CHAPITRE IV
SoMMAiRB. — VOratovio de Haydn ; les Mystères dlsis, de Nf ozart ; les Horaces, de Porta; les Noces de Gamache^ ballet de Milon; Didon^de Piccini. — Aropéra-Coinique, Afr7»son à vendre^ d'Alex. Duval. — les Deux Journées; Pierre Le Grand, de Bouilly. — Opinions de Geoffroy sur les ouvertures dans les opéras. — Au Théâtre de la Société Olympique, la Malmonlla, de Paësieilo.
— Au Théâtre-Français, on joue, durant l'an IX, neuf tragédies de Voltaire : Adélaïde du Guesclin, Œdipe, VOrphelin de la Chine-! Mahomet^ Sétniramis, la Mort de César, Zaïre, Alzire, Tancrède. — Ensuite trois tragédies de Uacine; et de Molière, le Bourgeois gentilhomme, — Enfin une quantité d'œuvres de tragédiens de second ordre. — Retraite de Larive. — Geoffroy explique pourquoi les œuvres de Corneille ne sont point reprises: cependant on reprend Cinna, au bénéûce d'un vieux comédien.
— Critiques de Geoffroy sur le Marins à Minturiies d'Arnault; sur Epicharis et Néron de Legouvé; sur le Lovelace français de Monvel; sur /e« Précepteurs, pièce posthume de Fabre d'Eglantine. — Débuts de M"* Volnais, de M"* Gros, de M"' Mars cadette. — Au Théâtre de Picard, représentation de la Petite Ville et Duhautcours ou le Contrat d'union.
A rOpéra, en Tan IX, les amateurs de musique purent se réjouir à Taudition de deux chefs-d'œuvre ailcmands, \ Oratorio de Haydn et les Mystères d'Isis, de Mozart.
Le jour de Texécution de VOratorio, en nivôse, une machine infernale, on le sait, éclata, rue Saint- Nicaise, au passage de la voiture de Bonaparte, qui se rendait au théâtre. Le spectacle continua quand même, et la musique du grand artiste allemand fut longuement applaudie. Les chanteurs
renommés, sauf Lays, y avaient pris part ; (îarat et M°* Barbier-Walbonne s'étaient montrés supérieurs à eux-mêmes. Quelques semaines auparavant, on avait joue les Horacrs, dont les paroles étaient de Guillard et la musique de Porta. Lays et M"* Maillard y avaient obtenu les suffrages de toute rassistanco. Ensuite, comme Tannée précédente, on avait affiché la Caravane^ le ballet de Paris ^ les Noces de G«;wac/î^, ballet en deux actes de Milon. Vestris et M'**" Chevigny y dansaient un fandango, sorte de menuet espagnol, d'une allure bien plus accélérée que le menuet français. V^estris y accomplissait des prodiges de légèreté et de souplesse, s'élevant, par bonds, au-dessus de la tête de tous les danseurs ; ce qui faisait dire à Vestris, le père : « C'est par pitié pour ses camarades que mon fils consent à toucher la terre. »
En germinal, dans Œdipe à Colonne^ débuta M"'' Armand, effacée à TOpéra-Comique, et tout à coup admirée au Grand Opéra. Sa voix, que ron disait trop faible, était fort étendue et d'un timbre sonore. La jalousie de ses camarades, qui lui reprochaient son extérieur décent et ses mœurs sérieuses, surtout la crainte d'être éclipsées par elle, avaient retardé son entrée à ce grand théâtre.
Après, ce fut i45/yrtna.r, avec Lainez, dans le rôle de Pyrrhus, et M"' Maillard dans celui d'Andromaque. Puis, M"* Armand continua ses débuts dans Didon, le chef-d'œuvre de Piccini; etson jeu, admirablement souten u par son chant, disent les gazettes, imposa silence à l'envie. Didon avait été commandé à Piccini, en même temps que Chimène à Sacchini, pour les fêtes de la Cour, à Fontainebleau. Emulation ainsi créée entre les deux compatriotes, qui voulurent se surpasser. L'œuvre de
Sacchini plut d'avantage que celle de Piccini, à la première représentation; mais, rapportent les journaux, lorsque M"* de Saint-Hubèrti, de retour d'un voyage, eut pris le rôle de Didon, Piccini remporta un succès triomphal, et on abandonna Chimène L
Aux derniers moisde Tan IX, on se résolut, enfin, à faire connaître Mozart à la France, avec les Mystères (fisis. Travail terrible! Après dix répétitions, les plus habiles virtuoses épelaient encore la musique de cet homme extraordinaire. Sa mort prématurée, sa jeunesse fougueuse, avaient entouré sa mémoire d'une éblouissante auréole. La légende en avait agrandi la célébrité, et Ton attendait, avec impatience, Texécution de cet opéra. Tous les grands chanteurs y devaient figurer, et les divinités de la danse participer aux ballets. De Mozart on ne connaissait, alors, que certaines symphonies, entendues dans les concerts ; ensuite quelques morceaux d'un rythme dramatique ; rien de plus. Il était cependant considéré comme le plus grand compositeur de TAllemagne, placé même au-dessus de Haydn par ses compatriotes; son œuvre indiquait un génie. Ce qui faisait écrire à Geoffroy : « Le style pur, naturel et simple, de cette musique, sera d'un mau-
!. /># Débali, floréal an IX :
• Piccini R'e»l piqué do montrer aux Français quil savait faire de la musique dramatique, et je croi.s que la forme qu'il a donnée à cet opéra, devrait être un modèle pour tous les compositeurs^. Il y a prodige les beaux nir:^ : et quand la situation ne permet pas qu'on chante, il a su donner, à son récitatif, le pathétique et la vivacité de la déclamation tragique, soutenue de toute la puissance d'un orchestre plus éloquent que bruyant. Mais la difficulté de trouver de beaux chants rendra toujours déserte l'école de Piccini, et véritablement le genre de Gluck est plus convenable au goût général d'une nation, qui préfère la poésie à la musique, et la tragédie au chant. Notre goût est plus conforme à la raison; celui des italiens tient à la passion. Nous dissertons, avec beaucoup d'esprit sur la musique: les Italiens la sentent avec enthousiasme. Nous voulons qu'un opéra soit une pièce de théâtre. Les Italiens n'y voient qu'un canevas, pour des airs et des morceaux d'ensemble. »
vais exemple. C'est une espèce de scandale pour les gens de Tart. La terreur s'est répandue dans le camp des compositeurs, des auteurs, des symphonistes. Ils craignent que le succès de ce nouveau genre ne dégoûte les habitués de TOpéra du fracas et des hurlements dont on est en possession de les assommer. Ils demanderont désormais de la mélodie, et non pas du bruit... »
Et ainsi fut composée Tannée théâtrale à l'Opéra.
Aux deux théâtres où Ton jouait l'opéra comique, rue Favart et rue Feydeau, il y eut peu de « premières », cette année-là; beaucoup de reprises. Cependant la Maison à vendre^ d'Alexandre Duval, fut jouée, pour la première fois, au début de Tannée républicaine ; ensuite le Grand Deuil de Vial et d'Etienne, copié sur le Double Veuvage de Dufresny *. Puis, successivement, les Deux Journées ^ de Bouilly, et Pierre le Grand du môme auteur, avec musique de Grétry ; la Caverne^ dans laquelle débuta M"" Bachelier, qui prenait le rôle de M™' Scio; l'Emporté, traduit de Topéra-bouffe l'irato-^ et Zoraine et Zidnare pour la rentrée de M"* Scio ; Annette et Luhin^ Biaise et Babet^ dont les paroles
1. Dufresny est d'autant plus facile à voler, écrivait OeoflTroy, que souvent il ne sait pas lui-même employer ses richesses. Il ne mettait pas plus d'ordre, dans le plan de ses pièces, que dans ses affaires. Louis XIV, qui l'aimait, désespérait de pouvoir faire sa fortune. Dès que ce prince lui avait accordé quelque privilège lucratif, Dufresny le vendait à vil prix, au premier bet^oin d'argent. Un jour, sa blanchisseuse le pria de vouloir bien solder son compte, parce qu'elle allait se marier. « Tu vas te marier, lui dit Dufresny: tu as donc de l'argent? — Mais, oui, lui répondit-elle, j'ai amassé une somme de quinze cents francs. — Quinze cents francs, s'écria le poète, qui était toujours aux expédients; donne-les-moi et je fépouse. » Son théâtre est plutôt un répertoire de scènes, qu'un recueil de comédies. Mais, parmi les successeurs de Molière, aucun n'a porté sur les caractères, un coup d'œil plu» fin. •
2. Où se trouvait un trio gracieux qui débutait par ces petits vers :
Bon vin et femme jolie
Sont les vrais Liens de la vie !
LES SPECTACLES DE l'aN IX 313
étaient de Monvel et la musique de Dézède, admirablement jouée et chantée jadis par M"" Dugazon; ensuite V Amant jaloux^ de Grétry, Barbe-Bleue et le Déserteur de Sedaine ; en dernier lieu, le Maître de musique, de Cimarosa, opéra « sans ouverture, » à la grande joie de Geoffroy, qui n'en admettait pas la nécessité. « Pergolèse, dit-il, se bornait à la ritournelle du premier air de son opéra. L'ouverture indique Timpuissance du compositeur, inhabile à tirer de son âme un air impressionnant et à poursuivre un récitatif. Aussi voyons-nous, ajoute-t-il, beaucoup d'opéras dont il n'y a rien de beau que l'ouverture ; ce sont d'agréables portiques qui conduisent k des ruines. »
Vers la fin de l'année, au théâtre de la Société Olympique, ouvert à toutes les troupes de passage, on chanta, en italien, un opéra de Paësiello, la Malmorilla {la Meunière), Personne n'y vint. Geoffroy s'en désola, estimant les œuvres de Paësiello presque égales à celles de lyiozart. Seulement, les ariettes de la pièce étaient si ridicules que l'on était tout heureux, dit-il, de ne les point comprendre. Le feuilletoniste, en exemple, citait un récitatif entre la meunière et son amoureux, un beau notaire :
— Tu vas être ma marmotte.
— Tu seras mon sapajou.
— 0 ma charmante meunière, Tu m'as moulu le cerveau.
— 0 mon doux, mon beau notaire, Tu mets en papier mon cœur.
Et puis, sur lui tu griffonnes Des actes pleins de douceur.
~ Tu me réduits en farine ; Tu me pétris en gâteau ;
Tu me cuis, à la sourdine, Et m'avales d'un morceau.
Cet an IX, au Théâtre-Français, fut Tannée des tragiques et surtout de Voltaire. De lui, on joua neuf tragédies, Addaïde du Giiescliîi, Œdipe, rOrphelin de la Chine, Mahomet, Sêmiramis, la Mort de César, Zaïre, Alzire, Tancrèdc, où les acteurs, chefs d'emploi, choisirent, à leur rentrée, un rôle à leur taille, et les nouvelles débutantes, M"' Volnais et M"* Gros, celui des héroïnes dont elles espéraient un triomphe. Trois tragédies de Racine, également, furent offertes au parterre, pour les débuts de ces actrices. Quant à Molière, le Boiirf/eois gentilhomine, seul, fut tiré de Toubli ; et de Corneille, pour le bénéfice d'un sociétaire, le théâtre donna Cinna,
Les tragiques de second ordre eurent aussi leur tour. De Longepierre, oTïlo\id.Médée, tragédie plus en faveur que celle de Corneille ; de Lefranc de Pompignan, Didon; de Crébillon, Rhadarniste et Zénobie; de La Harpe, Philoctète ; de Saurin *, Spartactts; de Belloy, Gahrielle de \ergy ^ ; on revint à V Othello, de Ducis ; à VAgamemnon de Lemercier; à Henri VIII, de Chénier ; à Epicharis et Néron^ à la Mort d'Ahel, de Legouvé ; à Marins à Minttirnes, d'Arnault. Ducis eut les honneurs d'une première représentation pour sa nouvelle tragédie, /^A^'Wor et
1. ■ Un de ces petits auteurs, écrit GeofTroy, que Voltaire se Taisait un plaisir malin denivrer d'éloges perfides, i»
^. « Quelques spectateurs, dit encore le feuilletoniste, ont eu le cœur assez bon pour applaudir les hoquets et convulsions de Gabriellet durant les cinq actes. Ceux-là peuvent s'embarquer; je les garantis à l'abri du mal de mer. C'est une lugubre rapsodie qui ferait périr d'ennui, si elle ne faisait pas frissonner d'horreur. C'est d'un bout à l'autre, je ne dirai pas un combat, mais un galimatias de crimes et de vertus, de passion et de devoir, de folie et de raison, d'humanité et de barbarie. » {Journal de* Débats, frimaire an IX.)
Wladamirj qui échoua; Masoyer, un jeune homme, alors inconnu, pour sa tragédie de Thésée, qui n'eut pas un sort meilleur que Phédor; et Bouilly, pour son drame historique, V Abbé de lEpée, dont le succès fut, en grandissant, à chaque soirée.
Des auteurs comiques la mention sera longue. M. Lautier donna sa comédie, les Hivales, un acte, en vers; Colin d'Harleville, les Mœvrs du jour, ou V Ecole des jetmes femmes, comédie en cinq actes, envers; Luce de Lancival, le Lord impromptu, comédie de quatre actes, en vers ; M. Higaud, les Deux Poètes, comédie en trois actes, en vers; MM. Lourdet et Santerre, le Maricu/e supposé, comédie en trois actes, en vers; M. Roger, Caroline, comédie en un acte, en vers ; MM. Damaniant et Pigault- Lcbrun, les Calvinistes, comédie en un acte, en prose; M. FoyxhvQ^. T Aimable Vieillard, comédie en cinq actes, en vers ; M. Martelli, rintrigant dupé, comédie en prose de quatre actes; M. Faure, le Confident par hasard, comédie en un acte, en vers; enfin, on exhuma la pièce posthume de F'abre d'Eglantine, les Précepteurs. Les reprises vinrent s'ajouter à toutes ces nouveautés, telles, le Jaloux sans amour, d'Imbert ; le Bourru bienfaisant, de Goldoni; le Lovelace français, d'Alexandre Duval et Monvel.
Larive, l'illustre tragédien, devait prendre sa retraite lorsqu'il parut, cette année-là, dans les tragédies de Voltaire. Il joua le rôle de Vendôme ^ dans
1. • C'est dans la pièce d'Adélaïde du Gnesclin, dit Geoffroy, que I^ Kain a joué pour la dernière fois; c'est dans le rôle de Vendôme qu'il nous fit entendre le chant du cygne. Jamais il n'avait paru si beau. Son talent avait atteint le dernier degré. Point de cris, aucune emphase, rien de gigantesque: tout était senti, naturel et profond; tout partait du cœur. On eiH dit qu'il voulait, par la perfection de son jeu, ajouter à nos regrets. 11 semblait que son ftme prête à s'échapper eût recueilli toutes ses forces
Adélaïde du Gnesclin; mais son action et son débit n'étaient plus que le pâle reflet de son jeu d autrefois. La vieillesse était marquée visiblement sur sa personne. Dans V Orphelin de la Chine ^ cependant, Larive sut faire valoir les beaux vers de cette tragédie sur les mœurs barbares de ce pays. Dans le personnage de Gengis-Khan, son talent se révéla par quelques échappées brillantes, qui n'eurent pointde durée. Elles annonçaient une fin prochaîne. Dans Mahomet^ il fut peu remarqué. La tragédie fatiguait le public. « Le quatrième acte, qui veut être terrible, disait Geoffroy, n'est que languissant et pénible. » Crébillon, censeur du théâtre, lorsque la pièce y fut présentée, la voulait refuser; elle ne fut admise que sur les instances de d'Alembert. On reprit, enfin, la Mort de César ^ et la pièce fut jouée telle que l'avait conçue Voltaire, et non telle que l'avait corrigée Gohier, sous le Directoire. Saint- Prix s'attribua le rôle de César; Talma, celui de Brutus; Lafon, celui d'Antoine. Au temps du Directoire, les femmes élégantes de la Cour de Barras se pâmaient aux tirades fanatiques de Brutus et de Cassius. Sous le Consulat, est-il besoin de le dire? ces manifestations indécentes cessèrent.
pour couronner sa carrière et achever glorieusement le dernier de ses travaux. Depuis quelque temps sa poitrine était extrêmement fatiguée. Le« efforts prodigieux qu'il fit, pendant cette représentation, l'épuisèrent tout •k fait. Il pa8^5a du théfttro dans son lit, et sa mort, à cet égaixl, a quelque ressemblance avec celle de Molière.
« Le Kain et Larive s'étaient, pour ainsi dire, partagé les avantages qui font le grand acteur. Le Kain avait l'inlelligence, le sentiment, l'énergie. La figuro, la taille, la voix, tous les dons extérieurs avaient été prtHliguès à Larive. Mais, à force d'art, Le Kain avait dompté la nature. Sa voix, sombre et voilée, prenait, dans la passion, un accent terrible et touchant que n'a point l'organe le plus sonore. Son air et sa taille n'avaient rien que de commun, dans la société. Ses traits étaient dur» et rebutants, mais son ftme, répandue sur toute sa personne, le rendait beau sur la scène. Tous ses mouvements, toutes ses altitudes offraient un modèle au pinceau. > {JourruU des Débais, 13 vendémiaire an IX.)
Aux tragédies de Racine, après la soirée de finiannicus, à laquelle avaient coopéré Talma, en Néron,M"" Raucourt, en Agrippine, Monvel, en Burrhus, le censeur des Débats s'indigna contre un fâcheux, qui avait déshonoré d'un coup de sifflet la scène de Narcisse avec Néron. Cette démonstration lui avait été insupportable. 11 admettait bien que Ton put haïr Tintrigant Narcisse; que Ton se révoltât intérieurement contre ses perfidies, son astuce, sa malfaisance. C'est une « peste » de cour, comme il s'en trouvera toujours près des rois ; un flatteur corrompu, qui empoisonne tout ce qui rapproche. Mais Narcisse, reprenait-il, est peint par le poète, avec une vigueur et une ampleur admirables. C'est une œuvre d'art qu'il faut louer. Narcisse, dans la tragédie, est aussi beau que Burrhus. L'un est le vice, l'autre, la vertu, entre lesquels Néron doit choisir ; et suivant sa décision le sort de l'univers sera changé. La scène de Narcisse est donc aussi pathétique, aussi pleine de beauté que celle de Burrhus. Et, « à l'aspect de ces aflreuses vérités, ajoute Geoffroy, celui qui applaudit est un butor ; celui qui siffle est un sot ».
Après Cinna^ dont la représentation avait eu lieu au bénéfice d'un vieux comédien, les remarques de réminent critique sur Corneille ne doivent pas être perdues. D'abord, il précise les raisons qui, pendant longtemps, chassèrent du théâtre les pièces du poète. Les mœurs dépravées du siècle précédent, les désirs intempérants et les sentiments avides delà société, ses goûts de luxe et de raffinement ne s'accordaient plus, dit-il, avec les nobles idées des héros de Timmortel auteur. Des personnages, inventés par lui, créaient, par comparaison, la honte des débauchés,
et Ion ne joua plus Corneille, parce que les vices s'épanouissaient dans les salons.
Néanmoins, il insiste sur les défauts inhérenth à la plupart des œuvres du grand poète tragique. Il leur trouve de Tenflure, de la grandiloquence. Ce qui était, d ailleurs, l'opinion du judicieux Fénelon. Dans le monologue d'Emilie, personnage de Cinna, les apostrophes à la passion et la douleur sont outrées :
Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte !
Dans la conversation d'Auguste avec Maxime et Cinna, la pompe de ses paroles est déplacée. Il y a trop d'orgueil, point assez de familiarité, concordant avec le caractère connu de ce prince. Auguste est dans son cabinet avec ses amis, et quand il s'adresse à eux, il leur dit :
Gel empire absolu sur la terre et sur Tonde.
Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde...
No semble-t-il pas, à l'entendre, qu'il harangue une assemblée politique et non deux de ses familiers? Ensuite, remontant vers les années écoulées, Geoffroy attaque la mise en scène, jadis employée au théâtre. Auguste était assis sur unesortede trône, au pied duquel étaient placés deux humbles sièges pour ses interlocuteurs. Et en quel costume s'offrait-il? Dans la fierté gigantesque d'un matamore, affublé d'une énorme perruque qui lui tombait des deux côtés sur la poitrine et qui était encore surmontée d'un immense chapeau garni de plumes. Les acteurs ont heureusement proscrit cette tradition burlesque, il le reconnaît ; et Mole, dans le personnage d'Auguste, atténue, par sa modération, toute l'exagération blessante du rôle. « Mole, dit-il,
plein d'intelligence et de goût, ne laisse voir que cette dignité naturelle qui n'abandonna jamais le grand homme, môme dans les actions les plus ordinaires de la vie ; et peut-être ne la monlre-t-il pas toujours assez. Il serait difficile, toutefois, de mieux réciter, de mieux sentir les vers de Corneille, de phraser avec plus d'art la période poétique. C'est la perfection du débit. »
Pour les auteurs contemporains, Geoffroy n'est pas plus tendre. Le critique objecte contre Marins à MinturneSy d'Arnault, que Faction est souvent très lente, les discours trop abondants, lesquels font plus w de fracas que d'effet»; enfin, dit-il, l'observation de la nature humaine est en défaut dans la scène du soldat cimbre, envoyé pour tuer Marius. Le soldat laisse tomber son arme, en disant : « Non, je ne puis tuer Marius! » C'est bien. Mais, effrayé par l'ascendant du glorieux général, le Cimbre devrait sortir. Sa présence, persistante malgré son effroi, ne s'explique plus, et elle affaiblit le premier émoi du spectateur.
Cependant les trois actes du drame contiennent de beaux vers, « dans le goût de Corneille», écrit Geoffroy, et il cite :
I/or n'a-t-il de valeur que lorsqu'il paye un crime?
Il cite encore ce passage où le parterre trouvait une allusion aux fureurs des tyrans, qui avaient opprimé la France :
Démasquons ce Sylla, tyran d'un peuple libre,
Des flots du sang romain grossissant ceux du Tibre.
Qu'on le voie implacable, ambitieux, ingrat,
Ne venger que lui seul, en vengeant le Sénat;
Prudent en sa fureur, accabler de sa haine
Ceux sur qui reposait la liberté romaine;
Par d'utiles forfaits s'assurer les faisceaux; Changer Rome en désert, nos palais en tombeaux ; Et chargeant tous les bras d'immoler ses victimes, Rendre le monde entier complice de ses crimes.
Après Marins à Mintumes^ Henri VIII de Chénier. Geoffroy loue le troisième acte de ce drame, et, dans le quatrième, Teffusion maternelle se déroulant en détails touchants. 11 trouve longues, pourtant, les lamentations d'Anne de Boleyn, prisonnière, mais il signale une belle apostrophe à la religion, (( qui tire son mérite de la vérité, dit-il, plus encore que de la poésie et du style ».
Religion divine, appui des malheureux,
Prête à mon cœur flétri tes secours généreux ;
Ce cœur est accablé par l'injustice humaine,
Il a besoin d'un Dieu, pour supporter sa peine.
Sa vertu, sous le glaive, implore son auteur,
Et dans le ciel, au moins, cherche un consolateur.
Grand Dieu! des opprimés où serait Tespérance;
Quel prix, dans le malheur, soutiendrait leur constance,
Si notre âme, en quittant ce monde criminel.
Ne trouvait, devant soi, qu'un néant éternel^
1. Au commencemont de l'Empire, le 13 germinal an XIII, par un de CCS caprices familiers à récrivain des Débats, on trouvait dans le journal, non plus des louanges, mais une critique très vive de l'œuvre de Chénier.
* M. Chénier, disait Geoffroy, a régné quelque temps au théâtre, mais son trône n'était fondé que sur le désordre et la folie ; le retour de l'ordre et de la raison l'a détrôné. Son Charles IX, avec son cardinal, ses poignards et sa cloche, n'est plus qu'une lugubre parade, encore moins horrible qu'ennuyeuse. On reg<arde, comme un fou barbare et comme un très méchant frère, ce Timoléon qui assassine son frère, par la raison que son frère ei;t tout-puissant dans Corinthe. I^e procès criminel des Cala» est insipide, depuis que les déclarations en faveur des protestants contre les catholiques n'intéressent plus personne. On n'aime point, sur la scène, les GracqueA romains, depuis qu'on a vu opérer les Gracques français. Le cachot où l'on enferme une religieuse pour avoir fait un enfant et la mascarade de Fénelon, travesti en philosophe galant, sont relégués parmi les contes de la bibliothèque bleue. Enfin, ce gros roi d'Anglet«rre, qui s'amusait à faire couper la tète à ses femmes, et qui n'en était pas moins ce qu'il craignait tant d'être, ne parait plus qu'un personnage, non moins atroce que burlesque, et tout à fait indigne de la scène. Ainsi se sont écroulôs, pièce à pièce, les tréteaux sur lesquels M. Chénier s'était guindé.
Lorsque, sur le théâtre, revinrent les deux tragédies de Legouvé, Epicharis et Néroriy et après celle-ci, la Mort (TAbel^ les remarques sévères de Geoffroy en démontrèrent les parties choquantes ; et d*abord le peu d'intérêt que pouvaient trouver les spectateurs, dans le personnage d'Epicharis, une courtisane dont Néron était las ; ensuite dans Néron même, déjà vieux dans le crime, « plus dégoûtant que théâtral », sous la plume de Legouvé'. Dans la Mort d'Ahel^ il s'attache aux vers durs et malséants; tels, par exemple :
Et ces champs, à mes yeux, semblent désenchantés.
D'autres encore :
Il tombe évanoui sur un rocher sauvage, Où, si sou excès même y soutint ses esprits...
<• Son excès! » dit le critique. Il semble que ce soit l'excès des rochers... cet arrangement de mots est obscur et pénible. 11 sera bon, pour exercer lu prononciation de ceux dont la langue est épaisse et
\j* rétablissement des vrais principes politiiiuos, un (îonverncnient sage, ferme et réjjulier, ont renversé tout l'échafaudage littéraire du poêle philosophe. »