De ri/liish'é Parinien
Le château du Marais, au comte Boni de Castellane, est de ceux où l'art, le goût de la lin du siècle dernier brillent davantage. Bâti vers 1770, par Gabriel, dont il est peut-être le chef-d'œuvre, il présente à l'extérieur l'ordonnance néo-grecque, alors à la mode, un péristyle à colonnes composites, surmonté d'un attique,deaxailes symétriques, un ample perron, une décoration somptueuse sculptée dans une pierre tendre dune blancheur de stuc ou de biscuit de Sèvres. Une balusu-ade coulourne la toiture plate comme celle des villas italiennes. Séparée du logis par une petite cour, qui suit un magnitique tapis de fleurs, s'étend une pièce d'eau immense
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assiette, dit Norvins, est établie au milieu du sol le plus plan, au niveau et sur le bord d'un grand canal en forme d'équerre, dont un côté borde les jardins et dont l'autre les enferme. Lui-même est encadré dans une immense moulure de pierres énormes, supérieurement arrondies, en guise de talus de verdure. Sur la droite, au-delà de cette grande symétrie hydraulique, qui remplit le parterre avec ses bordures de tleurs, ses gazons alignés et ses allées de sable, s'étend ce qu'on appelait autrefois un beau couvert, c'est-à-dire une petite futaie de grands arbres, honorée depuis du nom de parc et sous le feuillage duquel venaient s'abriter les fugitifs de la zone torride du parterre et les penseurs qui, de mon temps, y étaient rarement solitaires. La grande route sépare la cour d'honneur du château, d'une pièce d'eau à perte de vue, aussi en ligne droite, qui longe de vastes potagers. Cette partie du domaine est la seule champêtre, à la manière des potagers de châteaux des
i)iï l'édifice reflète, tout entière, sa façade couleur de marbre pentclique. Le parc, le parterre de plariti!s rares, sont de toute beauté.
Le château du Marais a appartenu à M. MoIé, puis à son gendre, le marquis de la Ferté-Mun. Vendu, il y a quelques années, par la duchesse douairière de Noailles, au comte Boni de Castellane, qui la rehaussé et en a fait une des i)lus belles résidences des environs de Paris.
La salle à manger du Marais est célèbre, et a été copiée ou imitée un grand nombre de fois; elle est d'une simplicité imposante. Les trois grands salons contiennent de très rinnarquables portraits des ancêtres du comte de Castellane, parmi lesquels ressortent ceux de la duchesse de Talleyrand. fille de la princesse de Courlaude : du maréchal de Castellane et de la comtesse de Castellane, née de Rohan-Ghabot, peinte par Gérard.
Dans le grand salon d'honneur, — une merveille de Gabriel, — on admire un splendide i)orlrail d'Adrienne Lecouvreur, par Coypel.
Pour conserver en tout point le style de l'époque, le château est entièrement éclairé aux bougies.
D'une hauteur enclose dans le parc, les regards embrassent le joli vallon de la Remarde ; des moulins, des prairies, des bois, des escarpements distribués comme au hasard, dans une confusion pleine d'harmonie.
C'est une des plus belles plaines à perdreaux des environs de Paris. La terre a plus de 1.200 hectares, dont un quart en bois.
environs de Paris. Les buttes de Bâville,ùnne lieue et demie, forment tout le pittoresque de l'horizon . Tel est ce beau séjour. »
Les La Live, alors, tiraient leur illustration de deux femmes; de M"'*" d'Epinay, l'amie des philosophes, qui avait recueilli Jean-Jacques Rousseau, dans les dépendances de son domaine, et de M"" de Houdetot, la maîtresse de Saint-Lambert. L'une avait épousé un La Live d'Epinay ; l'autre était la tille de M. La Live de Bellcgarde. Toutes les deux étaient donc les belles-sœurs de M"" de La Briche, chez qui, avant la Révolution, elles se rencontraient avec des Ministres d'Etat, des grands seigneurs et des encyclopédistes. La Révolution survint, dispersa cette société distinguée. M"°'' de La Briche, pendant ce temps, vécut isolée et surtout circonspecte. Elle ne subit ni sT.xations, ni dommages, des hommes qui s'attaquaient alors à la richesse évidente, aux châteaux luxueux, à tout ce qui rappelait l'aristocratie. Peut-être fut-elle épargnée, en souvenir des philosophes, qui, jadis, avaient fait l'ornement de ses salons. On y avait vu d'Holbach, Helvétius, Griinm, Diderot, Rousseau et Saint-Lambert; et le nom de tous ces hommes était en grande estime chez les conventionnels.
L'ordre rétabli par le Consulat, elle ouvrit de nouveau les portes de sa demeure à ses amis. On les pouvait compter. C'était les Houdetot, Saint- Lambert, Morellet. Mais les disparus manquants furent remplacés par d'autres, plus jeunes, héritiers des vieilles familles dispersées par l'émigration, ou fauchées par la guillotine. On vit chez elle un Mole, destiné à devenir son gendre, un Pastoret, des Vintimille, des Fézensac, des Vandœuvre, le jeune Pasquier et Chateaubriand, Norvins, l'histo-
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riographo dv ces nouveaux venus, oL encore le jeune Chéron, qui avait épousé une nièce de Morellet, Chéron. l'auteur du Tartufe des }[(ei(rs, que Bonaparte, après avoir fait l'empire, devait envoyer à la préfecture de Poitiers.
« Le bonheur n'a pu se débarrasser d'elle, )> dit l'auteur des Mémoires d' Outre-Tombe, parlant de M"" de La Briche. Elle fut heureuse toute sa vie. Avenante, caressante de langage et de manières, elle paraissait tout de suite sympathique. On se plaisait en sa société, étant chez elle mieux que chez soi, car elle s'efforçait d'annihiler autour d'elle les petits accidents de la vie. qui laissent en l'esprit de fâcheuses impressions. La tristesse lui était odieuse. Elle recherchait les distractions charmantes des salons d'autrefois, la musique, les causeries intimes, les jeux de bonne compagnie, les lectures attachantes. Les soirées de chaque dimanche, pendant lesquelles se groupait autour d'elle la pléiade de ses jeunes amis, ces heures tranquilles où s'exerçait sa bienveillance, étaient trop vite évanouies, pour ceux qui en profitaient.
Quelle agréable assemblée où brillaient ses deux nièces, filles de M. La Live de Jully : M™° de Vintimille ^ du Luc, qui avait épousé un officier de
1. l^jrifaut, lii'-cit d'un vieux parrain, Œuvren. t. I, p. 314, sur M™' de Vintiniille :
« Sous des formes un peu rudes, M""" de Vinlimille cachait une exquise sensibilité. Aucune délicatesse du cœur n'était étrangère au sien. Et quelle simplicité dans sa manière de rendre des services! Quelle constance dans son amitié '. Qui savait mieux qu'elle dire le mot gracieux, faire la chose utile? Son esprit se montait sur le ton de son âme; il s'ingéniait, comme elle, pour muUii)Iier les preuves d'une bonté qu'on réclamait chaque jour et qui ne se lassait pas un moment... Quand M°" de Vintimille s'était mise en marche pijur quelqu'un, elle ne s'arrêtait qu'au but. Demander, écrire, visiter, recommencer les démarches et les instances, presser les ministres, les étourdir. les convaincre, leur arracher, pour ainsi dire, le bienfait delà main, ne lui coûtait pas plus que d'aller au concert ou au spectacle, et lui agréait davantage. Heureuse, mille fiiis heureuse quand elle pouvait
marine et M™" de Fézensac, la sœur de la première, qui fut mère du duc, lieutenant général et l'auteur des Souvenirs de 1804 à 1814. Norvins la qualifie de « la plus gracieuse et la plus douce des femmes». Puis, c'était M°'' de Damas qui n'y manquait jamais, son amie inséparable. Entre elles, l'amitié était d'autant plus forte que leur caractère offrait plus de différence. L'une était brune, l'autre blonde. M"" de La Briche s'abandonnait à sa douceur coutumière, à son impassible résistance aux événements. L'autre, M"" de Damas, était vive, ardente, facilement impressionnée par tout ce qui laissait indifîérente son amie. Et, néanmoins, s'accordant pour mettre de côté, à l'égard l'une de l'autre, les petites piqûres de l'amour-propre, chacune trouvant bien les actions de l'autre.
Norvins, les jours de lecture, était chargé de faire valoir le roman nouveau, ou bien le livre intéressant offert par les libraires. Espiègle, il mutilait le texte souvent, dénaturant le dénouement du drame, au grand scandale de Morellet, qui ne prenait rien à la légère, ne riait jamais et s'échappait en protestations indignées, contre cette profanation de l'œuvre ^. Ensuite, M"*" de La Briche chantait les
vous dire avec sa bonhomie habituelle : ■< Voilà votre brevet ». Adorée dans sa famille, indispensable à ses amis dont elle augmentait de jour en jour le nombre, utile à tout ce qui l'approchait, recherchée dans le monde pour les agréments de son esprit, autant que pour la sûreté de son commerce, elle passait et faisait passer une vie délicieuse. Auprès d'elle, ni ennui, ni langueur. Jamais une conversation où elle prenait part ne tarissait. Quelque sujet qu'on traitât, son esprit se trouvait à l'unisson des autres esprits; il faisait feu du matin au soir. Raisonnable avec les raisonnables, gai avec les frivoles, profond avec les penseurs, il se reproduisait toujours lucide, toujours neuf, sous toutes les formes et dans toutes les sphères de l'intelligence. Son goût sûr et délicat lui méritait l'honneur d'être consultée par nos meilleurs écrivains. M. de Chateaubriand luimême s'est souvent bien trouvé de ses conseils. »
1. Laborie devint plus tard le lecteur à domicile do M"" de I>a liriche, Edmond Biré, dans ses notes sur les Mémoires d'Outre-Twnbe, fait à ce
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romances que ses amis d'autrefois aimaient à entendre, romances de Florian, du sémillant conteur, qui, avant la Révolution, avait été le bouteen-ti'ain de son salon. C'était Ursule ou la ycligirnsc^ ou bien encore :
Oh! ma paisible indifférence!
Est-elle un mal, est-elle un bien?
Norvins a tracé amoureusement le portrait de la grande dame. « Tout en elle était harmonieux, ditil; tout était doux, placide, conliant, aimant et réservé à la fois. Ses traits, ses paroles, ses gestes, ses regards semblaient associés par une sorte de symétrie morale et physique, personnification intelligente de l'esprit d'ordre, de sagesse et de bon goût qu'elle faisait régner dans sa maison; et cela, avec l'aisance et l'abandon que donne l'habitude de la fortune et du grand monde, et toujours avec la simplicité presque naïve, qui mêlait un charme singulier à ce grand état qu'elle tenait à la ville et à la campagne. M""" de La Briche aimait ses amis des deux sexes avec la même sérénité pour elle, avec la môme confiance en eux'. »
Morellet connaissant la facilité delà vie, en cette demeure hospitalière, s'y installait pour ses vacances. Il y arrivait dans une grande voiture peinte en vert, dont l'intérieur était muni de deux ban-
sujel l'emprunt suivant au Mémorial de Norvins : « Ce fut, je crois, à cette dernière pliase de sa vie, que Laborie éprouva la fantaisie de se marier. .Je ne sais pourquoi cela parut alors si étrange. Toutefois il épousa une très belle personne, fille du D'' Lamothe, médecin et ami de notre famille, et sœur d'un brillant officier, (jui fut depuis lieutenant général. Mais comme la société s'obstinait à ne pas prendre le mariage de Laborie aussi au sérieux que lui-même, quand le bruit de sa paternité se répandit, on le mit sur le compte de sa distraction devenue proverbiale. » \. Norvins, Mémorial, t. I, p. 90.
quelles : celle de devant pour le cocher, celle du fond pour le philosophe, qui s'y garantissait des heurts par de uomhreux coussins, de tous les cotés. Une grosse jument noire y était attelée, sinon de grande célérité, mais de grande résistance aux fatigues, pour traîner le corps athlétique du personnage, accompagné de ses hagages, malles d'eiïets, caisses lourdes de livres, énormes et encomhrants colis, enfin, tels qu'une boîte de violoncelle, dont jouait avec frénésie le vieil académicien.
Dès qu'il était descendu de sa carriole, sans plus s'arrêter aux compliments de bienvenue que s'il fût entré chez soi, il prenait possession de son appartement 011 le suivaient les deux frotteurs avec les bagages. C'était le sien portant son nom, cet appartement choisi de préférence aux autres; et aussitôt il le disposait à sa convenance, changeant le lit, les sièges, les meubles de leur place habituelle et, de plus, s'arrogeant le droit de prendre, dans les chambres voisines, ceux qui lui plaisaient davantage. Une fois les frotteurs s'en vinrent trouver M""" de La Briche, avec une mine déconfite, et ils lui racontèrent que, la veille au soir, ils avaient transporté subrepticement dans la chambre de M. Morellet le plus beau fauteuil du grand salon, le plus confortable, le plus respecté des invités, qui le réservaient à la maîtresse de la maison. Ce n'était pas tout. Ils avaient amené de la ville un menuisier qui, avec des planches et ses outils, avait travaillé sur ce fauteuil, l'avait exhaussé, puis allongé d'un pupitre, après lui avoir scié les bras et lui avoir attaché une console à droite, une petite table à gauche, où M. Morellet avait entassé de hautes piles de livres; et, là, dans cette petite forteresse de bois, il s'enfermait pour travailler.