‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 12 sur 119 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sommaire. — Quoique vivant éloigné des hommes de lettres, Bonaparte ne se désintéresse point de toutes les productions de Tesprit. — La Harpe, converti, garde malgré tout ses rancunes passées. — Mort de La Harpe. — Fontanes reste fidèle à la mémoire et à l'amitié du grand critique. — Delille; son caractère; son exil: quelques-unes de ses œuvres. — Lebrun-Pindare; sa Tanité ; ses épigrammes. — Le chevalier de Parny ; son poème sur la (luerre des Dieux; son portrait par Chateaubriand. — Le chevalier de Boufflers ; ses amours avec M** de Sabran qu'il épouse en exil; ses vers sur les Cœurs; ses tlagorneries envers les Bonaparte, à son retour d'exil; le jugement du prince de Ligne sur le chevalier. — Les deux Ségur. — L'ainé, Philippe ; son portrait par lui-même, en ses mémoires; Joseph, le cadet; ses pièces de théâtre ; ses écrits sur les femmes. — Vigée ; son épStre à la Mort. — Arnault ; ses fables : les Taches et les paillelles, le Cheval et le pourceau. — Luce de Lancival. — Baour-Lormian. — Esménard. — Joseph Michaud. — Parseval-Grandmaison. — Pierre Laujon. — Demoustier. — Campenon. — Corbin de Flins des Oliviers. — François Dussault. — Chabanon. — De Guérie. — M"» Verdi er. M"" Dufresnoy. — Le duc de Nivernais. — Millevoye. — Stances sur la Fièvre^ de Despréaux.

Ainsi, pendant son consulat, et môme pendant les quinze années de son pouvoir, Bonaparte vécut éloigné des hommes de lettres. Son action, néanmoins, fut très forte sur eux. Quoique invisible, son attention ne s'écartait point des publications courantes. Il avait institué des témoins obscurs, qui le renseignaient sur les bons et les mauvais ouvrages. M"' de Genlis lui écrivait, chaque mois, de longues lettres où elle appréciait les œuvres

offertes chez les libraires. Fic^vée, envoyé à Londres, avait pour mission de lui révéler Tesprit public des Anglais et le jugement porté, chez eux, sur nos institutions et nos mœurs ^ D'ailleurs, les amis du Premier Consul, répandus dans les salons de Paris, lui rapportaient les impressions de la société mondaine sur la littérature. Rien ne lui échappait, et les écrivains, voyant au gouvernement de TÉtat un homme de génie résolu à reconstituer la grandeur de la patrie, énergique, actif, plein d'entrain, marchant droit à son but, malgré les obstacles, acceptaient rinfluence de cette autorité nouvelle, et imprimaient à leurs œuvres une tenue plus correcte. D'eux-mêmes, ils abandonnèrent leurs anciens errements. Et puis, les journaux les plus licencieux, au style poissard, aux idées subversives, avaient été supprimés, les rédacteurs exilés et la censure rétablie sur les théâtres. L'ordre se reforma peu à peu dans les esprits, annonçant Téclosion d'une littérature assainie et revenue au respect des antiques croyances.

L'exemple s'impose toujours venant de haut. Bonaparte s'attachait aux grandes tragédies qui exaltaient les plus nobles passions de l'homme, les plus grandes vertus, les idées les plus élevées.

i. Au sujet des opinions de Fiévt'e, on lisait dans le Mercure, brumaire an XI : « Les Anglais, comme tous les peuples, sont ce que leur position, les siècles et les événements ont décidé qu'ils seraient. Pour leur ressembler, il faudrait deux choses impossibles, d'abord cesser d'être nom^ ensuite devenir «riur. Voilà cependant ce que les philosophes politique* nous ont propos»!' sérieusonient. Imilorona-nous ce qu'il y a de bien, en Angleterre, en laissant le mal qui s'y trouve. Quand cela serait praticable, ce qui est bien chez eux deviendrait mal chez nous, parce qu'il ferait contraste dans nos mœurs, dans nos habitudes, et que ces contrastes sont mortels pour les natiims. Un peuple imitateur est un peuple qui cesse de s'estimer dans son existence passée, et toute nation qui perd l'idée de son antiquité, est nécessairement conduite, par le mépris d'elle-mi'^me, à subir tous les essais systématiques des novateurs. »

Ce fut une indication pour ceux qui voulaient lui plaire, et il n'y eut point de versificateur, se croyant poète, qui ne tentât de produire une tragédie austère. Sans doute il y eut toujours des chansonniers et des vaudevillistes qui déployèrent leur talent à censurer les travers de la société contemporaine. La gaieté et Tesprit ne disparurent point des œuvres littéraires. Il y eut encore des drames médiocres, des poèmes détestables et ennuyeux, des romans insipides. Mais les efforts des écrivains, par la force des choses, se tournèrent du coté opposé à celui où ils se dirigjeaiont naguère. Enfin, pour changer Tesprit public, pour affaiblir le respect que Ton réservait h Voltaire, dans toutes les classes de la société, Bonaparte réussit à déconsidérer le philosophe et ses idées, par les attaques incessantes qu'il inspirait. On s'efforça de montrer le triomphateur du xvni° siècle comme une girouette, dont aucune conviction n'avait été durable; qui avait bafoué le lendemain ce qu'il avait loué la veille. Soumis k ces desseins, un rédacteur des Débals écrivait en l'an XI :

« Je conçois à merveille, disait-il, que des hommes, qui ont vieilli dans l'habitude de se prosterner devant Voltaire, trouveraient aujourd'hui fort commode de se retrancher derrière son autorité pour régenter, plus à leur aise, ceux qu'ils appellent les nouveaux juges, dans la littérature. Mais je serais curieux de savoir ce que c'est que l'autorité d'un homme qui n'a peut-Olre pas porté un seul jugement qu'il n'ait contredit lui-même; qui a exalté Newton et qui a fini par le traiter de rêveur; qui a loué Bossuet et qui l'a calomnié; qui a vanté Pascal et qui Ta dénigré bassement; quia reconnu l'importance des cérémonies pieuses.

comme dit le dernier Mercure (p. 385), et qui, toute sa vie, les a tournées en ridicule ; qui a persécuté tous les hommes d'un mérite supérieur, attaqué toutes les réputations, prostitué son talent à la débauche et à Timpiété, et qui, pour comble de démence, souriait à la perspective des malheurs qui allaient fondre sur son pays... Non, l'homme qui a fait toutes ces choses n'a point une autorité qui commande le respect. »

La Harpe* n'avait point attendu le Consulat pour abjurer ses erreurs et modifier le caractère de ses œuvres et la tournure de son esprit. Cette conversion inopinée émut et troubla ses amis autant que ses ennemis, eux qui, pendant quarante ans, l'avaient entendu joindre sa voix à celle des philosophes, et l'avaient vu subir l'ascendant de Voltaire, qu'il appelait Papa, pour répondre au grand homme qui l'appelait : fnoïi fils, et, avec un peu de malice, haut comme Ragotin, La Harpe était, en effet, de taille exiguë, sujet perpétuel de railleries, et de plus sa famille était tout à fait vulgaire. Son père, disait-on, était un invalide, sa mère une cuisinière, et un vitrier avait épousé sa sœur. Qu'importe ! Il s'était distingué au collège où des prêtres l'avaient élevé par charité, et h ses débuts dans le monde, pressé par la misère et forcé de réussir à tout prix, il s'était engagé dans la secte des philosophes, dominant, alors, l'opinion.

A la Révolution, il en adopta, il en exagéra les principes. Mais, après une incarcération, toujours redoutable en ce temps-là, il se tourna contre ceux dont il avait soutenu les doctrines, et dans ses

l. La Harpe, 1739-1803.

conférences au lycée, — ouvert de nouveau après avoir été fermé, — *il ne ménagea aucun de ses anciens coreligionnaires. Il n'était pas dans sa nature d'ôlre doux et bienveillant. Ceux qui l'ont rencontré dans les salons de cette époque, M"" de Chastenay, par exemple, qui le vit chez M"'' de Clermont, avoue qu'elle fut frappée de ses « manières arrogantes ». Ârnault, le sexagénaire, le qualifie de «sec et tranchant », et il l'accuse de ces vilains défauts, à la suite d'une conversation avec lui sur Ducis, que La Harpe dénigrait, en paraissant vanter l'auteur dramatique ^ «Cet éloge fait sans grâce, dit Arnault, ressemblait à celui que le diable ferait du bon Dieu 2. »

Ses nouveaux sentiments chrétiens ne changèrent point sa nature. La Harpe nourrissait une rancune persistante contre ceux dont la satire l'avait dé-

1. Arnault, Sottcenirs d'un texagénaire, t. 1, p. 122. I • Ducis n'entend rien, disait La Harpe, à la combinaison d'un plan. Les

; liens sont dénués de toute raison, particulièrement celui du Boi Lear.

; L'auteur s'y montre encore plus insensé que son héros... Sans doute, il y a

I de belles scènes ; mais de belles scènes ne constliuent pas seules un bel ou- ' Ynge. Si M. Ducis faisait une pièce comme il fait une scène, il serait notre premier tragique. »

2. Geoffroy {Année littéraire, t. IV, an IX) le prend également à partie au sujet de sa pièce MéUnie.

■ Si Mélanie, écrit-il, n'avait pas été proscrite, elle eût probablement, été sifflée et serait tombée naturellement dans l'oubli qu'elle méritait. Sa ! défense éyeilla la curiosité. L'auteur, comme un philosophe persécuté, I allait lire, dans la société, ses homélies antireligieuses, de même que Molière lisait autrefois, dans des assemblées choisies, son chef-d'œuvre du Tartufe, proscrit par la cabale des dévots. 11 y avait une énorme différence entre les deux auteurs et les deux pièces, mais l'effet de ces lectures clandestines était à peu près le même. Mélanie était une bavarde ennuyeuse ; seulement c'était du fruit défendu. Et coropte-t-on pour rien un curé et un curé philosophe ! Double nouveauté qui devait être alors très piquante. On aslare qoe La Harpe, très bon comédien, contribuait aussi beaucoup au succès par la chaleur et l'intérêt de son débit. C'est à son talent théâtral qu il fut redevable de ce compliment :

Tes vers sont beaux quand tu les dis ; Mais ce n'est rien quand je les lis.

Tu ne peux pas toujours en dire ; Fais-en donc que je puisse lire !

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chiré jadis. En 1801, après vingt ans, depuis la mort du poète Gilbert, il n'avait point oublié les blessures faites à son orgueil par le jeune poète, et dans ses conférences, il en parlait outrageusement*. C'est pourquoi jusqu'à la fin de sa vie, en 1803, il fut attaqué aussi violemment qu'il avait attaqué les autres écrivains^. Les libraires vendaient quatre volumes do sa correspondance, entretenue avec le grand-duc Paul de Russie, de 1774 à 1789, et la lecture de ces lettres au jeune prince souleva contre l'épistolier de cruelles représailles, parce qu'il n'y

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