de police, on vint à parler d'André Ghénier, et l'on se demanda quelle femme avait inspiré la Jeune captive. <l Je vais satisfaire votre curiosité, dit le comte de Montrond; c'est Aimée de Goigny, fille du comte de Goigny, frère cadet du duc de Goigny. — Mais comment êtes-vous si bien instruit?.. — J'ai épousé la Jeune Gaptive^ » répondit-il à ses interlocuteurs étonnés. — Zilia, Nigretta, la lune (Aimée de Goigny s'était donné ou avait reçu ces surnoms) épousa d'abord le duc de Fleury, avec lequel elle divorça pendant la Terreur, pour se marier avec Montrond, qu'elle connut à Saint-Lazare; un nouveau divorce lui rendit une liberté dont elle usa et mésusa fort largement. « On ne peut pourtant pas les épouser tous, i> aurait-elle répliqué, quelqu'un observant que le divorce rend l'adultère inutile. Son visage était enchanteur, écrit madame Vigée-Lebrun, son

regard brûlant, sa taille celle qu'on donne à Vénus, son esprit supérieur. Mais une âme romanesque, une imagination ardente, excentrique, l'exposaient à mille dangers auxquels elle s'empressa de succomber. Un soir, chez madame de Guéménée, venant de faire sa cour, elle ôte devant cinquante personnes son bas de robe (une queue de plusieurs aunes), et la princesse l'ayant invitée en riant h se défaire aussi de son immense panier, elle relève le défi, reste pendant quatre heures « avec son grand corps et sa païatine, et en petit jupon court de basin, sur lequel ballottaient ses deux poches. » Voyant tout le monde s'occuper d'elle et rire de ses folies, Horace Walpole remarquait très justement : c< Elle est fort drôle ici, mais que fait-on de cela à la maison? » Aimée de Goigny eut pour Biron un fort vif et assez long accès de tendresse, et elle lui écrivit d'aimables lettres, de Naples, par exemple, « où la lune est plus notre divinité qu'ailleurs... La mer semble être là exprès pour la réfléchir et l'adorer; à peine veut-elle être agitée, et on voit bien seulement quand elle gémit, que c'est l'amour uniquement qui l'agite. » Quelquesunes de ces lettres indiquent que Biron ressentit quelque ennui d'une correspondance fort dangereuse avec cette enfant terrible, émigrée rentrée en France sans autorisation. « Tuons-nous pour

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qu'il n'en soit plus question, ou aimons-nous tendrement, sans objection, sans contrainte. » La contrainte devait assurément déplaire à une créature si fantasque et galante qui, en 1813, à l'âge de quarante-trois ans, s'éprenait de l'Ermite de la Chaussée d'Antin, d'Etienne de Jouy : du moins son roman d'Alvar, ses lettres, son esprit alerte, font-ils regretter que ses Mémoires manuscrits, ses portraits de contemporains ne nous soient point parvenus. Sous l'empire, elle va aux réceptions de la cour, après avoir fréquenté avec Montrond les salons du directoire et du consulat. « Aimez-vous toujours les hommes? lui demanda Napoléon. — Oui, sire, quand ils sont polis, » osa-t-elle riposter. Elle est de la famille intellectuelle de cette madame de Coislin qui rabroua si lestement Fouché; reçue fort cavalièrement par le ministre auquel elle venait demander la radiation de sa sœur, elle prend un siège qu'on ne lui offre pas, et, avec la plus aristocratique désinvolture, répond àFouché qui objecte les propos hostiles, les imprudences de madame d'Avaray : « Ma sœur, imprudente! Oh! monsieur, je vois bien que vous ne la connaissez pas. Qui donc a pu vous la peindre ainsi? Mais elle est poltronne au point que, si elle était à ma place, reçue par vous comme je le suis en ce moment, elle n'oserait pas

seulement vous dire que vous êtes un imperti-

nenl. » Madame de Coislin obtint tout ce qu'elle désirait.

Abreuvé de dégoûts de tout genre, souffrant de la goutte et de rhumatismes, dénoncé au comité de salut public, Biron envoya sa démission le 10 juillet 1793 et vint à Paris pour répondre en personne à ses accusateurs. Il fut aussitôt arrêté, conduit à Sainte-Pélagie, puis transféré à l'Abbaye. Jean- Bon Saint-André, qui demandait son rappel, sans toutefois l'accuser d'une manière positive, observa que les hommes doivent toujours être proportionnés aux choses. Devant la Convention, son ami Lecomte-Puyraveau eut le courage de solliciter pour lui la faveur accordée à Anselme, à Ferrand, c'est-à-dire qu'on convertit sa détention à l'Abbaye en détention chez lui : quelqu'un s'y opposa et la question préalable fut adoptée. Dès lors Biron ne songea plus qu'à bien mourir. » Il y a trop longtemps que ces gens-là m'ennuient, disait-il à Beugnot, ils vont me faire couper le cou, mais du moins tout sera fini. » Lorsqu'il comparut devant le tribunal révolutionnaire comme suspect d'avoir favorisé les Vendéens, on lui demanda son nom; il répondit : « Chou, navet, Biron, comme vous voudrez; tout cela est fort égal. — Comment! s'exclamèrent les juges, vous êtes un insolent! —Et vous des verbiageurs ; allez au fait ; « guillotiné, » voilà

tout ce que vous avez à prononcer, et moi je n'ai rien à répondre. » Quand il quitta les autres prisonniers, il les salua avec une dignité chevaleresque et leur dit : « Ma foi! mes amis! c'est fini! je m'en vais ! » Et son intrépidité ne se démentit pas un instant; il buvait deux bouteilles de vin blanc et mangeait des huîtres au moment où l'exécuteur entra, ce Bien, mon ami, dit-il ; je suis à vous ; laissez-moi finir mes huîtres, je ne vous ferai pas attendre longtemps. Vous allez boire un verre de vin; vous devez avoir besoin de forces au métier que vous faites. » Et tandis que le guichetier Langlois allait chercher un verre, il causait avec le fonctionnaire Sanson de l'instrument du supplice. Langlois revint; le duc remplit de nouveau le verre du guichetier, le sien, celui de l'exécuteur. « Maintenant, mon ami, partons, » dit-il en se levant. Et il se livra tranquillement. Ceci se passait le 11 nivôse an II, en style esclave le 1" janvier 1794 : Biron était âgé de quarante-six ans.

La marquise deCoigny avait sans doute tenté les derniers efforts pour retarder le jugement de son ami, pour favoriser son évasion : elle ne se consola

jamais d'une telle perte, qui dut lui paraître « la mort placée au milieu de la vie ».

Cependant elle devait survivre bien des années encore. Madame de Gontaut raconte, qu'allant de Douvres h Calais, en 1797, elle rencontra sur le bateau une dame fort peu remarquable, qui se lamentait d'avoir un nom fameux, d'avoir été tant soit peu émigrée, et d'ôtre trop connue à Calais. « Dame, soupirait-elle, ça fait quelque chose d'y retourner; si je pouvais changer de nom, ça me ferait assez de plaisir. » Une dame couchée près d'elle s'offrit avec empressement : « Changeons, dit-elle, le mien est à votre disposition; veuillez, je vous prie, me dire le vôtre. — Roussin, madame, un nom connu, comme vous voyez. — Connu! sans doute, repartit la dame couchée; mais n'ayant jamais été à Calais, je m'y trouverai en toute sécurité. » Madame Roussin, charmée, fit l'échange des passeports, et, lisant tout haut celui de la citoyenne Coigny : « Conny! Conny! oh ! cela ne peut pas me compromettre, mais il y a une chose qui me chiffonne, j'ai dans Toeil un trait indiqué par le signalement; vous n'en avez pas. — C'est égal, dit la marquise de Coigny, je clignoterai. »

La marquise arriva ainsi à Paris, mais elle y venait incognito, parce qu'elle restait toujours sous

le coup des lois contre les émigrés, et, bien qu'elle eût divorcé, bien que ces lois fussent sensiblement adoucies dans leur application, elle eut, le 18 fructidor, un nouvel accès de cette terreur qui l'avait poussée en Angleterre six ans avant. « En sortant de ma chambre *, nous rencontrâmes la marquise de Goigny, très effarée ; elle arrivait par le jardin et mourait de peur; mon beau-frère lui dit que Fhôtel de Gontaut, tellement en vue, était une mauvaise retraite : « Parfaite, dit-elle, votre belle- » sœur sort par la porte, tout le monde la voit ; j'entre » parla fenêtre, personne ne m'a vue. » Elle obtint ainsi ce qu'elle venait réclamer. On l'établit très haut, dans un cabinet éclairé seulement par une petite lucarne sur l'escalier, d'où, quelques heures après, elle sut que les agents de police me cherchaient, ce qui la fit frémir. Tous les domestiques protestèrent que mademoiselle de Montault était partie pour retourner dans sa province, et madame de Goigny en fut quitte pour la peur... Elle courut un autre danger, celui de mourir de faim ; mon beau-frère l'avait si bien cachée qu'il l'oublia; elle vit passer le déjeuner, le dîner, sans oser faire un «igné de détresse, et ce ne fut qu'à minuit qu'il se souvint d'elle. »

1. Cette anecdote se trouve, comme la précédente, dans les Mémoires de la duchesse de Gontaut.

En 1802, ayant obtenu sa radiation, elle rentre définitivement à Paris, où elle retrouve bien vite ses succès d'autrefois. Le premier consul l'abordait volontiers, lui demandant avec une ironie mêlée d'inquiétude : « Comment va la langue? » D'ailleurs elle professait pour lui une sorte de culte, et son enthousiasme s'accrut encore lorsqu'on 1809 le général comte Sébastiani, un des favoris de Napoléon et son ambassadeur en Turquie, épousa sa fille, cette ravissante Fanny, qui devait mourir un an après, à Gonstantinople, en donnant le jour à celle qui fut plus tard la duchesse de Praslin-Choiseul. L'ange gardien de la France, disait-elle, est l'ange gardien de Napoléon. Les héros de Tanliquité et des temps modernes, tout lui semble mesquin à côté de l'empereur. Elle a une autre admiration. Voltaire, « le plus grand génie littéraire qui ait paru, » répond-elle à mademoiselle Newton *, qui ne l'aime pas. Et avec cela elle est devenue dévote,, mais d'une dévotion assez particulière, car tout en lisant chaque jour son bréviaire , son bon Dieu , elle croit au diable un peu plus qu'il ne faudrait.

Dans l'aimable récit de son voyage à Plombières avec madame de Goigny, mademoiselle Sarah New-

1. Mademoiselle Newton, mariée d'abord au général Letort, puis au comte de Tracy. — (ouvres de Madame de Tracy, 3 volumes.

ton peint à merveille la nature morale de la marquise parvenue à Tûge crépusculaire, à lâge d'argent, assombrie et désenchantée, avec des accès de gaîté soudaine pendant lesquels elle professe que s'ennuyer est quelque chose de méprisable, que l'on a tort de regretter le passé parce que tous les âges ont leurs joies ; restée humoristique, hautaine avec des mots terribles qui semblent des coups de bec de jeune aigle, mettant d'ailleurs tout son esprit à stimuler celui des autres , mais voulant qu'on parle (car c'est sa manière de connaître les gens), grand amateur de promenades à travers tout pour n'arriver à rien, et infatigable avec son fameux sac qui aurait pu « tenir douze pains de quatre livres », curieuse de toutes choses, même de la nature, bien qu'elle ne fût pas champêtre^ suivant le mot du prince de Ligne, écrivant à chaque instant ce qui lui vient à l'esprit, épistolière au point d'être tout entière dans V encrier à certains jours, un peu peureuse comme jadis, fort gourmande, frileuse et préférant le soleil aux temps modestes, interrogeant tous ceux qu'elle rencontre : « Qui êles-vous? D'où venez-vous? Que faites-vous? Que pensezvous? » charmant d'ailleurs et sa compagne et ses auditeurs par la conversation la plus ingénieuse et la plus variée. On lit ensemble Rulhière, V Histoire de Colin et Jeannotj Mademoiselle de Clermonty

Verlol, la Guerre de trente ans de Schiller, Zadig^ lesiccle de Louis XIV^ le Doyen de Killeriney etc. Si quelques-uns de ces ouvrages enchantent mademoiselle Newton, d'autres lennuient franchement; mais madame de Goigny la soutient en assurant qu'il e:?t bon de lire de temps en temps des livres ennuyeux. Les Révolutions romavies de Vertot plaisent à la jeune fille, mais elle n'aime pas les Romains : ce C'est, observe la marquise, l'orgueil natif anglais qui vous rend si difficile pour les autres peuples. » En rentrant dans le salon de l'hôtel il Lausanne \ on trouve un gros bouquet de lilas blanc tout fleuri comme en mai, que deux messieurs ont apporté pour mademoiselle Newton, sans vouloir se nommer. « Ah ! sourit la marquise, voilà les vrais romans qui vont commencer. »

{Elles lisaient alors Malvina, de madame Cottin.) Madame de Goigny donne h son amie des leçons de prononciation, de ponctuation, lui recommande

1. Le maître de Vhôlel du Léopard^ à Avallon, leur dit que madame de Staël avait logé quelque temps chez lui, qu'elle était toujours aux fenêtres pour voir partir le coche plsicé en face, ou bien dans la cour de l'auberge pour guetter les voyageurs venant de Paris; elle les emmenait dans la salle d'en bas, afin de causer politique, ne se couchait pas, parlait à tout le monde de toutes sortes de choses et se mettait à écrire dès qu'elle ne parlait plus. Madame de Goigny reprochait à madame de Staël de poétiser l'odeur, la couleur et la vue des ruisseaux de Paris, oubliant que cette ville était vraiment la patrie de son esprit, de son génie.

de prendre des noies sur ses lectures, d'écrire ses pensées, ce c'est une façon de savoir si on est bête ». Penser ses lectures, ne pas lire comme si on mangeait des cerises j quoi de plus sage, mais aussi quoi de plus rare?

Elle a tous les genres d'esprit, et cultive le plus infime, Tesprit des calembours et des rébus. Une vieille marquise avait un chien favori, son toutou, qui fait, dit madame de Coigny, le tout de son existence. Par exemple, la jeune Anglaise se gardera bien de lui conter ceux qui courent contre Napoléon : le triomphe ou Trajan (outrageant) qu'on avait affiché un soir; et l'empereur sur un trône sans glands (sanglant). Ce qu*elle ne peut retenir, ce sont ces boutades féroces, familières aux grandes dames de l'ancien régime, qui déchirent la victime. En Suisse, elle rencontre un monsieur bien vêtu qui s'obstinait à la reconnaître en la saluant d'un air sans façon, ce qu'elle lui rendait d'un air sec, sans s'arrêter. Le soir, au moment d'une lecture fort intéressante, l'importun se fait annoncer comme un parent de son ami le sénateur Casablanca; elle le reçoit assez froidement, lui ne s'aperçoit de rien, commence à demander des nouvelles du général Sébastiani, parle de sa belle conduite à Constantinople, puis il ajoute maladroitement : « Je connais bien celte famille; le père de

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votre gendre était un commerçant qui a fait son chemin lui-môme. — Vraiment, éclate la marquise, eh bien ! votre père, à vous, a fait un imbécile ! »

Malgré sa force d'àme et sa gaîté naturelle, elle n'avait pas le cœur aussi philosophe que l'esprit et retombait souvent dans une douloureuse mélancolie. Un jour de promenade, elle voulut gravir une montagne escarpée malgré le vent, les ronces et mille difficultés. On espérait le soleil, il ne parut pas : (( Eh bien! dit-elle, ce que nous venons de faire là est Timage de la vie, et c'est assez triste, n*est-ce pas? » Sa compagne le trouvait, au contraire, très amusant, car elle avait le soleil en ellemême. Une autre fois la marquise reprenait :

c( C'est le temps qui nous fait ce que nous sommes; il nous faut le soleil et Tair pour être dans notre valeur. On devrait dire à ses amis : Quel temps fait-il chez vous? » Elle traverse de grandes crises de tristesse : Mademoiselle Newton Taidant à broder quelques fleurs de tapisserie, elle dit « qu'il n'y a plus à présent d'autres fleurs pour elle dans le monde que celles qu'elle fait à l'aiguille » . Un jour de pluie, elle imagine des devises de cachet et demande à la jeune fille de lui dessiner une fontaine avec cette devise autour : Profonde, mais cachée; c'était pour elle et son chagrin. Puis, pour Sarah : une hermine avec cette légende : Douce, blanche et fine.

Pendant une de leurs promenades, celle-ci retrouve soudain un arbre cherché longtemps en vain, sur lequel, deux ans auparavant, Fanny avait gravé son nom. « Je pousse un cri; madame de Goigny, croyant qu'une bête me mordait, crie de son côté ; je lui montre l'arbre, et alors elle se met à fondre en larmes : « Dieu soit loué ! m'a-t-elle dit, la hache » a respecté ce gage muet et parlant de ma chère » fille. » Nous l'avons garni d'une foule de branches roulées autour, afin de le retrouver. En rentrant, madame de Goigny a chargé le médecin d'aller chez l'administrateur des domaines afin d'obtenir l'ordre de conserver cet arbre précieux. Si cela ne réussit pas, elle le demandera au ministre dès qu'elle sera à Paris, et peut-être même à l'empereur... Nous avons été dès le matin voir ce pauvre arbre, et j'en ai emporté des feuilles pour en faire une guirlande solide, afin de l'orner un peu plus convenablement. Nous nous sommes assises sur le serpolet, au haut d'un chemin désert, et madame de Goigny m'a raconté mille choses sur le temps de l'émigration et sur la mort de sa seconde fille, la petite Rosalba, qu'elle pleure toujours à Noël, jour où elle est morte, pour avoir peut-être été trop gâtée et câlinée. Madame de Goigny l'amenait partout et la montrait à tout le monde, même la nuit, dans son berceau. Ah! comme c'est triste! »

Eq quittant Plombières, elles passèrent par Luxeuil, et, sur la route de Vesoul, elles aperçurent les ruines poétiques du chûteau de Montaigu,. au haut d'un rocher qui perce les nuages. Mademoiselle Newton aurait voulu savoir tout ce que ces tours ont vu : « Sans doute, dit madame de Coigny, ce qu'on voit à présent dans les châteaux modernes, car l'humanité a toujours les mêmes passions, quoique les murs changent de forme. » Oui, sans doute, l'homme sera toujours l'animal qui se bat et qui se querelle, qui aime et qui hait, qui, au réel et au figuré, boit de la folie rouge et blanche, et succombe plus aisément à l'ivresse morale qu'à l'ivresse physique; mais il est aussi le roseau peusajit qui combine, invente sans cesse des moyens de bonheur et de malheur; mais les murs, en changeant de forme, en devenant successivement château féodal, maison bourgeoise ou rustique, entraînent aussi des changements de fond, des idées nouvelles qui, à leur tour, engendrent de nouveaux sentiments. Les causes et les effets ont leurs actions réflexes; ils sont emportés dans le tourbillon de l'histoire universelle, la cause d'un événement se métamorphosant en effet d'un autre» les anciennes passions cédant la place aux jeunes passions, comme les vieilles modes disparaissent devant la mode d'aujourd'hui. Et si l'on prétend que

la mode nouvelle n'est qu'un retour à une mode déjà oubliée, ne peut-on répondre que Thomme moderne ne ressemble guère à l'homme d'autrefois, que chaque siècle a son empreinte, sa gloire, ses étonnements, ses découvertes, ses défauts, différents de ceux des siècles précédents? Aussi les vieilles tours de Montaigu, si elles avaient pu parler, auraient-elles révélé des mystères, raconté des drames, des épopées qui, par la variété du panorama, eussent charmé la questionneuse de madame de Goigny. Le voyageur qui fait le tour du monde voit partout de l'eau, de la terre, des arbres, des maisons, des montagnes, des plaines : qui donc oserait cependant soutenir que son horizon reste toujours le même? Mais le monde moral est infiniment plus vaste, plus compliqué que le monde matériel, et comment oublier que le sentiment de l'infini, du divin, ce magicien par excellence, donne aux âmes la diversité et les empêchera toujours de se fixer dans un moule uniforme?

Pour se moquer des idées féodales de mademoiselle Newton, madame de Goigny signe sur le livre d'un hôtertle Genève : Madame et mademoiselle ' d'Armentières, puis elle lui dit malignement que le nom de Goigny est devenu trop célèbre depuis qu'elle a pour gendre le général Sébastiani; d'ailleurs, les vieilleries lui déplaisaient davantage à

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mesure (lu'elle vieillissait. Et de rire, en songeant que madame de Staël et tutti quanti vont se mettre Tesprit à la torture pour deviner madame et mademoiselle d'Armentières, attendu qu'il n'y a plus de ce nom-là quun seul mâle rahougrij selon sa propre expression. « mânes des Conllans, gémit Taimable écrivain, voyez-vous, du fond de vos sépultures, votre nom servir de déguisement pour voyager incognito au temps de Tempereur Napoléon! » Mais si elle respectait encore ses propres préjugés, la marquise ne sMnclinait guère devant les préjugés des autres; et, sans doute, elle aurait goûté le trait du comte de Gramont écrivant sur la maison délabrée de Montlosier à Randanne : Féodalité du xx* siècle.

Toujours célébrée, toujours redoutée pour la verve de son esprit, madame de Coigny traversa la Restauration et ne cessa de causer qu'en 1832, à Tâge de soixante-treize ans, après avoir vu les Bourbons, objets de son éternelle rancune, auxquels elle reprochait non d'être partis, mais d'être revenus, reprendre une troisième fois le chemin de l'exil. Elle emportait avec elle la tradition des habitudes et des salons du xvni*' siècle, de cet esprit particulier, fait des qualités les plus délicates et aussi de quelques travers, cultivé à loisir comme l'art et la science suprêmes, où dominent la grâce, le goût,

UN AMOUR PLATONIQUE AU XVIlie SIÈCLE. 15

J'élégance, l'art de conter, le besoin de plaire, et qui tirait aussi de piquants contrastes du choc des spéculations philosophiques et libérales avec les idées d ordre et d'autorité. Madame de Rémusat, madame de Girardin, ont eu autant d'esprit que madame de Goigny ou madame du DefTand; elles ont un autre esprit, l'esprit de leur temps, de leur société, l'esprit moderne enfin, avec tout son éclat, sa sève et sa richesse, mais dépouillé d'un je ne sais quoi, d'un charme indéfinissable, qui manquent aux hommes plus encore qu'aux femmes de notre xix® siècle, siècle inquiet, grand entre tous par ses audaces fécondes, chercheur éperdu d'infini qui, à travers les abîmes, fraie une conscience nouvelle à l'humanité, mais impatient du despotisme du bon ton aussi bien que de tous les vieux despotismes,et trop jaloux peut-être de la liberté de se forger de nouvelles chaînes avec les instruments mêmes qui ont servi à briser les anciennes.

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