‹ La société française pendant le Consulat (volume 2)Chapitre 30 sur 53 · LETHIÈRE - ISABEY - GRANET - LANDON · texte numérisé non relu

LETHIÈRE - ISABEY - GRANET - LANDON

Sommaire : — Lethière ; Isabey ; Granct ; Landon. — Lethière, un créole de la Guadeloupe ; de son vrai nom Guillon. —Émule de Drouais pour le prix de Rome ; son tableau de Brntns, analysé par Charles Blanc.

Isabey, fils d*un paysan de la Franche-Comté. — Élève de David.

— Point, en miniature^ les personnages célèbres de l'époque, et ensuite les jolies femmes du Directoire. — Professeur de dessin à rinstitution de M"** Campan où il a pour élève Hortense de Beauharnais. — Par là, il est mis en relation avec Bonaparte.

— Le portrait du premier Consul se promenant dans les jar^ dins de la Malmaison, est un des plus ressemblants du grand général.

Granet et Landon : le premier, peintre de couvents ; le second, critique d*art.

Conclusion.

Il est d'autres peintres, moins illustres que les précédents, qui tinrent néanmoins une place honorable dans les arts pendant le Consulat. Lethière (1760- 1837), un créole de la Guadeloupe, de son vrai nom s'appelant Guillon, était le fils d'un^planteur vaniteux, ne voulant point que son descendant dérogeât, en faisant de la peinture. Le jeune homme, troisième enfant du planteur, se donna donc le nom de Le Tiers, qu'il transforma, plus tard, en Lethière. Ainsi que tous les créoles, il avait une imagination vive et passionnée, et ses compositions, à Técole de Doyen où il était entré, se distinguaient de celles de ses cama-

rades par de la verve, de la fougue, du mouvement dans Tattitude des personnages. Il concourut au prix de Rome avec Drouais, qui remporta sur lui; Lethière n'eut que le second rang. Mais son œuvre excellente lui fit accorder le privilège d'un séjour en Italie, avec les autres lauréats.

Plus tard, il exécuta même après David un tableau de Brutus, en modifiant le drame. Le vieux Romain V est montré entre les deux exécutions de ses fils. Le premier a eu la tête tranchée sur son ordre. Laissera-t-il mettre à mort le second? Emouvant spectacle que celui de ce père se résignant, pour la liberté de Rome, à sacrifier ses fils ! Le peintre en avait fait une œuvre distinguée, et, quand même, elle n'entra jamais au musée du Louvre où elle gît, dans la poussière des greniers. Charles Blanc, dans son His^ toire des peintres, en donne l'analyse :

« A la droite du spectateur, dit-il, Brutus et son collègue CoUatin, président au jugement sur leur siège consulaire. Derrière eux, un certain nombre d'assesseurs. De ce tribunal un peu élevé, l'ennemi des Tarquins a déjà condamné l'un de ses fils, à qui on vient de trancher la tête et dont le cadavre est à moitié couvert par une draperie, heureusement jetée, pour dérober aux regards ce qu'un tel spectacle a de plus hideux. Tandis que les deux licteurs se disposent à emporter le corps du supplicié, d'autres amènent devant Brutus le plus jeune de ses fils. Cette figure est la plus belle du tableau, et c'est aussi une très belle figure, intéressante au plus haut point, par ses formes encore juvéniles, par son attitude à la fois émue et résignée. La tête légèrement penchée, les pieds dans le sang de son frère, ce beau jeune homme attend son arrêt sans afficher le courage, et sans trahir cependant trop de faiblesse ; car il est.

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lui aussi, de la race des Brutus. En vain, plusieurs assistants élèvent leurs mains vers le juge et le supplient d'épargner au moins cette seconde victime. Brutus, qui a rencontré le crime dans sa famille, semble être inexorable, parce qu'il est père. Collatin se détourne et se voile le visage. Les sénateurs, assis derrière eux, paraissent agités de sentiments divers. 11 n'y a de calmes, en apparence, que les deux bourreaux, le juge et l'exécuteur. Au fond, on aperçoit les monuments de l'antique Rome, monuments d'un style primitif, sévère et dur, dont l'aspect nous reporte aux premiers temps de la République, aussi bien que la physionomie mâle, rude, sauvage même, des Romains qui se pressent, en foule, sur la place de l'exécution, et parmi lesquels on aperçoit un citoyen, un père sans doute, qui s'éloigne avec horreur. »

Lucien Bonaparte emmena Lethière en Espagne, durant son ambassade à Madrid. L'artiste y séjourna deux ans. Dans la suite, il fut envoyé à Rome^ comme directeur de l'Académie de France, et il signala son administration par une grande sévérité dans l'observation des règlements, peu à peu oubliés des élèves.

Isabey (1767-1855) était le deuxième fils d'un paysan de la Franche-Comté, assez riche pour faire donner à ses deux enfants une excellente éducation. L'aîné fut un musicien apprécié. Le peintre devint un des miniaturistes les plus célèbres du Consulat. Mais, à ses débuts, il vivait à Paris, assez misérablement,peignant des couvercles de tabatières et des boutons. David, enfin, le reçut parmi ses élèves et lui apprit l'art de discerner le caractère d'un modèle, la construction d'une tête, les singularités d'une

physionomie, si variable suivant la distance. Ses progrès furent rapides, et, dès qu'il se sentit assez fort, il s'adressa aux hommes éminents de l'époque et peignit, en miniature, Mirabeau et David. Bientôt, avec Carie Vernet, il s'attacha aux jolies femmes du Directoire, aux plus voluptueuses, aux plus évaporées, amies de M"* Tallien, et il fit de leurs miniatures autant de petits chefs-d'œuvre, où se reflète l'image des mœurs alors régnantes. Qu'elles soient en robe de linon ou de mousseline, toutes ces amies de Barras, étendues sur ime chaise de repos, la jupe ouverte, découvrant la forme d'une jambe pleine de séductions, qu'elles soient droites ou assises, l'éventail pendu sur le côté, comme chez la danseuse de théâtre, les cheveux nattés autour de la tête, elles s'offrent avec une mollesse, un abandon, une grâce, que n'eurent jamais d'autres femmes. Quel besoin de retenue, d'ailleurs, en un temps où la vie s'affichait avec un cynisme, respecté par la société qu'on appelait alors le monde?

Ainsi commença la réputation d'Isabey. Il devint ensuite professeur de dessin au pensionnat de M"* Campan, à Saint-Germain, et eut pour élève Hortense de Beauharnais. Bien reçu à la Malmaison, il fut invité aux fêtes les plus intimes, se mêlant même aux jeux de barre que partageait le Premier Consul. L'approchant de près, assistant à sa \ie de chaque jour, il put étudier à loisir la figure du général ; et nul autre, d'après les contemporains, n'a mieux saisi les mouvements de ce visage, si mobile dans son expression, que changeaient, que bouleversaient les incidents de la politique et les appétits d'une ambition insatiable. On cite, comme Tune de ses meilleures miniatures, celle qui représente Bonaparte se promenant seul dans les allées du parc de la Mal-

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maison *. Alors les grands dignitaires du gouvernement, les membres de la famille Bonaparte lui demandèrent leur portrait^ ainsi que les grandes dames^ chez lesquelles on l'accueillait. M"* de Staël, M** Récamier, et toutes celles qui fréquentaient leurs salons. Il fut, avant Gérard, le peintre à la mode, du Consulat. Sous TEmpire, il dirigea les grandes fêtes solennelles du couronnement de l'empereur et du second mariage de Napoléon. Le régime impérial aboli, il partit pour Vienne où il peignit tous les plénipotentiaires du congrès, et Talleyrand, etMettemicb, et Gastlereagb, et le Prussien Hardenberg. Il rapportait d'Autricbe le portrait du roi de Rome, destiné au malheureux exilé de Sainte-Hélène. Le portrait fut confisqué.

Il mourut, en 1855, sénateur du second Empire, et commandeur de la Légion d'honneur.

Granet et Landon méritent aussi une mention spéciale.

Le premier, fils d'un maçon d'Aix, naquit en 1775. Il eut des commencements difficiles. Mais, une première toile qu'il exposa, représentant Ylntérieur du cloître des Feuillants de la rue Saint-Honoré, fit sortir son nom de la foule et décida de sa carrière. Il resta le peintre des couvents, des églises, des monuments religieux, qu'il savait embellir de poésie et de mystère, en les baignant d'ombre et de lumière lunaire. Pendant un séjour à Rome, en 1810, il composa une toile, qui eut un immense succès : Stella

1. Il faut mentionner également celle que Ton appelle la Barque d'IsAbey. où on voit le peintre assis avec sa femme et ses trois enfants. La chaloupe glisse doucement à l'ombre des grands arbres d'un parc que la rivière traverse. Tout le monde, en ce temps, voulut voir la Barque d'Itabey ; et de même, avec Carie Vemet, la parade du Premier Consul au Carrousel.

traçant une image de la Vierge^ sur les murs de sa prison. Toute la ville vint admirer le tableau, dans Tatelier du jeune Français.

Landon, au concours du prix de Rome, avait triomphé de Gros, en 1791. Seulement, il avait trente ans ; Gros n'en avait que vingt. Ce succès a empêché son nom d'être oublié. Ses œuvres sont peu connues. Il fit, d'ailleurs, plus de critique d'art que de peinture. Dès Tannée 1800, il publia une revue des < salons >», avec un collaborateur très pauvre et tout à fait inconnu, un jeune employé, qui devait être, un jour, le chansonnier Béranger.

Quelle que fût, alors, la renommée d'un artiste, aucune ne faisait oublier la célébrité de David. Tous s'effaçaient devant lui, et seul, disait-on, il possédait le grand art. Style, couleur, composition, ce qui émanait de son pinceau n'avait que des approbateurs et des admirateurs. Le public acclamait ses œuvres, et ses élèves s'inclinaient devant cet unanime jugement. Ils n'osaient contester cette suprématie. Ses défauts mêmes avaient une excuse. La pauvreté de sa couleur n'était que la résultante du sujet de ses tableaux: sobriété de la palette, imposée par la majesté du style. Le ton gris planant sur toutes ses toiles : finesse, douceur, qu'un connaisseur devait savoir admirer. A l'apparition des premiers ouvrages de Gros, les louanges, qui accueillirent les débuts du jeune artiste, remontèrent jusqu'à David, son maître. Quel maître, celui qui avait enfanté un artiste de cette envergure I Et Gros, entraîné par ce lyrisme célébrant la gloire de David, finit par répudier ses propres qualités, sa science de la couleur et l'inspiration géniale qui avait donné, à ses tableaux d'histoire contemporaine,

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