‹ La société française pendant le Consulat (volume 2)Chapitre 18 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

SoMMAjRB.'§ 1.— L'évolution de la sculpture achevée au moment du Consulat ; elle se ressent de l'influence de Pig^alle. — Pajou, en sculpture, comparé à Boucher, en peinture. — Houdon et Caffiéri, mis en parallèle ; le buste de Molière par Houdon. — Falconnet. — Julien, élève de Coustou ; son énergie, son ardeur pour le succès ; sa statue do Galatée. — Clodion ; le mot joli appliqué à ses œuvres, petites statuettes qui représentent bien les mœurs de la fin du zvrii* siècle. — Sa vie ; son amour de la solitude; son groupe : une Scène du Déluge.

SoMMAiiiB. ~ § 2. — Jean- Baptiste Giraud, statuaire riche, fait le voyage de Rome, pour rapporter à Paris dans son hôtel de la place Vendôme des moulages de l'antique, en nombre considérable. — Dejoux, desceodaut d'une illustre famille,' alors déchue, sculpteur sur bois, prend le goût de la sculpture, en voyant dans un voyage à Marseille les œuvres do Puget ; il se lie d'amitié avec Julien, qu'il trouve comme élève chez Coustou ; ses inégalités d'humeur.

Sommaire. ~ § 3. — Boizot. — Dalaistre. — Stouf. — Mouchy. — Lecomte. — Ramoy. — Lesueur. — Bosio. — AUegrain.-^ Roland, fils d'un cabaretier des Flandres. — Cartillier,fils d'un serrurier; sa statue de Vergniaud. Moitte, fils d'un graveur ; son groupe : Dtkvid porUtnt la télé de Goliath, — Chaudet, prix de Rome, élève de Stouf ; auteur de la statue de Bonaparte, placée au sommet de la colonne Vendôme. — Lemot, auteur do la statue équestre de Henri IV, plaoéo au Pont-Neuf ; anobli par la Restauration. — Dupaty ; sa statue de Biblis changée en fontaine, -^ Joseph Chinard ; vivait à Lyon ; son atelier dans une cha. pelle des Pénitents de Lorette ; d3ux portraits par lui, remarquables : l'impératrice Joséphine, M"* Récamier.

SoMMAiRB. — § 4. — Canova ; ses démêlés avec Bonaparte ; il fait le buste du Premier Consul, qui doit lui servir pour la statue ; il l'envoie nue à Paris, après l'avoir composée à Rome. — Bonaparte craignant les railleries des Parisiens la fait remiser dans

une dépendance du Louvre. Wellington, en 1815, se la fait offrir par les Bourbons ; il la place dans le vestibule de son hôtel, en guise de porte-manteau.

L'évolution de la sculpture était achevée lorsque le pouvoir de Bonaparte commença.

A la fin du règne de Louis XIV, la statuaire qu'avaient rendue si brillante Puget et Coustou, allait à la dérive. Tenue en lisière, sous les traditions respectées du grand peintre Lebrun, elle s'acheminait à sa dégradation. Toute initiative, et, par suite, toute émulation, étaient enlevées à l'artiste : et la sculpture, tombée dans la routine, n'eafanta plus que des œuvres maniérées, ou exagérées. La nature ne fut plus la grande inspiratrice de l'art. Les caprices de l'imagination parurent suffisants pour créer de la beauté, et Ton appela beau ce qui plaisait aux yeux. On ne s'attacha plus à la vérité des formes, mais à la grâce, l'élégance du sujet. Qu'importait, alors, qu'une œuvre ne fût pas en rapport avec l'éternel type du vrai, si elle répondait aux conceptions dévoyées de ceux qui se disaient les arbitres du goût !

Cette déchéance devint d'autant plus sensible, que Ton ne vit plus de statues aux monuments, édifiés par les architectes. On les plaçait dans les jardins publics, ou à l'entrecroisement des allées des parcs, ou encore au milieu des pelouses. Elles furent isolées, dépourvues de fond qui pût atténuer la médiocrité de Tœuvre. Le marbre s'offrit nu aux regards, n'ayant pas le privilège du tableau dont l'insuffisance est dissimulée sous un revêtement de couleur. Il était vu de face, de profil, de dos avec ses défauts ; trop rigide ou trop mou, paraissant ce qu'il était, sans excuse, — ^nauvais, si l'artiste était resté inférieur.

LA SCULPTURE 4l

Pigalle (1714-1785) revint le premier à la nature. Louis XV vivait encore. Pigalle composa un Mercure attachant sa talonnièr e, sta.tne si vivante, où le ciseau avait tracé des courbes si élégantes, des formes si pures et si conformes à la réalité, que le roi enthousiasmé demanda un pendant à cette œuvre ; et Pigalle fit sortir du marbre une Vénus, aussi admirablement belle que son Mercure. Le goût dominant était alors si perverti, que ces premières œuvres de l'artiste furent tout d'abord critiquées. On lui reprocha d'avoir copié la nature, parce qu'il avait, disait-on, l'imagination courte ; et on l'appela le Mulet de la sculpture. Mais il possédait une main habile, un ciseau obéissant. Le marbre, sous son action^ acquérait un accent de vie intense. Une œuvre de ses mains semblait sourire, gémir, souffrir, comme dans la nature même. L'âme du sujet se rendait visible dans la matière idéalisée. La statue de Voltaire, qu'il composa nue à Ferney, est une œuvre supérieure, peu agréable à l'œil parce que le personnage était plus que septuagénaire, mais elle est incontestablement réussie ; de même aussi le tombeau du comte d'Harcourt à Notre-Dame de Paris, et encore le mausolée du Maréchal de Saxe à l'église Saint-Thomas de Strasbourg.

Son maître Lemoyne *, avait eu également pour élèves Pajou*, Crffieri, Falconnet :Pajou, passionné de grâce, la grâce qui triomphe si merveilleusement dans le buste de la Dubarry au Louvre, dans sa Psyché et dans sa Bacchante ; Pajou, en sculpture

1. Lemoyne (1704-1778), élève de son père et de Robert le Lorrain, entra à l'Académie en 1738. Il est lauteur d'une statue équestre de Louis XV, du Mausolée du cardinal Fleury, et enfin du tombeau de Mignard dont les restes existent encore à Téglise Saint- Roch.

2. Pajou (1730-1809), grand prix de Rome en 1748. On a de lui le buste de César en marbre pour la galerie des Consuls, puis les statues de Pascal* de

,Tarezme, de Bossuct, de Buflbn, de Descartes.

comme Boucher, en peintm^e, mais un Boucher ennobli et plus sévère en ses conceptions ; Gaffieri, l'égal de Houdon, en ses bustes, animant la matière de la même vibration que Pigalle, lui insufflant la vie, ainsi que dans les bustes de Piron, de du Bellay, de la Chaussée, de J.-B. Rousseau, et en combien d'autres, mais surtout dans le buste de Rotrou, à la mine flère, à la moustache conquérante de mousquetaire, l'équivalent des bustes de Molière et du bailli de Su£Eren, de Houdon.

Peut-être y a-t-il moins de science de l'âme dans les portraits de Houdon (1741-1828), que dans ceux de Caffîeri; mais, en Houdon, quelle puissante exécution, quelle hardiesse dans le ciseau, quelle chaleuf dans la physionomie, dans le mouvement de toute la figure. Les yeux pétillent, le nez frémit, les lèvres semblent remuer. Tels sont les bustes de Gluck, de Palissot, de Buffon et surtout celui de Molière ; telle encore la statue de Voltaire assis, placée à la Comédie-Française ; telle, enfin, la célèbre Diane produite d'après le beau corps de la charmante Odéoud, dont l'artiste fit le buste en 1781. Grand prix de Rome en 1761 S il composa, comme

1. Thomire, ciseleur et bronzier très distingué, fut cliargé par Houdon de Texécution de VÉcorchéf sujet dans lequel se déployait une science anatomique consommée. Houdon le chargea également de faire pour rimpératricc de Russie une reproduction de la célèbre statue de Voltaire assis. Détail touchant : Sedaine paya le buste de Molière à Tauteur, avec les droits d'auteur de la Gageure imprévue^ pour Toffrir à la Comédie-Française. «Ce Molière, dit Louis Gonse, est une création exceptionnelle. Houdon n'avait pour faire revivre le grand poète comique que quelques gravures et portraits du temps. Par un miracle de géaie^ il a composé une figure idéale qui donne à l'esprit l'idée concrète, absolue, définitive de celui qu*U avait à représenter. Ce buste est un des plus beaux qu'il ait jamais faits et comme manœuvre du marbre le plus étonnant peut-être avec le Rotrou de CalBeri... En sa vieillesse, dit encore Louis Gonse {ffittoire de l» sculpta re) on le voyait errer comme un corps dont l'âme serait absente. Tous les soirs, arrivait à la Comédie, soutenu par un domestique, un petit vieillard, au regard singulier, qui, dès l'ouverture des portes, s'asseyait dans une stalle voimne du milieu. Il sortait de sa poche des fragments de porcelaine, des cailloux qu'il carressait du pouce, do ce mouvement familier aux sculpteurs. Puis,

pensionnaire, son fameux Ecorchéy qai devint classique plus tard, dans les ateliers. Ce fut à ce moment que le procureur général des Chartreux lui commanda la statue de saint Bruno, sur laquelle le Pape fit cette observation : « Si la règle de son ordre ne lui commandait le silence, elle parlerait.» C'est Falconnet enfin, Témule des précédents, dont l'œuvre maltresse fut accomplie à Saint-Pétersl>oarg,où l'avait appelé la tzarine,pour élever sur la place Isaac, la statue colossale et équestre du tzar Pierre P', dressée sur un immense bloc de granit *.

Un artiste, qu'il faut nommer, eut, au xviii» siècle, une grande influence sur la statuaire, Julien, né en 1731, près du Puy, d'une famille vulgaire, avec le goût du beau et le respect de la nature. Il commença chez un praticien de son pays, à quatorze ans, à pétrir la glaise ; puis il fut envoyé à Lyon, et enfin àParis,oùil entra dans l'atelier de Coustou le jeune. Son professeur ne l'encourageait point, ne le soutenait pas. Il lutta longtemps contre les pratiques de Pécole. 11 avait trente-quatre ans, en 1765, lorsqu'il obtint le prix de Rome. En Italie, il étudia les modèles de l'antiquité qu'il admirait, et, pendant ses quatre ans de séjour, il se pénétra de la beauté sévère de l'art antique. Revenu à Paris, il sollicita son admission à l'Académie et présenta un Ganymède versant le nectar aux dieux. Son élection échoua. La noblesse de son art, reflet de ses études

après avoir mis sur sa tête un boanet noir à pattes, descendant sur les oreilles, il s'endormait d'un sommeil profond, jusqu'à la fin de la représentation. C'était l'illustre auteur de Voltaire aaêis. De cette force souveraine qui avait été presque dieu par la puissance de vie, il ne restait qu'une lueur vacillante. »

i. Falconnet (1716-1791), très or^eilleux, caractère inquiet, porté à la contradiction, au paradoxe. Il n'avait pas atteint sa trentième année, quand une statue de MUon de Crotone qu'il ne craignit pas d'entreprendre après le Puget, lui ouvrit les portes de l'Académie.

Ai LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT

à Rome, son esthétique appuyée sur l'exacte reproductioa de la nature, n'étaient point en honneur chez ses juges. Coustou, son ancien professeur, jaloux de son talent, loin de lui être favorable, combattit sa candidature. Désespéré, Julien allait s'exiler à Rochefort, pour y sculpter la proue des navires. Auparavant, il voulut tenter de nouveau la fortune, et il composa un Guerrier moura?ityqui le fit admettre, enfin, à l'Académie. Il approchait de cinquante ans. A partir de ce moment , la chance lui sourit. Les idées, d'ailleurs, se modifiaient avec le cours des années. M. d'Angivillers, le surintendant des Beaux-Arts, lui commanda les statues de La Fontaine et du Poussin^ et peu de temps après une Galatée ' pour la laiterie de Rambouillet. A la Révolution, il s'abstint de toute manifestation et se livra, dans la solitude, à la pratique de son art.

Il est un autre artiste, en qui se résume toute la grâce du xviii" siècle, tous les caprices de la société des salons, celui qui sut imprimer à ses figurines la désinvolture charmante des personnages de cett« époque, Clodion, (Claude Michel) de Nancy, à qui la mode donna une célébrité, revenue plus éclatante après une éclipse éphémère. Il possédait en ses doigts nerveux, la souplesse qu'il fallait pour façonner de petits sujets d'étagère et de boudoir ;

i. Deux bas-reliefs représentaient Apollon chez Admète, et la fable de la chèvre AnuiUhée accompagnait cette Galatée.

« Julien déjà si recoramandable par ses talents, dit la Biographie universelle de Didot, l'était encore davantage par les qualités de son coeur et de son esprit. Modeste jusqu'à la timidité, il voyait avec plaisir les succès de ses rivaux ; il se plaisait à encourager les jeunes gens qui s'adonnaient à l'étude des Beaux- Arts ; et si l'amitié d'un grand artiste, Claude Dejoux, auquel Julien fut lié par une constante affection, n'eût trahi le secret de sa bienfaisance, on ignorerait tout le bien qu'il ne cessait de répandre sur une foule de jeunes artistes sans fortune. La jalousie était un sentiment si étranger à son cœur, que sc?s meilleurs amis furent des hommes très distingués dans son art. Dejoux lui ût élever un monument. Il mourut en 1804, à soixantequatorze ans. «

et, de son imagination et de sa verve, sortaient une quantité de compositions pleines de mouvement et de vie, qu'il vendait à un taux élevé. On comprend bien la futilité, Tétourderie des belles dames et des beaux seigneurs de la cour \ en considérant les jolies statuettes de Clodion. Le mot joli leur convient. Elles sont sveltes, dégagées, pimpantes. Elles ont Tallure décidée, une mine rieuse ; si elles marchaient, si elles parlaient, elles diraient qu'elles sont l'image des marquises délurées de Versailles. Petit art 1 Peut-être ! Eh ! qu'importe ! il nous fait connaître le charme de ce siècle musqué et parfumé, qui adoptait toutes les fantaisies de la Pompadour.

Rien de maniéré, d'ailleurs, rien d'exagéré dans toutes ses productions, qui se succédaient sans relâche. Ses bacchantes, ses satyres, ses jeunes filles jouant avec des tourterelles, ses groupes d'enfants, ses bergères, ses musiciens ambulants, portent l'empreinte de l'art grec. Us possèdent la pureté des formes, l'élégance de la stature, qui leur donnent un attrait soutenu pour Tœil *. Ils ont la jambe fine

1. Ménard {Histoire de$ Arts) cite une lettre du duc d'Antin à Lancret qui indique bien la futilité des g^ûts de la cour en 1725. « Dans le voyage de la reine Marie Leczinska, de Strasbourg à Fontainebleau, écrit le duc, il est arrivé plusieurs accidents, mais surtout de Provins à Montercau où le second carrosse de dames s'embourba de façon qu'on ne put le retirer. Six dames du palais furent obligées de se mettre dans un foui^on avec beaucoup de paille, quoique en grand habit et coiffées. Il faut représenter les six dames le plus grotesquement qu on pourra, et dans le goût qu'on porte les veaux au marché, et l'équipage le plus dépenaillé que faire se pourra. Il faut une autre dame sur un cheval de charrette, harnaché comme ils le sont ordinairement, bien maigre et bien harassé, et une autre de travers sur un cheval de charrette, comme un sac, et que, le panier relevé, on voit jusqu'à la jarretière. Le tout accompagné de quelques cavalière culbutés dans les crottes et de galopins, qui éclairent avec des brandons de paille. Il faut aussi que le carrosse resté paraisse embourbé dans l'éloignemcnt, cnfln tout ce que le peintre pourra metti*e de plus grotesque et de plus dépenaillé. »

2. Louis Gonse (Histoire de la scntpiure) : <> Pour répondre à la multiplicité et à la diversité des commandes, Clodion avait organisé sa vie pour en retrancher tous les soins matériels. « Il avait, dit M. GuilTrey, installé son

et gracile, le pied menu et courbé, le torse évidé, la tête gracieuse. Tous se décèlent vibrants, vivants, éloquents. Ils n*ont rien de contraint, de compliqua, d'excessif. C'est en leur sveltesse, la vérité même de la nature réduite. Et la vogue, dont le prestigieux artiste jouissait, dura dix ans, vingt ans, jusqu'au jour où la Révolution chassant la bonne compagnie, lui enleva tous ses acheteurs. Le goût a changé, en même temps. Les admirateurs de Tantique s'attachent à faire grand. Il faut de hautes statues pour les places publiques, pour les monuments à élever aux héros des batailles. Il n'y a plus de boudoirs, d'étagères, de cheminées à décorer de ces petits riens dont les aristocrates raffolaient jadis. Il n'y a plus d'aristocrates, mais des riches qui veulent étaler leurs richesses ; et les figurines de Qo^ dion ne leur suffisent plus.

Et lui qui, durant sa vogue, vivait isolé, par caractère, se retrancha davantage en sa solitude, dès que la mode Tabandonna. Il eut des loisirs et il prépara son entrée à l'Académie, par une Scène du Déluge, un groupe de grande dimension, qu'il présenta et qui fut agréé. Le morceau était digne de son talent et de sa renommée ; et il démontra ce que ses jaloux ne lui voulaient point accorder, que

logement dans une grande maison de la place Louis XV où il troavait l'c pace nécessaire pour faire travailler, sons ses yenx, plusieurs coUaboratenni et mener de front dix œuvres différentes. Sa vieille tante. Barbe Adam, avait mission de diriger la maison et la table. Aussi la fécondité de sa production tient-elle du prodige. Clodion est si occupé, si achalandé, qulî oublie les « salons » et néglige d'achever le morceau de réception qui doit le faire entrer à TAcadémie. L'année 1780 fot l'apogée de sa vogue. » Clodion, sur le tard, avait épousé Flore Pajou, la fille du sculpteur. Il avait quarantedeux ans ; sa femme seize. L'union fut malheureuse. La séparation fat prononcée en 1781. » A la fin de sa vie, ce desservant de Tamovr se fiiit ermite. Ses derniers ouvrages, comme la Scène du Déluge^ exposés en 1801, et VBnirée k Munich^ bas-relief pour l'arc de triom|Ae du Carrousel, le montrent, — retour étrange, — asservi au goût régnant. Son style est devenu premier Empire. »

son œil et sa main n'étaient pas incapables de grandes œuvres *• Il fut inscrit à partir de ce jour, au nombre de ceux qui recevaient les commandes de l'Etat. On lui demanda le buste de Tronchet, et le bas-relief de l'arc de triomphe du Carrousel. Le buste fut admiré ; le bas-relief critiqué. Clodion, vieilli, ne pouvait reconquérir son ancien prestige. 11 éprouvait les vicissitudes d'une trop longue existence. La vieillesse le diminuait. Ses meilleurs amis, ses collaborateurs, moururent : Monot, en 1806, Boizot, en 1809. Ses parents, un à un, achevèrent leur vie. Il resta plus seul que jamais, triste devant ses œuvres accumulées dans son atelier, sans trouver d'acheteurs. Il traversa ensuite toute la durée de l'Empire et vécut jusqu'en 1814.11 avait soixantequatorze ans.

Jean-Baptiste Giraud (1752-1830), un Provençal né en 1752, à Aix, ne fut point un grand sculpteur, quoique reçu à l'Académie en 1789 -pour nn Achille mourant ; mais il marqua, en son temps, par son goût exclusif de l'antique et les moulages qu'il en fit faire, afin de les réunir en un musée, dans son hôtel de la place Vendôme, à Paris. Il y dépensa une somme de deux cent mille francs, durant les huit années qu'il passa en Italie, soit à Florence, soit à Rome. David était son ami, et Giraud partant de Paris emportait une lettre de David pour Wicar, un de ses anciens élèves, à qui le grand artiste le recommandait.

< Il va passer à Florence^ écrivait*il, un de mes

i. Il a décoré de superbes cariatides la cheminée du boudoir de la marquise de Sérilly, qui se trouTe au musée de Kensington, à Londres.

bons amis etTami de tous les artistes, puisqu'il va compléter à Rome sa collection d'antiques, je veux dire M. Giraud, académicien *. C'est celui qui vient de faire, chez nous, une figure de réception représentant Achille qui s'arrache la flèche, que Paris lui a tirée. Cette figure Ta fait recevoir tout blanc, quoique d'un genre qui ne prend pas encore beaucoup à l'Académie ; elle n'aime pas l'antique. C'est certainement la première figure et le premier sculpteur de chez nous. C'est le seul qui tienne réellement de l'antique, et qui soit réellement savant. Ajoutez à cela, si vous voulez, possesseur de 70 mille livres de rentes. Donc, ce même M. Giraud avant envie de faire mouler, à Florence, pendant qu'il ferait mouler d'autres choses à Rome, m'a prié de vous écrire pour que vous voulussiez bien l'aider dans son projet. Vous n'aurez pas affaire à un ingrat, car il a autant dé sentiment que de talent... Il va

1. « Il est à regretter, écrit-on dans les Archiver de I'aH français^ que ce remarquable ensemble qu'il avait formé, au prix de tant de soucis et de tant de dépenses, ne soit pas devenu, après sa mort, la propriété de TÉtat. Le musée de la place Vendôme est passé avec sa succession entre les mains de Grég-oirc Giraud, l'auteur du beau chien du Louvre, son élève et compatriote, qui fit construire spécialement pour le recevoir une maison au faubourg du Roule... C'est ce même Giraud qui, à l'exposition publique du S&int-Rock de David, à Rome, alors que les condisciples du peintre hésitaient dans le jugement qu'ils en devaient porter, s'écria : «i Eh ! racssieurSf qui nous empêche d'avouer que cela est beau ! »

Gazette des Beaux-Arts année f89f : « Il exista, pendant le Consulat, un foyer d'art, une sorte de petite école théorique, représentée principalement par deux artistes homonymes, mais non parents l'un de l'autre — les deux Giraud. Durant leur vie, elle fut une silencieuse protestation contre la manière qui entraînait la sculpture française dans un double courant d'erreurs, et lui communiquait l'alTadissement de l'atelier de Canova ou le froid formalisme de l'école de David... Ce petit cercle d'artistes se composait d'amateurs, de savants originaires pour la plupart, de la province et du midi de la France, comme Émoric David, Granet, le comte de Clarac, le comte de Forbin, auxquels vinrent se joindre plus tard le graveur en médailles Edouard Gatt<'au et peut-être Ingres... On osait se souvenir. Le nom de Puget était encore et toujours respecté. On ne craignait pas d'encourager les instincts nationaux, ni de protester contre l'embrigadement de l'art et sa plate uniformité sous la férule de David. Les partisans de celui-ci ne pardonnèrent jamais ù J.-B. Giraud cette attitude indépendante et frondeuse. *

faire en sorte que, dans la place Vendôme, où est son hôtel, nous puissions croire que nous sommes à Rome, Il nous Ta déjà fait voir par une vingtaine de superbes antiques, qu'il a à Paris. Rome à la place Vendôme ! Certes, la métamorphose est difficile à imaginer.» {Archives de Part français, t. XI.) En Dejoux (1731-1816), également remarqué au xvm* siècle, il faut considérer le statuaire, qui n'eut, durant toute sa vie, qu'une passion, celle de son art. Il descendait d'une illustre famille de la Franche- Comté, déchue et devenue pauvre. Sur une colline de son pays existaient encore les ruines imposantes du château de ses ancêtres. Forcé de travailler pour vivre, il sculptait le bois et faisait œuvre d'artiste. Un voyage à Marseille, où ses afiaires l'avaient conduit, décida de sa vie et de sa nouvelle carrière. Il y vit les œuvres de Puget ; il les admira, et sentit naître, en lui, un désir irrésistible pour la sculpture. Il avait vingt-cinq ans, l'âge des grandes résolutions. Il trouva le moyen de s'installer à Paris, de se faire agréer comme élève, à l'atelier de Coustou. Julien qui suivait les cours du maître, Julien, pauvre aussi et poussé par la volonté de réussir, se fit tout de suite son ami. Les deux élèves ne se quittèrent plus. Mais Julien, lauréat du prix de Rome, dut quitter Paris et abandonner forcément son camarade. Grande tristesse pour l'un et pour l'autre. Par son énergie, cependant, Dejoux réussit à rejoindre à Rome son ami, et afin d'y pouvoir vivre, il supprima, dans sa vie, le repos et le sommeil. Il travailla le jour, la nuit, à toutes les heures, partageant son existence entre un labeur salarié et ses études artistiques. Durant six ans, cette vie opiniâtre et presque cruelle, continua. Avec courage, le jeune artiste surmonta toutes les épreuves, toutes

les fatigues ; et lorsqu'il revint à Paris, il put se présenter à FAcadémie, avec un Saint Sébastien mourant, sur lequel il avait épuisé ses efforts. Son œuvre acceptée, il devint académicien. « Noble composition, écrit Quatremère de Quincy,où le mouvement est expressif, où tous les détails sont corrects, où se fait remarquer la souplesse des chairs. > A ce moment, le nom de Dejoux émerge de l'inconnu et le gouvernement lui commande la statue de Catinat. Sa vie fut longue, toujours dévouée à son art. Il ne mourut qu'en 1816, à quatre-vingt-cinq ans, d'une attaque de paralysie. Son biographe ajoute : « Ce qu'il y avait chez lui de droiture de cœur donnait à son esprit une sorte d'inflexibilité, qui le rendait d un maniement très difficile dans les affaires qu'on traitait avec lui. Concentré dans son art, il ne savait discuter ni ses intérêts, ni ceux des ou^Tages qui lui étaient confiés, ni ces raisons de goût et ces rapports divers que Tartiste, chargé d'une grande entreprise, doit faire valoir auprès des ordonnateurs des travaux. 11 dut à cela des contrariétés qu'un caractère plus flexible aurait su écarter ou adoucir. 11 se décida, enfin, à ne plus travailler que pour lui seul. »

Quelques autres statuaires ont laissé des œuvres qui empêcheront leur nom de tomber dans Toubli. Boizot ^, une statue de Racine et les figures allégoriques de la fontaine du Châtelet. Délais tre, un

1. Boizot (1743-1809), fils d'Antoine Boizot, peintre, attaché k la manufacture des Gobelins. Remporta le g>rand prix de sculpture en 1762. Outre le buste de Racine, on a de lui celui du général Joubert, celui de Daubcnton et aussi de Joseph Vernet. En 1800, il lit le portrait du premier consul et le Génie victorieux de la France présentant la paix.

groupe de Psyché et de l'amour. Stoufif, la statue de Samf-FÎTice/if ûfePaM/.Mouchy,la statue du Silence. Lecomte, la statue de dUAlembert exécutée pour M. Wattelet, puis celle de Rollin et celle de Féne^ Ion. Ramey (1754-1838), la statue du général Kléber et celle du Cardinal de Richelieu. Lesueur, des bas-reliefs à la façade nord de la cour du Louvre, représentant Âlbinus descendant de son char, pour y faire monter les Vestales qui fuient les Gaulois vainqueurs. Bosio S (1768-1845), plein de fougue, un Amour lançant ses traits, en 1800, plus tard les bas-reliefs du soubassement de la colonne de la place Vendôme. AUegrain, Vénus sortant du bain, pour les jardins de Luciennes.

Roland (1746-1816), fils du cabaretier d'un village des Flandres, vivait de son travail de praticien, cbez PajoUy qui devint son maître. Il put économiser l'argent nécessaire à un voyage à Rome, et il y passa cinq ans à travailler avec acharnement. De retour en France, l'Académie lui ouvrit ses rangs, et Pajou lui fit épouser la fille d'un architecte. Il obtint ensuite un logement au Louvre, et les travaux affluèrent à son atelier. 11 composa en 1762; un Caton cTUtique; en 1783, un ^mnrf Condé; en '1784, un Philibert Delorme. Sous la Révolution, en'l?782, il fut chargé du groupe colossal, qui devait représenter le peuple terrassant le fédéralisme. « Ce qui distingue les productions de Roland, disent nses biographes, c'est un sentiment de vie uni au gra»diose, exigé par l'art. Sa sculpture offre un air

1. Bosio, François- Joseph, naquit à Monaco en 1709 ; il fat élève id& Pajou. Les bas-reKcfs du soubassement de la colonne de la place de Vendôme sont délai. U fit également les bustes de Joséphine, d'Hortense, de Napoléon, de la princesse Pauline Borghèse, et du prince de Bénévent.'Il est 'enfin l'auteur du quadrige qui devait surmonter Tare de triomphe 'du* Gartousel ;'en 1822, de la statue équestre de Louis XIV, pour la place^des' Victoires.

incontestable de parenté avec Tart de la sculpture romaine, de la belle époque d'Auguste. > La Statue (f Homère chantant sur sa lyre, produite en plâtre en 1802, et refaite en marbre, dix ans après, est une composition de haute valeur, la plus belle qu'il ait exécutée, et son chef-d'œuvre.

Gartillier (1 757-1831), comme Roland, ne dut son talent et sa renommée qu'à sa persévérance et son application à la sculpture. Fils d un petit serrurier de Paris, son goût artistique le conduisit, comme élève, chez Bridan. Resté orphelin à dix-sept ans, avec de nombreuses charges de famille, il façonnait, pour y faire face, des modèles destinés au commerce, des coupes et des candélabres. Une statue de la Pudeur^ sa première composition, attira sur lui les regards du public. Au salon de 1796, un sujet de deux pieds de hauteur, symbole de l' Amitié j représentée par une jeune fille arrosant un arbuste que sa main appuie à son sein, lui valut, de l'architecte Chalgrin, la commande de deux statues à placer au palais du Luxembourg : la Vigilance et la Guerre. Mais son œuvre principale est la statue de Ver g niaudy Vora.ie\ir girondin, qu'il supposa éveillé, la nuit, par l'idée d'un discours à prononcer le lendemain, et qui, au pied de son lit, et enveloppé d'un manteau, prélude aux nobles accents dont retentira la tribune. Gartillier était bon, timide, sensible, et ces qualités de son caractère se reflètent, sur toutes ses œuvres, par une expression de retenue et de timidité, de grâce délicate et de poésie. A la mort de lune de ses filles, son chagrin fut si violent, qu'il succomba peu de temps après *.

1. Gartillier avait le sens de la vie. C'est la vie que l'on retrouve, dans sa statue de Pichegni à Versailles, de Jos(^phine à Rueil, dans les bas-reliefs de l'arc de triomphe du Carrousel. « Homme sensible et doux, dit de lui la bio-

Moitié (1747-1810) était le fils d'un graveur. Il naquit à Paris. Tout jeune, il entra, comme élève, à l'atelier de Pigalle. En 1768, il remporta le prix de Rome par un groupe de David portant la tête de Goliath. En Italie, il s'éprit de l'antiqu e, et lorsqu'il revint à Paris, et qu'il exposa ses œuvres, on dut reconnaître qu'elles se distinguaient par le goût le plus piu» et le dessin le plus correct. Louis XVI lui avait fait commander la statue de Cassini. Il ne put Tachever qu'après la Révolution. En 1794, au concours institué pour une statue de Rousseau, il fut mis au premier rang. Il avait conçu le citoyen de Genève attentif aux premiers pas de l'enfance, et méditant, à cette observation, sur le plan d'éducation de son Emile. Le gouvernement consulaire lui commanda les bas -reliefs du mausolée qu'il devait élever sur le Mont Saint-Bernard au général Desaix, tué à Marengo. Il exposa, ensuite, à l'un des salons de cette époque, une statue équestre du général Bonaparte. Enfin, il fut chargé des bas -reliefs de la colonne érigée sur l'emplacement du camp de Boulogne et du tombeau du général Leclerc,dans l'église Sainte-Geneviève. D'après Mariette {Abécédaire^ t. II), Moitte demandait pour ce tombeau trente- six mille francs. Il ne fut jamais exécuté *.

Chaudet (1763-1810), fut un des artistes dont la

graphie de Michaud, esprit fier et délicat, doué d'une rare modestie, et cependant ferme dans ses opinions, quand il les croyait utiles au bien des arts, professeur zélé, ami sûr, Cartillier réunissait à toutes ces qualités Tordre et la lucidité des idées, qui rendent un maître éminemment propre à l'enseignement. A son école, ses élèves remportèrent douze fois le grand prix, et plusieurs fois le second. On distingue parmi ses élèves, Rude, Petitot Romain, Nanteuil, Seure aîné, Deraior, Lemaire, Seum jeune, Dumont, Jalley, Deabœufs. » (Michaud : Biographie universelle.)

1. « Dans la Cour du Louvre, à droite du pavillon de l'horloge, dit la biographie de Didot, Moitte est l'auteur des bas-reliefs, la Muse de Vhistoirey puis du Moïse et de Numa, figures qui supportent la comparaison avec celles de Jean Goujon, exécutées de lautrc c6lé. »

sculpture brilla pendant le Consulat. Elève de Stouf^ il avait obtenu le prix de Rome, en 1784, pour le bas-relief de Joseph y vendu par ses frères. A Rome^ l'antique le séduisit et l'accapara, et son talent s'épura, se vivifia, s'éleva à ces études sévères. Il n'eut que des admirateurs pour son groupe du Berger emportant le jeune Œdipe ;i^o\jlv son Amour pré' sentant une rose à un papillon^qui accourt s'y poser, symbole du plaisir où Tâme va se perdre ; pour la statue de Bonaparte, placée au sommet de la colonne Vendôme et son Cincinnatus, au Sénat ; pour les bustes de Fourcroy, de Sabatier^ et de Denon^ exposés en 1804 ; enfin pour la statuette de la Paix^ fondue en argent et destinée aux Tuileries. Ses contemporains ont dit à son sujet : « Il fut spirituel, plus que profond ; plus tendre et plus gracieux que sévère et correct » *.

Lemot, du même âge que Chaudet (1763-1827), étudia la statuaire chez Dejoux, dont il fut le meilleur élève. A dix-sept ans, il remporta le prix de Rome. Fils d*un simple menuisier, il montra de bonne heure une aptitude remarquable pour les beaux-arts. Pensionnaire à Rome, il fut rappelé, cependant, pour être incorporé à l'armée du Rhin ; mais David le fit revenir à Paris, en 1795, afin de coopérer à l'érection de la statue colossale du peuple français, décrétée par la Convention, sur une proposition du grand peintre. A dater de ce moment, les productions du jeune Lemot se suivirent à peu d'intervalle. Il exécuta un Numa Pompilius, pour le

1. Sa femme ne mourut que vingt ans après lui, en 1830. Elle peignait des portraits et fit celui de M" Gérard.

« Chaudet partagea avec Canova les faveurs officielles. Lorsqu'il mourut h Lyon, en 1810, il allait recevoir le grand prix décennal pour la statue de Napoléon en César, qui occupa le sommet de la colonne Vendôme, jusqu'en 1814. » (Louis Gonse : Hittoire de la sculpture.)

Conseil des Cinq-Cents ; un Cicéron, pour le Tribu* nat ; un Léonidas aux Thennopyles, pour le Sénat ; un Brutiis et un Lycurgue, pour le Corps législatif. En 1801^ il exposa une Bacchante, en marbre, qui fut acquise par le Premier Consul; en 1804, un Jean Bart que le gouvernement offrit à Dunkerque. Il mourut riche, possesseur des ruines de l'antique château de Clisson, et anobli par la Restauration du titre de baron. C'est à lui que Ton doit la statue équestre de Henri IV érigée sur le Pont-Neuf.

Dupaty (1771-1826), fils aîné du président du Parlement de Bordeaux, fut aussi un artiste distingué du Consulat. Il s^était adonné d'abord à la peinture, et n'y réussissant pas, Lemot l'attira dans son atelier, où Dupaty, par un travail assidu, eut la gloire d'obtenir le prix de Rome, en 1799. On a de lui un Amour présentant des fleurs et cachant ses fers, un PMloctète blessé, une Vénus genetrix, placée dans les galeries du Jardin des Plantes, une Vénus devant Paris, placée au Luxembourg, et surtout sa gracieuse Biblis changée en fontaine* Ce fut un esprit élevé et judicieux qu'avait formé l'étude et que le goût inspirait.

Il serait injuste d'oublier Joseph Chinard (1759- 1813). Quoique vivant à Lyon, son pays, il comptait de nombreux amis parmi les peintres et les sculpteurs de Paris. Pendant le Consulat, sa renommée avait atteint son apogée ; il avait alors cinquante ans. Longtemps, il subit la pauvreté^ et ses débuts s'en étaient ressentis. Pour vivre, il s'était résigné à fabriquer de petites statuettes de sucre, que lui commandaient les pâtissiers et les confiseurs. Â la fin, son amour de l'art, son énergie, triomphèrent de tous les obstacles, de la pauvreté et de l'obscu-

rité. A Rome, où il était allé compléter ses étude il prit part au concours international, étabH par Pape, et le premier prix lui échut, ce qui le fit co ronner au Capitole et lui assura le séjour de Ron pendant quelques années. Lorsqu'il rentra dans ; ville natale, il ouvrit son atelier, dans une chapel des Pénitents de Lorette, enlevée aux moines par Révolution ; et rien n'était plus curieux ni pi intéressant à visiter que cette maison de Dieu,cha gée en atelier de sculpture. Les pourtours de la a étaient garnis de piédestaux, supports de sujets de modèles de toute nature, donnant l'illusion d'u: suite de divinités païennes, qui s'offraient aux regar des passants.

Chinard, quelques années avant sa mort, avt acquis la propriété d'un vaste enclos près de si atelier, et le journal VArlisle,de 1838, auquel no empruntons ces détails, ajoute: « ...Ce vaste enck encombré, en plusieurs endroits, de blocs bruts i statues, de marbres à demi ébauchés, n'est p moins curieux à visiter que l'immense atelier < Lorette. Plus d'une pensée, éclose en un moment i verve et caressée longtemps comme une fille chéri traîne tristement sur le sol dans un irrévooab abandon. Plus d'une époque trouverait des repr sentants, sous les herbes parasites, qui sont parure des ruines. Ici, un bas-relief, où le ciseau retracé l'un des sacrements de l'iiglise, est appu^ contre l'ébauche d'un groupe de Zéphyre et FIot Là, un Saint Bruno mutilé repose lourdement, m loin de Bacchus et Ariane. Ailleurs, des bustes i habit de cour, à jabot de dentelle, à perruque ro lée, rappellent des personnages dont le nom s'( perdu, mais qui furent éminents, car leur poitrii est couverte des ordres de l'ancienne monarchie, l

cardinal endure, en compagnie de Phocion,et à* Euripide et du terrible Ajax, les frimas de Thiver, les ardeurs de l'été. Le sublime aveugle, le divin chantre d'Achille, a pour voisin le buste d'un apothicaire. \J Apollon du Belvédère déploie sa chlamy de, comme pour protéger la pudeur d'un Bonaparte tout nu. Que sais-je ? L'Amour et Psyché échangent des baisers, à la vue d'un gladiateur mourant. Un centaure de la plus belle exécution piafie, auprès d'une Gorgone ; et la grotesque figure d'Esope sourit à la Vénus accroupie. Enfin, au centre d'un cercle de poiriers nains, domine le marbre non encore terminé de Persée et Andromède. Tous ces travaux et beaucoup d'autres sont là, pêle-mêle.... »

Chinard, en possession de la renommée et d*un peu de fortune, était tombé malade. On le voyait alors vaguer mélancoliquement dans les allées de son domaine, au milieu des œuvres qu'il y avait accumulées, jetant un regard triste, presque éperdu, sur cette collection de marbres qu'il admirait et qu'il allait quitter bientôt. Sa haute taille courbée, le visage hâlé par le soleil du midi, il menait ses pas languissants le long de ses plates-bandes, se raidissant contre le mal qui le devait emporter. Cette résistance, cette réaction du moral sur le physique, furent impuissants contre la mort qui le talonnait. Elle arriva peu de temps après, en 1813.

Chinard, disent ses contemporains, était vif, impétueux, un peu étrange. Il a laissé deux portraits de femmes, remarquables : celui de Joséphine et celui de M** Récamier.

La conquête de litalie, l'admiration de l'antique, dont Bonaparte ne se défendait point, le portaient à protéger les artistes italiens, autant que les artistes français. Au commencement du Consulat, l'Italien Canova (1757-1822) jouissait d'une célébrité incontestée. Son influence, en Italie, était aussi considérable que celle de David en France. Le statuaire avait atteint la maturité de son âge^ et Bonaparte, voulant posséder sa statue, le fit mander en France. Bourrienne, secrétaire du premier consul, écrivit à Cacault, qui gérait l'ambassade de Rome, l'invitant à s'entendre avec l'éminent artiste, pour l'exécution de cette statue. Les offres étaient magnifiques : voiture de voyage et cent vingt mille francs de récompense. Canova refusa. Il ne pardonnait pas au premier consul d'avoir sacrifié Venise à l'Autriche. Mais, sollicité, pressé, gagné par des promesses alléchantes, il se décida enfin et partit.

Il descendit à Paris, chez le cardinal-légat, car il était pieux, et sa gloire le rendait l'égal des plus grands personnages. A sa première visite au consul, à Saint-Cloud, il fut aimablement accueilli, avec un sourire bienveillant et des attentions courtoises, dont le général n'avait pas coutume. Canova demanda la permission de garder son langage indépendant et sa franchise, et alors il se plaignit du sort que la politique et nos armes avaient créé à sa patrie, surtout à Rome. Les palais et les églises, disait-il, avaient été dévastés et dépouillés de leurs richesses artistiques; le numéraire n'existait plus, le commerce était anéanti, et Canova se plaignait toujours. Bona-

parte écoulait sans colère et, comprenant cette douleur patriotique, il répondit que les Romains pouvaient avoir confiance en lui ; que son projet était de restaurer la Ville Etemelle, et de lui rendre sa splendeur passée. — En attendant, que vous faut-il? ajouta le consul. — Rien, répliqua l'artiste ; je suis à vos ordres. — Eh bien I vous ferez ma statue 1 et il le congédia.

Pour rendre facile le travail du statuaire, Ronaparte déjeunait dans un grand salon qui précédait son appartement. Canova y avait installé tout son attirail, et pendant que le Premier Consul mangeait, lui travaillait au portrait qui devait lui servir à exécuter la statue. Le portrait fut achevé avec une ressemblance frappante qui satisfit Ronaparte et son entourage, et alors l'impérieux modèle s'eflforça, mais en vain, de retenir à Paris * le grand artiste ; il n'y réussit point. Canova quitta la France, emportant à Rome le buste du Premier Consul qu'il devait transformer en statue. Il crut nécessaire d'idéaliser ce visage, dont le profil anguleux et les méplats étaient si caractéristiques pour la sculpture. Cette transfiguration glorieuse, que Tartiste voulut imprimer à son œuvre, dénatura la ressemblance. Menneval, en ses Mémoires, déplore ce changement. Assurément le visage du héros n'était point celui d'un joli homme fait pour plaire aux petites précieuses de cour, mais il était assez noble et assez beau, — de la beauté mâle d'un grand homme, — pour rester ce qu'il était. L'œuvre expédiée à Paris, en 1811, déplut à Ronaparte qui ne s'expliquait ni ne comprenait la nudité que lui avait imposée le sta-

1. Pendant «on séjour à Paris, Canova fit le portrait de plusieurs membres de la famille consulaire, notamment celui de M« Lœtitia dans la pose de YAgrippine du Capiiote.

tuaire '. Redoutant la raillerie des Parisiens, il L de remiser la statne dans une dépendance re,à l'abri delà curiosité du public. C'est là npitoyable vainqueur la vit, en 1815, et se mdre ou offrir, par le gouvernement des is. Elle fut expédiée en Angleterre et placée vestibule de palais où elle servit de porte-

; le départ de Canova, David lui offrit une un banquet où il invita tous les artistes afin d'honorer l'illustre Italien. Gérard pei- [lortrait du grand homme et l'Institut lui fit ane de ses séances où il lui décerna le litre ibre correspondant *.

[)S du hdros iftatt repréeeptrl avec une simple draperie deicen- 9 gaucbe, In main gauche tenanl un long sceptre, el l'autre main ane petite Ûgure de La Vicl^iire. Bosïo. disent les contemporains . inti! à Canova quelques-uns île ses proeiUés ëpidenuiqucs, mais dérobei ni la grâce pcrsuaMve, ni son élégante et inipertnra, ni cette virtuouté étourdissante que le maître italien avait llustrissïme ancêtre, le clievalier Bemin.

Canova eut achevé la statue de la belle Pauline Borghèse, la lier Consul, elle fut placée dans l'une des salles du palais Borlublic invite è la venir admirer. La foule y accourut, et le jour as à satisraire à la curiosité générale, on allume des llambeaux, iger jusqu^au soir cette visite â l'Œuvre superbe de l'artiste.

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