‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 68 sur 119 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sommaire. — Levée de l'interdiction, prononcée depuis dix ans, contre l'opéra d'Hoffmann, Adrien. — Polémique entre l'auteur et Geoffroy. — Au Théâtre national de l'Opéra-Comique, les chanteurs Martin etElle>'iou. — Reprise des Visitandines, de Picard; de Maison à vendre^ à' Wex. Duval; de Aucassin et Nicolette de Sedaine. — Reconstitution du Théâtre-Français, rue de la Loi, avec tous les comédiens dissidents. — La vieillesse de Monvel.

— Lafon se perfectionne. — Reprise de Rodogune pour M"* Raucourt; du Menteur pour Fleury; de Miihridate et à'Iphigénie en Aulide. — Débuts de M"* Bourgoin. — Critiques de Geoffroy contre Talma. — Débuts de M"* Duchesnois. — Reprise de plusieurs pièces de Molière ; pourquoi les actrices n'aiment point cet auteur. — Reprise de Turcaret; du Vieux Célibataire. — Critiques de Geoffroy contre M"* Contât. — Première représentation du drame historique d'Alex. Duval, Edouard en Ecosse. — Reprise des Etourdis^ d'Andrieux; du Séducteur^ du marquis de Bièvre.

— Mole et Fleur}' ; comparaison entre les deux acteurs. — Première représentation d'Helvétius d'Andrieux, au Théâtre Picard.

Il y eut, en Tan X, au théâtre des Arts, c'est-àdire à l'Opéra, quelques débuts intéressants, débuis de chanteurs, qui conquirent plus tard une place honorable. Ce fut celui de M. Roland, à la première représentation de Sémiramis^ opéra en trois acles de Durieux, avec musique de Catel, — de M. Dérivis, dans le rôle de Zoroastre, des Mt/stères (flsis, — et de M. Eloi, dans le rôle de Polynice, d'Œdipe à Colonne. M"' Chollet avait débuté, quelques mois auparavant, dans la même pièce par le rôle d'Antigone; mais les gazettes parlèrent peu d'elle, pas

davantage de M. Tanquerelle, qui avait rempli le rôle d'Usca, dans la Caravane^ ni de M. Albert Bouet qui avait imité M. Tanquerelle.

Œdipe à Colonne et la Caravane reparaissaient souvent sur raffiche, et les Afysthes (Tlsisy de Mozart, alternaient avec les œuvres nouvelles, avec Snniramis et Tamerlan^ opéra on quatre actes de Winter, dont Morol avait composé le livret. Enfin, on reprit Armide, de Gliick; et Hoffmann eut le plaisir de voir lever Tinterdiction, qui, depuis dix ans, prohibait la représentation de son grand opéra Adrien^ pour lequel Méhul avait écrit la musique.

En 1792, après trois représentations, Adrien fut proscrit. La Commune de Paris, toute-puissante alors, ne voulut point tolérer un spectacle où s'étalait la pompe des décors et des attributs dont s'entourait un empereur romain. Après deux années de Consulat, ces motifs n'existaient plus, et Adrien fut repris, à TOpéra, avec toute la magnificence due à un souverain honoré et puissant. Geoffroy griffa de sa malice l'œuvre d'Hoffmann. « Ceux qui aiment les évolutions militaires, écrivait-il, les batailles, les marches, les cérémonies, le bruit et le fracas, trouveront pleine satisfaction aux représentations d'Adrien. Méhul a monté sa lyre sur le ton le plus fort. Beaucoup de cris et de hurlements; grand tintamarre d'orchestre. C'est Bameau et Gliick renforcés. » L'auteur se rebiffa, et une polémique très violente éclata entre les deux écrivains.

En son volume sur Geoffroy, M. Marc-Desgranges a insisté sur cette polémique, bonne à citer comme trait de mœurs de l'époque. « Lorsque vous avez attaqué mon Adrien^ écrivait Hoffmann, vous vous disiez in petto : c'est un faiseur d'opéras; il n'en sait pas plus que moi sur l'histoire; je puis tout

critiquer, à tort et à travers; mes lecteurs sont des oisifs et des ignorants, ils me prendront pour un oracle : ainsi frappons d'estoc et de taille, tous les cafés retentiront de mes louanges; Tauteur aura peur, il fera le mort, et je passerai pour un puits de science... Votre sécurité fut de courte durée. Ma letlre parut. Diable! c'est du sérieux; un professeur convaincu d'ignorance! cela est piquant. De là, votre dépit, votre honte, votre colère, vos injures... » Et Hoffmann, reprenant la diatribe de (ieoflroy, y relève des erreurs, des contradictions, des calembours, « assez jolis pour un maître d'école qui n'en fait pas son état », et jusqu'à des fautes de français. Savourez maintenant ce petit morceau, ajoute M. Marc-Desgranges. « Puisque nous parlons d école, je ne puis m'empôcher de vous faire un aveu. Vous ressemblez, d'une manière effrayante, au correcteur du collège où j'ai fait mes études. Ce brave homme était correcteur et portier de ia maison; comme vous, il cumulait les bénéfices; comme vous, il connaissait l'histoire, il était poli comme le feuilleton des Débats. Il savait un peu le latin. Il disait souvent : depone caligas; et le bonhomme croyait que caligas signifie culotte. Il se nommait Cheminât; ce nom ne sortira jamais de ma mémoire. Pour corriger ma tôle, il employait le remède des contraires, et j'ai longtemps ignoré pourquoi il plaçait les topiques si loin de la partie souffrante... oh ! M. Geoffroy, comme vous ressemblez à Cheminât! Je ne vois, entre vous, qu'une différence notable : vous me fouettez parce que je suis savant, et Cheminât me fouettait parce que je ne l'étais pas. »

Après le départ des comédiens royalistes du

Théâtre-Français, réfugiés dans la salle de la rue Feydeau, lors de Tincendie de TOdéon, cotte salle avait pris le nom de « Théâtre national de TOpéra- Gomique » ; puis sa troupe s'était accrue de presque tous les acteurs du théâtre de la rue Favart, que Ton avait abandonné aux chanteurs italiens. Trop nombreuse et mal conduite, cette troupe lyrique n'était pas prospère, malgré quelques artistes excellents, tels que Martin, Elleviou, Gavaudan et, parmi les femmes, M"*'*' Saint-Aubin, Scio et Philis. Grétry y était, alors, le compositeur le plus goûté. De lui, on joxieiii Lisbeth et T Epreuve villageoise, son chef-d'œuvre, dans lequel iMartin avait fait sa rentrée, y déployant, avec ampleur, son talent et sa voix fraîche, pure, légère, si agréable à entendre. Malheureusement, Martin, suivant la mode de l'époque, voulait étonner ses auditeurs, et se livrait à des roulades interminables, qui dénaturaient le thème de la partition et dépréciaient la beauté de sa voix. De même, Elleviou, rivalisait avec Martin de fioritures, de roulades et de trilles, parce que c'était le plus sûr moyen de soulever les applaudissements et de maintenir sa renommée. Martin avait un tempérament de comique. Elleviou était l'étourdi cascadeur, l'insouciant libertin, supérieur dans les rôles de jeunes officiers, dont le costume donnait à sa personne un agrément avantageux. Avec ces deux chanteurs, acteurs en même temps, un directeur aurait pu accumuler les succès. Mais, au moment de la réorganisation du théâtre, il avait fallu céder aux exigences des acteurs et des actrices les plus influents. L'un ne consentait à s'engager que si Ton gardait sa maîtresse ; l'autre ne voulait point se séparer de son amant ; si bien qu'avec quelques bons sujets le di-

recteur ne possédait qu'une mauvaise troupe et trop nombreuse.

Dans le courant de cette année, on reprit /^5 Visitandines^ de Picard ; Félix ^ le Calife de Bagdad, Il y avait un abbé dans Félix. Gavaudan, qui remplissait ce rôle, supprima le rabat. Les gazettes de Fépoque l'approuvèrent, reconnaissant que Thabit religieux, sur la scène, incitait le public à l'irrespect de la religion^.

Puis vinrent la Servante maîtresse de Paësiello, le compositeur qui se rapprochait le plus de Pergolèse, et son égal souvent ; la Totir de Newslad

1. La critique du feuilleton des Débats est très vive sur la reprise de cette pièce. « Y a-t-îl, par exemple, rien de plus absurde que de nous présenter les VUitandinet au milieu du plus violent orage, ouvri^nt leurs fenêtres pour babiller ensemble. On sait qu'en pareil cas les religieuses se mettent en oraisons et non pas au grand air. Comment supposer qu'un jeune homme de vingt-cinq ans, dont le visage porte la trace très marquée de la barbe, puisse passer pour une jeune religieuse? Comment imaginer que M** l'abbesse et toute sa communauté puissent supfxjrter une ronde très gaillarde dans la bouche d'un père capucin, et ne démasquent pas surle-champ ce fourbe maladroit? Quoi de plus ignoble que ces scènes d'ivrognerie qui ne finii»sent pas? quoi de plus dégoiUant que cette sale orgie de Grégoire et du père Hilarion, au troisième acte? Est-ce une nature aussi basse qa'il faut offrir aux honnêtes gens? »

2. « Rien n'a plus contribué à l'avilissoment de la religion, écrivait Geoffroy, que cette foule de petits maîtres à rabat, qui s'étaient établis à Paris, comme les suppôts de la galanterie et les sigi.nbëes officiels des beautés à la mode. Favart, dans un de ses opéras comiques, fait ainsi parler un abbé :

Avec quatre doigU de batitile,

Noos acquérons lo droil de l'inutilité.

Et pouvons être oiBifs en toute liberté.

Chaque maison a son abbé ; Il y donne le ton, y joue un personnage ;

Pour les valets, il eut Monsieur l'abbé : Pour le mari, mon cher abbé Pour la femme, l'abbé ;

De la maison, il est législateur,

Nomme aux emplois, donne le précepteur, Choisit les ouvriers, se charge des emplettes, Se connaît en chevaux, en bijoux, «n pompons, Caresse les enfants, leur donne des bonbons, Et pour le petit chien apporta des gimblettea. »

de Dalayrac, une de ses compositions le plus forte, prouvant ainsi qu'il n'était pas seulement un joueur habile de ilageolel ; Lysistrata^ imitée d'Aristophane, et VAntichoînhre^ de Dupaty, un opéra bouffon, mal interprété, de Bonaparte, à qui Ton fit croire qu'il y avait contre lui une satire personnelle. « Cette bouffonnerie, écrivaient feZ>f'ôa/.9, approchait beaucoup de la bassesse. » L Antichambre n'était peuplée que des valets et des employés subalternes de M. de Belval, chez qui l'action se développait, en son château, où deux laquais enrichis arrivaient pour une visite à l'aristocrate. Alors, entre valets, les calembours et plaisanteries malséantes s'échangeaient, en termes ambigus, qui avaient impressionné si fâcheusement les amis du Premier Consul. Alexandre Du val eut son tour. On reprit Maison à vendre^ dans laquelle Elleviou obtint un triomphe retentissant. Jamais encore le jeune acrteur n'avait été si plaisant et d'une désinvolture si aimable. Il y chantait, avec Martin, un duo étourdissant, et M"' Philis, un air qui devint tout de suite populaire. Après l'œuvre d'Alexandre Duval, le théâtre fit renaître une pièce de Sedaine, Ancassin et Nicolette, où M"° Dugazon, jadis, avec son audace téméraire de comédienne et l'expression attendrissante de ses chants, amenait, chez les spectateurs, un abondance de larmes. Du haut d'une tour, où était enfermé celui qu'elle aimait, le long de ses draps on la voyait descendre, frôlant la muraille, jusqu'à la lucarne de la prison, par où le prisonnier lui tendait la main qu'elle saisissait avec passion. Et toutes les femmes pleuraient. Enfin, après te Retour inattendu, après le Concert interrompu où Martin et Elleviou représentaient deux jeunes fous, qui se ruinaient gaiement, on eut Pierre le Grande

de Bouilly, le Trésor supposé et Stratonice^ d'Hoffmann, deux pièces qui tenaient toute la soirée du spectacle.

En pluviôse, au théâtre delarue Favart,onavait organisé une représentation avec Didon * et la Chercheuse (Tesprit^ au bénéfice de la famille de Piccini, mort pauvre à Passy, quelques mois auparavant^. Piccini s'était vu supplanté par Sacchini, qui avait su allier à Tart musical Tart dramatique, trop négligé par son rival, et les œuvres de Sacchini avaient remplacé, dans la faveur du public, celles de Piccini.

Le Théâtre-Français, depuis deux ans déjà, s'était reconstitué, avec tous les comédiens dissidents, rue de la Loi, mais les chefs d'emploi s'efforçaient do toutes les manières d'empêcher les débuts des nouveaux venus. Ils se sentaientvieillir et ne voulaient pas être talonnés par de jeunes remplaçants, prêts à remplir les rôles qu'ils n'étaient plus capables de soutenir. Monvel luttait désespérément contre sa décrépitude. Sa poitrine exiguë était oppressée; sa bouche délabrée; et forcé de paraître dans le vieil Horace de Corneille, avec Lafon qui incarnait le jeune Horace, il fatiguait l'assistance par ses efforts trop visibles sur les vers énergiques où s'affirmait

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