CHAPITRE III
SoMMAiHE. — Devenu Premier Consul, Bonaparte veut se concilier la bienveillance des hommes de lettres. — Ducis est le premier, qu'il attire à la Malmaison. — Ses conversations avec le poète, qui résiste à toutes ses avances. — Quelques notes sur Ducis. — Bonaparte se tourne du côté de Lemercier. — Il échoue également. — Du côté de Chénier, il ne réussit pas davantafje. — Delille, qu'il a voulu rencontrer chez sa sœur Elisa, ne sympathise pas avec le Premier Consul. — Il est plus heureux avec Fontanes, qui s'offre et s'attache au gouvernement consulaire. — La condition des hommes de lettres, au début du Consulat. — Jugement, porté sur eux, par Morellet. — Bonaparte, absorbé par la politique, ne donne point suite à ses premiers projets.
Avec le Consulat renaquirent les longs espoirs en l'avenir; et la philosophie et la poésie retrouvèrent aussitôt leurs disciples et leurs admirateurs. Les sciences^ gardèrent, néanmoins, leur place
1. « Je me souviens, disait Lamarlino (préface des Méditations), qu'à mon entrée dans le monde il n'y avail qu'une voix sur l'irrémédiable décadence, sur la mort accomplie et déjtà froide de celle myslêricuse faculté t|i' lospril humain (pion appolle la poésie... Tous ces hommes géomé- Iriques qui, seuls, avaient alors l.i parole et qui nous écrasaient, nous autres, jeunes gens, sous l'insolente tyraimie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours, en nous, ce qu'ils étaient parvenus à tuer en eux, toute la partie morale, divine et mélodieuse de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l'ont pas subie, l'orgueilleuse stérilité de celle époque. Ces hommes nous disaient : «« Amour, philosophie, religion, • cnthousiasmo, liberté, poésio. néant (pie tout cela. Calcul et force, chiflTre « et sabro, tout est là. .Nous no croyons que ce qui se touche. La poésie est •« morte avec le» spiriliialismo dont elle était née. ■ Kt ils disaient vrai. Elle était morto dans leurs Ames, morte avec eux el autour d'eux. Par un silr pt prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitai dans le m«»nde. avec la liberté. Ils en jetaient au vent les
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avantagée dans l'estime du Gouvernement. Bonaparte choyait les mathématiciens, les grands calculateurs, les astronomes célèbres. Il était leur émule à rinstitut. Mais, avec sa finesse méridionale, il sentit qu'il devait encourager les lettres : elles seules pouvaient illustrer sa mémoire. Quels princes, même les plus grands, seraient connus et admirés s'ils n'avaient obtenu les hommages des écrivains? Depuis Louis XIV, la France n'était pas déchue de sa gloire littéraire, et le jeune consul voulait en perpétuer l'éclat et lui donner un nouvel essor. En sa jeunesse, il avait admiré Jean-Jacques, il avait soumis ses premières compositions h l'abbé Raynal; il ne l'avait pas oublié. Les grandes tragédies de Corneille commandaient son respect, et, à l'aurore de sa puissance, il se montra transporté d'un beau zèle à l'égard de tous ceux qui tenaient une plume. Il se rendait compte de leur influence sur une nation. Les lettres avaient élevé la France au premier rang dans le monde. Tous les peuples avaient voulu parler sa langue, qui servait maintenant à la correspondance des hautes classes de la société européenne et à l'échange des dépêches diplomatiques. En serait-il de môme si, au lieu de Corneille, de Racine, de Molière, de Voltaire, elle avait eu seulement des chimistes et des géomètres distingués?
Aussi bien, dès que l'organisation du pouvoir consulaire fut achevée et que Bonaparte goûta des loisirs, voulut-il se faire l'ami de quelques hommes
moindres racines, h mesure qu'il en germait sou« leurs pas. dans leurs <^coli>». dans leurs lycées, dans leurs j;ynmases, surtout dans leurs noviciats HiiliUires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et polilitiue. C'était une lipue universelle des «Hudes uiaihématiques contre la pensée et la poésie. Le chifl're seul était permis huDorè. protégé, payé. »
42 I.A SOriF.TK FRANÇAISE PENDANT LE (lONSD de lettres, alin d'exercer sur eux la fascias son génie. Les hommes politiques, les hoir science, appelés à lui, ne demandaient qu'à t dans la reconstitution de la société et de la les écrivains, les poètes, les auteurs dram ne se soumettraient-ils pas, comme eux, h se et se refuseraient-ils à seconder ses eirorts*:
Mais quels écrivains, quels poètes, quels dramatiques recherchepait-il".' Ardent et b' nant, il se plaisait à ia lecture des grands Ira et. sans repousser les littérateurs qui rimai poèmes, chansonniers ou versificateurs qui daient, en un salon, l'esprit léger d'une épigi et consentaient à lire une de leurs fables t à VAlinanach r/en Mtisen, il estimait bien da lesauteurs dramatiques, Chénier, Lemercier dont, en sa jeunesse, il avait applaudi les i au théâtre.
Du Luxembourg il s'était transporté au) ries et il y accueillait, en des soirées exclus! réservées aux hommes de lettres, tous les a téiaires de sa femme. Il voulut même les i il la Malraaison, où il prenait ses ébats de vt Durant ces premiers mois de pouvoir, il y à chacun de ses bûtes, une liberté entière, l'é n'ayant point établi un barrage, comme pi entre sa personne et son entourage, Duci premier qu'il sollicita, qu'il combla de préve L'auteur A'Hamlet et A'Othello avait éve attention et sa curiosité. L'âge du poète, — déjà septuagénaire, — sa noble figure exp tout empreinte de douceur et de rêverie, 1 séduit, 11 voyait, en cet homme, la teni patriarche, grave et sentencieux, dont la syi serait d'un bon exemple et un encourageme
d'autres. Il demanda au Théâtre-Français une reprise illamlet^ afin de se ménager les bonnes grâces de Fauteur, et il lui fit savoir ensuite qu'il l'attendait à la Malmaison avec Legouvé, très choyé de Joséphine.
Le château de la Malmaison, remis à neuf et embelli, se dressait en une situation pittoresque. La vaste étendue des prairies où s'allongeait la perspective, les eaux jaillissantes qui les arrosaient, les collines boisées qui en formaient le fond, la bergerie et la vacherie qui les animaient, tout ce décor charmant disposait Tesprit et le cœur à céder sans résistance aux politesses du général. Ducis ne refusa point l'invitation. Coiffé de son chapeau rond, vêtu de son habit gris, les jambes passées en ses bas de laine, et armé de sa canne, il partit avec Legouvé, Tesprit satisfait de voir de près ce jeune chef de gouvernement, le créateur de si grandes choses. Durant le trajet, il disait à son acolyte :
— Nous savons ce qu'il peut, mon cher Legouvé; tachons de savoir ce qu'il veut.
Ce jour-là, le dîner, présidé par Bonaparte, fut des plus gais. Le général se montra cordial, ouvert, caressant pour ses convives ; pour Ducis, qu'il emmena, en se levant de table, se promener, bras dessus bras dessous, dans le parc. On savait le consul irrésistible ; on prévoyait la conquête de l'homme de lettres. Bonaparte, tentateur, s'apitoyait sur le sort du vieillard, qui n'avait point de voiture pour sortir, pas assez de fortune pour briller suivant son mérite, et qui vivait trop ignoré, dans une solitude nuisible à sa renommée, privant, de ses lumières et de son expérience, ses concitoyens et TEtat. Moins de modestie, plus d'entregent, tout le monde y gagnerait.
S rentrèrent dans les salons, et Bonaparte, rsuivani son sujet :
- Il vous faut, disait-il à ses invités', des lois tout 'es que celles que vous avez eues jnsqu'ici. Quand nonde marche au hasard, tout le monde se rte. Je ne vois déplace régulière nulle part. Votre linistration est encore sans système, parce qiie ■e dernier gouvernement était sans volonté. Je blirai l'ordre parUiut. Je veux placer la France s un tel état qu'elle puisse dicter des lois à irope. Je ferai toutes les guerres nécessaires, s l'unique but de la paix. Je vous donnerai des itutions fortes. Je les mettrai en harmonie avec besoins et vos habitudes. Je protégerai la roH- 1. Je veux que ses ministres soient h l'abri du )in.
- Et après cela, général? répliqua doucement is.
- Après cria, répondit le Premier Consul, en •iant, après cela, papa Ducis, si vous (^tes contpnt
moi , eh bien! vous me nommerez juge de
: dans quelque canton.
t tout le monde de rire.
ucis, quand même, ne cédait pas. Il se gardait Lre ces superbes envolées du général, doutant ours des intentions de son interlocuteur. Et une Bonaparte, un autre jour, insistait et le isait d'accepter une place de sénateur, Ducis, se nenant encore avec lui, dans le parc de la Malson, vit passer, au haut du eiol, une bande de irds sauvages. 11 les montra du doigt au général, 'épondanl que sa nature était pareille à celle de oiseaux voyageurs, jamais apprivoisés. Ce refus,
(■■gin. Hitloirt de Xapalfan. \. Ul. y. 238.
à l'homme que les courtisans adulaient d'hommages outrés, sembla toujours inexplicable à celui qui ne connaissait point d'obstacles. Dans le courant de sa vie, Bonaparte rappela souvent et cet échec et cette résistance inexpugnable du vieux poète. Lui, tout-puissant, qui voyait céder à des offres de richesses, à des promesses d'honneurs, à l'intérêt, disait-il, tant d'hommes intelligents, ne se figurait pas que l'on cherchât l'idéal de la vie dans un succès littéraire, dans Tépanouissement de nobles idées, de sentiments élevés, en un mot dans la poésie.
Et Ducis était de ceux-là. La vie matérielle ne le touchait point. Il vivait de peu, content du peu qu'il avait.
Ses parents, obscurs marchands, avaient possédé, à Versailles, une boutique de mercerie et, près d'eux, il avait pris le goût de la simplicité ^
D'intelligence déliée, ses études achevées dans un collège il était devenu clerc de procureur, ensuite secrétaire du maréchal do Bellc-Islo, enfin employé au ministère de la Guerre.
La Révolution, à ses débuts, ne l'épouvanta point. Il avait foi aux maximes généreuses que débitaient les chefs de ce mouvement populaire. Il les renia bientôt, ces maximes, et se confina dans sa petite maison de Versailles, lorsqu'il fut témoin des atrocités et des crimes des Jacobins.
11 se claquemura, dès lors, en sa retraite, tout en-
1. Merict, Tableau de la littérature, p. 22(3, reproduit cette réponse de Hucis à Tun de ses iiiterloculeiira : « Je ne dois rien à personne, j'ai du bois pour la moitié de mon hiver, un quarlaui de vin dans ma cave et dans mon tiroir de quoi aller pendant deux mois. Mon petit dîner, qui est mon seul repas, est assuré pour quelque temps comme vous le voyez, et je l»" prendrai chez moi à la même heure. — Mais le chapitre des accidents, des maladies ? — A cela je réponds que Celui qui nourrit les oiseaux voudra bien aussi venir à mon aide. »
tier à ses souvenirs, et Ton n'entendit plus retentir son nom. Il répondait à V^allier, le conventionel :
« Que me parles-tu, Vallier, de faire des tragédies? La tragédie court les rues. Si je mets le pied hors de chez moi, j'ai du sang jusqu'à la cheville. J ai beau secouer, en rentrant, la poussière de mes souliers, je me dis, comme Macblh : « Ce sang ne s'effacera pas. » Adieu donc la tragédie! J'ai vu trop d'Atrées en sabots pour oser jamais en mettre sur la scène. C'est un rude drame que celui où le peuple joue le tyran. Mon ami, ce drame-là ne peut se dénouer qu'aux enfers. Crois-moi, Vallier, je donnerais la moitié de ce qui me reste à vivre pour passer l'autre dans quelque coin du monde où la liberté ne fût point une furie sanglante. »
Une de ses boutades démontre amplement qu'il n'avait point d'autre ambition que de réussir dans l'enfantement de ses rêves d'artiste. Il disait à Thomas, l'académicien, son ami intime, après la première représentation d'une de ses tragédies, où il avait emmené ses filles:
— Si elles n'avaient pas pleuré, je les aurais étranglées de mes mains
Elles avaient pleuré, et ces larmes lui avaient prouvé la beauté de son drame ; et il était heureux*.
1. Geoffroy, en ses feuillelons des Di^batt, le malmène durement {Débats^ 1" décembre 1804) : « On avait rendu justice à Macbeth en bannissant du théâtre français ce monument de la barbarie anglaise. Kn vain. Duels s'est-il efforcé de régulariser les horreurs de Shakespeare, et d'habiller ce sauvage à la française; il n'a fait qu'affaiblir l'effet théâtral de ces horreurs, en conservant ce qu'elles ont d'atroc»* et de dégoûtant. Shakespeare* entre ses mains, est un Hottentot emprisonné dans des vêlements européens; il garde encore un air affreux, mais il a perdu son allure libre et fiiTP. la seule grâcp qui adoucissait ses traits. J'aime mieux Shakespeare tout nu, que garotlé par Aristole : ses caprices, ses bonds, ses élans, valent mieux que cette marche triste <»t pesante a laquelle il est asservi par son maître français. Au milieu du fatras de l'auteur anglais, on distingue des beautés sublimes, des effets étonnants qui semblent réservés à une nation inculte : l'imitation ternit les beautés et met, k la place des bizarre-
Le reste lui importait peu. Ses lettres à Garrick, le grand acteur anglais, corroborent ce jugement. 11 lui écrivait :
Vous m'avez trouvé, sans doute, bien téméraire de risquer une telle pièce iUamlct) sur le IhéAtre français, sans rien dire des irrégularités dont elle abonde ; le spectre qui parle si longtemps, les comédiens de campagne et le combat au fleuret m'ont paru des ressorts absolument inadmissibles. J'ai bien regretté pourtant de ne pouvoir y transporter l'ombre terrible, qui expose le crime et demande vengeance. J'ai donc été obligé, en quelque façon, de créer une pièce nouvelle. J'ai tâché seulement de faire un rôle intéressant duoe reine parricide et de peindre surtout, dans l'Ame fîère et mélancolique d'Hamlet, un modèle de tendresse filiale. Je me suis regardé, en traitant ce caractère, comme un peintre religieux qui travaille à un tableau d'autel.
Et il montrait ainsi sa naïve nature, avide d'émotions caressantes, de jouissances intellectuelles et morales. On le vit baiser dévotement la pierre de l'autel où avait officié Fénelon, qu'il appelait le doux prélat, qu'il nommait un saint. Et, de même, on ne peut lire, sans admiration, la lettre qu'il écrivait à Thomas sur la mort de sa mère :
J ai embrassé ma mère, pour la dernière fois, à cinq heures et demie du soir, le 30 du mois dernier (juillet 1787), sans qu'elle ait pu me voir ni m'entendre. Elle a rendu à Dieu
ries sin^lières de l'original, une froide et ennuyeuse régularité... Ducis a donc gâté :Shake4peare. Comme littëi'ateur, il formait une entreprise extravagante en essayant de polir un génie brut. Pouvait-il se flatter d'embellir Shakespeare, en lui ôtant sa physionomie? Il a rendu au tragique anglais} à peu près le même service que Lamolhe-Houdard a rendu à lauteur de f Iliade! Le poète anglais a p<*int, dans Macbeth, la puissance des remords >ur une àme honnête, mais faible, entraînée dans le crime par une ambition falale. L'idée est grande et belle. Macbeth est un caractère éminemment tragique. Diicis n'en a conservé qu'une esquisse informe ; Ducis a dépouillé ce caractère de tout ce qui le rend tragique dans Shakespeare. La wene où Macbeth croit voir l'ombre de Duncan est aussi triviale dans la copie qu'elle est terrible dans l'original. »
son âme pure et chrétienne, après soixante-dix ans d'une vie exemplaire. Vous savez, mon ami, combien elle m'aimait; elle a été ma mère dès mon enfance et presque dans ma vieillesse. Elle m'a toujours porté dans son cœur, comme elle m'a porté dans son sein. Grâce à Dieu, mon ami, j'ai presque fini ma carrière, qui n*a été qu'une suite d'embarras et de douleurs. J'ai appris, de ma mère, la grande leçon de l'homme et du chrétien, j'ai appris à souffrir. Si je sens une langue épicée se tourner sur mon cœur, avec tous ses piquants, je me tairai, et j'espère que mes douleurs secrètes seront comptées dans un monde où tout est justice et vérité. Mon cher ami, j'ai mis ma confiance dans le Dieu de ma mère ; je- lui demande de me conserver à jamais cette foi profonde et de mourir, comme elle, sous la bénédiction céleste. Je n'aimerai jamais personne sans lui souhaiter du fond de mon cœur une mort aussi douce et aussi sainte.
Parla, il ressemblait à bien peu d'auteurs contemporains. Les autres, sceptiques, railleurs, vivaient dans le monde, acceptant le tumulte des salons et les honneurs de la célébrité. Lui les fuyait, borné à l'assentiment de sa conscience. Les petits événements de la vie, les rivalités, les jalousies entre auteurs, n'avaient aucune prise sur lui. L'cùt-on fait passer pour un imbécile, qu'il n'aurait pas daigné démontrer le contraire, ni protester contre cette qualification. Il connaissait sa valeur, affirmant qu'il sentait se former en lui, à côté de petits sons de flûte, des grondements de tonnerre. Il avait Tàme tragique, écrivent ses juges. On n'en pouvait douter à ses prédilections de lecture, la Bible et Homère, dont ses vers portent l'empreinte. Sa poésie offre des beautés agrestes, comme dans Homère, et des accents tragiques, comme dans la Bible; et sous ce revêtement antique apparaissent des idées modernes que la Révolution lui avait inspirées. Dans son Othello^ il formule des sentiments démocratiques, absents dans les tragiques des siècles
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précédents. Othello s'exprime comme un des soldats parvenus de ce temps-là :
Ils n'ont pas, tous ces grands, manqué d'intelligence, En consacrant entre eux les droits de la naissance. Comme ils sont tout par elle, elle est tout à leurs yeux î Que leur resterait-il s'ils n'avaient pas d'aïeux? Mais, moi, fils du désert ; moi, fils de la nature, Qui dois tout à moi-même et rien à l'imposture. Sans crainte, sans remords, avec simplicité. Je marche dans ma force et dans ma liberté !
Echouant avec Ducis, Bonaparte se tourna vers Leraercier, dont la renommée avait grandi depuis ses visites chez Joséphine. Le jeune auteur tragique n'avait pas trente ans, et ses tragédies, ses comédies et ses poèmes, s'étaient suivis, d'année en année, depuis dix ans. Arnault,en ses Soitvenirs\ prétend qu'à Tàge de vingt ans Lemercier avait fait agréer, pour le théâtre, plus de seize mille vers. Sa présence, en un salon, étaitdonc toujours remarquée, et le Consul devait tenir à le classer parmi ses complaisants et ses thuriféraires.
Le poète, tout d'abord, se laissa faire, fasciné par le prestige de la gloire. Il se montrait à la iMalmaison aussi souvent qu'une invitation l'y conviait, et, comme au petit salon de la rue Chantereine, il retenait autour de lui, par ses causeries étincelantes, par ses idées souvent étranges et inquiétantes, les invités présents. Il y gardait son franc parler avec la plus courtoise politesse, sans démordre jamais de son opinion. Cet entôtement du paradoxe attachait Bonaparte. 11 luttait de saillies avec le poète, et le poète était souvent plus caustique que lui. Lemercier soutenait contre le général l'idée d'une République modérée :
— Nous Tavons, gardons-la, elle nous a coûté trop cher, disait-il.
Bonaparte y contredisait, et Lemercicr de répondre :
— Vous vous amusez h refaire le lit des Bourbons. Je vous le prédis, vous n'y coucherez pas dix ans.
Le chef deTEtat, offusqué, arrêtait la discussion et la terminait en l'appelant «mon petit Romain», union crédule fanatique». Kt puis, mécontent de cette obstination triomphante contre lui, il répliquait à Lemercier :
— Vous rougissez de vos raisonnements.
Et Lemercier, pour avoir le dernier mot :
— Et vous, vous palissez.
Ses visites aux Tuileries et à la Malmaison durèrent à peine un an. Il avait discerné, dans le conquérant, le despote, Thomme absolu, et la pente de son esprit Tentraînait du côté opposé. 11 y eut une brouillerie entre les deux hommes. La rupture fut subite après la reprise de Pinto, qui ne dépassa pas vingt représentations. La pièce fut retirée de la scène, peut-être sur Tordre de Bonaparte, après le départ un peu brusque de Lemercier, sorti ui^ soir de la Malmaison, froissé de n'y avoir point couché, la chambre d'ordinaire à sa disposition n'étant pas prête.
Bientôt, il vécut à Técart de cette société consulaire où tant de personnages cherchaient à pénétrer. Il se rallia aux mécontents et aux frondeurs, toujours bien accueilli dans les salons mondains, produisant, chaque année, de nouvelles œuvres, qui n'eurent jamais le succès des premières.
Ce fut, en 1800, un poème, Homère et Alexandre ^ puis Ismaël au désert ; ensuite, en 1803, //?.s Ages
français^ poèmeen quinze chanls, histoire de France mise en strophes, jusqu'au siècle de Louis XIV, et, dans la même année, Iside et Orovèze, tragédie en cinq actes, en vers, une de ses plus mauvaises pièces.
Bourrienne, le secrétaire de Bonaparte et son camarade au début du Consulat, affirme que le Consul se montrait toujours fort aimable pour Lemercier, et poli et prévenant, mais que son influence demeura vaine et ne put jamais entamer les convictions républicaines du poète. Il s'obstina quand même à l'entourer de ses cajoleries. L'autre résista indéfiniment. Bonaparte le redoutait à cause de son talent.
« Il craignait Lemercier et sa plume, ajoute Bourrienne; et le chef de l'Etat, comme cela lui arriva plusieurs fois, jouait le rôle de courtisan en flattant Técrivain. Et, certes, il n'y aurait pas mis tant de procédés, s'il eût pu espérer de ranger M. Lemercier au nombre des poètes qui allaient, de temps à autre, chez Fouché, et plus tard chez le duc de Rovigo, recevoir des gratifications de cinquante et de cent louis. M. Lemercier fut le seul homme, à ma connaissance, qui refusa la croix de la Légion d'honneur. »
L'Empire proclamé. Napoléon, rencontrant l'homme de lettres dans une solennité, l'aborda par ces mots :
— Eh bien, monsieur Lemercier, quand nous donnerez-vous quelque chose?
— Bientôt, Sire : j'attends.
Réponse offensante, qui rappelait son pronostic sur les Bourbons.
Ses œuvres furent aussi nombreuses durant l'Empire que pendant le Consulat. On peut men-
tîonner, après Istde et Orovèze, une tragédie, Beaudoin; une autre, Charlemagne^ dans laquelle Bonaparte eût voulu voir une ambassade de Saxons apporter au grand monarque la couronne de l'empire d'Occident: désir que Lemercier repoussa; ensuite, une comédie de caractère, le Corrupteur ; une autre de mœurs romaines, Plante; enfin l'Atlantiade^ ou la théogonie newtonienne, et un grand poème, la Panhypocrisiade, ou la comédie infernale au XVI* siècle ^
Legouvé fut plus malléable. Il continua ses assiduité? aux Tuileries et à la Malmaison, comme autrefois rue Chantereine, chez Taimable Joséphine. Bonaparte, au surplus, attachait moins de prix à sa conquête qu'à celle des autres. La mort d Abel^ Epicharis, étaient déjà oubliés. On ne voyait en lui que l'auteur de petits poèmes inoffensifs touchant aux sentiments les plus tendres du cœur des femmes. L'homme de guerre qu'était Bonaparte ne pouvait mettre ce joueur de flûte au même rang qu'un auteur dramatique.
11 n'en était pas de même de la sensible Joséphine, qui se pâmait toujours à une parole douce-
1. Diici» écrivait aur Lemercier (cité par Legouvé, Soixante antdc touvenira) : « Je pars demain matin pour Paris avec mon jeune et charmant ami Lemercier. Je l'aime avec une profonde affection et je l'admire comme un être extraordinaire. Au sortir de l'enfance, pour guérir son jeune corps dont la moitié avait été frappée de paralysie, il a passé par toutes les tortures, et il a monté, de supplice en supplice, dans la sphère supérieure qu'il habite. Il tient dans sa main les rênes de ce corps : il en conduit avec sagesse et fermeté, la partie vivante et la pallie morte. Dans la partie vivante existe son àme, avec des redoublements d'esprit, une étendue de vue, une audace de conception qui en font ))0ur moi un phénomène charmant, tandis que la partie morte en fait pour moi un martyr qui m'attendrit, un héros de la douleur qui m'étonne, et c'est tout cela qui m'explique les grandes passions qu'il a inspirées et ressenties, car les femmes ont des yeux pour comprendre et adorer ces prodiges. » Voilà certes, ajoute I^gouvé, un portrait bien frappant.
ment plaintive sur l'héroïsme des victimes de la Révolution. Elle avail failli être Tune de celles-là ! Legouvé se prêta donc au désir qu'elle lui exprimait et il fit connaître, un soir, aux Tuileries, le Mérite des femmes^ ce poème d'où jaillit sa grande célébrité*. A côté de vers faibles, il s'y trouve quelques passages gracieux et éloquents : la création de la femme sortant des mains de Dieu, les premiers bégayements de Tamour, Thymen, la naissance de l'enfant, et enfin les grands actes de bravoure de ces faibles créatures, destinées à plaire par leurs grâces, non à lutter par la force contre un ennemi. On a publié maintes fois, de ce poème, le tableau désolant et sombre de nos guerres civiles, pendant lesquelles les femmes se montrèrent si vaillantes, en méprisant le danger.
Naguère, en nos climats, lorsque de tout côté, Pesait des décemvirs le spectre ensanglanté, Vont-elles pas prouvé, par mille traits sublimes, Combien leurs sentiments les rendaient magnanimes?
La peur régnait partout! plus de cœurs, plus d'ami.
Le Français du Français paraissait l'ennemi ; Chacun savait mourir; nul ne savait défendre; Elles seules, d'un zèle ingénieux et tendre. Pour détourner la mort qui nous menaçait tous, Osèrent des tyrans aborder le courroux.
Celle-ci, dès l'aurore, au repos arrachée. Attendait leur présence, à leur porte attachée ; Celle-là, d'un geôlier insensible à ses pleurs, Désarmant par son or les avares fureurs, Dans un sombre cachot, d'un époux ou d'un père. Accourait, chaque jour, consoler la misère
1. Il y cul trois imitations ou parodies du Mérite deê Femmes en 1801 It Démérite de* femmes^ poème de Pelletier de Saint-Julien ; les Défauts des Femmes^ poème véridique en IV chants, et le Mérite des hommes^ également poème. •
5i LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
L'une, d'un objet cher, qui marchait à la mort, Demandait avec joie à partager le sort ;
Toutes, enfin, Tappui d'un Français malheureux, Parlaient, priaient, pleuraient et s'immolaient pour eux.
Et les deux vers de la fin, si souvent rappelés:
Et si la voix du sang n'est point une chimère, Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère !
Le Journal des Débats (fructidor an XI) fut sévère pourTauleur:
« Tous les tableaux de M. Legouvé, dit-il, sont maigres et secs. Ils sont peu animés Les transitions ne sont pas toujours heureuses. On y est fatigué par une monotone répétition des mêmes tours et des mômes figures, surtout de Tôxclamation. M. Legouvé parle-t-il d'une mère?
Sa mère î Elle lui prête un secours assuré !
d'une maîtresse?
Sa maîtresse ! Oh ! combien son regard la dévore !
d'une épouse?
Tne épouse! Ah! pour nous son aspect!
d'un père?
Il est devenu père! Oh! trop heureux amant! »
Quoique très justifiées, ces critiques n'arrêtèrent point le débit du poème.
Chénier eût été Thomme de choix de Bonaparte, si
ciVX TUILERIES ET A LA MALMAISON 55
Chénier avait voulu se montrer plus souple et moins variable. Malheureusement, le frère d'André était l'écrivain le plus inégal, le plus violent, le plus esclave de ses préjugés et de ses passions, le plus vain de son talent, le plus jaloux de renommée. Jusqu'au Consulat, il avait paru un admirateur du général. A une séance de Tlnstitut, en présence du vainqueur de Tltalie, dans une élégie qu'il lisait sur la mort de Hoche, il avait introduit deux vers contre l'Angleterre et en T honneur du grand capitaine. 11 montrait à notre ennemie, comme un danger menaçant pour elle,
La grande nation à vaincre accoutumée
Et le grand général guidant la grande armée !
L'assemblée applaudit à outrance. Bonaparte serra les mains du lecteur avec effusion. Ce fut entre eux un commencement de sympathie, et Chénier, en relations avec la famille du jeune héros, seconda énergiquement la révolution de Brumaire. Il en fut récompensé par une place au Tribunat.
Le Premier Consul estimait d'ailleurs le talent de parole, l'éloquence nerveuse du nouveau tribun. Il ne pouvait oublier que le poète était aussi un fougueux patriote dont Tinspiration, avec l'aide de Méhul, avait produit ie Chant du départ^ pour la première fois entonné par les soldats à la journée de t'ieurus. Enfin le théâtre de Chénier débordait de harangues enflammées sur Tart de gouverner, et Bonaparte, qui considérait Corneille comme un modèle d'homme politique, se sentait attiré vers son protégé, plus encore que vers un autre.
Mais au Tribunat, coudoyant les amis de M""" de Staël, Benjamin Constant, Ginguené, Garât, on le
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vit oublier rhomme qui l'avait distingué et séparé de la foule des solliciteurs. Le tribun joignit sa j)arole à celle des opposants dressés contre les projets du Premier Consul. Le lien de sympathie qui les avait unis quelque temps fut rompu, et Bonaparte comprit son adversaire au nombre de ceux qu'il supprima du Tribunal.
A trente-sept ans, Chénier fut enlevé aux discussions des grandes assemblées. Ses idées perdirent le retentissement de la tribune. 11 n'eut désormais, pour arriver au public, que les brochures où il publiait ses virulentes satires, toujours blessantes et toujours impitoyables, incisifs pamphlets qui lui créaient de nombreux ennemis, car il n'épargnait personne, et toutes les occasions lui étaient bonnes pour répandre l'àcreté de sabile sur ses adversaires.
Delille, rentré en France, se rencontra chez Ëlisa Bacciochi avec le Premier Consul, qui eut voulu se l'attacher. Mais le poète était royaliste, aimant la solitude et le silence où il poursuivait ses rêveries, et cette première entrevue fut la dernière. Le général et le chantre des Jardins ne pouvaient s'accordera
Fontanes, au contraire, devança Bonaparte : il
1. M"» de Rémusal, Mémoires, t. II, p. 389. A celle soirée Bacciochi, M">« de Rénmsat était la seule femme qui connût Delille. Elle rend compte de l'entrevue :
« Tous deux (Bonaparte et Delille) s'animèrent, mais chacun à sa manière. Je remarquai bientôt que ni l'un nil'aulre ne parvenaient à produire l'etTet réciproque auquel ils prétendaient tous deux. Bonaparte aimait à parler. Delille était un peu bavard et fort couleur. Ils s'interrompaient mutuellement et ne s'écoutaient point. Leurs di^cours se choquaient au lieu de se répondre. Ils étaient habitués tous deux à être loués. Ils se sentirent avertis promptement qu'ils ne gagneraient rien l'un sur l'autre, et finirent par se séparer, a»sez fatigués et peut-être mécontents. Après, Delille disait que la conversation du Consul sentait la poudre à canon; Bonaparte trouvait que le vieux poète radotait l'esprit. >•
s'offrit. Peu riche, iDconnu, désirant la gloire avec la fortune et revenant d'exil après les persécutions delà Terreur et du Directoire, il ne songeait qu'à tirer parti de son talent d'écrivain. Quelques-uns de ses poèmes, parus avant la Révolution, lui avaient attiré Tamitié de Ducis; le poème des Verf/ers, en 1788, avait été remarqué de La Harpe ; et, à force d'entregent, il était parvenu à se concilier les bonnes grâces d'Elisa Bacciochi, sœur du Premier Consul. Ce fut le commencement de sa notoriété. Washington étant mort, il fallait un orateur pensant noblement, s'exprimant bien en phrases solennelles, à qui serait confié Téloge du grand homme américain, dans une cérémonie publique. Fontanes, recommandé par son entourage, fui choisi par Bonaparte, et il s'acquitta si correctement de sa tâche que, dès ce jour, il gagna l'amitié du Premier Consul, ce qui excita la jalousie de Fouché et en fit son ennemi.
Accroché à son premier échelon, le petit poète ne le lâcha point. Il sut plaire, n'étant ni trop plat, ni trop exagéré dans ses louanges, connaissant la manière d'être agréable en appuyant sur les pensées qu'il savait être celles de ce nouveau protecteur, appliquant avec art les exemples de l'histoire ancienne aux événements contemporains, pour en tirer un encouragement aux empiétements de l'ambitieux qui se dévoilait. 11 devint ainsi président du Corps législatif, avec un traitement considérable, puis grand-maître de TUniversité ; et, nanti et satisfait, il sut attirer au gouvernement consulaire quelques-uns de ses am is les plus distingués : Joubert, Chênedollé, Daunou, de Bonald, qui honorèrent grandement leurs places. A la fin, Bonaparte en fit son familier, trouvant en lui un critique délicat de
la littérature, à qui souvent il demandait une lecture, ou bien Tappréciation d'un ouvrage récemment paru. Quand il le voulait recevoir séparément, Fontanes entrait, le soir, aux Tuileries par une petite porte, ouverte à lui seul.
Ceux qui le jugèrent, comme écrivain, donnèrent en même temps la mesure de Thomme. Son style dérivait de son caractère. Rivarol disait qu'il avait «le poli sans l'éclat »; Joubert Taccusait de trop «caresser sa phrase». C'est bien cela, en effet: il est poli d'une politesse fade ; il caresse les personnes comme les mots qu'il emploie; il les choisit, il les arrange; sa phrase est alignée comme au cordeau ^
Fontanes perdit, peu à peu, sa qualité d'homme de lettres en prolongeant son accointance avec Bonaparte. Il se métamorphosa en homme politique, des qu'il fut entré au Corps législatif; par sa souplesse, sa dextérité dans la louange, il réussit à garder Tamitié du Premier Consul, tandis qu'avec les autres écrivains les relations du grand homme n'avaient été qu'éphémères. Après quelques mois d'essais, Bonaparte, peu satisfait de se heurter à leur résistance orgueilleuse, avait abandonné ses projets sur les hommes de lettres. Il les reçut encore à ses soirées aux Tuileries, à ses matinées à Saint-Cloud. Il les invita, — les plus connus, les plus célèbres, — avec ses fonctionnaires, ses généraux et les hommes du inonde qui avaient cédé à ses cajoleries. Les poètes, les auteurs dramatiques vinrent chez lui à titre d'invités : ils ne furent point ses amis-.
1. En 18(K), il cUail enliù à la rédaclion du Afcrctire avec Chateaubriand : il fut cnsuilo rannotaleur de deux livres de VEnèide de Virgile, traduits eu vers par Delillc, et l'éditeur du poème de Malfilàtre ; Narcitse dont Vile de Vvnua.
2. Parmi ceux qu'il recevait, on cite Lacretelle, Boufflcrs, Lebrun-Pin-
A mesure que le temps s'écoulait, il se trouvait plus absorbé par les difficultés de la politique. Les soins à donner à Tarmée, la restauration des ruines, laissées sur le sol de la patrie par l'ancien Gouvernement, occupaient toute Tactivitéde son esprit. Il lui suffit, dès lors, de donner une marque d'attenlion aux ouvrages, journellement publiés, et d'assister aux pièces de théâtre, qui attiraient la foule. Certains auteurs, au surplus, lui étaient hostiles, depuis qu'il les avait expulsés du Tribunal, et aucun d'eux n'eût consenti à figurer dans sa suite.
EQlin,en ce temps-là, un préjugé discréditait les hommes de lettres*. On ne les prenait que comme
dare.de Nirernai», Bernardin de Saint-Pierre, Esménard, Bouilly, Fiévêe, Uenon. qui Tavail accompagné en Egypte, et Chateaubriand jusqu'à sa ruplure.
1. Morellet, en ses Mémoires (t. II, p. 129), parle de l'homme de lettres sous le Consulat. Il fait les observations suivantes :
■ Parmi les hommes de lettres, \ca uns se répandent dans la société polieetcultivée, la recherchent et vivent au milieu d'elle; les autres s'en tiennent loin. Ces deux manières d'être ont chacune leurs avantages, mais aussi leurs inconvénients, lorsqu'elles passent une certaine limite. L'homme de lettres, trop sépare des gens du monde, tombe dans le pcdantisme, ou n'épure jyas assez son goût : trop répandu, il perd un temps précieux, donne quelquefois dans l'afTectation et laisse presque toujours affaiblir sa manière et ses opinions. Vit-il seul ? II est bizarre et dur ; dissipé, il devient commun et frivole. Vu de trop loin, il n'est ni connu, ni jugé, parce que ses travaux se portent sur des objets du genre le plus sérieux et le plus important, dont les gens du monde n'ont point d'idées ; tandis que ceux qui le voient de trop près, bientôt familiarisés avec sa personne, prisent son talent au-dessous de sa vraie valeur, ou bien par enthousiasme de société, le vantent au-delà de ce qu'il vaut. Entre ces deux extrêmes, il est un milieu qu'il faut saisir. C'est ce milieu que nous cherchions dans le dernier siècle. >
= Jouhaud ( Vie publique et prioée des Français) donne une autre note : * Ce fut, pendant longtemps, un assez triste métier ({ue celui d'auteur. 11 parait que ces grands hommes qui ne rêvaient qu'immortalité, savaient, en vrais philosophes, dédaigner les misérables dons de la fortune auxquels ie vulgaire attache tant d'importance. Les noms d'auteurs et de pauvres diables étaient alors synonymes. Lorsqu'on allait voir un homme de lettres, on se préparait à monter dans une région, ordinairement aussi élevée que les idées de celui qui l'habitait. Là, on trouvait un homme dont la perruque uiéc et le vieux habit noir annonçaient les droits à l'admiration publique. Et l'on se sentait tout disposé à refuser le titre glorieux d'auteur à celui qui ne se présentait pas sous ces livrées de la misère.»
amuseurs, propres à faire rire, ou à faire pâmer d'effroi les auditeurs ; et dans les salons du Consulat, où la bonne compagnie d'autrefois n'avait pas encore pénétré, cette manière de voir diminuait assurément leur bonne renommée et le désir manifesté par Bonaparte de les recevoir. Rivarol, à l'étranger, n'avait entamé ce chapitre qu'avec colère. Le Journal des Débats rapporte de lui celte phrase :
« Je ne vois rien de plus humiliant que d'aller colporter son esprit chez ces Midas qui vous appellent à leurs festins pour le plaisir de leur société et vous montrent comme une lanterne magique qu'ils ne savent pas môme annoncer. »
Et le journal ajoutait :
M II se vengea trop cruellement, peut-être, d'un négociant de Hambourg qui avait voulu servir à son dîner l'esprit d'un homme, que Voltaire appelait Yaimable Français, Rivarol se promit de garder un silence obstiné pour déjouer l'espoir d'une assemblée nombreuse. Cependant, fatigué de questions et d'éloges, il y répondit exprès par une forte balourdise. Elle fut telle qu'on s'écria tout d'une voix :
— Fi! monsieur de Rivarol, fi!
— Eh bien! Messieurs, répondit-il, je n'ai encore rien dit qu'une bêtise, et vous criez tous au voleur! »