Il était également l'auteur de ces jolies paroles
Philis plus avare que tendre !
auxquelles Garai avait adapté un air si gracieux.
monde des lettres et des théâtres, on n'avait pas oublié ses obsessions, près des comédiens en renom, lorsqu'il avait commencé d'écrire. On se racontait ses visites régulières chez Bellecour, le mardi. Il arrivait à heure fixe, et un mendiant, posté sur une borne de la rue, était si habitué à cette apparition qu'il l'avait nommé M. Cauteur Mardi. Dès qu'il apercevait de loin le passant, il s'empressait de tirer le cordon de la sonnette à la porte Bellecour, afin d'obtenir une pièce de monnaie, qui composait, pour lui, le meilleur gain de la semaine.
En ce temps-là, c'était comme aujourd'hui ; les manuscrits des auteurs subissaient de longs stages chez des indifférents ou des négligents, avant d'obtenir l'accès d'un théâtre. Cailhava, le solliciteur forcené, détaille l'odyssée de l'un des siens, et le récit en est curieux. Le voici :
« La célèbre M"'' Clairon disait : « Quand un auteur a fini une pièce, il n'a fait que le plus facile. » Ah ! mademoiselle Clairon, vous disiez vrai, mais très vrai. Après avoir perdu deux ans à solliciter, auprès des comédiens, la lecture de mon Nouveau débarqué /après avoir inutilement lu ma pièce chez vingt saphos subalternes, excédé, rebuté de faire une cour à cent protecteurs sans crédit, j'abandonne l'ouvrage à un bénédictin, qui connaissait une dame très en faveur. Cette dame le recommande à un courtisan bel esprit : ce bel esprit le remet à un banquier ; ce banquier le fait circuler dans le boudoir de plusieurs filles ; ensuite, mon manuscrit, de cascade en cascade, tombe chez Armand, qui, trop paresseux, ou trop occupé de sa nombreuse famille pour daigner le lire, l'envoyachez un de ses camarades. Le lecteur, quelque mal intentionné qu'il soit, va trembler pour moi, en apprenant que
ce camarade était un homme voué aux insomnies et aux migraines. Je vole chez lui, je ne le trouve point. Mais que le lecteur se rassure. Une grosse cuisinière est assise sous la porte cochère, dans son fauteuil à bras. Elle épluche nonchalamment des épinards ; elle me dit en ricanant : « N'êtesvous pas un poète? — Hélas ! oui. — Attendez! » Là-dessus, elle fouille dans le tas d'herbes, en tire mon manuscrit et me le remet. Tout le monde se figure, sans doute, la mine d'un auteur, secouant, le long d'une rue, les épinards dont les feuillets de son manuscrit sont décorés. »
Mais rhistoire recommence. Sur son chemin, il rencontre de Belloy. Mis au courant de ces obstacles, le poète, plus connu et plus influent, se charge de faire agréer la pièce au Théâtre-Français. Il réussit.
« L'enthousiasme, reprend Cailhava, croissait à chaque répétition. J'étais un prodige, et mon ouvrage, un chef-d'œuvre. Les comédiens en pressaient eux-mêmes la représentation. Par malheur, un acteur essentiel gagnait alors de l'argent en province. On le pria fort indiscrètement, de la part de MM. les gentilshommes de la Chambre, de vouloir bien se rendre à Paris. Il eut de l'humeur, promit, aux comédiens qu'il quittait, de les rejoindre bientôt ; arrive sans savoir un mot de son rôle ; joue le lendemain d'après le souffleur et savoure le plaisir de voir tomber une pièce qui l'avait empêché de gagner de l'argent eii province. Ses camarades ont beau lui faire remarquer que ma comédie avait été applaudie jusque vers le milieu ; que le public avait été indisposé par la longueur excessive d'un entr'acte ; que novice dans l'art des représentations, je n'avais pas donné un seul billet ; que ma pièce