‹ La société française pendant le Consulat (volume 2)Chapitre 19 sur 53 · L'ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

L'ARCHITECTURE

Sommaire. — Fin du xviii* siècle. — Mauvais goût de Lodoux. — Gondoia. — Pcrronet. — Louis. — Chalgrin. — Percier et Fontaine, créateurs du style Empire. — Peyre ; Poyet; Bralle; Rondelet, etc.. Alexandre Lcnoir.

L'architecture est de tous les beaux-arts celui qui reçut de Bonaparte le plus de faveurs. Les palais^ qui perpétuent le nom des hommes qui les ont fait élever, plaisaient à son esprit amoureux des grandes choses. La guerre l'avait saturé de gloire militaire. 11 cherchait une nouvelle illustration dans Tembellissement de Paris^ dans la création de monuments qui rappelleraient son principat aux générations futures.

Au moment où il prit le pouvoir, les constructions entreprises durant la Monarchie étaient suspendues. L'église de la Madeleine ne laissait voir que des fondations inachevées ; rOhservatoire, le Jardin des Plantes attendaient leur restauration. Les troubles de la rue, la dilapidation des finances, Téloignement volontaire de la plupart des artistes avaient arrêté les travaux de maçonnerie qui ne sont poursuivis qu'en temps de paix et de prospérité. L'heure était donc favorable aux vastes conceptions de Bonaparte. D'ailleurs, Tarchitecture, dévoyée sous Louis XV^ était rentrée, à la fin du siècle, dans les

traditions les plus pures de Fart français. Naguère les façades do quelques hôtels avaient été décorées de balcons maniérés, de moulures, de festons qui ne dénonçaient aucun style. Ledoux, chargé de Tédification des bureaux de l'octroi^ à la porte des barrières de Paris, s'était perdu dans la multiplicité des détails et le mauvais goût des assises. Gabriel, Servandoni, Soufflot étaient revenus heureusement aux nobles leçons de Perrault et Mansart ; et Gondoin S inspiré par leur exemple, s'était distingué dans l'harmonieuse création de l'Ecole de Médecine. Perronet * avait construit le pont de la Concorde ; Louis, le Théâtre-Français et Tancien Opéra, chefd'œuvre d'élégance et de dégagement, qui fut démoli après la mort violente du duc de Berry ; Legrand

1. Extrait des Notices Historiques de Quatretnère de Quincy : « Le père de Gondoin était, dit-il, un simple jardinier qui s'éleva par son intelligence au rang de jardinier chef d'une maison royale. » Il ajoute : « L.o château de Choisy, qiû,avec ses magnifiques jardins, a disparu sous le niveau révolutionnaire, était la maison de plaisance que Louis XV alTectionnait le plus. C'était sa création, et nnUé part il n'aimait davantage à venir oublier qu'il était roi. Louis XV se plaisait arec son jardinier de Choisy, chez lequel il était assuré de trouver ce que les rois rencontrent si rarement, le langage de la franchise et de la bonhomie... A Rome, son fils, Gondoin, avait fait des fouilles à Tivoli, pour reconstituer le lieu de plaisance de l'empereur Adrien. Il l'avait admiré et, s'étant résolu à abandonner sa profesaion lucrative, il chercha un lieu où il pourrait donner libre cours à sa fantaisie de création. Il le trouva près de Mclun, un coteau escarpé couvert de bois d'où s'échappait une source abondante, qui, n'ayant jamais reçu de direction, serpentait à travers les arbres et venait tomber en cascades jusque dans le fleuve. Il acheta le tout, devint seigneur et maître d'un lieu jusqu'alors inconnu et anonyme, et il l'a rendu célèbre sous le nom qu'il lui a donné de Vives-Eaux (le château des Ilumbert). Il se maria à soixante-dix-sept ans avec la fille de M. Perrin, peintre, son ami. Il avait soixante ans de plus que sa femme, et il eut un fils. »

2. Perronet, dit la Biographie universelle de Didot, fut pour les ponts et chaussées un de ces génies créateurs dont l'apparition fait époque et qui donnent pour longtemps l'impulsion ; 330 ingénieurs ont été instruits et formés sous sa direction ; 13 ponts construits d'après ses plans, entre autres le pont de Nogcnt-sur-Seine en 1766, et celui de Neuilly en 1768. Outre ses nombreux travaux, il entretenait une correspondance très suivie avec l'étranger. L'impératrice de Russie, le roi de Danemark lui demandaient des plans et des ingénieurs formés par lui pour les exécuter. II habitait un des pavillons de la place de la Concorde auquel on a conservé son nom. C'est là qu'il mourut à i'ftgc de quatre-vingt-six ans.

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et Molinos» le théâtre Feydeau ; Chalgrin, Thôtel Saint-Florentîa pour le duc de la Vrillère, l'église Saint-PhiKppe-du-Roule, et ce beau percé qui unit l'Observatoire au jardin et au palais du Luxembourg *. L'art de l'architecture n'attendait plus que l'impulsion d'une main énergique pour enfanter de nouveaux chefs-d'œuvre.

Bonaparte allait présider à la restauration de tous les monuments qui tombaient de vétusté, ou que la Révolution avait dégradés. Il lui faudrait une capitale digne de sa gloire, la plus belle, la plus grande, la plus somptueuse de toutes celles de l'Europe et même du monde. Il lui faudrait des arcs de triomphe, pour honorer la valeur de ses armées ; des monuments où seraient déposés les restes des héros morts pour la patrie ; des palais où le commerce conserverait ses archives et discuterait ses intérêts ; des ponts qui rapprocheraient les deux rives du fleuve et feraient de Paris une ville plus uniforme et plus concentrée. Les châteaux royaux étaient en ruines ; les Tuileries, souillées et dévastées par les émeutes ; le Louvre inéchevé, les hôtels des gens riches, demeures de l'ancienne aristocratie, n'étaient plus assez splendides pour les nouvelles fortunes édifiées durant la guerre ; les vieilles maisons, les vieux magasins de la bourgeoisie s'étaient enlaidis et lézardés pendant les misères de la Révolution.

1. Note de Quatrcmère de Quincy : « Chalgrin (1739-1811) restaura le palais du Luxembourg et Tapp propria pour le Directoire. En ouvrant les arcades de la fiiçade du palais sur la rue, en supprimant l'avant-corps de la terrasse au fond de la cour, en construisant le nouveau vestibule qui donne entrée dans le jardin, il semble n'avoir fait qu'accomplir ou deviner les idées qnavait eues Desbrosses, ou celles qu'il aurait eues, s'il fût revenu au monde... Sa prépondérance et son influence triomphèrent du projet proposé par un ministre des finances, de mettre en vente le parc et le château de Saint-CIoud, et il parvint à le préserver du sort qu'ont éprouvé les maisons royales de Marly, de Sceaux et de Choisy. •

Pour ce rajeunissement et cette décoration de la grande ville, Bonaparte trouverait-il assez d'artistes intelligents, zélés, savants, rapportant de leur séjour à l'étranger, de leurs méditations et de leurs études, de nouveaux modèles de construction, en rapport avec la grandeur nouvelle de la France ? Le changement opéré dans les idées, dans l'esthétique de la peinture et de la sculpture, s'accomplirait-il également dans celle de l'architecture ? Y aurait-il, sous ce régime autoritaire, un style conforme au caractère de force et d'unité dans le gouvernement? Ces «artistes^ à l'imagination féconde, au goût épuré par l'étude, Bonaparte les trouva.

Deux jeunes hommes, deux artistes contemporains du Premier Consul, vivaient alors à Paris, quêtant du travail de tous côtés. Fontaine et Percier. Us étaient nés de famille obscure, Percier fils d'un ancien concierge des Tuileries, et, pour subsister, ils ne possédaient que la rémunération de leur travail. Ils s'étaient connus à Bome, l'un et l'autre lauréats des grands concours, et autant qu'ils l'avaient pu ils y avaient séjourné, attendant que la Bévolution eût épuisé ses violences *. Bevenus en France, ils ne trouvèrent point tout de suite à occuper leur acti\dté et leur talent, et, sans clientèle,ils n'eurent d'autres ressources que les commandes des industriels et des fabricants. Percier et Fontaine s'y résignèrent. Les bronziers, les orfèvres, les ébénistes, les manufacturiers qui imprimaient les papiers de

J. Porcier, en arrivant à Rome, fut saisi d'un éblouissemcnt d'admiration. Ménard {//iêtoire des Beaux-Arts) cite de lui cette confidence : * J'éprouvais, dans mon saisissement, disait-il, ce tourment de Tantale qui cherche vainement à se satisfaire, au milieu de tout ce qu'il convoite. J'allais de l'antiquité au moyen ag-c, du moyen âge à la renaissance, sans pouvoir me fixer nulle part. J'étais partagé entre Vitruve et Vignole, entre le Panthéon et le palais Farnèse, voulant tout voir, tout apprendre, dévorant tout et ne pouvant me résoudre à rien étudier. ■

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tenture, acceptèrent les dessins qu'ils leur ojBrirent. A Rome, ils avaient étudié l'antique, comme tous les jeunes artistes de l'époque, les types merveilleux de Fart grec, les statues nouvellement découvertes dans les fouilles des cités ensevelies ; et, à cette fréquentation des chefs-d'œuvre, leur goût s'était épuré, ennobli, idéalisé. Ils allaient l'appliquer aux exigences de la nouvelle société, avide de plaisirs et de luxe. Tout ce qui venait de Rome était à la mode. On voulait vivre comme jadis avaient vécu les grands Romains, s'habiller comme eux, meubler sa demeure d'objets, copiés sur les exhumations récentes. Loin de contrarier ce choix des habitudes de la vie, Fontaine et Percier le consacrèrent par leurs modèles. Ils se conformèrent aux désirs des riches, qui répudiaient les formes délicates, plus ténues et plus sveltes, du siècle écoulé. Aux hommes rudes, sortis indemnes de la Révolution, aux soldats conquérants, aux femmes que leur beauté seule avait placées au premier rang, ils oJËfrirent des couchettes, des tentures, des sièges, comme en avait vus la Rome impériale. Les petits meubles dorés, élégants et clairs de la Monarchie, firent place aux massifs ameublements d'acajou, ornés de cuivres dorés. Ce ne fut pas laid ; ce fut imposant. Dès que Bonaparte eut connu ces deux hommes, il se les attacha pour les travaux qu'il avait conçus. Il les chargea de l'achèvement du Louvre et de l'érection d'un arc de triomphe sur la place du Carrousel. Jeunes, Bonaparte les excita, les entraîna à la conquête de Paris ; et désormais le style qu'ils avaient apporté de Rome, la simplicité, la régularité des lignes, devinrent la règle de Tarchitecture. Us fondèrent le style Empire et, comme David en peinture, ils triomphèrent en architecture.

Certes, il y eut d'autres architectes qui contribuèrent à rembellissement de Paris ; mais eux aussi se conformèrent au nouveau style instauré par Fontaine et Percier. Brongniart, qui avait construit le couvent des Capucins, — aujourd'hui lycée Condorcet, — qui avait été le grand ordonnateur des hôtels élevés dans la chaussée d'Antin pendant la Monarchie, devint Tarchitecte de la Bourse à la fin du Consulat ; Peyre (1770-1843), celui du théâtre de la Gaieté, en 1800, des grands travaux du Palais de Justice, des bâtiments neufs des sourds-muets, Fauteur enfin des plans de la reconstruction de l'Odéon et de rÉcole vétérinaire d'Alfort * ; Poyet, de la décoration de la façade du Corps législatif, autrefois Palais Bourbon * ; Bralle, de la fontaine de la Victoire sur la place du Châtelet ; Rondelet, de la consolidation de la coupole du Panthéon, élevé par Soufflet ' ; Bellanger, de la couverture du Dôme

l.Didot (Biographie universelle) donne les notes suivantes sur Antoine- François Peyre, l'oncle du jeune Peyre : « II existait au château de Fontainebleau, dont il était conservateur, un grand nombre d'objets d'arts que l'incurie avait laissés dans les greniers et sur le sol. Peyre en plaça une grande partie dans les jardins, et, quand vinrent les jours de dévastation on dut à ses soins la conservation de cinq à six mille ligures faites d'après dt.'s originaux antiques. Il persuada aux membres du Comité révolutionnaire de Fontainebleau que beaucoup de ces personnages de bronze et de marbre, à qui ils en voulaicnt,étaient de très bons citoyens de la République romaine, qui méritaient d'ôtre conservés. Mais le moyen ne put servir pour les tableaux et les peintures, on les condamna au feu, entre autres le portrait de Louis XIII par Philippe de Champagne dont Peyre ne put obtenir qu'une main, que l'on découpa dans la toile. »

i. C'est à Poyet qu'on doit la démolition do toutes les maisons construites sur les ponts.

3. De Gabet {Dictionnaire des artistes) : « Rondelet, né à Lyon en 1743, était un élève de SoufUot. Les travaux de l'église Sainte -Geneviève (Panthéon), suspendus à la mort de Soufflet en 1781, furent repris et Rondelet, désigné par son maître comme seul capable d'achever ce grand ouvrage, eut ft vaincre les plus grandes difficultés. Il s'agissait d'élever le dôme. Les critiques du temps en avaient déclaré l'exécution impossible. Pourtant les efforts de Rondelet obtinrent un plein succès et, par l'élévation de la double colonnade et de la triple coupole qui couronne ce monument gigantesque, l'élève mit le comble à la gloire de son mutre et y associa la sienne. Une nouvelle épreuve l'attendait. Malgré la prévoyance de ses combinaisons et la pcsan-

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de la halle au blé par une armature de fer ; Lepëre^ de concert avec Goadoia et Denon, de l'érection, sur la place Vendôme, d'une colonne à la gloire de Tannée française ; Vignon, de la transformation de l'église de la Madeleine en temple de la Gloire. La plupart de ces travaux ne furent commencés que sous l'Empire, mais c'était encore l'esprit du Consulat qui les inspirait, l'esprit de Bonaparte, toujours plus autoritaire, toujours plus passionné pour la grandeur et la gloire. Et c'est bien ce qui domine en toutes les constructions de cette époque, la noblesse, la majesté, la grandeur, par la hauteur des colonnades, la régularité des frises, la simplicité du cadre. On peut citer encore Clavareau (1757- 1816), lauteur de la façade de l'ancien Hôtel-Dieu de Paris et de l'Ecole de clinique de la rue des Saints-Pères ; Damesme (1757-1822), du théâtre de la Société olympique de Paris, rue Ghantereine ; Delespine (1756-1825), fils, petit-fils et arrière-petitfi.ls d'architectes, auteur des hôtels élevés dans la rue de Rivoli ; Hurtault (1765-1824), de la reconstruction de la galerie de Diane, au palais de Fontainebleau ; Lafontaine, l'auteur du premier panorama construit à Paris ; Mandar, de vingt maisons, dans la rue qui porte son nom, et des fortifications de l'île d'Aix et de celles de Boulogne ; Renard (1744), du plafond à jour de la salle d'exposition au Louvre, et de la restauration du château de Valençay ; Thierry, l'auteur des plans qui fixaient

tcur dn dôme réduit autant que possible, il ne put prévenir la d^radation rapide des piliers, qui s'affaissaient par leur seule pesanteur et par le yice de leur construction primitive. Rondelet fut appelé à construire, en sous œuvre, les piliers, et pour assurer à tout jamais la durée du dôme et des coupoles, il substitua aux colonnes de larges pilastres, sacrifiant ainsi, à la solidité de l'édiâce, cette légèreté qui en faisait d'abord le principal ornement. »

l'emploi du terrain compris entre la rue Saint-Honoré et les Tuileries, alors occupé par des couvents ; et Thiébaut avec Vignon, qui dirigèrent les décorations intérieures de l'Elysée, du château de Neuillv pour M"' Murât, reine de Naples, du palais, à Paris, de Louis, roi de Hollande, du cliâteau et du Parc de Saint-Leu.

Alexandre Lenoir no fut point un architecte. Dans sa jeunesse il avait suivi cependant des cours de peinture, de sculpture, d'architecture. C'était à proprement parler un artiste, adorant toutes les nobles choses que l'art avait distribuées sur le sol de notre pays. A ce titre, il les voulut conserver, lorsque les barbares de la Révolution les eurent renversées et saccagées, par haine de sectaires ou d'ignorants. Les belles moulures, les frises, les tronçons de colonnes gisant par terre, après ce ravage inconscient, il les réunit, les classa par ordre de style et d'époque, et il en forma un musée, ou plutôt il soumit son projet à Bailly, alors maire de Paris, qui le fit agréer par l'Assemblée nationale. Lenoir en fut nommé conservateur. Gabet, en son Dictionnaire des Artistes^ insiste à ce sujet ;« Depuis ce moment, écrit-il, Lenoir rassembla tout ce qu'il put découvrir de tombes, de statues, et autres monuments de la Monarchie française, qui, réunis, montaient environ à cinq cents. Il les restaura et classa par siècles, au nombre de six, et les plaça dans les six salles du couvent des Petits Augustins, érigé en musée des monuments français, le 21 octobre 1795. Les cours de cet établissement furent décorées et formées avec les démolitions des châteaux d'Anet, de Guillon et d'un cloître gothique. Il y installa, dans des sarcophages de sa composition, les restes de Turenne, de Molière, de Lafontaine, de Descartes, etc. Il exhuma à

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ft**^^ A u!?''i®'°^ ^®^ dépouiUes mortelles d'Héloïse pL 7T, *^**' «* fit construire, avec les débris du i-araclet '. une chapelle gothique au Père-Lachaise.Il avait sauve de la destruction, en 1793,le8 mausolées de Louis XII. de François I" et de Henri II. Outre un grand nombre de statues et de bas-reliefs, puis deux statues par Michel-Ange, uniques en France, et le seul tableau qui existât à Paris de Fra Bartolomeo de San Marco, qu'il avait découvert à Autun, Il a procuré, de 1794 à 1814, au musée du Louvre, un nombre considérable de tableaux et de colonnes précieuses qu'il avait également recueillis. »

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