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ThiébauU contre les thuriféraires de cette Eve malicieuse, à qui on a voulu attribuer toutes les qualités. Sur nos amis on nous juge; et à Paris et à Rome, où elle séjourna longtemps, quelle fut sa société, quelles femmes vécurent en son intimité? Par son choix, nous connaîtrons ses préférences. Eh bien ! ce furent des intrigantes, des passionnées, des ambitieuses, comme M""" de Staël. Celle-ci la domina tout à fait, la subjugua par son verbe puissant, souvent éloquent. M'"° Récamier embrassa foutes les idées, tous les préjugés de cette virago qui devint son mauvais génie '. A Rome, ce fut la duchesse de Devonshire. une intrigante aussi, qui s'était fait épouser par le duc, après lui avoir donné un enfant, pendant qu'il était uni à une première femme.
Elle s'était appelée Elisa Forsther. Elle avait été belle, l'était toujours, quoique privée d'un œil qu'elle cachait d'une mèche de ses cheveux, nous dit Chateaubriand. Veuve, elle s'établit à Rome, où elle recevait, dans son palais, la haute aristocratie romaine, ce qui flattait la vanité de la belle Juliette. Le cardinal Consalvi, un ami de Pie VII, était un des personnages les plus chers à la duchesse. On le disait son mari, ce qui était possible, ce haut dignitaire de l'Eglise n'ayant jamais reçu les ordres. L'immense fortune de l'Anglaise faisaitàcette étrangère, à Rome, une situation inexpugnable, et comme
I. Benjamin Constant, qui fut plus que l'ami des deux femmes, dans ses souvenirs laissés sur M"" Récamier, a écrit: « Rieu n'était pins attachant que les entretiens de M"- de Staël et de M"" Récamier. La rapidité de l'une à exprimer mille pensées neuves, la rapidité de la seconde à les saisir et à les juger; cet esprit mâle et fort qui dévoilait tout, et cet esprit délicat et lin (jui comprenait tout, ces relations d'un g('nie exercé, communiquées à une jeune intelligence digne de les recevoir : tout cela formait une réunion qu'il est difficile de peindre, sans avoir eu le bonheur d'en être témoin soi-même. »
Ce lyrismi' ne pouvait èlre autre chez Benjamin Constant.
M"" de Staël, elle avait voulu recevoir souvent M""' Récamier dont la beauté impérissable donnait à son salon un attrait de plus. N'est-il pas singulier, que les deux amies les plus ferventes de notre Célimône ne fussent ni l'une ni l'autre irréprochables et loin d'être pures? Plus tard, M™' Récamier fréquenta M"" de Krudener et M"' Swetchine, deux femmes un peu déséquilibrées, mystiques et énigmatiques, laissant dans leur passé une ombre de mystère qui nuisait à leur réputation. Et puis, encore. M'"' de Boigne, jadis M"' d'Osmond, qui n'avait épousé le comte de Boigne, revenu des Indes avec des trésors, que pour ses richesses. Le pauvre homme, peu de temps après son mariage, avait été forcé d'abandonner son domicile, harcelé à tout moment par sa belle-mère et sa femme, critiqué pour ses idées, ses actions, ses habitudes, en des phrases cruelles. Qu'il parlât ou qu'il se tût, qu'il s'assît ou qu'il marchât, il ne faisait rien avec grâce, suivant les deux mégères. Alors il leur abandonna la plus grande partie de sa fortune, cent mille francs de rente à sa femme, douze mille francs à M. etM™' d'Osmond, et retourna en Savoie, son pays, tandis que la comtesse de Boigne devenait la maîtresse du duc de Filz-James. On avouera bien que cette amie, comme les autres, était un peu inquiétante, pour une femme toujours vierge.
Faut-il s'étonner que, dans les salons, les femmes montrassent quehjue raideur envers M"'' Récamier? Les vit-on jamais les amies de celle qui les surpassait en beauté et en prestige? M°"' Regnault de Saint-Jean d'Angély, alors très à la mode, disait d'un petit ton caustique, pour affirmer sa supériorité : « J'étais dans un salon ; j'y charmais et captivais tous les regards. M""" Récamier arrivait. L'éclat de
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ses yeux, qui n'étaient pourtant pas très grands. Finconcevable blanclieurde ses épaules, écrasaient tout, éclipsaient tout. Elle resplendissait. Au bout d'un moment, néanmoins, les vrais amateurs me revenaient. »
Mais tous ne revenaient point, et quelques-uns restaient fixés à la belle Juliette, heureuse de cette dévotion que les liommes manifestaient pour elle ; les retenant, loin de les renvoyer, insouciante du mal causé à d'autres cœurs épris. Pourvu que sa coquetterie fût satisfaite et qu'elle dénombrât une quantité d'adorateurs inclinés devant elle, le reste lui importait peu. Si bien que ces froissements de sentiments très tendres lui suscitaient beaucoup d'ennemies, et les femmes atteintes médisaient d'elle, en la qualifiant de « sotte ». Bouilly, l'auteur des Confrs à ma fill<', pour la décharger de cette qualilication, raconte qu'elle écrivit un jour à lloffmauu, le judicieux critique si couru à Paris, un billet galamment tourné, en le priant de se joindre aux écrivains admis à ses réceptions. HolFmann, qui avait foi dans la légende courante, et croyait à la sottise de la belle, tut étonné de lire ce « poulet, » plein de finesse et v( d'humour, » et il se promit de venger sa jolie correspondante de la fausse renommée dont elle souffrait. Bouilly peut être sincère. Toutefois, est-ce là une preuve indiscutable d'intelligence et d'esprit? Ne sait-on pas que ces petites tètes, uniquement occupées de leur visage, de la régularité de leurs traits, de l'apparence de leur carnation, de la splendeur de leur teint, les coquettes, et les vaniteuses, toutes fières d'elles-mêmes, ne brillèrent jamais par la supériorité de leurs conceptions et la iinesse de leurs reparties? Elles sont
plutôt perverses et trompent souvent le discernement de leurs juges ^
M™' Récamier, que Ion s'est plu à croire naïve, candide et timide, n'était plus reconnaissable sous le masque. Aux bals de l'Opéra, où la conduisit souvent le frère de son mari, Laurent Récamier, elle se révélait hardie, aggressive, loquace, et peu semblable à elle-même, lorsque, le visage découvert, elle devenait très compassée et très réservée. Inconnue et enveloppée d'ombre, elle abandonnait son rôle de sagesse, qu'elle joua imperturbablement toute sa vie, avec une incomparable habileté. Elle était donc hypocrite?... répondra-t-on. Peut-être! Et sa persistance à paraître réfractaire à l'amour, à rechercher les hommages et à dédaigner les accès de passion, est tellement bors nature, hors du caractère féminin, que cette dualité semble impossible. Le masque de l'Opéra ne dérobait-il pas la vérité à tous les yeux? N'était-elle pas, au vrai, ce qu'elle devenait anonyme?
La duchesse de Devonshire disait: « D'abord elle est belle ; puis elle est spirituelle ; enfin elle est bonne. » L'esprit reste à démontrer; la bonté est plus acceptable. Il serait séant, quand même, de traduire bonté, par charité. Du tempsqu'elle était riche, avant la ruine de son mari, elle faisait élever des jeunes filles pauvres qu'elle dotait à leur mariage.
1. Bouilly, en ses lUxnpitidations, a rapporté toutes les mécluuicetés débitées contre elle. ■< L'immuable candeur de cette femme angélique, dit-il, ne faisait qu'irriter davantage ses perfides détracteurs. Ne iiouvant trouver une seule occasion de blâmer sa conduite, ils essayèrent de lui faire une réputation d'idiute insensible, Ainil le cœur ne remuait jamais, et [lar cela même restait dans une atonie continuelle qu'on prenait pour de la vertu. Ceux-ci prétendaient qu'elle apprenait le matin, par cœur, le peu de paroles qu'elle devait débiter, le soir, dans un cercle. Ceux-là soutenaient ([u'elle ne pouvait écrire le plus petit billet sans qu'il fût empreint de cette ignorance totale du langage que donne une première éducation. »
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Kotzebue, d'ailleurs, rapporte un fait dont il fut le témoin, un jour de ses visites. M"" Récamier, en son salon, ayant près d'elle une petite lille sourde et muette qu'elle protégeait, la faisait goûter et en même temps, par habitude de coquetterie, l'avait placée devant un miroir, alin que la petite infirme put se consoler de son malheur, en considérant son image qui était belle. Quel témoignage plus décisif de l'importance que cette jeune femme donnait à la beauté ?
Cette sollicitude de coquetterie n'enlève rien à ses gestes charitables. Jamais on n'implora son assistance en vain, pour une bonne action, pour un secours à un malheureux, pour une grâce à obtenir. A un bal chez Barras, elle ne lâcha l'important Directeur qu'après lui avoir fait promettre l'élargissement d'un vieux prêtre, incarcéré dans les redoutables prisons du Directoire. Elle ambitionnait, au-dessus de tout, le titre de « femme de bien ». Sa joie fut extrême, le jour où le curé de Saint-Roch, le vénérable abbéMarduel, lui vint annoncer qu'à l'unanimité elle avait été désignée, comme dame de charité, dans la paroisse.
Par la protection de Galonné, les Bernard de Lyon s'étaient installés à Paris. En 1784, iM. Bernard y occupa une charge dans les finances, et sa femme, belle femme blonde, ouvrit son salon aux hommes de lettres, pour se composer une société. La Harpe, Lemontey, Barrère, y étaient les plus empressés. Grâce à Barrère, l'un des membres inlliients de la Gonvention, les Bernard purent traverser la Terreur, sans danger. La Harpe continua également à visiter cette famille accueillante, et après le mariage de la belle Juliette, il fut l'un des hôtes du ménage Réca-
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mier. Juliette, avec ses gracieuses minaiuleries, auxquelles le grand critique n'était point insensible, le garda toujours comme ami. A ses leçons de littérature, à rÀthénce, elle eut, au pied de la chaire, une place réservée, et elle ne manqua point de l'occuper. Leurs relations devinrent si cordiales, que les Récamicr le décidèrent au mariage et lui lirent épouser M"'' de Longuerue, avec laquelle rinfortunc La Harpe ne put vis^e que trois semaines.
Les premières années de la jeune femme se passèrent rue du Mail, au numéro 12, où se trouvait la maison de banque de son mari. Les alïaires prospérant, le banquier acquit de Necker l'hôtel de la rue du Mont-Blane, et c'est ainsi que M""" Récamier devint l'amie de M""' de Staël K Déjà, pour lui être agréable, son mari lui avait donné une maison de campagne à Clichy.
Le parc y était vaste et les fleurs, à profusion, garnissaient les salles d'antichambre et les escaliers. Récamier y installait sa femme aux premiers jours du printemps. Il y venait dîner, après la fermeture de ses bureaux, mais n'y couchait point. Il rentrait
1. Elle le raconte ainsi en ?,c% Afrmoirex : <• Un jour, et ce jour fait époque clans ma vie, M. Récamier arriva àCIic'ny avec une dame qu'il ne nomma pas, et qu'il laissa seule avec moi dans les salons, jiour aller rejoindre quelques personnes qui étaient dans le jiarc. Je la jjris pour une étrangère. Je fus frappée de la beauté de ses yeux et de son regard. Je ne pouvais me rendre compte de ce que j'éprouvais. Mais il est certain (jue je songeais plus à la reconnaître et pour ainsi dire à la deviner, qu'à lui faire les premières phrases d'usage, lorsqu'elle me dit, avec U7ie grâce vive et pénétrante, qu'elle était vraiment ravie de me connaître, que M. Necker, sou jière... A ces mots, je reconnus M"" de Staol. Je n'entendis pas le reste de la phrase; je rougis ; mon trouble fut e.\trème. Elle m'intimidait et m'attirait à la fois. On sentait, tout de suite, en elle, une personne parfaitement naturelle, dans une nature supérieure. De son côté elle fixait sur moi ses grands yeux, mais avec une curiosité pleine de liienveillance. Mon trouble ne me nuisit point. Elle le comprit et m'exprima le désir de me voir beaucoup à son retour à Paris, car elle partait pour Coppet... Je ne pensai jjIus qu'à M""' de Staël, tant j'avais ressenti l'actidU de cette nature si ardente et si forte. «
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1(3 soir à Paris, où, dès le matin, il reprenait ses fructueuses spéculations. Au diner de Glicliy, il y avait table ouverte. Les admirateurs de la dame du château s'y rencontraient en nombre, et les soirées y étaient toujours intéressantes, égayées de la présence des écrivains les plus spirituels de Paris, et les plus sympathiques à la foule, comme Legouvé. Emmanuel Dupaty, dont chaque œuvre était un succès, possédait alors toutes les faveurs de la châtelaine. Elle l'appelait son petit frère et acceptait de lui tous les compliments, sans soll'usquer jamais de leur signification. L'engouement, pour elle, allait croissant; sa beauté se parait d'une auréole divine et augmentait chaque jour son prestige, à ce point que les hommes les plus considérables du Gouvernement, les plus attachés à Bonaparte, ses ministres, ses conseillers, si ce n'est Talleyrand, allaient, en son salon, lui oll'rir leurs hommages. Le grave Thibaudeau, conseiller d'Etat, écrit en ses Mémoires.: « M"" Récamier dut ses succès à ses charmes personnels. C'étaient la beauté, la grâce et la simplicité d'une vierge de Raphaël, et le Premier Consul, jaloux de cette influence, dit un jour à ses familiers : « Est-ce que le Conseil des ministres se (f tient maintenant dans le salon Récamier?» Fouché ne s'éloigna point d'elle, malgré les observations du maître. Mais Fouché savait colorer, de prétextes plausibles, ses fugues dans les salons interdits. La police devait avoir des oreilles partout.
Le voyage qu'elle ht en Angleterre, après la paix d'Amiens, causa une vive curiosité des deux côtés du détroit. Elle partit avec des lettres d'introduction du vieux duc de Guines, dont l'ambassade avait laissé des souvenirs inoubliables, malgré le
temps écoulé. Il la recommandait à la duchesse de Devonshire, à lady Melbourne, à la marquise de Salisbury. En ses Mémoires, Chateaubriand a narré ce voyante qui fut un triomphe. Les journaux anglais, comme les journaux français, s'occupèrent de ce déplacement, et en firent des récits développés. La beauté règne en souveraine partout, k TOpéra de Londres, dans la loge de la duchesse de Devonshire, M""" Récamier retenait tous les regards, et lorsqu'elle voulut sortir, à la fin du spectacle, elle ne put atteindre sa voiture que portée sur le « flot de la foule » écrit son panégyriste. Ses promenades, les jours suivants, au parc de Kensington, ressemblèrent à la sortie de l'Opéra, au milieu dune foule sympathique de curieux, qu'écartait avec peine le marquis de Douglas, son garde du corps. De Londres, elle s'embarqua pour la Hollande, oij l'appelait le prince dOrange. Le prince de Galles l'accompagna jusqu'au navire et se fit honneur de porter son châle. L'illustre Bartolozzi, enfin, grava son portrait durant son séjour, et déposé chez les libraires, les acheteurs ne l'y laissèrent point séjourner. Des vaisseaux emportèrent cette œuvre délicate, vers toutes les îles de la Grèce, a écrit Chateaubriand. « La beauté, ajoute-t-il, revenait aux lieux où l'on avait inventé son image. »
Sur les conseils de son mari, elle recevait chez elle tous les mondes. Sa situation de femme d'un puissant banquier lui en faisait un devoir. D'ailleurs, au commencement du Consulat, le salon des Récamier était le seul oii se pouvaient rencontrer les hommes de l'ancien régime et la société nouvelle. Cette fusion était fort attrayante et agréable. L'esprit des émigrés, semé d'insouciantes saillies, malgré leurs souffrances et leurs malheurs, amu-
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sait cette foule bigarrée, étonnée de se trouver réunie. Les officiers du Consulat tâchaient de n'être point trop rustres, près des vieux aristocrates, qui avaient été reçus jadis à la cour de Versailles; enfin, çà et là, s'élevaient une gauloiserie, un mot piquant, lancés du groupe des hommes de lettres et des artistes, qui composaient le chœur enthousiaste des admirateurs de cette reine déclarée.
Constant, le valet de chambre de Bonaparte, Bouilly, d'autres encore, ont laissé la description d'une fêle dans les salons hospitaliers de Clichy. Au matin, M™" Bernard et sa fille allaient à la messe, accompagnées de La Harpe. Pendant ce temps les valets introduisaient au salon MM. de Narbonne, Camille Jordan, Junot, Bernadotte ; et ensuite arrivaient ïalma et M. de Longchamps, qui devait lin; aux invités la pièce dont il était l'auteur, le Séducteur amoureux. Apparaissaient bientôt MM. Adrien de Laval et Mathieu de Montmorency, Christian de Lamoignon, Moreau, puis Fox, lady et lord HoUand, lord Erskine et M. Adair. On déjeunait. M"" Bernard présidait à la table de sa fille. Fox et Moreau se partageaient l'attention des convives, mais la conversation était générale sur des sujets très divers, sur la guerre et la littérature, les beaux-arts, les inventions nouvelles. Alors, on entendait la voix de lord Erskine qui, tourné vers Fox, disait : « J'aurais dû être aussi avocat. C'était le désir de ma famille. Si je suis militaire, je dois m'en prendre en partie à la fortune, en partie à mes goûts. Mais l'on est si peu maître du rôle que l'on jouera dans le monde, que ce n'est qu'à la fin de sa carrière, qu'on peut réellement regretter son choix, ou s'en applaudir. La
Harpe, assis à coté de lord Erskine, l'assaillait de ses observations critiques, et chacun, au surplus, s'eiîorçait de placer l'intérêt de la conversation sur le sujet qui lui était le mieux connu, sur la fameuse retraite de Moreau, sur les adresses de M. Fox au roi Georges, pour forcer Pitt à faire la paix, sur l'administration de M. de Narijonne, ministre delà Guerre sous Louis XVI, sur les leçons de La Harpe, sur la bravoure de Junot, sur les vers d'Emmanuel Dupaty. A ce moment, un bruit de grelots couvrait toutes les paroles. Des voitures stationnaient dans la cour du château. C'étaient Eugène de Beauharnais, avec Philippe de Ségur, qui venaient cliercher Fox, pour le conduire à la Malmaison. Leur entrée n'interrompait point la fête. Talma, sur le désir de M""" Récamier, se préparait à débiter des vers fTOthelh^ et le grand talent et l'habileté du comédien à changer de physionomie donnaient à toute l'assistance, malgré l'ameublement de ce salon moderne, l'illusion d'une scène avec le Maure de Venise. Après lui, M""' Récamier chantait, en s'accompagnant sur la harpe, une romance de Plantadc ; Vestris continuait, en dansant avec miss Georgina Gordon et M""" Récamier, qui brandissait un tambourin basque. A cinq heures, le dîner était servi; de nouveaux convives arrivaient, parmi lesquels MM. de Gérando et l'astronome Lalande; puis, àsept heures, pour la soirée, les ambassadeurs de Prusse, d'Autriche, de Russie. Des fruits et des glaces leur étaient offerts. On s'écartait bientôt, et l'on voyait s'avancer, au milieu dessalons, (( le sauvage de l'Aveyron <>, curiosité de cette époque, autant que sujet d'étude philosophique. C'était un jeune paysan, découvert dans la solitude des bois où il avait été abandonné,
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ne sachant aucun mot d'aucune langue et faisant de ses membres un usage tout autre que les humains. Un philanthrope, M. Yzard, s'etïorçait de rendre à la société, après l'avoir moralisé et instruit, ce malheureux être dont toutes les facultés intellectuelles étaient en sommeil. Ce jour-là, une noce fêtait de jeunes mariés, dans une guinguette, près de la Seine, et Ton partait en bande, pour se mêler aux invités et danser, au son du fifre et du tambourin.
On rentrait alin de recevoir M"" de Staël, avec M™" Viotte, et le général Marmont. Cédant aux instances de la compagnie. M"'" de Staël consentait à jouer Agar au désert, à condition que M°"' Récamier remplît le rôle de l'ange. Et toutes les deux, dans cette belle scène de la Bible, savaient exciter l'émotion profonde des spectateurs. Ensuite, M"" Viotte entamait la romance à la mode : L'émigration des plaisirs. Et on soupait, car il était onze heures, par groupes pleins de gaieté, de sémillants propos et de rappels agréables. Luccliesini, l'ambassadeur de Prusse, disait aux applaudissements des convives: 0 Le déjeuner est pour l'amitié; le dîner pour l'étiquette; le goûter pour les enfants, et le souper pour l'amour et les confidences. » Et il avait raison. Que de jolies choses, alors, dites dans l'éblouissement des lumières, devant la blancheur des porcelaines et la fumée odorante des petits plats qui passaient le long des tables ! Comme on jouissait de ces petits bonheurs; comme on se sentait heureux; comme on éprouvait la douceur de cette heure charmante !
Elle manifesta, pour Moreau, une sympathie du-
rable. Inclination voulue, ou spontanée, ce sentiment ne dérivait-il pas de l'éloignemont oii le Premier Consul maintenaitcette grande coquette? Mise à l'écart de la société de la Malmaison et des Tuileries, et liée d'amitié avec M""' de Staël, il était naturel qu'elle se tournât vers le rival de Bonaparte. On la vit, à toutes les audiences consacrées au procès de l'illustre capitaine, montrer son zèle, dénoncer son parti pris, avec une ostentation qui déplut, à la fin, au chef du Gouvernement. Fouché avertit cette ennemie trop étourdie, et lui conseilla de mettre un frein à ces démonstrations déplacées. Elle eut peur et s'abstint d'assister aux nouvelles audiences. Mais, au départ de Moreau pour l'exil, elle fut du nombre de ceux qui l'assistèrent. Elle couvrait de caresses le jeune enfant du proscrit.
Ce fut la seule fois, il me semble, qu'elle prit part à une manifestation politique . Elle observait généralement plus de réserve, et, lorsqu'elle se joignait à M™^ de Staël, elle se bornait à marquer son adhésion aux discours excessifs de la célèbre Genevoise, en la recevant chez elle, ou bien en la suivant à Coppet, s'unissant muettement d'intention aux revendications passionnées et bruyantes de cette rageuse adversaire de la politique consulaire.
Elle n'était point née pour le bruit, pour les aventures, qui étonnent et font jaser. Elle recherchait la vie plus simple d'une élégante, qui enclôt ses désirs dans les décors de son salon ; qui se contente de régner sur une société choisie.
La sienne était fort aimable. Lorsque les hommes de la haute aristocratie cédaient la place aux écrivains, Desprès, Vigée, Dupaty, Chazet, Legouvé, La