Dolille (l'abbô
vers préférés. L'engouement du monde pour lui était général. La princesse Dolgorouki, en l'entendant, s'écriait que cette poésie« faisait vibrer toutes les fibres du cœur». M""" Vigée-Lebrun appuie sur ces louanges. Elle ajoute môme qu'on ne se lassait point d'écouter les récits du vieillard, toujours émaillés de mille anecdotes. Jamais, d'ailleurs, l'aimable conteur n'usait de satire. A ses yeux, la société n'était composée que de personnes recommandables et honnêtes. La méchanceté n'entrait point dans son Âme : âme d'enfant, disait-on de lui, âme naïve et légère, s*accrochant au dernier visiteur. Légère à ce point que Ton ne pouvaitcompter sur une promesse de lui. Invité à dîner, il se faisait attendre en vain, parce qu'un autre de ses amis l'était venu voir h l'heure où il devait partir et l'avait emmené. Et naïvement, il répondait aux reproches encourus : « Que voulez-vous? Je me suis persuadé que la personne, présente chez moi, était plus pressée que l'autre qui m'attendait. »
Avec ce penchant vers la bonté et d'une naïveté presque sublime, supposant tous les hommes animés des mêmes qualités, il ne quitta point la France pendant la Terreur. La politique n'avait jamais souillé sa muse. On le laissa tranquille. Cependant Robespierre, on le sait, avait fait décréter par la Convention l'existence de Dieu et Timmortalité de l'âme ; et voulant donner un grand lustre à la fête destinée à consacrer ce décret, il fit demander des vers a Delille par le procureur de la Commune. Chaumette ne donna que vingt-quatre heures au poète, qui promit les vers. A la visite de Chaumette, le lendemain, Delille lui lut sa composition, écrasant le masque du misérable de son mépris, et soufflant la terreur et le remords, en cette
! de boue, par ces vers éner^^iques à la fin de ]ue strophe ;
Tiembleil Vous âtes immortelal
C'est très bien, s'écria Chaumette, après les r entendus. C'est peul-étre ce que vous avez de mieux jusqu'ici. Mais attendons. Le moment t pas venu de publier ces vers-là. Quand il sera ps, je viendrai vous avertir.. » Le Mercure, de naire an XI rapporte l'anecdote et suppose que ithyrambe ne devait pas ^tre du goât de Robesre et que Chaumette avait eu peur. En voici un âge :
DaDS Ba demeure iDébrauluble,
Assise sur l'ËterDÎté,
La tranquille [mmorlaliir-, ropice aux bons, et terrible au coupable, u Temps, qui, sous ses yeux, marche ù pas de géant,
Diifend l'ami de ta Justice,
Et ravil à l'espoir du vice
L'asile horrible du Néant.
ui, vous qui, de l'Olympe, usurpant le tonnerre, es éternelles lois renvei'seï les autels,
lâches oppresseurs de la terre,
Tremblez I Vous êtes immortels !
t vous, vous, du malheur victimes passagères, iir qui veillent li'un Dieu les regards paternels, oyagi'urs d'un moment aux terres étrangères, Consulei-vous, vous éles immortels !
près thermidor, découragi* par les forfaits des lutionnaires, le poète s'expatria, passa en Suisse tifin en Angleterre, où il resta jusqu'à son re- , provoqué par la réouverture du Collège de ice dont il ('tait l'un des professeurs, avant la Dlution. Ses débuts avaient été fort modestes.
Né en 1738, en Auvergne, fils naturel de Tavocat Monlanier et d'une personne de Taristocratie, il avait accepté, pour vivre, une place de maître de quartier, au collège de Beauvais. Quelques années plus tard, il devint régent au collège d'Amiens, où il connut Gresset. Les deux poètes se lièrent d'amitié. Jeune alors, Delille était étourdi et si remuant qu on lui avait donné le surnom d'écureuil. Et tandis queTun des deux amis récitait le petit poème de l>r/-Ktfr/,rautre traduisait les G^ory/yw^-sde Virgile. Les premiers succès du petit professeur datent de 1761, année où l'Académie couronna les vers du poète sur l'invention d'un bras mécanique. Sa renommée commença en 1769, à la suite de la publication de ses Géorgiques, Voltaire s'engoua de cette œuvre et présenta l'auteur à l'Académie, qui en fit l'un des siens, en 1772. Le roi, le trouvant trop jeune pour l'illustre compagnie, attendit deux années avant de ratifier l'élection. Mais les grands seigneurs de la cour le voulurent posséder pour leur agrément. Les Choiseul,les Bragance, les Boufflers, les Narbonne, les Ségur et le prince de Ligne se le disputèrent. Dès lors, toutes les faveurs lui échurent, ainsi que les bénéfices ^ Et il fut nommé professeur au Collège de France.
Celte vie pleine d'éclat, ces soirées enivrantes passées dans la belle société de Versailles, Delille ne les oublia jamais. En Angleterre, il fréquenta le monde des émigrés, et, sous le Consulat, il résista aux cajoleries de Bonaparte. Cette fidélité aux princes exilés agrandit son auréole, et les jours 3Ù il devait lire au lycée quelques fragments de ses oeuvres, achevées en exil, la salle débordait d'assis-
1. Il fut déclaré chanoine de Moissac. abbé de Saint-Séveiin, et le comte i'Artois l'agréa comme son favori.
tants, comme pour La Harpe. Les journaux, au surplus, stimulaient cette vogue et cet enthousiasme, en notant le prix que lui offraient les libraires de Tédition d'un de ses poèmes, prix très élevé, trente mille francs, disait-on, pour P Homme des champs, paru en 1800. Sa deuxième publication, à Paris, se fit, en 1802 : celle du poème, la Pitié, Bonaparte, mécontent de l'auteur, qui se montrait hostile et renfrogné, exigea la suppression d'un passage en l'honneur des Coudés. Comme toujours, le résultat fut contraire au but poursuivi . Les vers prohibés,tout le monde les sut par cœur. Un écrivain gascon exagéra surtout l'incident qui fût tombé dans Toubli, si le Méridional n'eût eu la malencontreuse idée de publier une brochure, sous ce titre : Point depitiépour la Pitié. La renommée de Delille n'en souffrit point. On le fêtait, on l'accueillait dans les salons de l'aristocratie. Les épisodes de ses poèmes, encore inédits, étaient dans toutes les mémoires. On récitait celui des Catacombes, tiré de rbnagination^ encore en portefeuille, et puis l'Hymne à la Beauté^ la tirade sur la Sœur grise et le panégyrique de Rousseau ^ Sous l'Empire, successivement parurent,
1. L'épisode des catacombes oiTi va au peintre Hubert Robert. Voici les vers de Delille qui s'y rapportent :
Hélas!
Il a perdu le fil qui conduisait ses pas : Il rhcrchc, mais en vain ; il sï'g-arc, il se trouble ; Il 8'éloignc, il revient et sa crainte redouble. H prend tous les chemins que lui montre la peur, Dans les enfoncements de cette obscure enceinte. Kofin. de route en route, et d'erreur en erreur, Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe. D'où ving-t chemins divers conduisent alentour. Lequel choisir ? Lequel doit le conduire au Jour II les consulte tous, il les prend, il les quitte, L'eiTroi suspend ses pas, l'elTroi les précipite. Il appelle. L'écho redouble sa frayeur.
en 1805, la traduction en vers du Paradis perdu de Milton; en 1806, V Imagination^ poème de huit chants; en 1808, les Trois Règnes^ également de huit chants, où se trouvent les vers sur le colibri, le cygne, le chien, le cheval, Tàne, sur Thommage à Linné, la découverte de Christophe Colomb et le tableau de la peste.
En ses poésies, Delille franchit, en se jouant, toutes les difficultés. Les périphrases lui arrivent faciles, élégantes même, et il évite de nommer les choses vulgaires par leur nom. Car, en ce tempslà, certains mots étaient nobles, d'autres ne Tétaient pas*. Sa poésie coule toujours limpide, et sans
Di' BÎDistres pensers viennent g^lacer s(}n cœur. L'afttre heureux qu'il regrotte a mesuré dix heures Dt'pois qu'il est errant dans ces noires demeures. i> lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel En trois luntres entiers roit à peine un mortel. Et pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste. Du flambeau qui le guide, il voit périr le reste.
Dieu! quel ravissement quand il revoit les cieux, Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux I Avec quel doux transport il promène sa vue Sur leur majestueuse et brillante étendue. La rit^, le hameau, la verdure, les bois, Semblent s'offrir à lui pour la première foiti ; Et rempli d'ane joie inconnue et profonde. Son cceur croit assister au premier jour du monde.
1- Il Y avait des termes nobles et roturiers, dit Merlet, en son tableau de la littérature de cette époque : «Le porc se disait : un gros ôplcurien qu'on engraisse de glands. r/&no : un utile animal qu'outragent nos diMains. Le chapon :
i> froid célibataire, inhabile au plaisir. Du luxe de la tnblc infortuné mortyr.
I^ hommes étaient des humains ou des mortels ; une épée, un glaive ; un soldat, un guerrier; un cheval, un coursier ; puis ce furent les fureurs de Bellone, l'écharpe d'Iris, les ailes du Temps, les ciseaux de la Parque, les bocages d'Hélicon, l'email des prairies, les Hambeaux de l'hymen, 1p trident de Neptune, les balances de Thémis. Vénus est toujours la mère des ^»râces ; Cêrè», la déesse des guérets : Bacchus, le dieu de la treille ; Virgile ne cesse pas d'être le pasteur de Manloue : Bossuet, ou Fénelon, l'aigle d<» Meaax ou le cygne de Cambrai. »
émotion, ni tendresse. Quoi qu'en ait dit la princesse russe Dolgorouki, il n'y a point de sensibilité dans les récits du poète; il reste froid. On n'admire en lui que sa facilité a trouver la rime. Ducis disait, avec raison, du poème des Jardins : « Ce livre ne sera pas la volupté du rêveur solitaire, qui a coutume d'emporter avec lui Virgile ou La Fontaine. C'est qu'il y a, dans la nature, un charme dont ne se doute pas cet esprit gâteur de raison et quelquefois de poésie. Si, dans le Songe de Vaux, il vous arrive de relire les plaintes éloquentes de la nymphe Hortésie plaidant la grâce de Fouquet, ces vers presque techniques, et pourtant éclairés d'un reflet qui vient de l'Âme, vous feront comprendre quelle distance il y a de l'artifice à la vérité. » M. de Maistre, le grand pamphlétaire de Saint-Pétersbourg, s'accordait avec Ducis, ne trouvant aucun intérêt à ce poème des Jardina, Piqué au vif, Deiille, comme tous les auteurs, protesta contre ce jugement dans l'une de ses préfaces. « Eh ! quoi, disait-il, cet art charmant [des Jardins), le plus doux, le plus naturel et le plus vertueux de tous, cet art que j'ai appelé ailleurs le luxe de Vagricullure, que les poètes eux-mêmes ont peint comme le premier plaisir du premier homme... serait sans intérêt ! Milton, le Tasse, Homère ne pensaient pas ainsi, lorsque, dans leurs poèmes immortels, ils épuisaient, sur ce sujet, les trésors de leur imagination. Ces morceaux, lorsqu'on les lit, réveillent dans nos cœurs le besoin des plaisirs simples et naturels. Virgile, dans ses Gêorgiqnes, a fait d'un vieillard qui cultive, au bord du Galèse, le plus modeste des jardins, un épisode charmant, qui ne manque jamais son efl'et sur les bons esprits et les âmes, sensibles aux véritables beautés de l'art et de
la nature. » Au total» les critiques Tout à peine effleuré. Chénier est tout miel pour lui, disant que le poète excelle dans le difficile et que Ton constate, en ses œuvres, « Téloquence des expressions, le choix des images, le charme puissant des beaux vers ».
Sur la fin de sa vie, ses yeux ne le pouvaient plus guider. Il était presque aveugle, se trompant, sans cesse, sur l'identité despersonnes.Lafcmme, qui vivait avec lui, ne Tabandonnapointheureusemcnt, et redoubla de soins pour Tinforluné poète, rachetant par son empressement affectueux, les duretés précédentes. Lorsqu'il mourut, en 18li3, Bonaparte n'avait pas encore fléchi l'orgueil de l'entôté Auvergnat, qui avait placé sonhonneur à repousser toutes les caresses impériales.
Sousle Consulat, Lebrun-Pindare*, contrairement à Delille, ne mit aucun retard à se rallier à Bonaparte. Il adulait le pouvoir, quelque nom qu'il portât. Il était venu offrir ses galanteries dans les salons de Joséphine et, lorsque le Premier Consul eut définitivement vaincu les factions, menaçantes pour la tranquillité publique, il lui adressa ses hommages. Sa muse chanta la gloire du triomphateur; il la mit en coquetterie avec le Gouvernement. Jadis, il avait été l'un des amis des princes. La monarchie renversée, il avait injurié la reine, sa bienfaitrice.
Reine que nous donna la colère céleste, écrivait-il en ses vers. Robespierre l'avait compté