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Abécédaire de Marbttb, t. UI

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tomie pour en connaître les précisions ; d'après nature, pour en saisir les finesses et réduire, si je puis, le tout dans mon dessin ; 2* je comparerai ensuite Tun avec l'autre, soit pour en connaître les rapports, soit pour en démêler les défectuosités. Outre ce, je consulterai souvent les grands maîtres, tels que Raphaël, Titien, Rubens, les uns pour les grâces, Télégance du dessin, la finesse et le naturel sublime de l'expression; les autres, pour lart ravissant du coloris, la belle ordonnance de la composition, la magie du clair-obscur, etc., etc. Enfin, je tâcherai de tirer parti du tout, suivant la portée de mon génie. Qu'en pensez-vous, monsieur? Il me tarde de mettre à exécution toutes ces choses. Plus la violence de mon désir me presse, plus je m'ennuie à Cluny. »

A Cluny, c^est-à-dire en sa province, dont il n'était point encore sorti.

Cette lettre lui donna satisfaction. Il passa trois années à Paris, de 1780 à 1783, disent ses biographes. Puis, revenu à Dijon, il remporta le prix que l'école Devosges attribuait, chaque année, au concours, pour envoyer le lauréat à Rome. Imitation de ce qui se passait à Paris.

A Rome, Prud'hon refusa de s'inféoder aux doctrines de Lagrenée, directeur de l'Académie de France. A l'art académique il trouvait une sécheresse qui le rebutait. Il s'abandonna aux préférences de ses instincts d'artiste, étudiant Raphaël, Léonard de Vinci, tous ceux dont il admirait la grâce, la suavité, Télégance du pinceau. C'étaient ces qualités vers lesquelles tendait son âme, pétrie de sensibilité et de tendresse. Son rêve, son idéal, se plaisaient aux conceptions allégoriques où pou-

vait s*épancher son besoin d'amour et de justice. Il recherchait la beauté, dans Texpression poétique d'une idée, fût-elle même un peu nuageuse, fût-elle développée en une atmosphère vaporeuse où la forme ne se révélait qu'en des contours imprécis. Ce n'était ni le mouvement des personnages, ni la couleur, étendue sur la toile, qu'il appréciait dans les grands tableaux des musées de Rome, c'était la pensée de l'artiste, c'était le poète, qui s'était servi de sa palette pour démontrer l'ingéniosité de sa conception. Et tel fut Prud'hon, en toutes ses œuvres*. Oh 1 qu'il était loin de l'école dominante en peinture, en ce temps-là, et que d'obstacles il accumulait ainsi contre le succès. Il en avait besoin pourtant, très besoin, s'étant marié de bonne heure *, à peine sorti de l'adolescence, et malheureusement mal marié, éprouvant à son foyer tous les soucis de la pauvreté et d'une incompatibilité avec le caractère de sa jeune femme. De plus, il avait deux enfants ; et flxé à Paris, en 1789, il fut obligé, afin de

1. Delacroix a écrit de lui {Revue des Deux Mondes, nov. 1846) : « Le ▼éritable génie de Prud'hon, son domaine, son empire, c'est rallégorie. Sur ce terrain, il retrouve ses mérites dans toute leur force. Les défauts de sa manière y sont moins sensibles et deviennent presque des qualités. Comme parmi ses allégories, il préfère ordinairement celles qui présentent des images g^cieuses,le charme de son exécution fait oublier les incorrections du dessin et la monotonie des teintes. Ce ton vaporeux, cette espèce de crépuscule dans lequel il enveloppe ses ligures s'empare de l'imagination et la conduit sans effort dans un monde qui est de l'invention du peintre. »

2. Mais, avant tout, il n'obéissait qu'à ses propres inspirations, et méprisait le bruit que d'autres recherchent. Une lettre écrite de Rome à un ami de Dijon, M. Fauconnier, nous révèle tout son caractère: Vous voulez, mon ami, écrivait-il, que je vous parle des peintres qui sont arrivés à Rome quelque temps avant moi. De tous ceux-là, et même de tous ceux qui y sont depuis quelques années, M. Drouais est celui qui se distingue le plus. Il suit la manière de M. David et recherche tout ce qui peut fasciner et éblouir les yeux de ceux qui n'ont pas le sentiment fier et délicat. Le désir violent de faire du fracas et l'ambition de la gloire et des applaudissements sont les guides qui le mènent... M. Drouais joint à une grande facilité de pinceau tout ce que j'ai dit cy-dessus (le brillant du coloris, l'effet du clairobscur, la variété gousteuse {gusiosa) des teintes). Il lui manque le reste. •

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subvenir aux besoins de sa famille^ de chercber des travaux chez les confiseurs, chez les marchands^ dont il dessina les étiquettes, les têtes de lettres, les coins de prospectus. Il songeait peu, alors, aux grandes toiles de peinture qui auraient pu faire connaître son nom et lui attirer la sympathie des amateui*s. Ses petits dessins, sur toutes ces feuilles commerciales, ne passèrent point inaperçus quand même. Les peintres, ses camarades, ne discernant point im rival dans l'artiste malheureux et réduit à cette besogne ingrate, louèrent avec exagération la finesse des dessins allégoriques, que Prud'hon inventait pour satisfaire la vanité de ses clients. Les libraires lui vinrent demander ensuite d'illustrer les éditions de leurs livres. Il composa des dessins pour l'Art (Taimer, pour la Tribu indienne de Lucien Bonaparte^ pour Daphnis et Chloé, Vlmitation de Jésus-Christ, Paul et Virginie, la Nouvelle Héloïse, et il démontra, une fois de plus, ce que peut le talent partout où il s'applique. En ces infimes dessins de livres, en ces vignettes commerciales, on découvre une pensée poétique, un caractère de grandeur, que les grands tableaux le plus souvent ne réalisent point. N'importe ! il restait toujours inconnu de la foule. Ses premières toiles exposées n'avaient produit aucun effet. David seul régnait dans les arts, et personne n'estimait la manière du jeune peintre : f Amour séduisant l'Innocence ; la Sagesse et la Vérité descendant sur la terre; puis une jeune femme accompagnée de son enfant, la sienne peut-être ! David disait : « Celui-là a son genre à lui. C'est le Boucher, le Watteau de notre temps. Il faut le laisser faire. Cela ne peut produire aucun mauvais effet, aujourd'hui, dans Tétat où est l'école. Il se trompe, mais il n'est pas donné à tout le monde de se trom-

per comme lui. Il a un talent sûr. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de faire toujours la même tête, les mêmes bras, les mêmes mains. Toutes ces figures ont la même expression, toujours la même grimace. Ce n'est pas ainsi que nous devons envisager la nature, nous autres, disciples et admirateurs des anciens. » (Delescluze : David et son temps,)

Prud'hon s'occupait-il de ce que pensait David? sans doute, il n'en avait cure. Toujours en proie à la misère, toujours obsédé des soucis de son ménage, il vivait malheureux, sortait peu, enclin au désespoir, et parfois résolu à se tuer, pour se délivrer de l'épouvantable existence qu'il menait avec sa femme. Dans ses moments les plus sombres, il prenait ses enfants sur ses genoux, les comblait de caresses, les posait ensuite devant son chevalet,et les peignait avec amour, dans toute leur naïveté et leur insouciance. Il quitta même Paris, durant un temps, et se réfugia en Franche-Comté, chez des amis. Là, il connut Frochot, qui devint plus tard préfet de la Seine. Le fonctionnaire et le peintre continuèrent de se voir. Frochot, estimant le caractère loyal et bon de l'artiste, le recevait souvent à sa table. Un jour,le préfet lui cita une phrase latine qui se rapportait au sujet de leur conversation :

raro aniecedenlem sceîestum

Deseruit pœna,,.

Excité par l'idée contenue en cette maxime, Prud'hon conçut tout de suite un sujet de peinture. Il demanda la permission de se retirer quelques instants dans la pièce à côté, et il y traça fiévreusement l'esquisse de son immortel tableau, qui est au Louvre : la Justice poursuivant le crime de Caïn^ après

la mort dCAbel. Frochot approuva le dessin et encouragea le grand artiste à en faire une belle œuvre *. Sa vie cependant ne cessait d'être triste et soucieuse. L'aisance ne lui arrivait pas, malgré ses travaux acharnés, et il souffrait, sans répit, du caractère tyrannique et acariâtre de sa femme*. Ses amis

1. Théophile Gautier, daas son étude sur le musée du Louvre* consacre une page éloquente à l'œuvre de Prud'hon :

« En arrivant à Prud'hon, nous entrons dans une sphère où l'influence de David ne se fait plus sentir ; Gros lui-même la subissait. Nous nous trouvons en face d'un génie neuf et prime-sautier, qui cherche l'idéal tout seul et par d'autres routes. Au milieu de son temps, Prud'hon est un fait imprévu. Il a créé une grâce nouvelle et trouvé une veine de beauté inconnue. Sa manière de comprendre l'antique diffère complètement de celle de ses contemporains. Les statues que les élèves de David dessinent avec une sécheresse sculpturale, il semble les voir au clair de lune, argentées de molles lumières, baignées d'ombres et de reflets, ondoyantes, effumées sur les contours, enveloppant et noyant leurs lignes dans une vague brume. A la mythologie de l'Empire, il applique le flou du Corrëge. Il a la vapeur, le mystère, la rêverie et aussi un divin sourire qui n'appartient qu'à lui. Mais n'allez pas croire à un talent efféminé ; Prud'hon sait, quand il le faut, être mâle, sérieux et grand.

« Quoi de plus tragique que la JuëUce et la. Vengeance divines poursuivant le crime ? Sur un site sauvage, obstrué de pierres et de ronces, une hue, large et pleine, verse une lueur livide et semble se suspendre au ciel, comme une lampe révélatrice. Argenté par ses pâles rayons, le corps de la victime gît à terre, dans l'abandon de la mort, comme un autre Abel tué par un autre Gain. Ses formes élégantes et pures, sa belle tète, renversée au milieu d'un flot de cheveux, font un contraste frappant avec le type ignoble, bas, presque bestial du meurtrier qui s'éloigne, la main crispée sur son poignard sanglant. Le crime vient à peine d'être commis, et, déjà* dans le ciel, sillonnant l'air de leur essor rapide, les divinités vengeresses planent, les ailes ouvertes, les draperies volantes, prêtes à fondre sur l'assassin tremblant. L'une tient une torche dont la lueur jette un reflet rongeâtre dans la froideur du clair de lune ; l'autre serre sur son cœur les balances de la loi et le glaive qui punit les coupables. La tête de la Vengeance ou de la Nemésis, si ce nom antique vous plaît mieux, éclairée à demi par la torche, est un chef-d'œuvre de couleur et de modelé. Celle de la Thémis exprime une sévérité calme, une indignation sérieuse d'un caractère tout divin.

« Quoique la scène se passe dans le monde allégorique, elle prend, par la vérité de la couleur et de l'effet, un aspect de réalité surprenant. Ces larges ombres, ces reflets vagues, ces lumières pâles accrochées aux contours des objets et des figures, produisent un effroi involontaire et le frisson du meurtrier vous gagne. Nous ne savons rien de plus beau et de plus grand slyle, dans aucune école, que ces deux déesses qui glissent d'un air !ii sûr et si tranquille, à travers l'air bleu de la nuit ; rien de plus dramatiquement sinistre que la silhouette de l'assassin et de plus touchant que la victime. »

2. Voici la lettre qu'il adressait alors, le 7 vendémiaire an XII, à M. Denon,

affligés le poussaient à une séparation, qui lui rendrait sa liberté et affranchirait son talent des nombreux soucis qui Topprimaient. Tout, plutôt que la servitude, qui empêchait l'essor de son génie. Il s'y résolut et obtint judiciairement sa séparation. Désormais libre, il connut des jours plus heureux, malgré les charges qu'il avait assumées, la pension mensuelle à payer à sa femme pour l'éducation de ses enfants. Les privations, le travail âpre et prolongé, lui importaient peu, dans son indépendance morale, enfin recouvrée. Il était de ceux qui, vivant solitairement avec eux-mêmes, et ne comptant que sur eux, n'ont d'autre bonheur que la tranquillité de Tesprit et les satisfactions paisibles du cœur.

Il traversa le temps du Consulat, toujours inconnu et toujours obscur. En 1808 seulement, son nom acquit un peu de célébrité, après l'exposition du Meurtre de Caïn et de son Zéphir se balançant audessus d'une fontaine. Bonaparte admira l'œuvre du peintre et le décora de la Légion d'honneur. Mais l'envie commença à mordre cette renommée naissante. On rabaissa ses grandes œuvres, louant

surintendant des beaux-arts... Il demande qu'on le débarrasse de sa femme et il ajoute : « Sans la considération particulière qu'ont pour moi mes confrères, ils auraient, dans le temps, porté des plaintes au ministère de l'intérieur, — il habitait alors au Louvre, — pour écarter quelqu'un dont la méchanceté soutenue récidivait journellement tout ce qui pouvait leur être désagréable etincommode. MM. Girodet et Meynier ne l'ont que trop éprouvé puisque le premier s'est vu forcé, étant au Louvre, de transporter son travail et son atelier aux Capucins, place Vendôme. Il était temps pour le «econd, dont l'extrême bonté a soutenu la patience, que je la misse hors de chez moi, car il était excédé de ses invectives, de ses criaiUeries et du tapage qu'elle ne cessait de faire au-dessus de chez lui. Et combien n'était-ce pas désagréable et fâcheux pour moi, qui suis sensible et aime la paix, d'avoir à répondre à des plaintes trop justes, réitérées à chaque instant, auxquelles il n'était pas possible de faire droit, avec un être de l'humeur et du caractère de celui-là... D'après ce, on sait combien une telle femme est un objet insupportable et scandaleux, dans un lieu comme la Sorbonne, et combien j'ai de raison de solliciter un ordre du ministre, pour l'empêcher d'y remettre le pied. » MARiEns, Abécédaire, t. VII.

surtout les dessins, faits jadis pour le commerce. Il ne fut, pour ses rivaux, qu'un dessinateur de vignettes, qu'un inventeur de devises ingénieuses et agréables. On les disait merveilleuses, adorables. On ne parla plus que des premiers travaux de Timmortel artiste, dès que son nom s'imposa à l'admiration du public. On lui enlevait ainsi les portraits que les grands personnages de l'Etat auraient pu lui demander. Eh l quoi, se faire peindre par un dessinateur à la plume, par le graveur de tant de petites esquisses, y songerait-on * ?

L'infortuné allait avoir une compensation à toutes ces misères dans le dévouement et Taffection d'une jeune femme. Greuze venait de mourir (1805) et Tune de ses élèves. M"' Mayer, s'adressa au peintre, qui se rapprochait le plus du genre de son vieux maître. « Enlevez à Prud'hon, a-t-on dit, le style, l'idéal, la poésie de ses conceptions, le grand art qui ennoblit toutes ses œuvres, vous retrouverez la grâce et l'élégance de Greuze, un peu de la sensualité et de la coquetterie de sa palette. » Prud'hon accepta de diriger les études de la jeune femme qui venait à lui. EUe avait vingt-huit ans, était douce, bonne, enjouée ; et si jamais il s'attachait à elle, il sentait bien qu'il n'éprouverait plus les soucis de sa première union. Entre eux, dans les commencements, il n'y eut que des relations de professeur à élève. Dans la suite, lorsque Prud'hon obtint un logement en Sorbonne, M'^' Mayer, devenue maîtresse de sa fortune par la mort de ses parents, put se faire attribuer un atelier contigu à celui du pein-

1. On a de lui, cependant, deux beaux portraits souvent cités : celui de M"* Copia, la femme du graveur ; celui de l'impératrice Joséphine, si remarquable par son expression alanguie de créole.

tre ; et^ depuis lors, elle passa toutes ses journées en compagnie du mattre, s'occupant du ménage, dînant avec lui, assistant aux visites des amis, animant^ de son rire provocant, la conversation, faisant valoir les œuvres de celui qu'elle admirait et (qu'elle aimait déjà. Brune, vive, passionnée, dit Charles Blanc, elle avait un caractère fort gai, un regard malicieux, un sourire agréable qu'éclairaient de belles dents. Napoléon, grâce à elle, sans doute, voulut que Prud'hon donnât des leçons de dessin a la jeune impératrice, Marie-Louise, et le berceau de Tenfant impérial attendu fut exécuté, d'après une esquisse du peintre. Grâce à elle, enfin, les riches amateurs se montrèrent dans l'atelier de Prud'hon. Le comte de Sommariva y vint commander des tableaux, et Talleyrand le visita quelquefois.

Bientôt, Prud'hon donna son cœur à cette séduisante amie, et leur vie s'écoula heureuse dans cette communauté de labeur et de rêve. L'artiste s'abandonna à cette continuité de douce quiétude. Il se plaisait à ce point chez lui, qu'il n'en voulait plus sortir, qu'il passait des semaines, sans quitter son chevalet ; et il fallait que M"' Mayer usât de mensonges, et le forçât à rompre cette claustration volontaire, aussi nuisible à sa santé qu'à l'élaboration de son œuvre. Elle lui affirmait que l'un de ses jeunes amis, un débutant, l'attendait, le voulant consulter sur un tableau entrepris, et elle le forçait à s'habiller pour cette visite qu'elle seule avait imaginée. Tant que dura cette cohabitation, l'un et l'autre vécurent des jours remplis d'ineffables jouissances. Leur affection se doublait d'attentions câlines, et rien ne faisait prévoir une issue fâcheuse à cette existence si simple, si discrète, si peu bruyante. Mais il arriva qu'un jour, le gouvernement, sous la

Restauration, eut besoin, en vue de cours nouveaux en Sorbonne, des pièces occupées par Prud*hon et par M"* Mayer. Ils allaient être forcés de quitter les lieux témoins de leur bonheur. M"" Mayer, à Fiinagination vive, crut voir, en ce congé, un blâme public ; elle s'afiola, et, dans un instant de trouble cérébral, elle se coupa la gorge avec un rasoir (1821).

Prud'hon ne se consola jamais de cette perte. Encore une fois, le malheur l'accablait. La seule amie qu'il eût eue, ce vaillant cœur, cet esprit aimable et gracieux, n'existait plus. Il tomba en une sorte de torpeur qu'aucun raisonnement ne put chasser. Ses jours se suivirent assombris, en un silence à peine rompu par les visites de ses amis. Ses forces allèrent en diminuant chaque jour. Une langueur, causée par la désespérance, le mena insensiblement vers la tombe. Deux ans après la mort de M"* Mayer, il mourut dans les bras d'un ami, M. de Boisfremont, qui ne le quittait plus. « Mon Dieu, dit il, d'une voix faible, avant d'expirer, je te remercie de m'avoir donné un ami pour me fermer les yeux. »

Quelque temps avant sa mort, la ville de Metz lui avait commandé un Christ mourant. Prud'hon le peignit, et sur le crucifix, dit M. Quatremère de Quincy, on retrouvait l'expression des souffrances morales que subissait le malheureux artiste. Il ne lui fut pas nécessaire de se figurer la douleur de l'homme, victime d'un destin mauvais. Son âme en était pleine. Jamais œuvre ne fut plus éloquente, jamais plus émouvante à considérer.

« Comme Greuze,Géricault,Bonnington, dit Charles Blanc, et tant d'autres encore, Prud'hon devait mourir avec le regret, suprême pour un artiste, d'avoir vu son talent méconnu par ses contemporains. L'ignorance ou l'aveuglement des amateurs

de son époque furent tels (et nous n'exceptons, ici, ni le musée du Louvre, ni le Cabinet des estampes, si pauvres Tun et Tautre des productions de cet artiste) que Prud'hon, qui est une des gloires de l'école française, fut condamné à composer, pour vivre, des vignettes destinées au commerce, ou à faire des têtes de lettres pour les administrations publiques. Meilleurs juges, cependant, des graveurs d'un haut mérite ne craignirent pas de confier leur réputation à son talent, et Copia, ainsi que son élève Roger, dessinateurs excellents dans leur genre, reproduisirent, avec un art admirable, les compositions de Prud'hon, comme les Marc-Antoine, les Wostermann et les de Penne ont reproduit celles de Raphaël, de Riibens, et de Poussin. Cet hommage public, rendu à Prud'hon, n'exerça aucune influence sur le goût des amateurs ; et ce n'est guère que dans ces derniers temps, que les éminentes qualités de ce peintre se sont révélées à leurs yeux, et que Ton a rendu, enfin, à ses ouvrages, la justice éclatante qui leur était due *• »

Charles Blanc termine ses observations sur Prud'hon par la mention suivante, d'après M. Villot : C'est que Prud'hon n'a pas traité un seul sujet purement historique, qu'il n'a même emprunté que très rarement à la Bible. Ses riches fictions de la mythologie et surtout de l'allégorie convenaient particulièrement à sa nature.

1. Pendant les premières guerres dltalie. dit encore Charles Blanc^ une Léda du Corrège fut livrée au général en chef, comme portion d'une indemnité conve nue. Ce tableau, mal emballé par les soldats français, qui n'y étaient pas encore exercés, comme ils le devinrent plus tard, arriva au Louvre dans un état déplorable. La tête avait disparu. Prud'hon la refît si belle et tellement digne du Corrège que lors de la dévastation du musée un commissaire étranger, montrant cette merveille à un médecin français, lui disait naïvement : « Y aurait-il un homme, dans votre école, capable de peindre une tôtc aussi belle que celle du tableau ? »

Prud'hon a peint sur toile, sur bois et sur cartons. La plupart de ses ouvrages sont signés.

Prud*hon fit cinq compositions pour l'illustration d*un roman de Lucien Bonaparte : la Tribu indienne 1799. Les titres de ces dessins sont : La Vengeance ; la Soif de Vor; V Homme à la maison; la Petite Diane; la Grotte. Tous les cinq ont été gravés par Roger.

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