IV
désarmer que par les plus prompts sacrifices. Aussi, portait-on, sur ses autels, des cachemires, des diamants, de la vaiselle d'or et d'argent; ce qui donnait h sa maison où, si l'on aime mieux, au temple qu'il habitait, Tapparence d'une maison de prêt. Il m'a bien souvent atteint de ses foudres, mais j'ai, au moins, cette consolation de n'avoir jamais voulu sacrifier à ce dieu vénal. »
L'esprit indépendant, Tâme fière et haute, Duval souffrit, tout de suite, des audaces de son caractère altier. Sous la Révolution, à sa première pièce politique, les Chevaliers d'Aristophane^ dans laquelle il dépeignit le peuple berné par ses flatteurs, il subit les rigueurs de la censure. La pièce fut interdite. Plus tard, sous le Consulat, il découvre le sujet d'un drame poignant dans la vie du dernier Stuart. Ce drame est intitulé Edouard en Ecosse. En l'écrivant, il n'a d'autre pensée que de faire œuvre d'artiste, œuvre généreuse en même temps, pleine de pitié pour un prince infortuné. Mais les royalistes s'emparent de la pièce, l'applaudissent k outrance, et Bonaparte sortit furieux de la représentation. Dans la nuit même, le Premier Consul mande Cambacérès, sur qui tombe son mécontentement. Cambacérès, rentré chez lui, mande à son tour Chaptal, et fait rejaillir sur le ministre la mauvaise humeur de son chef. Chaptal, moins effrayé, plus circonspect, s'empresse d'avertir Alexandre Duval, et lui conseille de s'éloigner de Paris. Duval aurait voulu prendre du repos. Après un mois de répétitions, il désirait quelque tranquillité. L'avis du ministre le pousse jusqu'au bureau des messageries. 11 aperçoit celles de Rennes; il y monte. En Bretagne, il n'est pas encore rassuré, et il part pour la Russie où il séjourne pendant un an.
Revenu à Paris, il reçoit du Premier Consul une demande, pour le théâtre de la Malmaison. L'auteur se met à la besogne, écrit une pièce, assiste aux répétitions avec Michot, qui dirigeait les comédiens, pris dans la famille Bonaparte. La pièce jouée, Michot est récompensé dignement, largement ; Alexandre Duval, oublié, n'obtient pas un seul cadeau, encore moins une grâce. Il s*était mis en frais de voiture et de toilette, désagrément sans compensation. Car il avait espéré que Bonaparte, satisfait, lèverait l'interdit appliqué à son drame. Espérances déçues. La pièce demeura proscrite.
A ce drame il tenait beaucoup. Ce fut le départ de sa réputation. Tous les royalistes lui avaient envoyé leurs cartes et leurs congratulations. La foule, le premier jour, émue par le spectacle, restait muette d'admiration et n'osait applaudir, dans la crainte de perdre quelques mots du dialogue, haletante, frissonnante, avide des paroles qui agitaient ses nerfs et faisaient tressaillir son cœur. Les applaudissements n'éclataient que dans les couloirs, la toile baissée, et duraient pendant les entr'actes jusqu'au lever du rideau, pour l'acte suivant. Et les beaux bénéfices que l'auteur attendait de son œuvre furent perdus *.
1. Muret, Biatoire par le théâtre^ p. 199 : « Du reste Durai n'avait pas de chance. Son drame Guillaume te Conquérant^ représenté le 16 décembre 1803, fut également interdit. Au III* acte, les guerriers de Guillaume entonnent la chanson de Roland, ce vieil hymne de combat, qui, en effet, dans les champs d'Hastings, servit à enflammer l'ardeur des Normands. Méhul avait composé Tair des nouvelles paroles dont voici le dernier couplet :
Mais j'entends le bruit de son eor.
Qui résonne au loin dans la plaine.
Eh ! quoi Roland combat encor ! 11 combat ! 0 terreur soudaine, J'ai ru tomber ce Oer Tainqueur ; Le sang a baigné ton armure,
Mais toujours fidèle à l'honneur, II dit, en montrant sa blessure :
Soldats français, chantez Roland :
Son destin est digne d'envie.
Heureux qui peut, en combattant.
Vaincre et mourir pour sa patrie !
Privé des fruits de son travail, on comprend la rancune d* Alexandre Duval, contre les puissants du jour. Contre Geoffroy, ce fut de la haine, lorsque récrivain des Débats attaqua une autre pièce de Tauteur, et provoqua ainsi une nouvelle interdiction. Le théâtre avait remis à la scène la Jeunesse de Richelieu ou le Love lace français ^ dont Alexandre Du val était Fauteur plus encore que Monvel. « Eh quoi ! Richelieu, s'écriait Geoffroy, un des plus grands seigneurs de Taristocratie, le plus aimable des courtisans de Louis XV! Est-il honnête d'outrager toute une caste, décimée par la Révolution? la famille de Richelieu n'est pas éteinte... Tolérerat-on un pareil scandale? Et Bonaparte céda aux insinuations de Geoffroy. La pièce, prohibée à Paris, le fut ensuite en province.
La malechance le poursuivait, et il s'éloigne du monde des salons, et sa rancune s'exalte contre Geoffroy et ses protecteurs. C'est ce que nous fait entendre Brifaut, racontant une lecture de Duval chez M"' de Chastenay. L'écrivain adulé, choyé, applaudi par la société de la grande dame, revenait de sa mauvaise impression sur le monde des salons où il avait été reçu naguère. Il se montrait radieux de cet accueil poli et courtois. II s'extasiait sur l'intelligence de ses auditeurs. Voilà ceux qu'il nous faut, disait-il, à nous, hommes de lettres : ils nous comprennent, ceux-là ; ils entrent dans nos idées ; ils admettent nos conceptions. Quelle dissemblance, ajoutait-il, avec les « sots financiers » !
Au reste, plein d'aménité, de sensibilité, d'atten-
« Or, il y eut des gens qui, dans la mort de Roland à Roncevaux, virent une menace, une funeste prophétie pour le Premier Consul, dans l'expédition d'Angleterre. Ces officieux coururent lui dénoncer ce couplet de mauvais augure. OuUlaume le Conquérant lui aussi fut défendu. *
tîon pour ses amis ; reconnaissant envers ceux qui Tavaient aidé, qui Favaient servi ; faisant hommage de son admiration à M"' Mars dont il vantait « la grâce toujours nouvelle, Taccent pur et mélodieux » ; tâchant de laver Dugazon de la souillure révolutionnaire dont il était couvert; aJiirmant « la douceur et la bonté de caractère » de Saint- Phal, sur qui, en son équité, il reportait une partie de la gloire acquise par son drame Edouard en Ecosse, dans lequel Saint-Phal remplissait le rôle d'Edonard ; bienveillant même pour M"* Contât, malgré ses démêlés avec elle, vantant et son esprit, et sa beauté, et son triomphe dans les rôles de coquette ; exaltant Michot, enfin, incomparable dans /es Héritiers, « acteur précieux, disait-il, et rare par la franchise de son jeu et le naturel de son dialogue^ ».
Le visage plein de franchise, empreint de clarté avec son vaste front, ses yeux très ouverts, sa bouche pincée et spirituelle, il plaisait à tous ceux qui recherchaient sa société agréable. Ses souvenirs étaient si abondants ! sa vie avait été si variée ! Joint à quelques hommes de théâtre comme lui, Andrieux, Colin, Picard, ils avaient fondé un déjeuner dominical où ils admirent bientôt les écrivains
1. *• On a souvent comparé, dit M. Viallard. le talent d'Alexandre Duval à celui de Picard, son contemporain. Chez tous deux, la facilité était la môroe et leur fécondité fut égaie. Mais, si Picard imprime avec plus de force à ses ouvrages dramatiques le cachet d'observation des mœurs locales, si les caractères tracés par lui ressemblent davantage à des portraits, si dans la comédie en vers son style eut plus de fermeté et de grâce poétique que celui de son rival, mérite dans lequel ils furent l'un et l'autre surpassés par Andrieux et Colin d'Harleville, Alexandre Duval l'emporta incontestablement sur eux et sur Picard par une réunion plus complète de toutes les parties de l'art, c'est-à-dire par l'invention, l'entente de la scène, la vérité du dialogue, l'intérêt ou le comique des situations et surtout par la variété des effets. Aussi ses pièces se sont-elles maintenues sur la scène avec avantage, longtemps aprèt< que celles de ses émules en ont disparu. » (Didot, Biographie générale.)
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poursuivant le même idéal : de plus jeunes, de plus anciens, avec qui on travaillait au succès prochain, se conseillant, se critiquant même, afin de rendre leurs œuvres plus parfaites. Daru en fit partie dès la création, et dans plusieurs lettres que lui écrivit alors M°' Bourdic-Viot, on apprend toutes les nouvelles littéraires du temps. Ce fut sans prétention, au début. Le menu était composé avec une simplicité Spartiate, du thé et du chocolat, afin de laisser aux plus pauvres le moyen de rendre la politesse. Mais bientôt, — et Duval nous l'apprend en ses préfaces, — les amis des amis gâtèrent cette affable intimité et corrompirent ces déjeuners. Le luxe de la table, la recherche des plats, la profusion des décors dénaturèrent ces réunions d'abord tout intimes. Les fonctionnaires puissants, heureux de ces relations avec les hommes de lettres, crurent nécessaire toute cette cérémonie, afin de masquer leur nullité littéraire ; si bien que les littérateurs les plus dépourvus de fortune, obligés de se montrer aussi prodigues et aussi fastueux, abandonnèrent, à la fin, ces rendez-vous*. « Malheur à l'indigent, écrit Duval, qui n'eût présenté que le dindon étique. Des traits malins auraient puni son
1. En novembre 1803, And ri eux à son tour écrivait k Dam : « Nos déjeaners ont recommencé le dimanche 14 brumaire. La scène se passait chez Picard. Nous avons bu à la santé des absents. Il nous a été lu deux pièces en un acte : l'une d'Alexandre Duval, let Amours de Shakespeare. Il y a, en effet, beaucoup d'amour, de jalousie, d'exaltation, de chaleur. Shakespeare est amoureux d'une comédienne. Quoique ce ne soit pas une bonne comédie, ni même une comédie, c'est un ouvrage agréable, et qui n'est pas sans intérêt. Il y a de l'originalité. Picard nous a lu iV. JHusard ou Comme le temps passe. C'est une pièce sur un défaut a5sez commun, mais qui n'est pas le vôtre, celui de ne rien faire, de remettre toujours au lendemain, de perdre son temps en niaiseries. Cela lut a fourni des scènes et des idées fort gaies. Je dois lire, dimanche prochain. le Mariage clandestin, que j'ai remanié et mis en trois actes. Je n'en sais pas trop content et voudrais que vous fussiez ici pour m'en dire votre avis. Je me remets au Trésor, avec des idées beaucoup meilleures que celles dont j'avai:i fait usage, dans mon premier plan. *
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air de bourgeoisie... Aux conversations instructives et littéraires avaient depuis longtemps succédé les bons mots, les quolibets, les grosses bêtises, si amusantes dans la bouche des gens d'esprit ; et si, quelquefois encore, Andrieux, Picard, ou moi, nous nous avisions de réclamer un auditoire, nous ne trouvions souvent, au lieu de juges, qui, autrefois, avaient du plaisir à nous entendre, que de grands écoliers, qui quittaient à regret, leurs plaisirs pour se ranger à l'ennui d'écouter. »
Ils copiaient, ces jeunes auteurs, ceux qui les avaient précédés, Cailhava, Laujon, Philippon de La Madeleine, Gailly, Vial père, réunis tous les dimanches chez Cailhava, pour y festiner aussi et causer, et chanter et rappeler leurs souvenirs. Comme on était au début de la Révolution, l'assemblée de ces anciens avait pris le nom de « club à quatorze chaises », et le plus jeune de ces aimables littérateurs avait soixante ans. Mais l'âge n'avait pas émoussé leurs feux, ni leur gaieté. Louise Fusil, l'actrice, bien jeune alors, voyait quelquefois Laujon à qui elle récitait quelques couplets de r Amoureux de quinze ans dont il était l'auteur.
Qu'il est ciniel de n'avoir que quinze ans!
disait-elle.
De n'avoir plus quinze ans !
s'écria le vieux chansonnier ^
Cailhava vivait encore sous le Consulat. Dans le