‹ La société française avant et après 1789Chapitre 9 sur 29 · ET SES AMIS · texte numérisé non relu

ET SES AMIS

Dans tous les temps, dans toute société organisée, on a vu surgir, se succéder une race d'hommes nés satellites, destinés par leur fortune, leur naissance ou leur caractère, à graviter autour des grands et des riches, propres à suivre, à obéir, comme d'autres sont aptes à précéder, à commander; insinuants et habiles dans le détail des choses, fidèles au patron que le hasard leur a donné ou qu'ils ont choisi comme un paratonnerre contre les surprises de la vie, parfois conseillers excellents et inspirateurs des grandes résolutions,

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mais contents de demeurer dans la pénombre et désireux de ne pas remplir les rôles éclatants sur la scène du monde. Ils n'ont pas la foi en euxmêmes, ils n'ont pas la volonté, faculté souveraine (jui remplace et souvent annihile toutes les autres; mais certain penchant vers l'épicuréisme, quelque nonchalance dans Tàme, Tinstinct du bonheur, qu'ils savent ne pas devoir rencontrer dans le fracas de la lutte, un scepticisme doux, le scepticisme de Ginéas essayant de dissuader Pyrrhus de comjuérir l'univers, tout les détourne des ambitions forles, les ramène vers un horizon restreint, du moins tranquille. Ne sont-ils pas nés confidents, familiers, amuseurs, comme leurs protecteurs, vers lesquels les attire une sorte d'aimant, auprès desquels ils remplissent aussi l'office de ces papiers de soie dans des caisses d'objets précieux et fragiles, sont nés ministres, princes, dompteurs de peuples? Et, avec quelques variantes, quelques transformations, ne gardent-ils pas les mêmes traits distinctifs à Athènes, h Rome, dans la France féodale, dans celle de Louis XIV et du xviir siècle? Qu'il y ait en eux un coin de courtisan, je le veux; mais le courtisan est le genre dont le client est une espèce, espèce à part, plus modeste à la fois et plus noble, moins élevée par le rang, supérieure par le cœur, par l'intimité,

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raffection. Attentif à éviter une nouvelle journée des Dupes, h pressentir le favori de demain, le courtisan se montre avant tout fidèle à lui-même, et son dévoûment n'est que Tespoir d'une meilleure place : c'est le don Quichotte des forts. Toute autre se dessine la physionomie du client, ami des bons et des mauvais jours, sorte d'immeuble par destination du palais ou du château, indispensable à ses hôtes, qui lui confient leurs secrets, pensent tout haut devant lui, secrétaire, précepteur des enfants, compagnon de voyage, presque toujours aimable et spirituel, remède assuré contre l'ennui, à l'exemple de ce Bois-Robert dont Gitois, médecin du grand cardinal, disait plaisamment : « Tous mes remèdes ne feront rien, s'il n'y entre un peu de Bois-Robert. » Au xvii^ siècle, La Fontaine est le client par excellence : timide et pesant en conversation, il met son génie dans ses fables et vit chez madame de la Sablière, celle que Von aime à Végal de soi-même. Et quand elle meurt, M. d'Hervaert venant le prier de loger chez lui : « J'y allais, » répond le bonhomme avec la sublime confiance de l'amitié. Au xviir® siècle, Barthélémy, le grand ahhé^ l'auteur de ce Voyage d'Anacharsis en Grèce qui eut un si prodigieux succès, demeure presque toute sa vie le commensal de Ghoiseul. Pendant les années de prospérité, sinécures,

bénéfices ne cessent de lui être prodigués; plus tard, il suivra ses amis dans le brillant exil de Chanteloup, sans que la pensée puisse un instant lui venir de les quitter, et cet homme doux et bon, ce savant qui s'entendait si bien à parer de grâce son érudition, qui regrettait qu'on ne pût léguer le bonheur et voulait qu'on haïsse ses ennemis comme si on devait les aimer un jour, eut cette joie suprême de devoir à la duchesse de Choiseul le salut, lorsque, après son arrestation en 1793, celle-ci, par sa courageuse éloquence, obtint, au bout de seize heures, sa mise en liberté et put, presque le même jour, reprendre avec lui sa conversation quotidienne. Autrefois, chaque grande maison avait son commensal, souvent un abbé, — de ces abbés qui ne disent guère la messe pour des ouailles qui l'entendent moins encore, — homme de bonne compagnie avant tout. Quelqu'un fît alors le pari qu'il irait dans le faubourg Saint-Germain, qu'à chaque porte cochère il demanderait au Suisse : « L'abbé est-il rentré? L'abbé dine-t-il aujourd'hui? et que le Suisse répondrait le plus naturellement du monde, sachant bien de qui il s'agissait. Et qu'on ne croie pas que la tradition soit perdue de ces intimités particulières; sans doute, le luxe et le prestige des grandes existences d'autrefois les rendaient plus faciles, plus fréquentes

qu'elles ne sont aujourd'hui; mais ce qu'elles ont perdu d'un côté, ne Tont-elles pas regagné de l'autre? Le respect a un peu diminué, le sentiment de Tégalité a peut-être ennobli les relations, et, en tout cas, il n'a pas empêché l'amitié de produire tous ses fruits là où elle s'épanouissait dans des milieux favorables, en présence de ces âmes d'élite qui surent apprécier, aimer un Ampère, un Doudan, leur rendre l'hospitalité aimable, écarter de leur chemin les soucis de la vie positive.

Un de ces clients de l'ancien régime fut le chevaher de l'Isle, non point l'abbé DeHlle, le dupeur d'oreilles qui brillanta les Géorgiques et mit des mouches à Virgile^ mais certain capitaine de dragons, correspondant de Voltaire, du prince de Ligne, de madame du Deffand, fabuliste, chansonnier, poète de petits vers, émule des Bertin, des Ségur, des Boufflers, ami, commensal des Choiseul, des Polignac et des Coigny; client d'une espèce assez originale, car, son service militaire et son humeur nomade aidant, nous le voyons sans cesse par monts et par vaux, en Allemagne, en Corse avec son régiment, en Angleterre avec le duc du Chûtelet; à Berlin, en Russie avec le prince de Ligne, aux eaux de Plombières avec mesdames de Polignac : ses lettres sont datées

d'un peu partout. Le beau-père de Louis-Philippe

reprochait à son gendre d'avoir le mal, la manie de la bâtisse, il mal di pietra; de Tlsle, lui, a le mal des voyages; jusqu'au bout, il sera fort en peine de demeurer plus de six mois dans le même endroit, et Tressan aurait pu le féliciter de le trouver enfin chez lui, c'est-à-dire sur une grande route. Au demeurant, cœur sensible et dévoué, homme d'esprit en vers et en prose, boute-en-train de la bonne compagnie, dans laquelle, à défaut de ce goût délicat qui est à l'esprit ce que la grâce est à la beauté, il apporte une gaîté intarissable, une verve ingénieuse, le besoin et la faculté de briller sans exciter l'envie. Son portrait, que j'ai sous les yeux, donne l'idée exacte de son talent, de son caractère : traits fins et décidés, physionomie sympathique , ouverte , avec une légère expression d'ironie : sur ces lèvres mi-closes semblent errer, prêts à prendre leur vol, Tépigramme hardie, le madrigal aimable, la chanson alerte qui vont avoir les honneurs de la soirée, que, le lendemain, la poste ou un messager porteront à Chanteloup, à Ferney; car, en ce temps-là, on avait la fureur de l'inédit; les absents voulaient, autant que possible, être présents, informés sur l'heure, et, grâce aux correspondances si actives entre amis, un mot, une plaisante histoire, couraient l'Europe plus vite qu'aujourd'hui.

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Né à Saint-Mihiel, le 23 juin 1735, Jean-Baptiste- Nicolas de risle fit ses études chez les jésuites de Pont-à-Mousson et fut reçu, en 1753, à l'Académie des cadets-gentilshommes de Lorraine. Admis à la cour du roi Stanislas, où régnait cette trop séduisante marquise de Boufflers qui, d'après son fils, était aux femmes ce que les séraphins sont aux anges et les cardinaux aux capucins, il se distingue par son goût pour la musique, la comédie et par ses premiers essais poétiques. Après un stage de trois ans, on le nomme lieutenant au régiment de Champagne; il assiste à plusieurs batailles de la guerre de Sept Ans, puis, ayant été fait prisonnier, rentre en France avec l'obligation de ne plus servir pendant quelque temps. En 1768, il sera de l'armée qui conquit la Corse : là s'arrêtent ses campagnes militaires.

De risle ne ressemble guère à Horace Walpole, qui, malgré sa répugnance à être considéré comme un écrivain, a laissé des copies au net de toutes ses lettres, avec de nombreuses notes. Il n'a aucun souci de la gloire littéraire, éparpille çà et là ses vers, et si quelques recueils du temps, si le prince de Ligne et La Harpe n'en avaient reproduit une partie, si surtout un membre de sa famille *

1. Le 14 avril 1863, Sainte-Beuve écrivait à M. Henry de risle : « Monsieur, vous m'annoncez une bonne nouvelle, la

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n'avait passé quinze ans à rassembler ses œuvres^ nous courrions risque de savoir à peine son nom ou de le confondre avec ses homonymes.

Malheureusement, les savantes recherches de M. Henry de l'Isle n'ont pas eu tout le succès désirable : les Mémoires, nombre de poésies, les contes contre la Du Barry, presque toutes les lettres à madame du DetTand, Voltaire, Horace Walpole, manquent h l'appel. Ce qui a été réuni forme toutefois un dossier assez considérable, dont Texamen jette quelque clarté sur cette époque et sur les caractères de certains personnages avec lesquels on est heureux de se retrouver, car ils représentent la fleur ornée de la culture, la tradition de Tesprit de cour, de la grâce et de l'urbanité françaises.

Mais, s'il n'a cure de renommée lointaine, de l'Isle se montre fort empressé à plaire, à se pousser dans la société : ses fables, ses chansons, il les

connaissance d'un homme d'esprit de plus et d'un talent naturel. J'avais seulement rencontré le chevalier de l'Isle; je l'avais noté du coin de l'œil, j'avais remarqué de jolis vers de lui dans la correspondance de La Harpe et ailleurs. Nous vous devrons de le connaître tout entier; vous paierez la dette de votre nom; son portrait est charmant. Recevez, monsieur, l'expression de ma gratitude et de toute ma sympathie pour votre pieux travail de résurrection spirituelle. » M, Henry de l'Isle a très gracieusement mis à ma disposition les lettres du chevalier et toutes les pièces qu'il a retrouvées.

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dédie habilement aux personnes qui peuvent lui procurer agrément, éloges flatteurs, avantages de situation, car son ambition ne va pas plus loin, et j'imagine qu'à l'exemple de beaucoup de contemporains, il regarde ce monde comme un endroit où Ton doit obtenir le plus grand nombre de sentiments ou de sensations aimables, sans autre code moral que celui de l'honneur. Mademoiselle de Lorraine, les Brionne, les Choiseul, Thomas, la princesse d'Hénin, la maréchale de Beauvau, le marquis d'Armenlières, Tressan, mesdames d'Egmont, du Châtelet, etc., voilà ceux auxquels il s'adresse de préférence ; et, s'il ne partage guère les idées de ce partisan de l'ancienne étiquette qui croyait voir la monarchie décroître à mesure que les vestes se raccourcissaient et se changeaient en gilets, n'oublions pas que Marie-Antoinette ellemême laissait tomber en désuétude l'antique cérémonial, et que Voltaire faillit mourir de rire lorsque, à propos d'une commission de montres mal faite, il reçut de son dragon-peintre une lettre qui débutait ainsi : « Il faut que vous soyez bien bête, monsieur, pour... » Est-ce que Duclos, Diderot n'avaient pas obtenu la tolérance de la bonne compagnie pour leurs manières trop libres? Duclos, sous prétexte que, là où la vertu règne, les bienséances sont inutiles, racontant des histoires telle-

ment salées que madame de Rochefort finissait par rinterrompre : « Vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes; » Diderot, s'asseyant auprès de Catherine II et, dans la chaleur de Timprovisation, saisissant sa main, lui secouant le bras, comme il faisait avec madame Necker, qui, plus stupéfaite encore que l'impératrice, en prenait son parti et subissait aussi le charme de cette éloquence prestigieuse. Et, après tout, de Tlsle ne commettait, en comparaison de ceux-là, que des péchés fort véniels. Présentons d'abord le poète au lecteur. La princesse d'Hénin S ayant eu la petite vérole (la bataille

i. La jeune fille et les Oiseaux, fable dédiée à mademoiselle de Lorraine, lilie du comte de Brionne, rappelle cette agréable anecdote qui est à peu près inédile. Les habitants de Fougerollcs, voisins de l'abbaye de Reniiremonl, devaient, d'après une assez étrange et antique servitude, fournir tous les ans ;i cette communauté, vers la Pentecôte, de la neige. Si la neige faisait défaut, il fallait la remplacer par deux bœufs. Les paysans, naturellement, préféraient se libérer avec de la neige, ce qui ne laissait pas de présenter parfois des difficultés. L'hiver de 1783 ayant été très doux, les habitants délibérèrent sur le moyen de ne pas payer la redevance des deux bœufs, et voici ce qu'ils imaginèrent. On présenta à l'abbcsse un plat d'œufs à la neige avec les vers suivants :

Daignez, Madame, accepter pour hommage Ce simple mets par le gourmet vanté :

D'un tribut dû c'est la trop faible image; Mais la ligure, aux yeux trompés du sage, Vaut souvent mieux que la réalité.

Mademoiselle de Lorraine, abbesse de Remiremont, trouva ingénieuse la défaite et agréa la substitution. C'est encore pour mademoiselle de Lorraine que l'Isle fit

de Waterloo des femmes, dira plus tard Balzac, le lendemain elles connaissent ceux qui les aiment), cette maladie effaroucha Tessaim de ses adorateurs, même le chevalier de Goigny. Plus hardi ou plus avisé, del'Isle profita de cette désertion pour tenter une déclaration ingénieuse sous le voile de Tallégorie. Il suppose un Étourneau amoureux d'une belle Rose que ses déclarations laissent tout d'abord un peu sceptique *.

LA ROSE ET l'étourneau (Fable).

L'aimable fille du printemps,

La Rose, à qui tout rend hommage,

Vit au nombre de ses amants

Un Étourneau du voisinage.

Sans regret il avait quitté

De ses frères la troupe errante,

Pour ranger son âme inconstante

Sous l'empire de la beauté.

Perché sur un buisson d'épine

Où la Rose tenait sa cour,

le Portrait en Contre-Vérilé. Mademoiselle de Lorraine, dès l'âge de dix ans, était célèbre par sa beauté.

AIR : Si ton ardeur est mutuelle.

Les yeux louches, le caractère

Tiiste et bourru ; L'air et le ton d'une mégère,

L'esprit tortu ; Des propos toujours hors de place

Et le cœur faux :

Elle a pour comble de disgrâce

La bosse au dos.

1. Vie de la princesse de Poix, née Beauvau, par la vicomtesse de Noaiiies.

Il ne cessait à sa voisine

De jurer un fidèle amour.

• Mille autres amants, lui dit-elle,

Cha(iue jour m'en jurent autant;

Mais si je cessais d'être belle,

Aucun d'eux ne serait constant.

— Ah! dit l'oiseau, vous verriez naître

En moi des feux toujours nouveaux;

J'ose en prendre ù témoin le maître

Des Roses et des Étourneaux. »

Le petit Dieu, dans sa volée,

Entendit faire ce serment;

11 retint son souffle un moment.

Et la nature fut glacée.

La Rose en perdit ses appas;

Son éclat, sa fraîcheur passèrent ;

Zéphirs, papillons délogèrent,

L'Etourneau ne délogea pas.

« Calmez, lui dit-il, vos alarmes;

Si mon cœur suffît à vos vœux,

11 vous reste bien plus de charmes

Qu'il n'en faut pour me rendre heureux! »

Sans faire une épreuve nouvelle,

L'Amour, étonné du succès,

A la fleur rendit ses attraits,

Et Toiseau seul fut aimé d'elle.

De la Rose facilement

On devine la ressemblance :

C'est moi qui suis l'oiseau constant;

Mais je n'ai pas sa récompense.

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