‹ La société française pendant le Consulat (volume 2)Chapitre 38 sur 53 · Sacchini · texte numérisé non relu

Sacchini

tion.Ses beaux chants s'insinuèrent dans toutes les mémoires. La cour, charmée et surprise, voulut que Ton multipliât les représentations. Celles de Chimène furent suspendues et la supériorité de Piccinni saluée d'éloges unanimes. Dès lors, ses nouveaux opéras furent accueillis avec faveur *, et les piccinnistes conquirent la grande place qu'avaient tenue jadis les gluckistes au théâtre *.

En quittant Paris, à la Révolution, Piccinni était revenu au royaume de Naples. Ses convictions politiques, rapportées de France, ses généreuses aspirations vers la liberté, déplurent au Bourbon qui régnait en Italie. Tenu en suspicion à Naples, il en partit pour s'établir à Veiiise,puis retourna en France,

1. Les nouveaux opéras de Piccinni furent Diane et Endymion, ensuite Pénélope.

2. GiNGUENÊ, Notice sur la vie et les ouvrage» de Nicolas Piccinni :

1 Sacchini vint à Paris en 1787 et y revit l'ami de son enfance. Piccinni lui fit l'accueil le plus affectueux. On parvint pourtant, par la suite, à brouiller les deux amis. La cour, dit Ginguenô, donna à leur rivalité une aclivitë nouvelle, en demandant pour les spectacles de cette année, à Fontainebleau, un opéra de chacun de ces deux maîtres. Piccinni choisit Didon, et Sacchini Chimène, Sacchini fut le premier prêt ; on commença par le répéter aussitôt qu'il fut possible. Toutes les préventions étaient alors pour lui : l'orchestre, les acteui-s. l'administration de l'Opéra le portaient aux nues. Chimène^ dès les premières répétitions, passa pour un chef-d'œuvre et c'en était un, en effet.

« Piccinni commença tard son ouvrage. Il était à Méréville, chez M. de Laborde, occupé de l'éducation musicale de ses deux filles, dont l'une joignait à une voix très belle les plus heureuses dispositions. Je le vis arriver, de cette campagne, partir pour celle de Marmontel où Didon l'attendait depuis deux mois ; je le vis revenir dix-sept jours après avec la partition tout entière, mais dont le chant seul et la basse étaient notés. Je passai une matinée délicieuse à la parcourir avec lui. Les larmes me coupaient la voix ; souvent il pleurait lui-môme. Nous nous arrêtions tous deux. Enfin, dans la belle scène du cinquième acte, qui précède le chœur des prêtres de Pluton, il fondit en pleurs. Il me disait en sanglotant : « C'est comme cela « que je viens de passer quinze jours ; même quand je ne composais pas, •r je ne faisais que pleurer, pensant & Didon. Je me disais sans cesse : la « pauvre femme !... » Voilà n'en doutons point, le secret de cette sensibilité profonde qui domine dans cet admirable ouvrage et des larmes qu'il a fait verser... Piccinni repartit le lendemain pour Méréville, ayant à remplir sa partition. Il envoya, chaque semaine, un acte complet à la copie. Ainsi, dans moins de six semaines, Didon entière fut composée, chant et accompagnement. Je l'ai vu ; il faut bien que je le croie. »

à la fin du Directoire. Il y retrouva ses partisans. Mais rOpéra ne possédait plus la vogue d'autrefois, et Piccinni arrivait pauvre, dénué de ressources, comptant, au pis, sur la générosité du gouvernement français. Le Directoire touchait à sa fin. L'anarchie régnait partout. On lui ofirit une place de maître de chant au Conservatoire, place peu rétribuée, insuffisante à toute une famille. Dans le petit logement qu'il occupait au haut du faubourg Saint- Honoré, les meubles manquaient, et les visiteurs se retiraient, saisis de compassion, devant la misère qui y régnait. Sarrette, directeur du Conservatoire, organisa une représentation au bénéfice du grand compositeur. Ce ne fut qu'un remède éphémère, vite épuisé, qui laissa retomber, dans le dénuement, Tinfortuné Piccinni.

Lorsque le Consulat fut organisé, le pauvre homme reprit espoir. Il écrivit aux ministres ; il sollicita de Bonaparte une audience. Le ministre lui promit une pension sur l'Opéra, un logement à rhôteîd'Angivillers, et Bonaparte le reçut au Luxembourg. Le général se montra fort avenant et touché de cette détresse. Il le fit asseoir, pour causer avec lui, disant que l'auteur de Didon méritait cet exceptionnel honneur. 11 le conduisit même à l'appartement de M"' Bonaparte, jusqu'à l'heure du déjeuner, voulant le bien connaître, dans une causerie prolongée. Il avait discerné, tout de suite, les souffrances intimes du malheureux musicien, et il tâcha de réconforter son courage et de réveiller son génie, en lui parlant de sa gloire ancienne. N'osant pas lui offrir un don en argent, qui eût blessé sa dignité, il lui commanda une marche militaire destinée à la garde consulaire, et la lui fit payer, d'avance, cinq cents louis. Sur le moment, ce fut, pour le compositeur, l'essor de belles

illusions. La réalité fut amère; sa peusion ne fut pas payée et sou traitement de maître de chant resta aussi peu élevé qu'au début. Le dégoût, le chagrin, le rendirent malade. Ses amis l'avaient confortablement installé à Passy. Il y mourut d'une attaque d'apoplexie, au mois de mai 1800.

Piccinni était grand, d'une noble prestance, d'une figure agréable, où l'esprit se révélait en deux yeux bleus, dont le regard projetait une lueur pétillante de causticité, mais le plus souvent caressante et douce. Ils étaient enchâssés en deux arcades profondes, que surmontait un front large et ouvert. Son nez s'unissait au front en une ligne droite, descendant en profil de statue grecque. Sa bouche seule ne répondait pas à cette beauté de race antique ; elle était enfoncée, repliée sur ses gencives de septuagénaire où manquaient presque toutes les dents. Il avait le goût de la parure, dit-on, l'élégance d'un homme de bonne compagnie, allant rarement à pied, non par indolence, mais par recherche de la propreté, évitant la boue de Paris. Il se nourrissait sobrement, enfin, de mets délicats et choisis, et ses historiens disent de lui : « Sobre comme un Italien, propre comme un Français. »

Ginguené, dans ses notes, a recueilli quelques propos du célèbre compositeur sur l'art musical :

« On a bientôt appris, disait Piccinni, tout ce qui peut entrer dans l'harmonie. Ce n'est pas ce qu'on y peut mettre qui est difficile à savoir, c'est ce qu'on en doit ôter. Les quatre parties d'instruments à cordes, qui sont le fond de l'orchestre, se prêtent presque également à toutes les expressions. Il n'en est pas ainsi des instruments à vent, et de ceux de percussion. Le hautbois a une expression qui n'est point celle de la clarinette, laquelle, à son tour, en

a une très difiérente de la flûte. Les cors en changent suivant le ton où on les emploie. Le basson, dès qu'il ne se confond pas avec la basse, devient triste et mélancolique. Les tambours ne peuvent exprimer rien que de lugubre ; la trompette, rien que de guerrier et d'éclatant. L'assourdissante timbale est toute militaire; et dès que je l'entends, je m'attends à voir défiler de la cavalerie. Si Ton réservait, à chacun de ces intruments, l'emploi que sa nature même lui assigne, on produirait des effets variés, on réussirait à tout peindre, et Ton diversifierait, sans cesse, les tableaux. Mais, on jette tout à pleines mains, tout à la fois, et toujours. On blase, on endurcit Toreille. On ne peut plus rien au cœur et à l'esprit, dont elle est la route. Je voudrais bien savoir ce qu'on fera pour la réveiller lorsque, ce qui arrivera promptement, elle se sera faite à ce vacarme, et de quelle nouvelle diablerie on s'avisera. Peut-être voudra-t-on, alors, revenir à la nature et aux véritables moyens, que l'art avoue. Mais vous savez ce qui arrive au palais émoussé par des liqueurs fortes. D'ailleurs, on se met, en quelques mois, dans la tète, tout ce qu'il faut savoir pour exagérer ainsi les etfets. On n'apprend qu'avec beaucoup de temps et d'étude à en produire de véritables. Comment hésiterait-on sur le choix ? » Ses contemporains ne lui reconnaissent pas le génie dramatique de Gluck ; mais il l'emporte sur son rival, disent-ils, par la grâce de ses mélodies, par la pureté de sa phrase musicale, par la tendresse de ses accents d'amour, par un charme, enfin, qui enlace l'auditeur, et que l'on ne retrouve que dans Mozart. Au jugement des Italiens, il n'a point eu d'égal dans le genre bouffon, dont les plus heureuses inventions lui sont dues.

Gluck, gâté par les adulations des gens de cour, exigeant, pointilleux, n'était jamais satisfait. Imbu de son talent, il ne supportait aucune contradiction, il ne souffrait aucune faute dans l'exécution de ses opéras. Les répétitions des musiciens, sous sa direction, devenaient pour eux un supplice. Mécontent presque toujours, il faisait reprendre le même morceau trente fois de suite, jusqu'à ce qu'il eût obtenu la perfection ; et souvent, dit-on, les instruments se seraient arrêtés court, laissant Gluck à ses emportements et à ses exigences, si l'empereur d'Autriche, qui s'intéressait au grand compositeur, ne fût intervenu pour apaiser les colères et dissiper le découragement de Torchestre.

(iluck ne connut la célébrité qu'à un âge avancé, après Alceste. Il avait déjà composé un grand nombre d'opéras, sans fixer l'attention sur son talent et sur sa personne. Mais, en quatre ans, ses grands drames lyriques joués à Paris, lui apportant la renommée, lui ont assuré l'immortalité. Qui ne connaît Orphée, Alceste, Armide, les deux Iphigénie ? Orphée avait enchanté, enthousiasmé Rousseau. De cette œuvre, il disait qu'il eût voulu ne l'avoir jamais entendue, ou bien l'entendre chaque jour. Lorsqu'elle fut jouée en Italie, à Bologne, la ville s'enrichit de neuf cent mille francs, par l'afflux des étrangers venus pour entendre cette adorable musique. « Les accords ravissants du chantre de Thrace, dit un de ses biographes (Michaud, Biographie universelle), le Stridor des Furies, tout le charme répandu dans cet ouvrage, enlevèrent les suflrages

et réconcilièrent^ pour un moment, avec Gluck, les partisans français de la musique italienne. En 1776, fut joué Alceste, dont la trame est remplie d'affliction et d'effroi. On rapporte qu'un homme se plaignit à Gluck de l'air : Caron t'appelle , motivé sur une seule note. « Âmi, lui dit le compositeur, dans les Enfers, les passions s'éteignent et la voix pord ses inflexions. » Ne pouvant tirer des instruments, par la voie ordinaire, des sons assez sourds et assez lugubres pour accompagner ce morceau, on assure qu'aux répétitions il imagina d'aboucher les cors, deux à deux, en sorte que les sons, en se heurtant au passage, produisirent Teffet déchirant et terrible qu'il se proposait. Armide eut ensuite trente représentations consécutives et, en janvier 1778, les opéras nouveaux de Gluck avaient donné 900,000 francs. Iphigénie en Tauride termina la carrière lyrique de Gluck, en 1799. L'amour en est exclu. Deux amis, pour sauver l'un d'entre eux, se vouent réciproquement à la mort ; et le bourreau doit être la propre sœur de l'une des victimes. Nul ornement étranger, nulle vaine pompe, nulle danse légère n'altèrent l'austérité de ce drame. Un seul ballet s'y trouve, et ce ballet fait frémir. Les chœurs, mis en action suivant la méthode grecque, loin de nuire à l'intérêt, le fortifient. La pièce commence avec le premier coup d'archet et n'a point d'ouverture préliminaire. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de la tempête, du songe d'Iphigénie, du chœur des Ëuménides, des adieux d'Oreste et de Pylade. Lorsque après ses fureurs, Oreste, accablé, dit : € Le calme rentre dans mon cœur », pourquoi demandait-on à Gluck ce murmure des basses, ce glapissement des violons ? « Il ment », répondit le grand homme ; « il a tué sa mère. » Voici d'ailleurs,

d'après l'un de ses biographes, comment Gluck entendait son art : « L'imitation de la nature^ disait-il, est le but commun que doivent se proposer le poète et le musicien ; c^est aussi celui auquel j'ai tâché d'atteindre. J'ai voulu réduire la musique à sa véritable fonction, celle de seconder la poésie, pour fortifier l'expression des sentiments et l'intérêt des situations, sans interrompre Faction et la refroidir par des ornements superilus. Je pense qu'elle doit ajouter à l'autre ce qu'ajoutent, à un dessin correct et bien composé, la vivacité des couleurs et l'accord des lumières et des ombres, qui animent les figures, sans en altérer les contours K »

Il était de haute taille, de stature bien proportionnée, point obèse, mais charnue, de force musculaire très grande. Son visage arrondi s'offrait criblé des stigmates de la petite vérole, et néanmoins sa physionomie très expressive retenait la sympathie. Toujours en toilette de gala, habit brodé et souliers à boucles, la tête coififée d'une perruque poudrée, on le rencontrait en promenade, portant à la main un jonc à pomme d'or ; et, dans cette toilette recherchée, il se rendait tous les dimanches, à la messe de sa paroisse. Le fond de son caractère se composait d'impatience et de présomption, s'emportant sur une vétille, prêt à tout rompre, les yeux injectés de sang dont les regards enflammés devenaient insoutenables ; et tout à coup s'apaisant, retrouvant sa bonhomie, sa franche cordialité, partageant, avec ses amis, un grand verre de bon vin qu'il ne détestait point, livré à sa verve, à ses fines plaisanteries, à ses lazzis égrillards '.

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