IV. dO
enfance, auteur de tragédies où, suivant Arnault, « le nombre des beaux vers remportait sur les mauvais », où se trouvaient « des traits de dialogues, dignes des grands maîtres, et des effets dont il n'avait pris le modèle nulle part ». Lemierre, en son tige mûr, avait épousé une femme séduisante et jolie dont il était amoureux, et, toujours suivant Arnault, il disait d'elle, en parlant de ses perfections : (i Tous les soirs, je passe ma main sur json dos pour savoir s'il ne lui pousse pas des plumes. »
C'était Colardeau, sentimental et si tendre qu'il pleurait de joie aux chants du rossignol; cœur faible, ouvert à toutes les belles, se désolant à en mourir s'il n'était point aimé, mettant son émotion, son admiration, son âme, à traduire en vers la lettre éperdue d'Hé/oïse à Abeilard, Il en fit un chefd'œuvre. C'était Malfilàlre, mort de misère, après avoir enfanté un irréprochable poème : Narcisse dan^ nie de Vénus, C'était Gilbert, poète mort à l'hôpital, comme Malfilâtre, plus jeune encore, chargé de la haine des philosophes et des écrivains dont il avait flagellé l'outrecuidance et la vanité. Le Mercure insistait sur lamémoire laissée par l'infortuné poète, disparu avant d'avoir conquis la plénitude de son talent. « Lorsqu'on voit, écrivait cette importante revue, Gilbert, pauvre et sans nom, attaquer la puissante faction des gens de lettres, qui, dans le dernier siècle, dispensait la fortune et la renommée, lorsqu'on le voit, dans ce combat inégal, lutter, presque seul, contre les opinions les plus à la mode et les réputations les plus hautes, on ne peut s'empêcher de reconnaître, dans ses succès, le prodigieux empire du talent... » Gilbert fut d'autant plus courageux dans cette attaque contre lephiloso^ phisme, que, sans ménager aucun parti, il peignit,
avec énergie, les vices des grands et du clergé, qui servaient d'excuse aux novateurs et justifiaient leurs principes :
Suis les pas de nos grands ! Enervés de mollesse, lisse traînaient encore à peine...
« H est probable que les deux satires de Gilbert et quelques strophes de ses odes resteront à notre littérature. Ce jeune poète, mort avant d'avoir perfectionné son talent, n'a ni la grâce, ni la légèreté d'Horace, ni la belle poésie, ni l'excellent goût do Boileau. Il tourmente la langue, il force l'inversion, il tire ses métaphores de trop loin; son talent est capricieux et sa muse quinteuse. Mais il a des mots piquants, des expressions créées, des vers bien frappés et souvent la verve de Juvénal ^ »
Cette prédilection pour la poésie demeurait aveugle. Les vers, dont on louait ou les stances ou le rythme, n'avaient au-dessus de la prose que la cadence des mots bien agencés. Chateaubriand no s'était pas encore révélé. Atala dormait en son portefeuille. On ne cherchait toujours que le mot spirituel jeté à la fin d'une satire. Lebrun, i\l.-J. Chénier, Boufflers, Vigée, Ségur n'avaient point changé leur idéal. Le siècle des philosophes n'avait été propice qu'aux poésies légères. On avait trop raisonné, trop émietté les facultés de l'âme, pour que, concentrée en elle-même, elle appliquât toute sa force à saisir les beautés de la nature et laissât exhaler, en paroles attendries, le trop plein de ses émotions. Il ne restait plus en l'esprit que la puissance de la moquerie ou la facilité d'un compli-