‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 33 sur 119 · Boffoii · texte numérisé non relu

Boffoii

:•. Bernardin de Saint-Pierre, 1737-1814.

que la poésie ne résidait pas seulement dans la cadence et Tassonnance des mots, mais dans Texpression sincère des beautés de la nature, dans la traduction éloquente d'une passion. La prose allait s'embellir à ces sources nouvelles de rajeunissement, rivalisant, avec la poésie, de grâce et d'images. Elle allait devenir plus harmonieuse et peindre amoureusement la mélancolie, cette récente manifestation des jeunes esprits. Les encyclopédistes étaient usés. Leurs œuvres s'offraient trop sèches et sans consolation pour ceux qui avait subi les affres de la Terreur. On demandait autre chose que des raisonnements âpres et désolants. A la génération évadée de la mort et des orgies jacobines, il fallait des conceptions qui l'emportassent vers des tableaux enchanteurs. On éprouvait le besoin du rêve, d'un transport qui élèverait Tâme en des régions jusque-là ignorées. On avait appétit d'inconnu, de mots berceurs, de phrases calmantes.

Et puis, on était ignorant et on voulait savoir. On avait vécu trop enfermé entre les frontières envahies de la patrie. Pendant dix ans, on n'avait eu d'autre objet dans la pensée que la mort à subir, ou la vie à conserver. L'histoire s'était arrêtée pour les Fran(;ais. Que s'était-il passé dans le monde? Et ce ne fut, chez les libraires, qu'un entassement de volumes racontant les événements politiques de l'Europe. Pas une nation ne fut oubliée. Les récits de voyages s'ajoutèrent à ces histoires, voyages les plus lointains, jusqu'en Asie, jusqu'en Amérique. Ni Voltaire, ni Montesquieu, ni Diderot, ni d'Alembert,ne pouvaient rassasier la soif des intelligences. On était revenu de l'engouement éprouvé pour Jean-Jacques; on avait trop lu les contes de Marmontel, \es Eloges académiques de Thomas, les récits

trop incolores de Fontenelle et les œuvres de ceux qui avaient pris leur place. Les Eloges de Garât ne valaient pas mieux que ceux de Thomas ; la prose de Tabbé Raynal, de Dupuis, de Volney et de Daunou, n'était pas plus saillante que celle des autres écrivains. Poètes, historiens, moralistes, anciens ou contemporains, aucun ne provoquait plus l'enthousiasme ^

Rulhières^, seul, en ses Révolutions de Pologne^ avait retenu l'attention du public. Et, cependant, l'écrivain, eu égard à son caractère, avait peu d amis. Arnault le dépeint comme un homme équivoque, fécond en flatteries pour ses supérieurs, en sarcasmes pour ses égaux; désirant l'immortalité, et,

1- En annonçant la Vie des iaints (2 vol.), les Débats de l'an X écrivaient : * Et pourquoi n'annoncerions-nous pas la Vie des saints? C'est le livre des enfants, sécrient-ils (les philosophes) ; c'est le manuel des bonnes femmes, c'ei^t ie Kent Aferum des imbéciles, des sots et des fanatiques. Raisonneurs sublimes, j^oyons un peu moins prodigues d'épithètes injurieuses et de sarcatmeâ outrageants! Je vous dis, moi, que la Vie des saints est aussi le livre des philosophes. Dites le fanatisme, s écrira quelqu'un, sophiste orgueilleux. Appelez dune aussi fanatisme tout ce que vous admirez le plus chez les peuples anciens, appelez fanatisme la constance de ces femmes de Sparte, dont Rousseau a fait un si grand éloge, parce qu'elles se rejouissaient de la mort de leurs fils, tués au champ de bataille, et voyaient, dun œil sec, leurs enfants expirer sous les verges, en l'honneur de Diane; taxez de fanatisme les plus grands hommes de la Grèce et de l'Italie qui savaient souffrir, sans se plaindre, et l'exil et la mort ; accusez aussi de fanatisme ces illustres victimes de l'honneur, un Ëustachede Saint- Pierre, un Bavard, un chevalier d'Assas. Mais, que dis-jc, c'est, au contraire, le christianisme qui a détruit le fanatisme, en possession d'ensanglanter la terre de tout temps, depuis Agamemnon, qui sacrifiait sa fille en Aulide, jusqu'aux prêtres carthaginois et aux Druides qui immolaient lesi honmies à leurs barbares

divinités S'il est une histoire humiliante pour la raison humaine, ce*^t

celle des philosophes anciens. On y ajoutera peut-être un jour celle des philosophes modernes. ■

2.Rulhière!» (1735-1791). C'est de lui que l'on ci le ce quatrain livré au maréchal de Richelieu, dans un bal à Bordeaux où il se trouvait masqué :

Ta voudrais connaître mes traits Et les senlim^ nts de mon âme.

Si je t'aime, je sois français.

Si je te crains, je suis anglais ; Si je t'adore, je suis femme.

pour cela, montrant Tindépendance de son jugement dans ses écrits, mais désirant aussi la fortune et la considération et, pour les obtenir, ménageant la Cour et les grands qu'il flagornait bassement, jusqu'à la servilité. « Il avait une telle habitude de flatter, ajoute Arnault, qu'un jour, le rencontrant au milieu de la cour du Louvre, il s'était arrêlé un instant avec moi. Puis, tout à coup : « Permettez, me dit-il, que je vous quitte. Il est tout à l'heure deux heures, je vais où vous irez un jour; je vais à l'Académie. » Le Puhliciste^ de nivôse an IX, confirme l'appréciation d'Arnault. M"" de Genlis, quoique toujours flatteuse envers ceux qui ne Font point froissée, se rapproche de ce jugement sévère sur Rulhières, en ses Souvenirs de Félicie, « C'est un malin », dit-elle, n'osant pas écrire, comme Arnault, que c'était un hypocrite. Chénior, toutefois, a consacré le renom d'historien de Rulhières. « Peut-être, à une revision scrupuleuse, Rulhières ei1t-il cru devoir abréger (en son histoire) les trois premiers livres qui ne sont qu'une introduction, mais il n'eût rien changé, sans doute, aux trois suivants où sont réunies tant de beautés énergiques. C'est là qu'il accumule, sans confusion, les principaux traits de son grand tableau en Russie, la fin languissante d'Elisabeth, les courtes folies de Pierre III, le prompt veuvage de Catherine ; en Pologne, la longue agonie du roi Auguste et celle môme de son pouvoir; les outrages prodigués à Brulh, son ministre; les trames de Czartoriski; l'astuce habile de Keiserling; l'audace féroce de Repnine; et cette Diète trop mémorable où Stanislas Poniatowski fut élu roi des Polonais par le sabre des Moscovites. Le reste est moins fort, sans être faible, etplusieurs morceaux sur les réclamations des dissidents, sur la guerre

des Turcs, sur les confédérations polonaises, sont encore animés par un talent rare. »

Avant rirruplion soudaine de M"'' de Staël et de Chateaubriand, dans le monde des lettres, le plus renommé des prosateurs, sous le Consulat, était toujours Bernardin de Saint-Pierre, il y avait plus de quinze ans, que, tout à coup, l'auteur des Etudes de la nature s'était révélé comme un artiste irréprochable, sachant voir, dans la campagne, toutes les beautés impressionnantes, et sachant les peindre avec un sentiment profond de leur poésie et de leur charme. Sa renommée grandit encore, lorsqu'on 1788, en son quatrième volume de ces études, on découvrit la chaste idylle déroulée entre Paul el Virginie. Ses autres pastorales, déjà connues, ne portaient pas, en elles, cette fraîcheur de sensibilité, cette douceur d'affection, ces pures tendresses exhalées entre les deux enfants qui avaient appris à s'aimer. Ce fut une explosion de louanges dont se ranima le courage de Bernardin, si éprouvé par la solitude et la misère. Il avait été présenté jadis aux encyclopédistes par d'Alembert; mais, pour réussir près d'eux, il fallait posséder le même caractère que le leur, c'est-à-dire aimer la vie facile et heureuse, se moquer de la foi naïve des âmes religieuses et mépriser les pauvres gens. C'était un contraste avec les instincts et les croyances de Bernardin. Il s'éloigna d'eux et se cloîtra dans un taudis de la rue Saint-Etienne-du-Mont. Sa solitude et son découragement s'accrurent encore par une déception amère, lorsque, croyant accompagner en son ambassade, à Constantinople, le baron de Breteuil, il se vit refusé, ne pouvant démontrer sa noblesse. Temps malheureux de sa vie! mais il se

résigna, n'abandonnant jamais sa confiance en la Divinité qu'il priait à Tinslar du vicaire savoyard. Car il était religieux, avec le besoin de croire en Dieu et de Thonorer à sa manière, sans le secours des prêtres. Ce fut ce qui le soutint, durant la première partie de son existence si abandonnée et si triste. Et puis, en ce dénûment prolongé, ainsi que chez ceux dont la sourt'rance s'irrite par la durée, sa sensibilité s'afiina et s'aiguisa, ses facultés d'émotion s'étendirent, et lorsqu'il entreprit d'étudier et de décrire la nature, ce fut, tout de suite, avec la puissance d'un peintre merveilleusement doué-.

Bonaparte, étant consul, voulut lire, un jour, ces Etudes dont on lui vantait la perfection. Il jeta le livre de dépit, ne le comprenant point. Et il disait à Bourrienne : « Comment peut-on lire de pa-

1. Le Journal des Débals de fructidor an XI, vanlait la poésie contenue dans le petit livre de Paul et Virginie, rappelant de Bernardin de Saint- Pierre sa manière de peindre livresse des deux amants; et il rite :

« Gest dans l'Age d'aimer que se développent toutes les affections naturelles au cœur humain. C'est alors que l'innocence, la candeur, la sincérit^N la pudeur, la g(^néro»itê, l'héroïsme, la foi sainte, la piété, s'expriment en grâces inexprimables dans l'attitude et les traits de deux jeunes amants. L'amour prend dans leur â.me pure tous les caractères de la religion et de la vertu. Ils fuient les assemblées tumultueuses des villes, les routes corrompues de l'ambition et cherchent, dans les lieux les plus reculés, quelque autel champêtre où ils puissent jurer de s'aimer éternellement. Les fontaines, les bois, le lever de l'aurore, les constellations de la nuit reçoivent tous leurs serments. L'herbe qu'ils foulent aux pieds, l'air qu'ils respirent, les ombrages où ils se reposent leur paraissent consacrés par leur atmosphère. Ils ne voient dans l'univers d'autre mérite que de vivre et de mourir ensemble, ou plutôt ils ne voient plus la mort. L'amour les trans)>orte dans des siècles infinis et la mort ne leur parait que le moyen d'une étemelle réunion. Mais si quelque obstacle vient à les séparer, ni les espérances de la fortune, ni les amitiés de douces compagnes ne peuvent les consoler. Us ont touché les cieux : ils languissent sur la terre; ils vont, dans leur désespoir, se retirer dans les cloîtres et demander à Dieu, toute leur vie, le brmheur qu'ils nont entrevu qu'un instant. Longtemps même, après leur séparation, quand la froide vieillesse a glacé leurs sens, quand ils ont été distraits par mille et mille soucis étrangers, leur cœur palpite encore, à la vue du tombeau qui renferme l'objet qu'ils ont aimé Ils lavaient quitté dans le n»onde, ils espèrent le revoir dans les cieux. Infortunée Héloise! quels sentiments sublintes éleva, dans votre àme, la cendre d'Abeilard! »

rei lies sornettes ? C'est plat, c'est vide. 11 n'y a rien là-dedans. Ce sont les rêveries d'un songe creux. Qu'est-ce que c'est que la nature ? la nature ! C'est vague, c'est insignifiant. Des hommes et des passions, à la bonne heure ! Voilà ce qu'il faut peindre. Cela dit quelque chose. Ces gens-là ne sont bons à rien, sous aucun Gouvernement. Je leur donnerai pourtant des pensions, parce que je le dois comme chef d'Etat. Us occupent, ils amusent les oisifs. Mais je ferai Lagrange sénateur. C'est une tête celle-là. »

La solitude avait rendu Bernardin peu sociable. Aune visite que M"*" de Beaumont lui fit avant de partirpour leMonl-Dore, elle le quitta désappointée, sans qu'elle pût s'expliquer la raison de cet éloignement, pour la personne de l'écrivain, quoiqu'elle en eût été fort bien accueillie. Il restait froid, peu communicatif, comme s'il eût craint une trahison. Les tristesses du commencement de sa vie lui avaient fermé l'âme. Ne serait-ce pas après cette visite de la femme, aimée par Chateaubriand, que Bernardin, se comparant à l'auteur d'Aiala, s'expliqua, d'un trait malicieux, sur le talent de celui qu'on lui opposait maintenant ? <( La nature, disait-il, ne m'a fourni qu'un petit pinceau, mais, à Chateaubriand, elle a donné une brosse. » Joubert a jugé les deux écrivains d'une façon plus originale. « Bernardin n'a qu'une ligne, disait-il, sur laquelle il chemine, sans cesse, y rencontrant tous les genres de beauté. Chateaubriand suit plusieurs lignes, toutes les lignes, môme les défectueuses, qui se fondent ensemble, sous la puissance de son talent* ».

1. Bernardin se maria deux fois ; à cinquante ans avec M"« Félicité Didot. dont il eut deux enfants, Paul et Virginie. Il habitait Essoncs; il y devint

Et, désormais, Tesprit public se portant vers les Ticlions romanesques, vers toutes les chimères incroyables et les plus terrifiantes, la vogue s'empara (les romans. Ils égalaient en nombre les jours de chaque semaine. Aux œuvres françaises, les éditeurs ajoutèrent celles des étrangers, italiens et allemands, et lady Radcliffe, et Yung, et Fielding, et Sterne. Les femmes, sans relâche, s'occupèrent de traductions; d'autres écrivirent. Jamais on n'en vit autant dévoiler les secrets de leur esprit et traduire, en scènes passionnées, les sentiments de leur âme.

Parmi les plus disertes et les plus fécondes, M™"" de (jenlis est assurément la première. Avant la Révolution, elle avait fait imprimer une quinzaine de volumes. Depuis et sous le Consulat, ce nombre fut dépassé et s'éleva à vingt, disent ses biographes, ce qui formait le chiiïre respectable de trente-cinq volumes. Etaient-ils tous supérieurs? Le style en était élégant, la morale rigide et sévère. Mais les caractères des personnages manquaient de relief, parce que l'observation, en elle, n'était que superOcielle; les situations du drame ne provoquaient ni l'émoi, ni la curiosité, son imagination étant incapable de créations fortes. Enfin l'abondance de ses productions leur enlevait la maturité nécessaire à la perfection.

Chénicr attaqua vivement les Chevaliers dn Cygne ^ histoire du temps de Charlemagne, publiée en 1795. 11 trouvait, dans un des personnages, Armfeldt, un caractère pétri de viens, propre à éloigner de cette lecture toute femme vertueuse. 11 fut plus indulgent pour les œuvres qui suivirent, et les journaux

vouf. Il sr HMiiaria, à soixante-tnns aiiï^, avec M"' Désim* «je Pclleport. jcuiH* et afrréable personiH*. qui se plia facilement à ses poiU**.

S associèrent à cette bienveillance. Le^ Mèî'es rivales parurent en 1800, ot le Mercure^ en les annonçant, remémorait les œuvres précédentes de M"'' deGenlis : Adèle et Théodore, les Veillées du Château^ les petits EmigréSy les Vœux indiscrets. Et maintenant, en indiquant les œuvres les plus connues, on peut mentionner, en 1801, l'Herbier morale ensuite, le Petit la Bruyère^ au sujet duquel, le Mercure écrivait : « Son premier chapitre est sur la gaieté^ un autre sur la mort. Ceux, sur la Critique, et flùivie^ paraîtront peut-être, en quelques endroits, le soulagement d'une âme qu'elles ont offensée. A propos de critique, il faut bien dire que le chapitre sur le Suicide en est une et vive et polie (et d'autant plus polie, qu'elle veut être plus vive) de M""' de Staël. On n'en cite qu'un passage, impossible k défendre. Mais, h propos de ce passage unique, on laisse entrevoir que la manière de cette dame est infectée d'obscurité; que ses pensées, traduites en langage clair, ne sont pas neuves et sont visiblement dangereuses. Une autre dame, l'auteur de Malvina, est sermonée plus vertement encore, dans une note qui lui paraîtra aussi longue qu'un chapitre qui le serait beaucoup. » 1802 vit éclore 3/""c/^ Clermont^ roman que Chéniertaxe«dejoli d'un bout à l'autre », sans dissertations superflues, dans une action des plus simples; 1804 : les Souvenirs de Félicie ; enfin la Duchesse de la Vallière, doux volumes que le Mercure analyse avec un soin édifiant. Ce journal divise le roman en trois parties. Dans la première, existe la peinture de la cour, « le lieu du monde », dit M"*de Genlis, « oùI'oq a bien rarement sujet de désapprouver ce qu'on y voit et ce qu'on y entend, mais où Ton est souvent épouvanté de ce qu'on y découvre ». Dans la seconde, l'auteur rapporte

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quelques traits du caractère de Louis XIV, échappés aux historiens. Le grand roi, dit-elle, était l'homme le plus aimable et le plus poli de sa Cour. Dans la troisième, est racontée la vie de la duchesse de la Vallière, à qui Tauteur refuse un seul instant de bonheur, même lorsque Louis XIV l'aime éperdument. M"* de Genlis, ajoute le Mercure, ne justifie pas la duchesse de la Vallière, elle la fait plaindre, ce qui donne au roman un intérêt <( doux et attendrissant». Le pnbliciste a résumé en une phrase très juste Topinion unanime sur M"" Genlis, en disant que le talent de Fauteur était « toujours bien, jamais mieux * ».

1. C'est surtout dans la critique des mœurs que M** de Genlis excella. Voici ce qu'elle écrit sur les femmes au tome VI de se» Mémoires: ■ Vno mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde et qui vraisemblablement ne passera jamais est celle de se plaindre et d'afficher la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants. A croire les {;ens du monde, on doit être persuade qu'ils n'aspirent qu'à la retraite, et qu'une vie simple, champêtre et solitaire est l'unique objet de leurs désirs. Los femmes surtout sont inépuisables en gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques sur le bonheur de l'indépendance ot de la tranquillité »édentaire. A les entendre, elles ne sont que des esclaves infortunées, forcées d'agir en tout, malgré leur volonté secrète et contre leur inclination. D'après ces discours, il faut penser qu'elles seraient infiniment plus heureuses dans une chaumière on dans une grotte paisible d'un désert. Vont-elles au spectacle, elles en sont excédées. Elles trouvent U comédie française insipide, l'opéra ennuyeux, Brunet et Potier pitoyables. Elles n'avoueront Jamais qu'ils les (mt fait rire. Cependant elles ont des loges, ou elles en empruntent sans cesse. Sont-elles invitées à un grand diner? Quelles lamentations sur la nécessité de se parer et sur l'ennui mortel de la représentation! Et elles passent journellement trois ou quatre heures à leur toilette et se ruinent en schalls, en habits et en chifTuns. Heviennent-eltes du bal ou d'une fête? Quelle tristesse, quel abattement! Quelle déclamation sur la cohue, la foule, la lumière, le chaud ! Quel dénigrement de la fête et de tout ce qui s'y est passé! Néanmoins, elles avaient demandé avec ardeur des billets, et dans les mêmes occasions elles intrigueront pour en avuir. Font-elles des visites ? Quelle désolation sur cet usage et sur la perte de temps qu'il cause ! Et tous les matins, elles sortent régulièrement et ne rentrent qu'à l'heure du dîner. Enfin, donnent-elles des assemblées et reçoivent-elles beaucoup de monde, quelles plaintes amères de la fatigue, quelle courbature, quelle migraine! Tout ce mécontentement se manifeste dès la première jeunesï^e. On a entendu dire toutes ces choses et on les i-épète. Elles font partie des phrases d'usage que l'on a apprises durant son éducation. Toute jeune personne bien élevée les sait par cœur. On garde cette habitude et aujourd'hui l'âge mûr la fortifie encore. Quand on a des filles de quinze à seize ans.

M"** Cottin^ était jeune, lorsqu'elle publia son premier roman, Claire d'Albe^ en 1799. Elle avait vingt-six ans. Chënierne donne aucun éloge à ce premier essai, quoiqu'il y discerne du talent. Malvina vint deux ans après, en 1801, et le progrès de récrivains'y révèle d'une façon éclatante. Le pas fait est prodigieux. Sans doute, la fiction n'est pas nouvelle et, de plus, les personnages se montrent invraisemblables. On y voit un prêtre catholique, de mœurs graves, M. Prior, qui se bat au pistolet avec lamant de Malvina, sir Edmond croyant le prêtre son rival. L'amant lui-môrae est mal conçu et point sympathique. Mais le personnage de Malvina est remarquablement tracé. « Il n'est pas, dit Chénier, de situation mieux développée, plus pathétique en ses détails que celle de Malvina, s'introduisant, df^guisée, dans le château d'une famille qui la persécute, y devenant la garde-malade de son amant, et là, muette, impénétrable, autant qu'active et vigilante, l'arrachant, à force de soins, à la mort qui semblait déjà le saisir^. » M"** Cottin se complaît.

CMt pour elles qu'on va dans le monde et qu'on se trouve à toutes les fêtes, qu'on sait tous les bals. C'est pour elles qu'on se pare à peu près comme Plies. G eM pour elles, qu'on leur fait mener un genro de vie, qui (Me toute possibilité d'acquérir de vrais talents et une solide instruction. 11 y a vingtcinq ans que les jeunes personnes à marier ne paraissaient jamais dans le monde. Elles n'allaient, durant le carnaval seulement, qu'à des bals d'enfants qui commençaient à six heures et finissaient à dix. Comment toutes les mères, qui ont des goûts si sédentaires, ne reprennent-elle^ pas cette ancienne coutume, si bonne dans toute éducation et ai salutaire pour la santé? •

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