‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 119 sur 144 · CHEZ M'"' DE LA B RICHE · texte numérisé non relu

CHEZ M'"' DE LA B RICHE

M"' (lo Lu jîriclio accuoillit cotte communication d'un riro iuoxtinguiblo. C'était d'un si désopilant sans-gêne qu'elle résolut de laisser faire son hôte, et, puisqu'il était heureux de cette façon, de ne point s'en otîusquer, de se taire, comme si rien ne s'était passé dans la chambre du vieil égoïste. Lui, d'ailleurs, n'en souilla mot. Il s'était déplacé pour son agrément; devait-il s'imposer une gêne? Homme tout d'une pièce, il le fallait accepter tel. Enfin le jour de son départ, la grosse jument était remise au brancard de la lourde voiture, et avec ses malles l'abbé n'oubliait pas un sac d'avoine, pris aux grenieis de M"" de La Briche, afin d'avoir la nourriture de la bête pendant le voyage.

Chateaubriand et de Barante ont loué, comme de Norvins, l'exquise urbanité de la grande dame, le contentement d'esprit que ses manières communiquaient à ceux qu'elle recevait chez elle. Il semblait que les événements s'arrangeassent pour ne la point contrarier, ni ternir son enjouement et sa tranquillité. C'est pourquoi elle eut des regrets, jamais de douleur, lorsque disparut un de ses amis. La douleur était une souft'rance trop aiguë pour sa nature aimable, et dans sa peine elle ne considérait que le bon côté des choses, écartant le mauvais. Son salon était donc toujours empli d'un charme très doux que l'on goûtait au milieu de personnes empreintes des qualités discrètes de l'ancienne société, aimant la lecture, les causeries bienveilUantes, fuyant l'agitation de la vie nouvelle, se donnant aux loisirs intelligents, aux agréments de l'esprit et du coHir.

Guizot, dans une notice sur M""" de Bumfort, a marqué, d'un crayon puissant, la ditférence qui séparait les salons d'autrefois, ceux du xviif siècle,

d'avec les salons des nouveaux riches, alors si courtisés et si influents, dans le Paris de la Révolution. « Entre eux et la bonne compagnie du xviif siècle, dit-il, aucun lien, rien de commun. Au lieu des salons de M"- Geofîrin, de M"- de Lespinasse, de M"" Trudaine, de la maréchale de Beauvau, de M"" Necker, ils (ces hommes nouveaux) avaient vécu dans les assemblées publiques, les clubs et les camps... Leurs manières n'étaient ni élégantes, ni douces. Ils parlaient et traitaient toutes choses brusquement, rudement, comme toujours pressés, et n'ayant pas le loisir de songer à tout et de tout ménager... Peu de goût pour la conversation, les lectures, les visites, toutes ces occupations sans but, ces délassements sans nécessité, où naguère tant de gens trouvaient un emploi demi sérieux, demi frivole de leur esprit et de leur temps. Pour eux, leur temps et leur esprit étaient absorbés par leurs affaires et leurs intérêts. Leur plaisir, c'était le repos. )) Et c'était tout le contraire chez M™' de La Briche.

SoMMAiKE. — A AuteuiL — Les amis d'Helvétius continuent ;"i voir sa veuve. — Habitudes d'Helvétius durant son mariage. — Ses dîners du mardi. — La conversation en son absence est soutenue, avec esprit, par M™" Helvétius. — Après son mariage, Helvétius se démet de sa charge dans les finances, pour être tout à sa femme, et travailler à son ouvrage : De VEsprit. — \\ passe la plus grande partie de Tannée dans sa terre de Voré, dans le Perche. — Les ennemis qu'il s'y fait. — Il meurt, laissant quatre millions. — Sa veuve ne se réserve que vingt mille francs de rente, et abandonne le reste à ses deux filles. — La maison d'Auteuil. — Morellet la fréquente. — Franklin également. —

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Amoureux de M"-' Hclvotius, il lui propose de l'épouser. — Elle refuse. — Cabanis lui est présenté. — Ses sympathies et son atfection pour lui. — Elle lui donne un logement chez elle. — Cabanis épouse (Charlotte de Grouchy, sœur de M'"" de Condnrcet. — Visite de IJonaparte à M'"" Helvétius, à Auteuil. — Portrait de Cabanis. — Mort de IM"'" Helvétius ; elle laisse à Cabanis l'usufruit de sa maison. — La société d'Auteuil n'est point démembrée. — Cabanis continue à recevoir ses amis : Volney, Destutt de Tracy, Garât.

Helvétius mourut en 1771. L'année suivante, sa veuve vint s'établir à Auteuil, dans la maison achetée au pastelliste Quentin de La Tour. Elle avait alors plus de cinquante ans. Toujours belle, portant sur le visage la marque de son origine. Lorraine de noble race, une Ligniville d'Autricourt, elle attira en cette banlieue de Paris les amis de son mari, philosophes qui s'étaient nommés eux-mêmes les '( idéologues », dont l'influence sur les penseurs dura près d'un demi-siècle. L'estampe qui la représente ne dément point la réputation faite à sa beauté et à son caractère. Ses traits sont éclairés de grands yeux très doux. L'expression de la physionomie est câline, singulièrement attirante, reflétant un esprit réfléchi, une nature bienveillante, prête à se donner, à consoler, à soutenir. On n'y discerne aucune coquetterie, mais de la maturité, de la sagesse, un fond de haute raison, qui expliquent l'ascendant conquis sur les hommes, dont elle s'entoura jusqu'à la iin de sa vie.

Ceux qui la suivirent à Auteuil étaient les plus convaincus, les plus déterminés à répandre les doctrines si éloquemment exposées à ses diners de chaque semaine, à Paris. Helvétius avait connu les hommes mis en évidence par leurs travaux, disciples de Condillac ou de Turgot, de d'xVlembert ou de Diderot, puissants esprits qui renouvelaient le

domaine des sciences et préparaient le i^rand drame de la Révolution d'où est sortie la société moderne. C'étaient Condorcet, Siéyès, Destutt de Tracy, Volney, Laplace, Daunou, Garât, Saint-Lambert, et celui qu'elle aimait, d'une alFection maternelle, le généreux Cabanis. Après la mort d'Helvétius, on se retrouvait à Auteuil, qui devint une retraite paisible où les idées purent éclore à loisir, un nouveau Port-Royal, où l'on se livrait, sans crainte, à l'enthousiasme des convictions les plus exaltées. Et l'on y discourut encore comme on l'avait fait aux mardis de l'hôtel de la rue Sainte-Anne, — l'hôtel d'Helvétius, — sous le charmant patronage de la jeune femme, dont l'intelligence n'était point rebelle aux plus abstraites pensées.

Pendant la viedu philosophe, deux salons avaient accueilli, avec empressement, tous les rénovateurs des principes dont était imbue la vieille société : le salon du baron d'Holbach, le salon d'Helvétius; ou plutôt ces penseurs courageux se rencontraient à dîner, chaque mardi, chez Helvétius, et à dîner, les jeudis et les dimanches, chez le baron d'Holbach, venu d'Allemagne à Paris, pour y jouir de la fréquentation des grands hommes de l'c'poque.

Chez Helvétius et chez d'Holbach, les convives étaient les mômes ; et quoique la fortune du second n'égalât point celle du premier, les dîners chez d'Holbach étaient plus succulents et les débats plus méthodiques, plus divers. Helvétius, nous dit Garât, se bornait à énoncer à ses convives ses paradoxes, et il laissait ensuite à ses commensaux, la liberté de les combattre ou de les adopter, se recueillant, tout en soi, afin d'extraire de ce flux de paroles la vérité ou l'erreur qui en jaillissaient.

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C'était sa « chasso aux idées », ses notes mentales, accumulées pour son livre de fEsprit qu'il préparait, avec l'espérance d'une gloire future, d'une renommée qu'il enviait aux hommes illustres du siècle. Et alors, sa moisson achevée, à la fin du dincr, il disparaissait et se rendait à l'Opéra, confiant à sa jeune femme le soin de faire oublier sa présence. Elle y réussissait, se jetant étourdiment au milieu des discussions, les envenimant et les détournant de leur première destination, « brisant un peu la société », comme le disait Morellet, mais toujours vive et captivante, s'attirant les hommages de ses invités et leur admiration '. Diderot disait d'elle : <( C'est une femme très aimable qui s'est fait un caractère qui l'a affranchie, au milieu de ses semblables, toutes esclaves. »

Chez d'Holbach, rue Royale-Saint-Honoré (aujourd'hui, rue des Moulins )', on mangeait mieux, on

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