IV
maie cogitât. Femme qui pense, à coup sûr, pense mal. »
Joseph de Séguravait pour M"" Contât « une amitié coquette ». M"*' Sophie Gay, qui emploie cette expression, louait l'esprit du chansonnier, mais elle se moquait fort spirituellement du personnage chantant ses couplets chez la sémillante actrice. Elle se trouvait, un soir, avec lui, dans le salon de la conoédienne, et voici de quelle manière, en ses mémoires, elle dépeint le poète : « Le costume antigrec du chanteur (avec une lyre), sa coiffure en petits crochets, frisés, poudrés, ses mines de vieille cour, ses cinquante ans et sa voix frôle et sa prononciation à la mode des ci-devant élégants de Versailles, cette lyre posée à la manière de Phidias, tout cela offrait Timage d'un Apollon si grotesque que je ne pus m'empôcher d'éclater de rire. »
Il vécut peu de temps après le Consulat et mourut en 1805. Son frère Philippe de Ségur lui survécut jusqu'en 1830.
Vigée était le fils du peintre, et, dit-on, d'une coiffeuse, ce qui avait provoqué, dans le Dictionnaire des Girouettes, de méchants petits vers où on le disait fils d'un coiffeur :
Ton père écorchait nos mentons, Tu nous écorches les oreilles.
Sa sœur, qui fut Tartistc célèbre connue sous le nom de Vigée-Lebrun, a contribué h sa renommée plus que les œuvres laissées par le poète, composées d'épîtres, de quatrains, de nouvelles, de pensées détachées, quelquefois ingénieuses, et de pièces de théâtre, parmi lesquelles les Aveiix difficiles et r Entrevue entrèrent au répertoire du Théâtre-Fran-
q^is. L'Enireviie était jouée par M'"' Contât et MoIé; c'est à eux, sans doute, que la pièce de Vigée dut son succès prolongé.
Né en 1758, il avait plus de trente ans, lorsque éclata la Révolution, et il était chef du secrétariat de la comtesse de Provence. Il vivait donc dans les dépendances de la cour de Versailles, témoin de ses splendeurs et des belles manières des seigneurs, que sa situation lui permettait d'approcher. De figure assez agréable, très vaniteux de caractère, il s'efforça d'imiter Tattitude et la morgue des gentilshommes, et, durant sa vie, il affecta d'être tranchant, cassant dans sa conversation, cherchant ses mots, ses épigrammes, qui souvent ne venaient pas.
II s'était créé, ainsi, de nombreux ennemis, accrus encore par sa résistance à agréer les petits vers envovésà fAlmanach des Muses, dont il fut le directcur, pendant trente ans. Arnault, en ses mémoires, met en relief tous ces défauts et conteste son esprit. Vigée, pourtant, revendiquait hautement celte brillante qualité. Un seul talent lui était reconnu. Fart de bien dire les vers et de jouer agréablement la comédie. C'est du moins sa sœur qui l'affirme. Et telle était sa confiance en soi qu'il ne craignit point de succéder à La Harpe à TAthénée. Il ne manquait pas à une séance, et l'on voit son nom, dans les journaux du temps, accolé toujours à ceux des auteurs que l'on y applaudissait.
Il accepta la Révolution. Qui ne l'accepta pas? Il s'offrit môme à Bonaparte, pendant le Consulat, sourit à sa gloire, flagorna sa puissance et ne réussit point à s'attirer une faveur du général. 11 resta simplement homme de lettres, rimeur agréable et petit auteur dramatique. Ce fut lui, cependant, qui
enseigna la déclamation à M"* Duchesnois, et ce ne fut pas son œuvre la moins bonne.
Dans son vol urne intitulé Mes Conventions, titre que donne au livre la pièce importante, il est quelques morceaux dignes de mention. D'abord A/^.<f Conventions, que le Publiciste de l'an IX analyse avec éloge : (( épître charmante, dit le journal, pleine de grâce et de philosophie, dans laquelle Tauteur, sous prétexte d'arrangements pris avec sa maîtresse, fait la critique la plus ingénieuse de nos modes, de nos travers, de nos bals et de nos jeunes gens». « UEpltre à la Mort^ ajoute le Publiciste, est non moins philosophique, et, chose étrange, très gaie, sans inconvenance. » Il s'adresse à la Mort :
Lorsque l'airain retentissant Sonnera mon heure dernière, Viens me trouver, mais sans façon, Mais sans avis proliminaire, Qui puisse troubler ma raison.
Je sais 1res bien que, d'ordinaire, Tu traites par ambassadeur; C'est la fièvre, c'est la douleur, Qui doivent entamer l'afTaire.
Mais, au Jour indiqué pour moi, Marche sans train et sans escorte ; Si ces dames sont avec toi, Laisse ces dames à la porte.
Et encore: Pourquoi naître? avec cette épigraphe de J.-B. Rousseau : C'était bien la peine de naître.
Que l'homme est bien, durant sa vie, Un parfait miroir de douleurs!
Dès qu'il respire, il pleure, il crie, Et semble prévoir ses malheurs. Dans l'enfance, toujours des pleurs; Un pédant, porteur de tristesse,
LES POÈTES iOl
Des livres de toutes couleurs, Des châtiments de toute espèce.
L'ardente et fougueuse jeunesse Le met encore en pire état ; Des créanciers, une maîtresse, Le tourmentent comme un forçat.
Dans Tâge mûr, autre combat.
L'ambition le sollicite :
Richesses, dignités, éclat, Soins de famille, tout Tagite ; Vieux, on le méprise, on l'évite.
Mauvaise humeur, infirmité, Toux, gravelle, goutte, pituite, Assiègent sa caducité.
Pour comble de calamité, Un saint directeur s'en rend maître.
Il meurt, enfin, peu regretté:
C'était bien la peine de naître.
Enfin, voici quelques-unes de ses pensées détachées.
Sur la Rêverie. La rêverie est un bienfait de
imagination. Elle est surtout le propre des êtres sensibles. Celui quia l'âme sèche ne connaît point, ne connaîtra jamais les douceurs de la rêverie.
Sur l'Amitié. L'être le plus aimable et le plus vertueux ne résiste pas toujours à la séduction d'une '"'e; et il est des filles, parmi les hommes.
Sur la Familiarité. La familiarité n*est pas Taniilié. Je sais gré au chevalier de Narbonne de sa réponse à un familier. Celui-ci l'aborde, en lui disant: « Bonjour, mon ami, comment te portes-tu?» Le chevalier lui répond : « Bonjour, mon ami, comment t appelles-tu ? »
Arnault, avant le Consulat, avait fréquenté les salons de Joséphine, et lorsque le général devint le chef du Gouvernement, et Lucien Bonaparte, mi-
nistre de Tlntérieur, Arnault, créé chef de division à rinstruclion publique et subordonné du ministre, courtisa si efficacement le frère cadet du Premier Consul que Lucien Tagréa comme un ami jusqu'à son départ pour Rome où il s'exilait. Arnault avait la réputation d'être un écrivain caustique et par ses fables, lues dans les salons, cette renommée s'établit sans conteste. «La fable, chez Arnault, disaiton alors, n'est qu'une épigramme mise en action et traduite en emblème. » Celle du Colimaçon a été souvent reproduite, ainsi que le Chêne et les Buissotîs. Les suivantes sont tout aussi brillantes, et tout aussi morales.