IV
Deux Militaires^ comédie en un acte, en prose; le Prisonnier, on la Ressemblance , comédie en un acte, en prose, môlée de chants. En 1800, il donna une pièce en trois actes, en vers, les Tuteurs vengés; la Maison du Marais ou T?*ois Ans d'absence, opéra comique en trois actes; Guillaume le Conquérant, drame historique, en cinq actes, en prose. En 1801 , Maison à vendre, comédie en un acte, en prose, môlée de chants; les Héritiers, ou le Naufrage^ comédie en un acte, en prose. En 1802, Beniowslà^ ou les Exilés du Kamchatka, opéra en trois actes; Edouard en Ecosse, ou la Nuit cTun Proscrit, drame historique, en trois actes, en prose; l'Oncle valet ^ comédie en un acte, en prose, môlée de chants; le Trente et Quai^ante ou le Portrait, comédie en un acte, en prose, avec ariettes; les Aventures tie Sainte-Foix, ou le Coup d'épée, opéra en un acte. En 1804, Shakespeare amoureux, ou la Pièce à r étude, comédie en un acte, en prose ; les Hussites^ ou le Siège de Nuremberg, mélodrame en vers, de trois actes.
Alexandre Duval possédait la verve et la facilité de Picard. Tous les deux accumulaient, chaque année, comédies sur comédies; tous les deux jouissaient de la sympathie du public et ne recueillaient que des bravos. Edouard en Ecosse, exhumé de l'Histoire de Louis XV par Voltaire, fournit aux royalistes T occasion de manifester leur foi monarchique, et le Gouvernement consulaire dut interdire la pièce. Duval, effrayé du bruit qui se faisait sur son nom et sur son œuvre, crut prudent de s'absenter de Paris et partit pour Saint-Pétersbourg. Lorsqu'il revint, la direction du Théâtre Louvois lui fut accordée, et, sous TEmpire, celle de TOdéon, qu il céda ensuite à Picard. Son talent avait une
qualité qui manque à celui de son émule. 11 excellait à nouer une intrigue, à Tanimer de situations comiques, à varier ses effets. Plus que ses contemporains, il démontrait r entente de la scène et Texpéricnce consommée du théâtre.
Dans une préface à ses œuvres, Alexandre Duval se répand en plaintes amères sur la difficulté qu'éprouvèrent, de tout temps, les auteurs, pour écrire librement leurs pièces ; sous la République plus encore que sous la Monarchie. On sait comment la Terreur et le Directoire firent corriger les chefs-d'œuvre de nos classiques ; et lorsque la censure demandait la suppression d'une comédie ou d*un passage de cette comédie, elle n en pouvait donner aucune raison.. Cette demande était un caprice. Une partie de cetle préface est trop instructive pour être négligée. <« Je voulais, dit Alexandre Duval, avant que la Terreur fût h. Tordre du jour, essayer d'éclairer les Parisiens sur ces hommes qui se disaient les amh du Peuple. Les Chevalières d'Aristophane m'offrirent le but moral que je me proposais. J'en fis une imitation. Je personnifiai le peuple français et je lui donnai deux amis. I/un, à force de le flatter, finissait par manger son dîner, tandis que Tautro, en lui disant la vérité et en Téclairant sur ses vrais intérêts, se faisait chasser comme un ennemi. La censure de ce temps, sans trop comprendre le but de ma pièce, me la fit, pourtant, défigurer. » Et en note, comme preuve de ce qui se passait alors : « Les membres du Comité de Salut public, qui assistaient au Théâtre-Français à la répétition générale de Timoléon (une tragédie de Chénier), indignés de ce qu'on avait applaudi un passage de la pièce oii Ton parlait raison et humanité, sortirent de leur loge avec fureur. Les spectateurs
et les acteurs, témoins de cette action, furent tellement saisis d'eiïroi que la salle se trouva vide en un instant. »
Duval mourut en 1842. II était né à Rennes en 1767.
Picard, né en 1769, était issu de famille bourgeoise. Le père, un des bons avocats de Paris, destinait son lils au barreau. Mais un goût irrésistible pour le théâtre éloigna irrévocablement le jeune Picard de Tétude des lois. Andrieux et Colin, ses précurseurs et ses aînés, soutinrent ses premiers essais. Déjà, à vingt ans, avec Fiévée, il avait composé le badinage dangereux^ joué sur le théâtre de « Monsieur >:, puis, avec Monvel et Alexandre Duval, quelques autres pièces, où, suivant la mode du jour, se trouvaient des allusions aux revendications de cette époque terrible.
Cependant Tesprit de Picard s attachait à Tobservation des mœurs, à la peinture des caractères. Il s'abandonna bientôt à son génie, et dans la préface, mise en tête de chacune de ses comédies, on peut suivre aisément le travail de sa pensée. Tout d'abord, en 1791, il conçut ses M€nech?nes, et pour éviter la fable, déjà connue, au lieu d'une ressemblance entre les deux frères, il la supposa entre un oncle et son neveu. Picard avoue que, par suite de cette invention, la pièce est « invraisemblable ». Son premier grand succès date de son opéra-comique, les Visitaîidines , en 1792. « L'intrigue en est assez commune, dit-il, mais la méprise du valet prenant un couvent pour une auberge, le coup de cloche des matines étouffant la voix de Tamant qui veut chanter une romance, la scène des deux ivrognes, et quelques détails assez vrais du second
acte, sur les mœurs et habitudes des couvents de nonnes, contribuèrent, avec la musique de Devienne, au succès de l'ouvrage. » En 1793, le théâtre reçut deux de ses pièces, en prose : le Conteur^ trois actes ; le Cousin de tout le monde^ un acte. En 1795, les Conjectures, trois actes en vers, où, suivant l'exemple général,, il introduisit une fille-mère, ce qui imprimait une apparence de drame à la comédie, ajoute-t-il avec regret. Et ensuite, les Amis de Collège. Dans la préface se trouvent les lignes suivantes : « Je me rappelle toujours, avec plaisir, que ce fut à la représentation de cette pièce que j'obtins, pour la première fois, le suffrage de mon ami Colin d'Harleville. Il aimait surtout la scène du premier acte où le jeune poète réclame le secours de son riche ami de collège. »
Cette inclination pour les peintures scéniques devint une passion. En 1797, il se fit acteur, directeur d'une troupe où il admit, non les plus insignes comédiens, mais les plus souples, les plus dociles interprètes de ses œuvres, ceux qui acceptaient et copiaient son exemple. Le jeu de ses pièces présenta donc un ensemble parfait, et elles se succédèrent sans aucun échec. Il prenait, d'ailleurs, les sujets de son travail partout, comme Molière dont il s'inspirait, et surtout dans la classe moyenne de la société, la classe bourgeoise, que la Révolution avait élevée au-dessus des autres. L'aristocratie n'existait plus, et le peuple n'offrait aucun caractère propre à la comédie; la bourgeoisie, au contraire, contenait les intrigants, les faiseurs d affaires, les ambitieux, les prodigues, les avares, les grotesques, les cyniques, tous ceux enfin qui pouvaient se dessiner en types sur la scène.
Dès que cette voie fut ouverte à son talent, Picard s'y maintint toujours.
C'est alors qu'il produisit, en 1797, Médiocre et Rampant^ comédie de cinq actes, en vers, dont il nous a donné le commentaire. « Cette pièce, dit-il, est du nombre de celles qui peignent les mœurs du jour où j'écrivais. En 1797, la France était gouvernée par le Directoire. Un ministre n'avait pas le titre d'Excellence. On commençait à ne plus l'appeler citoyen, mais on ne l'appelait pas encore Monseigneur. Non seulement les employés de son ministère, mais les plus petits bourgeois arrivaient à lui facilement, lui parlaient familièrement. Il pouvait regarder comme un parti convenable pour sa fille un desespremierscommis,ou un jeune militaire encore peu avancé. Au milieu du trouble et de la confusion, un homme médiocre et rampant, comme mon Dorival, avait donc l'espérance d'arriver aux premières places de l'Etat, sans autre moyen que l'intrigue et la flatterie. Enfin, nous sortions du régime populaire. Un petit employé, comme Laroche, y avait pris nécessairement un peu de rudesse^ de présomption et d'importance; car, si je ne me trompe, mon honnête Laroche a été commissaire de bienfaisance à sa section, après avoir été caporal du bataillon de son district. »
En 1798, Picard fit jouer le Voyage interrompu ^ trois actes en prose; en 1799, l'Entrée dans le monde, cinq actes en vers; en 1800, les Trois maris^ « l'un qui se sait trompé, dit-il, et qui se fâche ; l'autrequi lésait et s'en accommode; le troisième qui ne le sait pas et se moque des deux autres ». En 1801, la Petite Ville, quatre actes en prose, sa pièce favorite, écrit-il, pleine de défauts, il n'en disconvient pas, quoiqu'elle soit une démons-
ALTEURS DRAMATIQUES ET AUTEURS COMIQUES i35
tration très évidente de son aptitude pour la comédie. Un passage de La Bruyère lui avait indiqué cette pièce; et telle était sa puissance d'imagination, telle l'impression que laissait, en son esprit, Tobservation des mœurs et du langage des gens coudoyés dans la vie, que plusieurs petites villes crurent se reconnaître dans son œuvre, et Taccusèrent, dit Villemain, de « satires personnelles ». La lïiôme année, avec Chéron, le gendre de Morel- Ict, qui devint un des préfets distingués de l'Empire, il composa Monsieur Duhmttcours, ou le Contrat f union, comédie en prose et en cinq actes. « Au moment où nous.donnàmes la pièce, dit Picard, quelques négociants de Paris affichaient le plus grand luxe. Ces négociants faisaient les grands seigneurs. Leurs maisons étaient le rendez-vous des généraux, de nos premiers magistrats. Seulement la société, toujours très nombreuse, était un peu môlée, comme cela devait être à la suite dune révolution, qui avait déplacé et confondu toutes les classes. Ces négociants, encouragés par le succès de quelques spéculations heureuses, croyaient pouvoir acquérir, en peu d'années, une fortune égale et même supérieure à celle que les négociants prudents et sensés obtenaient jadis par vingt ou trente années de travail. Ces dépenses et cette cupidité en conduisirent plusieurs à des faillites arrangées. C'est ce vice, c'est ce crime (car c'en est un), que nous entreprîmes d'attaquer dans cette comédie. Notre acte chéri, c'est le quatrième. Je crois pouvoir dire franchement, après plusieurs suffrages honorables, que notre assemblée de créanciers est comique, intéressante et quelquefois effrayante de vérité. »
Ensuite, en 1802, les Provinciaux à Paris, quatre
actes en prose, dont les représentations furent troublées par les protestations de provinciaux qui ne voulaient point être moqués.
La môme année, le Mari ambitieux^ cinq actes, en vers, la seconde des trois pièces qu'il s'était promis de composer avec le même personnage, à trois âges différents, jeunesse, âge mûr, vieillesse. En 1803, le Vieux Comédien^ un acte en prose; môme année, Monsieur Musard, ou Comme le temps passe, un acte en prose, pour démontrer que muser était préférable à s'amuser^ idée piquante, surgie enune conversation avec un homme d'esprit.
En 1804, les Tracasseries de M. et de A/"' Tatillon^ quatre actes en prose. Picard, en sa courte préface, explique sa pièce : « C'est un caractère fort commun dans la société, et qui pouvait être comique au théâtre, que celui d'un brouillon, d'un tracassier, d'un tatillon, se mêlant de tout chez lui et chez les autres, brouillant les ménages, divisant les amis, donnant des soupçons aux jeunes filles, de rhumeur à leurs amants, et sans être précisément méchant, accumulant les méchancetés. Mais il faut que ce tracassier s'occupe d'une foule de minuties, de niaiseries. Qui dit tatillon^ dit bavard et médisant. »
Jusqu'en 1807, il cumula le rôle d'acteur et d'auteur. Cette année-là, élu à l'Académie, il ne remonta plus sur les planches de son théâtre et se contenta d'être directeur de l'Odéon, à la place d'Alexandre Duval. Sous l'Empire, ses nouvelles productions furent aussi bien accueillies que les premières ; tels les Marionnettes et les Ricochets^ les Marionnettes surtout, non pas à cause des grandes passions qu'elles auraient pu traduire, mais, au contraire, par la peinture des petites faiblesses
humaines, des contradictions, des tergiversations, des incertitudes qu'elles dénonçaient dans Tesprit d un homme, ballotté par les moindres événements de sa vie. Picard y est là, tout entier, disent ses critiques, et Villemain, en commentateur, écrit : « Le mérite suprême de Picard, ce qui permet de prononcer ce. nom, à demi-voix, après le grand nom de Molière, c'est le naturel, don précieux, rare, inimitable, que l'on cherche, et qui, dès lors, ne vient pas. Le naturel était la langue de Picard. Sentiments, idées, expressions, tout lui échappait, ainsi qu'il le voulait. On ne remarque pas si son dialogue est spirituel; il est mieux. Il fait oublier l'auteur et entendre son personnage, avec son parler, son accent, sa voix. »
Picard ne mourut qu'en 1828.
Louis Laya (1761 -1838) ne réussit point, sous le Consulat, à émouvoir la foule, comme au temps de FAmi des Lois, sa comédie de cinq actes, en vers, que l'on jouait à l'Odéon, pendant que se déroulait, à la Convention, le procès de Louis XVI. La salle était envahie, tous les soirs, par une cohue compacte de spectateurs, alors que trente mille curieux assiégeaient les portes, attendant la lin du spectacle. La Commune de Paris, toute-puissante, s'inquiéta de cette vogue extraordinaire, et des mesures violentes de police suspendirent la représentation de cette pièce. Merlet, en son tableau de la littérature,ytrouve« la révolte de laconsciencepublique»; Chénier, qui fut un des coryphées de la (Convention, >e borne à dire que l'Ami des Lois, fut << composé trop à la hâte ». Laya ne produisit ensuite que des pièces détachées et des critiques. Il collabora aux Veillées des Muses, jusqu'en 1802; à l'Observateur
rf^.s spectacles; enfin, à la partie littéraire du Moniteur Aoni la rédaction, à cette époque, n'était fournie que par dos écrivains fort distingués.
De Jouy (1709-1840), âgé de trente ans au commencement du Consulat, ne fit ses débuts littéraires qu'en revenant des Grandes Indes où il avait servi dans l'armée. Il portait des marques honorables de son courage et de son ardeur guerrière, une main brisée, une joue traversée par une balle, une cuisse percée d'un biscaïen et la poitrine lacérée de coups de sabre. Mais sa gaieté spirituelle, sa fine bonhomie, doublée de malice, donnaient quand m(>meà son visage, sillonné de cicatrices, une expression de vie intense. Et puis, sa naissance illégitime à Jouy, en Seine-et-Oise, entourait sa personne d'une auréole de mystère. Il se nomma lui-même « de Jouy », et, retiré en un pavillon rue des Trois- Frères, quartier de la Chaussée-d'Antin, il se qualifia d' « Ermite de la Chaussée-d'Antin ». On montait chez lui par un mauvais escalier usé où, le long de la muraille, descendait une corde, en guise de rampe. Deux grandes portes vitrées, éclairant son cabinet de travail, ouvraient sur le perron de l'escalier. A l'intérieur était plaqué, de tous côtés, un corps de bibliothèque garni de livres reliés. Sur la cheminée, on admirait une statuette de Talma, et dans le fond du jardin, au-dessous de l'escalier, sur une stèle, se dressait le buste de Voltaire, le dieu de cet ermitage. De Jouy ne composa que des vaudevilles ou des opéras. En 1799, cinq vaudevilles en un acte; en 1800, le Faux Frère, ou A trompeur^ trompeur et demi, comédie-proverbe mêlée de vaudeville; ensuite le Tableau des Sabines, vaudeville en un acte, et le Vaudeville au Caire.
Philarète Chasles a laissé, en ses Mémoires, des notes sur de Jouy. Elles nous montrent, en un relief intéressant, le personnage et le lieu où il se tenait, où il recevait : « Moins bibliothèque que boudoir, écrit-il, cette salle n'était faite, ni pour Tétude, ni pour le repos, ni pour le plaisir. Mais Tensemble avait de la grâce; de doux tapis couvraient le parquet, et des nattes bien arrangées étaient réservées pour le balcon. Au fond, à droite, un fort beau bureau d'acajou soutenait des papiers et des livres, et, dans un vaste fauteuil rond, un personnage aux cheveux bouclés était assis, enveloppé dans une ample robe de chambre à ramages. Rien, dans ce lieu, ne rappelait la méditation, le travail, encore moins Fiuspiration ou le génie... Le Directoire et Tannée 1799 respiraient dans tout ce qui m'entourait. C'était à Tépoque de Barras que remontait la gloire du personnage aimable dontTaccueil souriant me semblait plutôt celui d'une courtisane, bonne fille, que celui d'un homme de talent ou d'un chef politique'. La familiarité des camps, le ton résolu des états-majors, quelque chose de franc, d'ouvert, de charmant, de séduisant, se mêlait, avec attrait, à une légèreté de causerie et à une aimable nonchalance de discours, qui n'était pas sans rapport avec les habitudes des coulisses et de l'opéra. Composite mélange! L'Inde, l'Angleterre, une naissance originale et illégitime, les aventures d'une jeunesse hasardeuse, Voltaire, Barras et le Directoire y avaient concouru. »
Marsolier des Vivetières (1750-1817) était aussi de ce temps-là. Sa naissance datait do 1750. 11 ne
1 La visite avait lieu en 182:».
i40 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
mourut qu'en 1817. On a, de lui, les Deux Petites Savoyardes^ Nina, Camille ou le Souterrain^ la Maison isolée, les Deux Mots.
Bouilly (1763-1842), que Ton avait vu dans les salons de Joséphine et chez M"" Récaraier, devait obtenir, sous le Consulat, un succès prodigieux, avec l'une de ses pièces, Fanchon la vielleuse, jouée en 1803. Fanchon était savoyarde, venue jadis k Paris, à quinze ans, avec sa vielle dont elle jouait admirablement. Logée rue de l'Arbre-Sec, en face d'un faïencier, chez qui se réunissaient les chansonniers à la mode sous la monarchie, l'abbé de Lalteignant, Vadé, Collé, Panard et Piron, elle avait appris d'eux à chanter leurs chansons grivoises qu'elle accompagnait de son instrument. Et la mémoire meublée de ces airs entraînants, elle allait, sur les boulevards, chanter, au milieu de la foule, ce répertoire plein de saillies et de mots piquants, pour y recueillir les offrandes des passants qui la voulaient bien écouter. Tout de suite la célébrité lui échut. On la mandait dans les salons, avec sa marmotte et sa vielle; on la réclamait aux noces des jeunes mariés pour y chanter ses chansons que l'on payait d'une bourse d'or toujours pleine. Et elle arrivait, en costume de son pays : petit corset brun et fichu de dentelles sur la tête; si bien qu'elle put amnsser de la fortune, acheter l'hôtel qu'elle habitait et placer de l'argent chez les notaires. « C'est une grande dame, disait d'elle le Journal des Débats^ et c'est toujours Fanchon. Elle n'a pas d'autre nom, et môme sa femme de chambre et ses domestiques ne l'appellent que F'anchon. Ils se feraient chasser, s'ils s'avisaient de l'appeler Madame. Je ne sais pas, ajoutait le rédacteur du journal, si
Fanchon a de la vertu, mais sa conduite prouve qu'elle a de Tesprit et qu'elle connaît le monde. » Des secrets de sa vie, Bouilly, aidé de Joseph Pain, lit une pièce en trois actes qui fut jouée au Vaudeville, et les journaux écrivaient : « La foule est au Vaudeville. C'est une rareté. On y voit une vielleuse, tout à la fois riche et vestale. C'est la curiosité. Fanchon est presque aussi connue que M"* Georges. »
Précédemment, Bouilly avait fait jouer, en 1800, l'Ahhé de CEpée^ un drame historique, en cinq actes, en prose, pièce de circonstance également, comme celle de Fanchon; puis les Deux Jotimées, comédie lyrique en trois actes ; Florian, comédie en un acte, en prose, mêlée de vaudeville; Téniers^ comédie d'un acte, en prose; en 1802, Berquin ou [Ami des enfants^ comédie en un acte, en prose; Une Folie, opéra comique, en deux actes; en 1803, HHéna, opéra en trois actes.
Delrieu, d'abord professeur de belles-lettres à Versailles, peut être compté aussi dans le nombre des vaudevillistes et des dramaturges du Consulat. Il venait de Rodez oii il était né en 1760, et dès 1792 il fit jouer une comédie en prose en trois actes, Adèle et Pauline; en 1797, une comédie d'un acte en vers, le Jaloux malgré lui; en 1798, Afiiélia ou les Deux Jeunes Espagnols, drame en cinq actes, en prose ; en 1802, un opéra d'un acte, Michel- Ange, et la même année, une comédie en trois actes, en vers, le Père supposé ou les Epoux dès le berceau. Plus tard, en 1808, il composa une tragédie en cinq actes, Artaxercès, que Chénier jugeait écrite «avec une extrême sécheresse ».
Désaugiers et Despréaux brillaient alors, comme ils avaient brillé dans les salons de Joséphine, rue Chantereine. Leurs chansons, dites par eux, soulevaient un rire universel et animaient la bonne compagnie d'une folle gaieté qui durait toute la soirée. M"° de Chastenay n'oublie pas Despréaux en ses Mémoires. « Je pensais, dit-elle do lui, qu'il avait trouvé Tesprit que tant d'autres cherchaient. Et ses chansons doublaient de prix, chantées si bien par lui. »
Dupaty, le fils du célèbre président du Parlement de Bordeaux, attirait également l'attention sur lui par ses nombreux vaudevilles. La Leçon de botanique^ la Jeune Mère^ le Jaloux malade^ jouirent d'une vogue durable. De bons juges trouvaient cependant les concclti de ces pièces trop fades, trop mous, trop doraiiques. En 1803, il fit jouer une comédie très remarquée. Tune des premières, le plus fortement intriguées de ce temps, disent ses contemporains, la Prison militaire. On cite encore de lui : Ninon chez M"'" de Sévignê, la Jeune Prude, le Chapitré second. Un de ses opéras, r Antichambre^ faillit causer son départ comme matelot sur un navire de l'Etat. On avait fait croire à Bonaparte que le rôle des valets de la pièce était outrageant pour sa personne. Joséphine s'intéressa très heureusement au jeune auteur, qui fut gracié, et la pièce reparut sur la scène, sous un titre nouveau : Picaros et Diego,
Le plus jeune de tous les auteurs comiques, ou dramaturges de ce temps-là, fut Etienne. Il était né en 177S, originaire de la Haute-Marne, d'un petit bourg, près Saint-Dizier, et sans autres res-
sources que le talent dont il se sentait pourvu, avec l'audace de la jeunesse, comptant sur sa figure agréable, sur sa physionomie avenante, il vint à Paris, espérant s'y créer une situation fructueuse. Il commença petitement, modestement, comme teneur de livres, chez un marchand de bois
de la Râpée, et, pour grossir son budget, il eut recours à sa verve facile ; il écrivit de petits vaudevilles, qui se soutinrent devant le public. Ensuite, il trouva une nouvelle issue dans la rédaction des journaux où il lit accueillir sa prose. On eut de lui, bientôt, la Petite Ecole des Pères ^ les Deux Mères ^ deux pièces composées en 1802, avec l'aide de Gaugiron-Nanteuil. Le camp de Boulogne existait. On Ty trouva employé aux fourrages. Il fallait une distraction aux troupes agglomérées en face de l'Angleterre. Etienne donna plusieurs bluettes, pour Tamusement des soldats, et l'esprit dont elles fourmillaient fat apprécié de Maret qui se chargea de l'avenir du jeune homme. Lorsque Napoléon se fut emparé du Journal des Débats, Etienne, grâce à son protecteur, reçut la direction de cette feuille importante. Il semblait donc que tous les achoppements s'aplanissaient sous ses pas. Il se heurta pourtant à une polémique violente, au sujet de sa comédie, les Deux Gendres, dont le retentissement fut énorme. Les fureteurs de bibliothèque découvrirent, dans celle du duc de La Vrillière, le texte d'une vieille pièce écrite par un jésuite, au temps de Louis XIV, sous le titre de Conexa, et la vieille pièce et celle d'Etienne paraissaient n'en faire qu'une. C'était un vrai plagiat, le rapt du bien d'un autre, et le succès d'Etienne, un honneur mal acquis. L'auteur des Deux Gendres persista longtemps dans le silence, et ne répondit mot à ses agresseurs. Mais
les attaques devenant de plus en plus ardentes, il finit par avouer qu'il avait reçu d'un ami, M. Lebrun-Tossa, le manuscrit d'un scénario dont il s'était servi. Néanmoins tout ce bruit s'apaisa. Le talent d'Etienne ne pouvait être diminué par ces invectives. Il le prouva bientôt dans son opéra comique, Joconde^ que tout Paris voulut entendre. En 1810, il remplaça Laujon à l'Académie, et il mourut en 1845.
L'époque du Consulat fut le triomphe des versificateurs. Les recueils de poésie pullulèrent : Almanach des Muses^ Saisons du Parnasse^ Abeille française^ Loisirs de Polymnie et dEuterpe... (jue d'autres titres encore! La kyrielle récitée en serait longue. Ces publications ne suffisant pas, les journaux continrent, en un coin de leurs colonnes, des dixains, des sixains, des quatrains, des ariettes, des énigmes, des devises, des épitaphes, des épigrammes, des impromptus. Et les libraires offrirent en vente des traductions en vers des poètes latins, oii l'amour tenait la plus grande place, Virgile, Ovide, Catulle, Properce. Puis, les Italiens et les Anglais servirent de thème aux versificateurs : le Tasse, Alfieri, Milton et Pope. A défaut d'une tragédie, on composait une traduction, ou l'imitation d'un poème étranger. Le retour des émigrés et l'ouverture des salons avaient remis à la mode les madrigaux, les bouquets à Chloris, les courtes stances et les portraits. L'art de rimer des vers devint un petit talent de société. Les nobles, à l'étranger, avaient gardé leurs habitudes de cour et continué à chanter leurs maîtresses en couplets calqués sur les pe-
tits vers (le Chaulieu, de La Fare, de Dorât et de Bernis. Ils n'abandonnèrent point ces coutumes d'hommages. Alors, on réimprima les recueils de poésies légères. Mais Chaulieu et La Fare seuls eurent les faveurs de la critique. « Les vers de Chaulieu sont naturels et coulants, écrivait le Mercure. Sa négligence est môme une grâce de plus. On citera toujours ses vers sur sa Première Atteinte de goutte et ses stances sur la Vie champêtre. On croit y entendre quelques sons de la lyre d'Horace. Le charme des vers de Chaulieu est dans cette mollesse attendrissante d'un style qui semble ne rien devoir aux effets de l'art. »
Aussi bien, parler des poètes, les commenter, reproduire les plus éloquents morceaux de leurs œuvres, citer les plus belles odes de Jean-Baptiste Rousseau, de Lefranc de Pompignan, analyser les poèmes de Saint-Lambert, de Boucher et de Jacques Delille, écrire leur vie, dénoncer leurs habitudes, ce travail occupait alors les meilleurs juges en littérature. Il semblait qu'il n'y eût pas de zèle plus louable pour un écrivain que cet empressement mis à discuter les titres des poètes connus pendant le siècle récemment achevé. Des érudits bien renseignés prenaient part à cet examen ; ils réclamaient aux journaux la place de leurs observations, et il se trouvait toujours des lecteurs pour ces études littéraires. C'était l*Art cTaimer de Gentil- Bernard et ses Dialogues orientaux, ce code de la débauche. Le gentil poète n'avait-il pas été le protégé de M"'' de Pompadour; n'avait-il pas possédé de superbes maîtresses avec lesquelles il avait savouré les loisirs d'une douce existence, en leur chantant ses versiculets licencieux. Et c'était Lemierre, mort depuis peu de temps presque en