IV
embarrassée, de leur faire réciler ce vers qui n'est qu'un sifflement continuel, si son^ son, ses^.
On remit à la scène le Lovelace français de Monver*. Oh ! alors, quelle révolte énergique de Técrivain ! Il blâme, il censure, avec une colère farouche, la tendance de l'auteur à discréditer les chefs de l'aristocratie dont il ignore les mœurs. Où les aurait-il pu observer, au surplus, lui, simple comédien, toujours confiné dans les coulisses? Et c'est le duc de Richelieu qu'il outrage, le plus aimable et le plus poli des courtisans de Louis XV, en métamorphosant les galanteries du noble duc, en celles « d'un garçon perruquier en bonne fortune». C'est incroyable, s'écrie Geoffroy. Et l'on avait déjà l'Homme à bonnes fortunes, du comédien Baron ; le Séducteur, du marquis de Bièvre; n'était-ce pas assez? Le comédien Baron s'est peint dans sa pièce; le marquis, également, sous l'apparence d'un roué.
1. Arnault, dans ses Mémoires d'un Mexoffénaire, est, au contraire, fort élogieux pour Legouvé, au sujet de cette pièce :
« Celait une hardiesse, dit-il, que de mettre à la scène une action qui date du premier âge du monde, et dans les développements de laquelle le crime devait se montrer naïf comme l'innocence. Legouvé s'est tiré, avec beaucoup d'adresse, de ces difficultés sans tomber dans la niaiserie, caractère do l'homme incapable de savoir; il a su conserver à ses personna{;es la naïveté, caractère de l'homme qui ne sait pas. Pour appeler l'intérêt sur Gain, il le montre asservi à une fatalité, assez semblable à celle qui poursuit les héros de la mythologie et les pousse, malgré eux, dans le crime. Ce rôle était joué admirablement par Saint-Prix. Sa voix, grave et sombre, ses formes nerveuses et athlétiques répondaient parfaitement à l'idée que chacun se fait du premier laboureur et du premier meurtrier. Aussi était-ii applaudi avec transport, dès qu'en entrant en scène, d'un ton profondément mélancolique, il récitait ce vers :
Travailler et haïr, voilà donc mon partage !
Il était fort applaudi encore, lorsque, se laissant attendrir aux caresses d'Abcl, il disait, avec une expression très vive, cet autre vers :
Un i'rcrc (•^t un ami donné par la nalun>.
'2. Quoique la pièce fût d'Alexandre Duval et de Monvcl, ce n'est qu'à Monvel seul que s'en prend Geoffroy.
LES SPECTACLES DE l'aN IX 323
Quant au citoyen Monvel, je laisse à deviner, conclut Geoffroy, où l'auteur a Irouvt^ Toriginal.
Il est aussi violent contre Fabre d'Eglantine, après la représentation des Précepteurs. Il se moque d abord de la conception du scénario, bâti contre toute vraisemblance et contre le bon sens. A-t-on jamais vu, dans le cours de la vie, remarque-t-il, une veuve, de cinquante mille livres de rente, avoir besoin d'un pédagogue provincial, pour convoler en justes noces? Et c'est pourtant sur ce cas extraordinaire que s'appuie la comédie de Fabre ! Chef-d'œuvre de bêtise, s'écrie-t-il ; de bêtise qui s'accentue de scène en scène ; et, s'il reste des admirateurs au poète, il les doit à l'échafaudage de ses théories sur l'éducation, celles des philosophes du siècle passé. Et de même que Monvel était mal venu de peindre les mœurs de l'aristocratie, monde fermé pour lui, Fabre, simplement « charlatan », aurait dû s'interdire le thème de l'éducation. En avait-il jamais reçu, ce petit comédien de province, vivant à Paris du produit de quelques mauvaises pièces, et policé à peine par la fréquentation des clubs ? Au total, les Précepteurs ne sont, aux yeux du critique, « qu'une parodie des doctrines de Rousseau, en style de portefaix ».
Aux débuts des jeunes actrices de cette année-là, Geoffroy se fit caressant et doux. M"® Volnais a quinze ans. Elle paraît, sur la scène, dans le rôle de Junie, de Britannicus^ et il l'admire, naïve, modeste, sensible. Sa timidité a de la grâce, dit-il. Elle joue Andromaque, Azéma, Zaïre, et il vante son intelligence, son débit touchant, qui a tout le charme de M"" Desgarcins. Il regrette (cependant celte douceur craintive. En quelques rôles, il lui
faudrait de Ténergie, ce que Voltaire appelait « de la machine à Corneille dans la gorge ». Envers M"" Gros, il est moins indulgent. On la dit très jeune. Il répond : « elle n'est une enfant que sur Taffiche; sur la scène, elle semble d'un àgc où l'expérience est acquise » ; et il trouve en cette physionomie et aux traits de ce visage, une figure qui convient aux Hcrmione et aux Emilie^ à toutes ces héroïnes de tragédie que les mâles passions emportent au delà de leur sexe. Ainsi que M"* Voinais, M'" Gros joue Andromaque, avec trop de gestes, dit-il; puis Aménaïde, de Tancrède; puis Didon où son débit monotone a quelque chose de « faux et de vague ». Enfin, quoique moins enthousiaste que pour M"" Volnaîs, il ne craint pas d'écrire que « la nature Ta formée pour sa gloire et pour les plaisirs des spectateurs ; sa taille est celle d'une princesse ».
M"" Mars, désignée sous le nom de Mars cadette, parce que sa mère, la maîtresse de Monvel, se faisait appeler Mars aînée, jouait, cette année-là, dans le Jaloux sans amour ^ avec Mole et M"*' Contât. Geoffroy n'aurait pu être plus aimable, car il écrit que la décence, l'ingénuité, la grâce de l'actrice, sont toujours les mômes dans tous ses rôles. S'était-elle jamais produite en un début? Qui l'eût pu dire? Toute jeune, encore enfant, elle avait rempli plusieurs rôles, et il semblait qu'il n'y avait jamais eu de jour où elle avait paru en scène, pour la première fois.
Le Vaudeville, dont la restauration était achevée, fit sa réouverture avec la pièce Arlequin en ménage. Puis, ce furent la Revue de fan VIII et la
Manie de la danse ^, «imitation malheureuse de la Dansomanie »,et désillusion amère pour ceux qui espéraient une critique de cette mode, née durant les fureurs jacobines. On n'y trouvait, d'ailleurs, ni traits ingénieux, ni satire contre les danseurs infatués de leur importance. On eut ensuite, de Radet, Frosine ou la Dernière Vernie^ pièce dans laquelle brillait d'un incomparable éclat une nouvelle actrice du Vaudeville, la jolie M"" Delille : ce qui était une galante allusion h son égard; de Philipon de la Madeleine, Gentil-Bernard^ comédie intéressante, bien accueillie pour ses agréables couplets. En voici deux :
De la langue de Cythère Dans I^enni est le fin mot; Le oniy si bien fait pour plaire, Finit le roman trop tôt.
Le non^ cher à la cruelle, Attriste, éloigne Tami ; Sur les lèvres d'une belle Nous aimons le doux Nenni.
Ce refus-là nous entraîne Beaucoup mieux qu'une faveur.
C'est en prolongeant la peine Qu'on redouble notre ardeur.
Qu'un ruban, qu'un baiser tendre, Soit moins donné que ravi; Il ne faut même se rendre.
Qu'en disant le doux Nenni.
1. L'un des couplets de la pièce, citée par te Jownal des Débats^ est le
suivant :
Tout est Ralon et colisée,
Toute Tannée un eaniaval ;
On danse jusqu'au lycép,
La France entièr«> est un grand hal.
Et nos enfant», à ce délire,
S« formant tous, sans y ponsor.
Peut-être ne sauront pas lire.
Mais ils sauront fort bien danser.
Et encore de Joseph Pain, Florian; de Deschamps, Oui et Non; de Ghazet et Thésigni, le Beaunois à Paris, qui fut sifflf^^ Enfin, on représenta une parodie du nouveau roman de Chateaubriand, Atala et Chactas, changé en Floréaet Jactas, pièce « amphigourique », écrivent les gazettes du temps; le Val de Vire, la Roulette, bluette où l'on voyait une femme courir après son mari, et un mari converti par sa femme, habillée en hussard, car le hussard était la jolie demoiselle Delille.
Le théâtre des « Troubadours » monta ses parodies accoutumées : celles de TOpéra, les Horace.s^ transformés en Voraces et Coriaces; celle de la tragédie de Masoyer, Thésée, qui devint Taisez-vous, critique fort juste, disait Geoffroy, contre le vide de cette pièce inférieure.
Les œuvres données au théâtre de la rue de Louvois, chez Picard, étaient plus intéressantes et d'un goût plus relevé. Il faut citer le Collatéral, de Picard ; la Petite Ville, de Picard également, et son chef-d'œuvre; et après, comme chez Molière, qui écrivit la Critique de l'Ecole des Feînmes, la Critique de la Petite Ville ; en dernier lieu, Dnhautcours, ou le Contrat d'union, nouvelle comédie, de Picard, satire très fine et réussie contre les mœurs 2t les habitudes des agioteurs.
Tels furent, sur les principaux théâtres, les spectacles de Tan IX.
1. I^s journaux du temps ajoutaient cette réflexion : « Les petites pièces de ce théâtre (Vaudeville) ne vivent guère que lâge des roses, quoique souvent elles soient bien éloignées d'en avoir la fraîcheur et le coloris. ■