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Elle disait plus tard à l'une de ses amies, avec mélancolie : « Lorsque j'aperçus les petits ramoneurs ne plus se retourner à mon passage, je compris que le règne de ma beauté était lini. »
Dans l'hôtel de la rue du Mont-Blanc, — aujourd'hui rue de la Chaussée-d'Antin, — que Jacques Kécamier fit restaurer et meubler spécialement pour elle, des glaces, de très grandes glaces furent appliquées aux murailles, avec profusion, pour qu'elle pût s'y contempler à son aise. La femme coquette aime à se mirer, à s'adorer elle-même, devant son image. Un jour, toute cette coquetterie excita les sens, éveilla l'amour d'un homme qui tenait un haut rang dans la société consulaire. Lucien Bonaparte désira follement la posséder, et ne voulant ou n'osant point lui avouer franchement sa passion, il simula une correspondance de Roméo à Juliette qu'il lui envoya, comme une rêverie poétique de son esprit inquiet. Elle se prêta à ces allusions, si transparentes, recevant les lettres, y répondant et les gardant ensuite, sans les vouloir rendre, comme un témoignage de son influence sur le frère du maître de la France. Après Lucien, d'autres aussi vinrent se brûler à cette flamme, aux décevantes minauderies de cette coquette ; Mathieu de Montmorency et le cousin de Mathieu, le duc de Laval, et le lils du duc lui-même; et le prince italien Pignatelli; et sous l'Empire, le prince de Prusse, Auguste, le frère du roi qu'elle rencontra, à Coppet, chez M"'" de Staël ; et plus tard Benjamin Constant, sur qui elle exerça un empire funeste; et l'illustre Canova, dont elle refusa l'œuvre, un buste, un portrait de sa personne, qu'elle ne trouva point digne d'elle; et le naïf Ballanche, qui l'adora comme un pauvre chien; et le grand ennuyé, l'immortel
Chateaubriand, à qui elle resta fidèle jusqu'à sa mort.
Dans cette pléiade d'adorateurs, si aucun ne put se vanter d'avoir été son amant, Juliette Récamier pouvait-elle rester pure, attisée par le besoin permanent de plaire?
Les lettres de Mathieu de Montmorency, publiées par M""" Lenormand, s'attaquent sans cesse à la conduite imprudente, aux gestes répréhensihles de la belle adorée. Le duc amoureux, mais déjà pieux, ne pensait point à devenir l'amant de cette beauté si disputée; et pourtant il en était jaloux. Il aurait voulu la voir se donner à Dieu, ne plus se livrer avec tant de légèreté au monde. Il lui reproche ses volages plaisirs ; il la gourmande en termes respectueux, mais sévères. Aurait-il écrit de cette plume, souvent rude, s'il n'en eût eu un motif plausible? C'était le temps où, dans les bals, elle se livrait, avec frénésie, à la danse du châle ^ qu'elle avait inventée; où elle se donnait en spectacle au monde le plus divers, en des poses affriolantes, troublantes pour les sens; le temps où sa taille souple, ses épaules à la courbe onduleuse, ses bras et ses pieds, agiles et fins, provoquaient l'admiration de l'élégante cohue qui l'entourait.
Et que penser, d'ailleurs, de ces évanouissements pittoresques chez elle, au milieu de la soirée, lorsque les salons étaient pleins de ses invités? Tout à coup elle s'alfaissait sur elle-même. Ses
1. C'était, écrit M"' Lenormand, une pantomime et des attitudes plutôt que de la danse. Elle ne consentit à l'exécuter que pendant les premières années de sa jeunesse. Une longue écharpe à la main, elle prenait toutes 1 es attitudes dans lesquelles ce tissu léger devenait, tour à tour, une ceinure, un voile, une draperie. Rien n'était plus gracieux, plus décent, plus pittoresque que cette succession de mouvements cadencés.
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femmes de chambre arrivaient, l'emportaient, comme mourante, sur l'estrade de son lit, où, bientôt après, les assistants de son salon la pouvaient saluer. Mise en scène qui doublait rintérèt donné à sa personne. Le général Thiébault le dit avec raison : la beauté de cette splendide femme du banquier était incontestable, mais sa vertu ne l'était pas. L'aventure avec le beau Montrond fût-elle fausse, que l'on devrait encore douter de sa candeur, après toutes ces preuves d'une coquetterie si calculée; d'une coquetterie si excitante. Et la liste de ses amoureux s'allonge ; tous viennent chez elle lui débiter leurs fadeurs, lui écrivent des lettres complimenteuses : de Gérando et La Harpe, qui l'avaient connue enfant; Bernadotte dont l'intervention délivra, de la prison du Temple, le père de cette jolie femme, compromis dans une affaire politique; et Murât, bruyant et présomptueux, dont les hommages étaient toujours choquants ; et Masséna, enfin, qui emportait, à l'armée, un des rubans détachés de la toilette blanche, comme un gage de victoire.
Bonaparte devait, aussi, la remarquer et tâcher de l'attirer vers lui. La première fois qu'ils se rencontrèrent, le général était reçu au Luxembourg, en une fête du Directoire qui le voulait honorer, après ses victoires d'Italie. Juliette Bécamier était assise sur les gradins, dans la foule. Elle se leva pour mieux voir le jeune héros, qui répondait au discours de Talleyrand : les yeux se tournèrent de son côté, et pour elle se détachèrent un instant de Bonaparte. Cette marque de préférence offusqua le général. A sa deuxième rencontre avec elle, dans un diner donné par Lucien, au Ministère de l'Intérieur, le Premier Consul s'assit à table, avant tout le monde, réservant une place vide à sa droite pour M'"' Béca-
mier, admirable en sa robe de satin blanc. Elisa Bacciochi Tavait prévenue, à voix basse, du désir de son frère. Mais la belle invitée ne comprit point l'a-parté. La place restant vide, Bonaparte y appela Garât. M""*" Récamier s'assit plus loin, et Cambacérès à côté d'elle. Alors, Bonaparte, à voix haute et un peu amère : " Oh, citoyen Cambacérès près de la plus belle I » Et ils ne se parlèrent plus durant la soirée.
La sympathie ne sétablit donc pas entre eux. Le Consul laissa plus tard M. Récamier s'abîmer dans la ruine, lorsqu'il pouvait sauver la maison de banque par le prêt d'un million ^ Il exila, enfin, M'"' Récamier, en compagnie de M™^ de Staël qui avait juré au Consulat, comme elle jura ensuite à l'Empire, une haine inextinguible. Les deux femmes avaient associé leur ressentiment contre leur persécuteur, et le persécuteur les accabla de ses représailles.
Il y a d'antres raisons, pour s'accorder, avec
l. Mémorial, chap. vii, au sujet de M"" Récamier, à propos de Junot : " Dans la campagne d'Austerlilz. il (Junot) vint trouver l'empereur à Schœnbrunn, mais cette fois rintcrcession n'était pas précisément pour lui . 1! jirenail, en ce moment, un vif intérêt à la belle M"" Récamier. Il arrivait de Paris, et débuta auprès de l'empereur par une sortie virulente contre M. de Marbois, alors ministre du Trésor, « qui avait eu l'indignité, disait-il. dîne pas em])èclier la faillite de M. Récamier, en lui refusant nu jirét <li' seulement deux million.s ». Tout Paris en était dans l'indignation. Ce Marbois, disait-il, était un méchant homme, un mauvais serviteur : il n'aimait jias l'empereur; lui, .lunot. n'hésitait pas à le prononcer, et tout Paris pensait avec lui que si l'empereur eut été dans la capitale, il n'eut pas balancé à les lui faire donner.
«Il s'adressait bien, disait l'empereur. Eh bien. Paris et vous, vous vous trompez, répoudis-je froidement à cet admirateur passionné qui était tout hors de lui. Je n'aurais pas fait donner deux mille sous, et j'eusse été fort mécontent de Marbois, s'il eût agi autrement. Je ne suis point amoureux de M"" Récamier, moi, et je ne viens point au secours des négociants qui tiennent une nuiison de six cent mille francs par an, sachi'z cela, monsieur Junnt;sachez que le Trésor ne prête point àdes gens qu'il sait en faillite, depuis longtemps. Il a bien d'autres destinations. Et Junot dut se calmer, trouvant iieut-ètre qu'on avait à Vienne le cœur aussi dur qu'à Paris. »