SuAKo, Mélanget de Utiérature, t. V
« ... On lui demandait, un jour, en vertu d'un ordre général du gouvernement, l'état des traitements qu'il recevait de la coup de Vienne. Il écrivit dans un billet cacheté : « Trop pour ce que j'ai fait ; trop peu pour ce que « j'aurais pu faire. - Il était très inégal dans le travail. Quand il était saisf d'une idée, on ne pouvait pas l'arracher à l'ouvrage. Il composait au milieu de ses amis. Il passait des nuits entières au travail. Dans d'autres temps, il ne pouvait quelquefois achever un ouvrago qu'au moment même de l'exécuter. Il lui arriva ainsi, un jour, qu'ayant une pièce à faire pour un concert de la cour, il n'eut pas le temps d'écrire la partie qu'il devait exécuter. L'empereur Joseph, jetant par hasard les yeux sur le papier de musique que Mozart avait l'air de suivre, fut étonné de n'y voir que des lignes sans notes, et lui dit : " Où est donc votre partition ? — Là, » répondit Mozart en mettant la main sur le front... On cite de lui les Noces de Figaro, Don Jaan, les Myfièfies d'fsis, la Flûte enchantée... »
nom. Toutes les villes d'Allemagne acclamaient les compositions musicales du jeune prodige^ et Beethoven subit l'influence de ce génie charmant, de ce créateur de mélodies, si tendres, de cet évocateur de puissantes harmonies, aussi dramatiques que celles de Gluck. Haydn, après Mozart, lui inspira la vigueur de ses immortelles symphonies où, Tâme déchirée de chagrin, il a fait entendre de si douloureux accents. Beethoven fut un grand musicien, le plus grand de tous ceux qui rayonnèrent à la fin du xwu' siècle. Il n'eut qu'à traduire ce que sentait son âme. pour être vraiment grand et dépasser tous ses rivaux. Ne fut-il pas très malheureux ? En pleine jeunesse, au moment où il pouvait compter sur les jouissances que donne le talent, il devint sourd. Pendant qu'il conduisait un orchestre, il constata, tout à coup, que le son des instruments ne lui arrivait plus que faiblement. 11 comprit son malheur, et tomba presque inanimé sur son siège. Se figure*t-on le désespoir, qui dut envahir cet homme, bercé des plus nobles rêves, se trouvant privé subitement du plus grand plaisir de l'artiste, c'est-à-dire d'assister à l'interprétation de son œuvre, d'en éprouver les beautés par l'impression produite sur l'auditeur, et d'en saisir, par l'oreille, les plus délicates et les plus lyriques suavités. Désormais, il serait séparé du théâtre et du monde musical, par un silence étouffant; il n'aurait d'autre moyen, pour calmer sa douleur, que de laisser jaillir de son cœur les plaintes de ses souffrances morales. Car ne plus entendre ne l'empêcherait pas de créer encore, non plus des scènes de drame, des récitatifs qu'il faudrait conduire de l'orchestre, mais de grandes pages éloquentes reflétant les tristesses de sa vie et ses regrets inutiles. Justement, son opéra Fidelio (1803) ne fut point
apprécié, tandis que ses sonates et ses symphonies, son adagio surtout, en 1802, < d'une si poétique et si profonde désespérance », écrit Lavoix, resteront comme le modèle le plus parfait des chefs-d'œuvre *. S'il put quelquefois conduire un orchestre, ce ne fut que par hasard, en appuyant sa poitrine sur le bois du pupitre ou du piano, qui lui renvoyait la sonorité affaiblie des instruments. € J 'entends avec mes entrailles », disait-il. Et encore les petites voix de la flûte lui échappaient, ainsi que la susurration d'une chanson d'amour. Les ravissements et les extases d'une prière, à peine murmurés sur deux lèvres adorantes, ne lui semblaient plus que le tremblement d'une jolie bouche. Il ne percevait plus de sensations provoquées par le bruit des notes musicales. Seules, le touchaient les sensations qu'enfantaient ses propres créations. Ses yeux, par un phénomène inexplicable à ceux dont l'ouïe est intacte, lui transmettaient le contact des beautés harmoni-ques, inscrites sur le papier. Ce qu'il avait conçu, ce qu'il avait écrit, les chants qu'il avait créés, sui^ssaient, sous* son regard, et retentissaient « muettement », pour ainsi dire, dans Fintérieur de son cerveau. Il jouissait par la vue, comme d'autres jouissent par Toreille, et il s'enivrait, alors, de sa propre douleur et du déchirement de son âme. Mais est-ce assez pour l'artiste, pour le musicien, qui recherche, dans les échos puissants de l'orchestre, la jouissance plénière de son art, l'enthousiasme du compositeur pour son œuvre ? C'était donc, en lui.
1. En 1705, ce furent ses trios ; en 1796, ses sonates ; en 1797, ses sérénades ; en 1799 le septuor pour violon, alto, cor, clarinette, basson, Tiolon* celle, contre-basse ; en 1800, ses symphonies ; en 1802, sa fameuse sonate, le Clair de lune^ et des symphonies héroïques, dédiées à Bonaparte , dont i déchira la dédicace après les victoires du grand général remportées en Allemagne.
en cet infirme, une affliction navrante, une torture sans fin, qui le chassaient de la société des hommes, de la fréquentation des artistes, dont il constatait, avec une mélancolie profonde^ les joies intenses d'un succès.
Bien longtemps avant sa mort (octobre 1802) , dans une heure des plus sombres, il écrivit à ses frères combien il souffrait de cet état.
« hommes qui me croyez haineux, écrivait-il, intraitable ou misanthrope, et qui me représentez comme tel, combien vous me faites tort I Vous ignorez les raisons qui font que je vous parais ainsL Dès mon enfance j'étais porté, de coeur et d'esprit, au sentiment de la bienveillance; j'éprouvais même le besoin de faire de belles actions. Mais songez que, depuis six années, je souffre d'un mal terrible qu'aggravent d'ignorants médecins ; que bercé, d'année en année, par l'espoir d'une amélioration, j'en suis venu à la perspective d'être, sans cesse, sous l'influence d'un mal dont la guérison sera fort longue et peut-être impossible. Pensez que né, avec un tempérament ardent, impétueux, capable de sentir les agréments de la société, j'ai été obligé de m'en séparer de bonne heure et de mener une vie solitaire. Si, quelquefois, je voulais oublier mon infirmité, oh I combien j'en étais durement puni par la triste et douloureuse épreuve de ma difficulté d'entendre 1 Et, cependant, il m'était impossible de dire aux hommes : « Parlez plus haut, criez, je « suis sourd. » Conmient me résoudre à avouer la faiblesse d'un sens qui aurait dû être, chez moi, plus complet que chez tout autre; d'un sens que j'ai possédé dans Tétat de perfection, et d'une perfection telle qu'elle s'est rencontrée chez peu d'hommes de mon art. Non, je ne le puis. Pardonnez-moi
donc, si vous me voyez me retirer en arrière, quand je voudrais me mêler parmi vous. Mon malheur m'est d'autant plus pénible qu'il fait que l'on me méconnaît. Pour moi, point de distraction dans la société des hommes, dans leur ingénieuse conversation ; point d'épanchement mutuel. Vivant presque entièrement seul, sans autres relations que celles qu'une impérieuse nécessité commande, semblable à un banni, toutes les fois que je m'approche du monde, une affreuse inquiétude s'empare de moi ; je crains, à tout moment, d'y faire apercevoir mon état. »
Et un peu plus loin, Beethoven ajoutait :
« Pourtant, lorsqu'en dépit des motifs qui m'éloignaient de la société, je m'y laissais entraîner, de quel chagrin j'étais saisi quand quelqu^un, se trouvant à côté de moi, entendait une flûte et que je n'entendais rien. J'en ressentais un désespoir si violent que peu s'en fallait, que je ne misse fin à ma vie. L'art seul m'a retenu. Il me semblait impossible de quitter le monde avant d'avoir produit tout ce que je sentais devoir produire. C'est ainsi que je continuais cette vie misérable, oh 1 bien misérable, avec une organisation si nerveuse, qu'un rien peut me faire passer de l'état le plus heureux à l'état le plus pénible. Patience ! C'est le nom du guide que je dois prendre et que j'ai déjà pris. J'espère que ma résolution sera durable, jusqu'à ce qu'il plaise aux Parques impitoyables de briser le fil de ma vie. Peut-être éprouverai-je un mieux ; peut-être non. N'importe ! Je suis résolu à souffrir. Devenir philosophe dès l'âge de vingt-huit ans, cela n'est pas facile, moins encore pour l'artiste que pour qui que ce soit I »
Il soufiTrit encore davantage. Son infirmité, malgré les médecins, augmentait chaque jour. Bientôt^ il fallut employer l'écriture pour communiquer avec lui. L'ouïe était anéantie. Et sa vie, déjà triste, s'assombrit en une mélancolie sauvage. Il se résigna forcément à cette solitude implacable, ressassant ses propres pensées et ses rêveries, qui le transportaient en un monde imaginaire où toutes les harmonies se transformaient en gémissements lugubres. Resté célibataire, à cause de cette infirmité qui le séparait du monde, on ne lui connut jamais de maîtresse. Enfin, le silence qui l'entourait, horrible par sa persistance, le poussait hors de sa demeure chaque jour. On le rencontrait sur les promenades de la ville, semblant hagard, en une absorption en soi, que ne venait rompre aucun bruit d'alentour, pour lui insaisissable. Il était plus à lui, et en lui, que personne ; et l'on prenait pour de Tétrangeté, pour de la misanthropie, ce qui n'était qu'une manière d'être, engendrée par la solitude dans laquelle il était plongé. De même il changeait souvent son domicile, excédé par la vue des objets, immuables devant lui, parmi lesquels ne s'asseyait jamais un ami, et que n'égayait aucune confidence. Et ensuite, lorsque les beaux jours naissaient, il se réfugiait en une maison villageoise, où il pouvait, au milieu de la nature, donner libre cours à cette existence pareille à celle d'un banni (suivant son expression), à qui personne ne parle, parce qu'il ne saurait comprendre personne. A la musique, pour se distraire de sa mélancolie, il ajoutait l'étude de la philosophie et de l'histoire, vivant avec les hommes disparus, qui lui semblaient ayssi présents que ses contemporains, pour lui comme s'ils n'existaient pas; avec les conceptions des phi-
losophes, qui avaient discouru sur l'âme humaine, lui qui, à chaque heure du jour, pouvait évoquer, dans le silence de la solitude, tous les phénomènes de sa conscience.
Malheureux, autant qu'on peut Têtre, il mourut au mois de mars 1820 ^
Ainsi avait été toujours en progrès Tart musical durant le xviif siècle. Mais la Révolution imposa un temps d'arrêt aux productions lyriques. La société bouleversée, les grands seigneurs exilés, le théâtre de l'Opéra resta souvent désert. Les artistes étrangers, que les agréments de Paris avaient attirés en France, étaient rentrés dans leur patrie. L'esprit public se détournait des mélodies légères et gracieuses, ou des graves harmonies des drames lyriques, si admirées pendant la monarchie. On ne pensait, en ce temps-là, qu'à l'exécration de la tyrannie, à la glorification du patriotisme, et les opéras s'en faisaient l'écho. Alors, en 1794, Grétry écrivit Denys le Tyran ; Méhul, Horatius Codés ; Rouget de l'Isle avait trouvé, en son âme, le cri vengeur du soldat, et devant ses amis d'Alsace, chanté la Marseillaise. Méhul, pour la fête du 10 août, transporté parla poésie vibrante de Joseph
1. « Aucune œuvre n'est mieux connue que celle de Beethoven, a écrit Lavoix, dans son Histoire de Ia Musique. Il a laissé des lettres et un grand nombre de petits cahiers, qu'il portait toujours avec lui et sur lesquels il écrivait ses pensées musicales et autres, ainsi que ses esquisses de composition. Il semble que toute sa musique n'ait tendu que vers un seul but : la. symphonie. Souvent ses sonates, ses trios, ses quators, ses concertos de piano eux-mêmes sont de magnifiques esquisses pour des tableaux plus magnifiques encore. De tous ses chefs-d'œuvre ce sont, en effet, les neuf symphonies qui sont les compositions maîtresses. Elles arrivent à la perfection de la forme. »
de Ghénîer, avait composé le Chant du Départ ; Gossec^ la musique large et solennelle de Thymne à FÊtre suprême, dans la fête religieuse présidée par Robespierre. Néanmoins, cette efiFervescenee lyrique s'apaisa dès le rétablissement de l'ordre public, et les oeuvres anciennes des grands maîtres, et les œuvres nouvelles des jeunes compositeurs, Méhul, Gherubini, Lesueur, Gatel, Boieldieu recommencèrent à donner la vogue aux théâtres de chant.
Ges noms nouveaux, bientôt célèbres, se joignirent aux anciens déjà connus, que le public avait coutume d'applaudir ; anciens qui se nommaient Monsigny, Philidor, Gossec, Grétry, Martini. Il y avait plus de trente ans que le premier ouvrage de Monsigny * avait été célébré : Vile sonnante, en 1768. Monsigny était alors maître d'hôtel du duc d'Orléans, charge qu'il venait d'acheter, et, durant les dix années qui suivirent, il publia et fit jouer ses meilleures compositions : le Déserteur ^ en 1769, qui figura longtemps au répertoire ; le Faucon^ en 1771 ; la Belle Arsène, en 1775 ; VEnfant trouvé^ ou Félix, en 1799. Sa famille vivait alors en Artois, issue de parents sardes établis depuis deux siècles aux Pays-Bas. Elle l'avait envoyé à Paris, en 1749, tenter de refaire, dans les finances, leur fortune détruite. Mais la musique possédait le jeune Monsigny tout entier. Gianotti, contre-bassiste de l'Opéra, lui avait donné les premières leçons, et Sedaine, qu'il avait rencontré dans le monde, ne tarda pas à lui confier ses poésies. Sedaine, après avoir entendu la musique de Monsigny, comprit tout de suite que c'était le compositeur qu'il lui fallait, et