Lebrun-Pindare
parmi ses partisans. Le Consulat et TEmpire le trouvèrent prêt à chanter leurs succès.
Et rheureux Bonaparte est trop grand pour descendre Jusqu'au trône des rois.
Cette louange lui valut jusqu'à sa mort, en 1807, une pension de 6.000 francs. Sa versatilité lui était légère à porter. Il tenait, avant tout, à faire parler de sentaient, de son génie ^ d'après son mot; a lire, dans les feuilles du jour, l'éloge de ses poésies et les applaudissements donnés à ses épigrammes. La critique de son caractère et de ses mœurs lui était moins sensible que celle de ses œuvres, sur lesquelles il y avait divergence d'opinion. Loué avec exagération par quelques-uns de ses confrères, censuré, au contraire, avec acrimonie, par d'autres, il se désolait de ce défaut d'unanimité dans l'appréciation de son mérite. Plusieurs le plaçaient au-dessus de Jean-Baptiste Rousseau, au-dessus du poète latin Horace, ne trouvant que Pindare digne d'être sonégaU. Quelques-uns l'accablaient en lui reprochant de manquer de souffle. Les images dont il usait, disait-on, étaient sans grâce, sans abandon. Son vers était raide, souvent bizarre ; « laborieusement original », ainsi que l'observe Villemain. Fontanes le qualifiait de « poète de mots ». Joubert, plus généreux, lui répondait : « Ce n'est pas déjà si peu. » Mais personne ne contestait sa passion de bien dire, gâtée chez lui par une association d'idées où les mots se heurtaient, sans harmonie. L'effort se montrait trop visiblement et sans verve.
Son œuvre ne fut toujours que le reflet de son
1. Ce fut pour cette raison que Lebrun ajouta le nom du poète grec au sien, et se lit appeler « Lebruii-Pindare ».
caractère, quinteux et inégal, bourru et envieux, cause, entre sa femme et lui, d'une séparation après vingt ans de mariage. 11 avait épousé une jeune lille de bonne famille. M"" de Surcourt; elle ne put continuer la vie commune. Les torts étaient certainement ceux du mari; car sa mère, sa sœur, durant la procédure de la séparation, accusèrent nettement leur hostilité à son égard. Dans une pièce de \eTîy,Némésis^ sous une allégorie mythologique, froissé de cette animosité familiale, il s*écriait :
[ses derniers abois, Mais aucun d'eux (personnages mythologiques) n'a vu dans Epouse, et mère, et sœur, le frapper à la fois.
Et cependant, c'est à sa femme, dissimulée sous le nom de Fanny, qu'il avait adressé, un jour, cette jolie pensée :
Dans les yeux des amants Vénus a mis leur Ame 1
Les femmes étaient ses ennemies. 11 n'avait su ni cajoler, ni accepter leurs préjugés. 11 leur contestait tout talent littéraire ; et comme le bonhomme Chrysale, il aurait voulu qu'elles s'en tinssent aux menus soins du ménage. En 1795, M"*" Constance Pipelet, plus tard princesse de Salm, qui savait penser et écrire et qui combattait, par la plume et la parole, en faveur des mères, des épouses et des filles, Tattaqua vigoureusement dans une Epitre aux femmes^ dont Chénier vantait Tesprit et la raison. Quelques années plus tôt, sa manie de persécution l'emportant, il n'avait pas craint de contrister M"" Fanny de Beauharnais par Tépigramme suivante :
Chloé, belle et poète, a deux petits travers : Elle fait son visage et ne fait pas ses vers !
La piqûre devait (itre, pour la noble dame, d'autant plus cuisante qu'elle n'était plus jeune. Elle se vengea, la spirituelle Ghloé, en faisant copier le distique méchant, que Ton colla sur une glace, dans le salon où elle recevait Lebrun ^
Incontestablement désigné par la nature de cette malveillance, Lebrun resta d'abord Fauteur inconnu. Champcenetz s'attribuant le mérite de cette satire, Lebrun ne sut pas résister à Tenvie d'une nouvelle épigrarame; la suivante :
Gléon aime les vers, et même ud peu les miens, Car il les prend. Jamais je ne prendrai les siens.
Il était incomparable en ces bluettes, barbelées, aiguisées, perçantes. Avec Baour-Lormian ils échangèrent deux impertinences caustiques, qui amusèrent la société de l'époque. Lebrun commença contre Baour :
Sottise entretient la santé ; Baour s'est toujours bien porté.
Sottise entretient Tembonpoint; Aussi Baour ne maigrit point.
Et Baour de riposter :
Lebrun de gloire se nourrit; Aussi voyez comme il maigrit.
Il était maigre, eneiïet, grand, presque décharné, les yeux encerclés d'arcades proéminentes et om-
i. « Il paraît, dit Quérard, que ce qui inspira cette idée à Lebrun, fut le peu de succcit qu'avait obtenu un de ses ouvrages dans une réuuion littéraire où des vei*s de M"* de Beauharnais avaient été fort applaudis. »
« Sou talent poétique ù part, dit Arnault en i^cs Souvenirs (t. I, p. 210), lequel fut de l'ordre le plus élevé, c'était un homme assez ordinaire et même dans l'emploi de ce talent, ce fut un très mauvais homme. »>
bragés de sourcils arqués, au-dessus d'un nez un peu long et mince. La bouche se formait de deux lèvres fines, laissant échapper, quand elles se débridaient, le mot cruel, le mot blessant qui imprimait une marque indélébile sur la victime. Le menton était énergique, découpé en pointe, formant avec le haut du visage une figure expressive. En ses poésies légères, plusieurs petites pièces sont charmantes. Entre autres, celle-ci :