D'Abrantès, Mémoires, t. V, p
« Burlesques iiréju^és des éli'angers contre Bonaparti'. L'un croyait qu'il l)renait une tasse lie café par lieure, qu'il passait un jour entier dans le bain ; un autre qu'il dînait dijliout. >■
Il se couchait de bonne heure, sur les dix heures, ou onze heures, jetant autour de lui ses habits à la diable et sa montre à la volée sur son lit. Mais, s'il devait repondre à des dépèches importantes, il se levait au milieu de la nuit, enveloppé de sa robe de chambre et coitïé de sou madras; et seul, avant l'arrivée de son secrétaire aussitôt prévenu, il méditait et préparait, en sa pensée, le travail immédiat. La nuit s'avançant, il se faisait apporter, en hiver, du chocolat, et l'été, des sorbets ou des glaces. En commençant, le matin, dans son cabinet, après le dépouillement de ses lettres, ses longues dictées, s'il était assis, on le voyait, à la première phrase, quitter son fauteuil, et se promener, à pas mesurés, dans la longueur de la pièce. Il ne savait dicter qu'en marchant. Les muscles de son front se tendaient alors et saillissaient sous la peau ; sa bouche se tordait par un rictus de contraction provoqué par la colère, dans la défense de son droit. Ses expressions vibraient violemment sur ses lèvres, entremêlées de jurons, que le secrétaire négligeait. 11 ne s'arrêtait que pour relire sa dictée. Si le secrétaire hésitait, ou si Napoléon n'était pas satisfait de sa rédaction, il s'irritait, prétendant que sa pensée avait été faussée. Et il poursuivait, emporté par l'intérêt du sujet, tordant le bras droit, tirant la manche de son habit, sans ralentir ni accélérer ses circuits. Les expressions incorrectes de sa dictée ne donnaient souvent que plus de force à la rédaction, et elles se retrouvaient dans la mise au net, lorsqu'on n'avait pas eu le temps de les faire disparaître. Ses réponses devaient arriver comme une balle dans les chancelleries de l'Europe.
Napoléon n'écrivait jamais à moins qu'il ne fût seul et ([u'il n'eût à jeter sur le papier le canevas
d'un travail. Ses manuscrits étaient intraduisibles, illisibles même pour lui. Ses secrétaires habitués aies déchiffrer y réussissaient seuls. Les mots manquaient de la moitié de leurs lettres; des mots entiers étaient oubliés ; d'autres sans orthographe. 11 savait pourtant relever les mêmes fautes chez les autres. Mais la rapidité de ses conceptions l'empêchait de s'astreindre à une écriture correcte, à une orthograplie grammaticale. Et s'il était capable de résoudre le plus ardu problème de mathématiques, il lui arrivait rarement de faire juste une addition un peu longue.
Quelquefois, il passait des journées entières, sans dicter, se bornant à la lecture de ses lettres; il allait et venait d'un siège à un autre, s'asseyait sur un coin de table, en balançant une de ses jambes, ou bien sur les genoux de Menneval, en lui passant le bras autour du cou. Il lui pinçait les deux oreilles, pendant qu'il lui parlait de soi-même, de ses «lanies, de ses défauts et lui découvrait quelques-uns de ses projets; ou bien il allait à sa bibliothèque, ouvrait un volume, puis un autre, et s'arrêtait, enfin, à une tragédie de Corneille ou de Voltaire. 11 lisait des tirades entières de /a Mort de Ceia;- ; celleci de préférence aux autres :
J'ai servi, commandt', vaincu quarante armées; Du monde entre mes mains, j"ai vu les destinées, Et j'ai toujours connu qu'en chaque événement Le destin des Etats dépendait d'un moment.
ou ceux-ci :