I. L'impromptu de la mai-quisc fut souvent cité
Voyez quel malheur est le mien, Disait une certaine dame.
J'ai tâché d'amasser du bien, D'être toujours honnête femme:
Je n'ai pu réussir à rien.
qui devait mener le petit officier de marine aux Etats-Unis et le pousser dans les bras de M"' Patterson :
Sur le front couronné de ce jeune vainqueur J'admire ce qu'ont fait deux ou trois ans de guerre; Je Tavais vu partir, ressemblant à sa sœur, Je le vois revenir ressemblant à son frère.
Lasociété,en ce temps-là, n'étaitpluscellede jadis. Au lien des aristocrates, il fréquentait les hommes de lettres. Il consentait à figurer aux séances du Lycée, pour y lire quelques-unes de ses poésies nouvelles et ses études plus sérieuses vers lesquelles il dirigeait alors les méditations de son esprit. Et son nom gardait son lustre ; ses vers étaient toujours admirés, ceux d'autrefois, non ceux du temps présent, qui ne possédaient plus le même scintillement d'esprit. II était vieux; il était souffrant; il était pauvre et n'était désormais recherché que pour le retentissement qui avait autrefois signalé ses poésies. L'Académie, néanmoins, ne l'oublia pas, et, vers la fin du Consulat, lui rendit son ancien titre aboli par la Révolution. Oh! certes, il avait bien représenté, jadis, le gentilhomme de cour, brave, spirituel, étourdi, adorant les femmes, aimant les chevaux, ne voyant rien au-delà du moment présent, et satisfait d'un sourire, en échange des plus grands sacrifices; ami des philosophes dont il prônait les idées, et peu touché à la pensée de sa mort : « Mes amis, disait-il, vous croirez que je dors » ; et Chamfort, pour bien marquer toute cette légèreté d'esprit et cette insouciance, disait : « Les œuvres de Bouftlers ressemblent à des meringues ou à de la crème fouettée. «
Le prince de Ligne est moins sévère en parlant
de lui. « M. de Boufflers, dit-il, a été successivement abbé, militaire, écrivain, administrateur, député, philosophe, et de tous ces états, il ne s'est trouvé déplacé que dans le premier. Il a toujours pensé en courant. On voudrait pouvoir ramasser toutes les idées qu'il a perdues sur les grands chemins, avec son temps et son argent. Il a de l'enfance dans le rire et de la gaucherie dans le maintien. 11 est impossible d'être meilleur, ni plus spirituel, mais son esprit n'a pas toujours de la bonté, et quelquefois, aussi, sa bonté pourrait manquer d'esprit. »
Sous le Consulat, on connut deux Ségur, deux frères, issus du maréchal : Louis-Philippe, Tainé, et Joseph, le cadet, séparés l'un de l'autre par un intervalle de trois années. Le premier naquit en 1753; le second, en 1756. Tous les deux spirituels, aimables, composant des pièces de théâtre, des chansons, des romances; tous les deux appréciés de la bonne compagnie, des hommes de lettres et des artistes.
L'aîné se laissa prendre aux compliments du Premier Consul, qui se l'attacha par des faveurs. Après en avoir fait un conseiller d'Etal, Bonaparte lui donna, sous l'Empire, à sa cour naissante, le titre de maître des cérémonies. Philippe de Ségur avait suivi La Fayette en Amérique, pendant la guerre de l'Indépendance ; ensuite, il avait obtenu, en France, le grade de colonel de dragons. Louis XVI Tavait envoyé, comme ambassadeur, près de Catherine de Russie, et la République, à Berlin, près de Frédéric-Guillaume II. Il ne réussit pas en ce dernier poste et demanda son rappel. Alors que la discorde régnait entre les républicains, et que, sous
la Terreur, les grandes familles aristocratiques ëtaienl décimées, il se réfugia près de Sceaux, à Chastenay, et y occupa ses loisirs en écrivant un tableau politique de l'Europe, qui contenait Thistoire des principaux événements du règne de Frédéric-Guillaume II. L'ouvrage parut en 1796. Le Mercure en lit une analyse raisonnée dont Tauteur pouvait se montrer fier. Deux ans plus tard, en 1798, il publia sous ce titre : Théâtre de fErwitage, le recueil des pièces écrites à Saint-Pétersbourg, Crispin duègne; V Enlèvement ; f Homme inconsidéré ; et une tragédie, Cofiolan.
Ses graves fonctions de conseiller d'Etat ne Tempèchaient point d'être un assidu convive aux dîners du Vaudeville. Ses chansons et ses contes, publiés en 1801, reçurent Tapprobalion du Journal des Débats, qui vanta la grâce, la facilité, l'esprit de ses petits vers, et la raison et la morale distribuées en ces pièces légères, rappelant le précepte de Boileau :
Il faut, même en chansons, du bon sens et de Tart!
Lorsque ses poésies parurent enlibrairie, le journal écrivit : « On connaît déjà quelques-unes des pièces de ce recueil ; ainsi nous ne rapporterons ni les jolis couplets sur les Infinèles : Ne soyez qu'infidèle; Sans crime on peut changer; ni Thymne à la Lune : Tout cœur soisible préfère la lune à Vastre du jour ; ni la chanson : .4 celle que je ne veux pas nommer :
Vous la dépeindre si belle, Si propre à tout enflammer, N'est-ce pas vous nommer celle Que je ne veux pas nommer?
« Et qui n'aimera la grâce de ce couplet adressé à une jolie femme qui se regardait dans un miroir?
Dans un miroir de sa mère, Un jour, TAmour se mirait; Plus joli qu'à l'ordinaire, Le petit dieu s'admirait.
Ce miroir n'était qu'un verre ; De son erreur, on riait ; Car Sophie était derrière ; C'était elle qu'il voyait.
« La qualité dominante du poète est « Télégance ». Il lui a consacré une chanson :
Il est une divinité
Que je préfère à la beauté,
Fille des grâces et du goût :
C'est l'élégance,
Dont la présence
Embellit tout. »
Enfin ce fut lui, laîné des Ségur, qui, en envoyant à la maréchale de Luxembourg un jeu de loto, ajouta des couplets cités par La Harpe, dans sa correspondance avec le grand-duc Paul de Russie :
Le loto, quoique Ton en dise.
Sera fort longtemps en crédit ; C'est l'exercice de la bêtise.
Le repos des gens d'esprit.
Ce jeu, vraiment philosophique, Met tout le monde de niveau ; L'amour-propre, si despotique.
Dépose son sceptre au loto.
Esprit, bon goût, grâce, saillie.
Seront nuls, tant qu'on y jouera.
Luxembourg, quelle modestie.
Quoi! vous jouez à ce jeu-là?
La Harpe et Marmontel avaient patronné le talent deThomme du monde, car Thomme du monde avait accueilli, avec enthousiasme, les idées philosophiques du siècle, et il incarnait, en lui, la légèreté ainsi que l'insouciance dos grands seigneurs de la cour. Et comme les poésies du comte de Ségur affichaient moins de crudités et moins d'abandon que celles de Parny et de Boufflers, elles recrutaient beaucoup plus d'admirateurs. 11 a laissé de lui, en ses mémoires, un portrait à la plume, qui est un petit chef-d'œuvre de malice et de bonne humeur. Le voici : « Ma position, ma naissance, mes liaisons d'amitié et de parenté avec toutes les personnes marquantes de la cour de Louis XV etde Louis XVI, le ministère de mon père, mes voyages en Amérique, mes négociations en Russie et en Prusse, l'avantage d avoir connu, sous des rapports d'affaires et de société, Catherine 11, Frédéric le Grand Potemkin, Joseph II, Gustave III, Washington, Kociusko,La Fayette, Nassau, Mirabeau, Napoléon, ainsi que les chefs des partis aristocratiques et démocratiques, et les plus illustres écrivains de mon temps, tout de que j'ai vu, fait, éprouvé et souffert pendant la Révolution, ces alternatives bizarres de bonheur et de malheur, de crédit et de disgrâce, de jouissances et de proscriptions, d'opulence et de pauvreté, tous les états différents que le sort m'a forcé de remplir, m ont persuadé que cette esquisse de ma vie pouvait être piquante et intéressante, puisque le hasard a voulu que je fusse successivement colonel, officier général, voyageur, navigateur, courtisan, fils de ministre, ambassadeur, négociateur, prisonnier, cultivateur, soldat, électeur, poète, auteur dramatique, collaborateur de journaux, pu-
bliciste, historien, député, conseiller d'Etat, sénateur, académicien, pair de France. »
Joseph de Ségur, le cadet, se distinguait de son rrèreainé,non par plus de piquant^ plus de facilité et plus de grâce, mais par une disposition plus marquée pour le théâtre. Il fit jouer, en effet, un certain nombre d'opéras comiques et de drames. Le Cabriolet jaune ^ l'un de ses opéras, n*eut qu'un médiocre succès et lui attira force quolibets dans les journaux et dans le public. Ses poésies légères, au rebours, établirent sa renommée. Les meilleures furent reproduites dans le Mercure et les Débats, Aucune, d'après eux, n'était sans mérite, la Lampe surtout, qu'ils plaçaient hors de pair, ainsi que le Temps et k Demi-Mot; et comme ils louaient le goût de l'auteur, l'un de ces journaux, pour en bien faire sentir la valeur, s'expliqua par un exemple. « Le goût, disait-il, n'est que Fart de mettre chaque chose à sa place. Dans l'une de ces maisons si distinguées parle ton parfait qui y règne, un homme d'esprit qui manquait d'usage, frappé de l'éclat d'une jeune personne et de la perfection de ses formes, s'écria dans une sorte d'enthousiasme : «Ah! Madame, que vous rappelez bien ce mot d'Aristenet : est-elle parée, elle est belle ; est-elle nue, c'est la beauté. » A ce mot, un secret murmure, suivi d'un silence général, glaça l'assemblée; la rougeur modeslede la jeune personne vint ajouter un froid à l'embarras de tout le monde. La mesure et les égards avaient été oubliés et le goût méconnu. »
Le talent de Joseph de Ségur se démontra sous une autre forme. Les trois volumes qui parurent en 1803, sous ce titre : « Les femmes, leur condition et leur influence, dans l'ordre social, chez dif-
férents peuples anciens et modernes », inspirèrent au Mercure des réflexions tout élogieuses. Il a voulu plaire aux femmes, y disait-on, et il y a réussi. L'ouvrage, sans doute, présente quelques défauts, un plan mal conçu, des répétitions de mots, des négligences de style ; mais, en un sujet pareil, on doit consulter son cœur plus que son jugement^ et le sentiment y domine. La variété ensuite offre au lecteur beaucoup d'attrait. « Les noces de Jacob, dans le premier volume, disait le Mercure^ la conversation de Fouquet et de Lauzun, au château de Pignerolles, dans le second, et Zunilda dans le troisième, se font lire avec un grand intérêt*. »
Il y avait, alors, une sorte d'engouement chez tous les écrivains pour cette question des femmes. La Harpe' leur avait prodigué l'encens ; Legouvé, de même, en son petit poème; Chénier avait fait la remarque de leur succès dans le roman où elles réussissaient mieux que les hommes, et il en donnait d*excellentes raisons ; Thomas, racadémicien, sous les inspirations de M"*'' Necker, avait publié, pendant le règne de Louis XVI, un essai sur leur
1. En son avant-propos, voici ce que Joseph de SéRur disait des femmes. " Eloignées de la conduite des affaires, appelées à peine à régler les intérêts de leur propre famille, apportant des biens qu'elles ne régissent pas, nous donnant des enfants qui ne dépendent pas d'elles: tel est leur sort. Ne craignons point de le dire, leur existence représente celle d'une classe conquise, qui ne peut espérer d'améliorer sa situation que par l'adresse qu'elle emploie pour plaire à ses maîtres, pour adoucir Tinjustlce de leur usurpation et la rigueur de leurs caprices. Le but de mon ouvrage est de prouver que les deux sexes sont égaux, bien qu'ils diffèrent; que tout est compensé entre eux, et que, si l'un d'eux semble avoir telles qualités essentielles qui manquent à l'autre, on ne peut refuser à celui-ci des avantages non moins précieux qui lui sont propres: que là où manque la force physique, la force d'àme y supplée ; que notre domination sur ce sexe n'est qu'une usurpation perpétuelle; qu'il a saisi habilement toutes les occasions de i-établir, au moins momentanément, la bataille entre nous et lui... que dans ses instants d'inégalité passagère, il s'est montré, ainsi que nous, propre à tout, et que, génie d'invention à part, ses qualités intellectuelles sont égales aux nôtres. »
caractère, leur esprit, et leurs mœurs, dans les tlifféreots siècles, mais il en avait exag(^ré les qualités ce qui faisait dire à M"" Necker, qui le connaissait bien : « La physionomie de Thomas exagère ses expressions; ses expressions exagèrent ses idées; ses idées exagèrent ses sentiments. » Enfin, M"' Constance Pipelet, par ses publications incessantes, s'efforçait de créer, sur ces questions, une opiuion qui leur fût favorable. Et les volumes et les dissertations sur les femmes se succédaient sans relâche, dans les librairies. Plusieurs journaux, et principalement les Débats ^ trouvèrent ces admirations déplacées et voulurent réagir contre cet enthousiasme excessif, en rappelant les diatribes que, depuis Tantiquité, satiriques et philosophes avaient décochées contre elles.
« Elles n'ont jamais été jugées avec impartialité, disaient les Débats du 1" floréal an XI, elles ne le seront jamais, et peut-être ne le désirent-elles pas. L'impartialitésupposeun sang- froid dans laréflexion et le jugement, une certaine indifférence dans le sentiment, qui ne peut jamais leur plaire. Elles aimeront toujours mieux que leurs juges soient passionnés... Tous les poètes grecs, depuis Orphée jusqu'à saint Grégoire de Nazianze, en ont dit beaucoup de mal. Euripide a mis une sorte d'acharnement à les insulter. Il ne nous reste de Simonide qu'une violente diatribe contre elles. Il n'est pas jusqu'au galant Anacréon qui n'en médise, en leur refusant la prudence, qu'il réserve exclusivement aux hommes. Les poètes latins ne sont pas plus favorables aux femmes, et sans parler de la fameuse satire de Juvénal, d'une foule de passages d'Ovide et des autres poètes, je me contenterai de rapporter une sentence de Publius Syrius : Mulier quœ cogitât,