IV
çais ne serait pas malheureux de retrouver une deuxième actrice, aussi imposante que la première. Il avouait toutefois que, dans Clytemnestre, M"" Georges copiait trop servilement sa maîtresse; que ses gestes et son jeu de physionomie rappelaient trop ceux de son modèle. Il ne distinguait sa personnalité que dans « Aménaïde » où elle se livrait à ses inspirations propres et représentait, dans sa vérité, celle que Tancrède aimait. Et toujours les yeux éblouis, discourant ensuite sur le rôle d'Emilie, que venait de jouer la débutante, il déclarait que Ginna, fasciné par tant de grâce voluptueuse, ne pouvait résister, quand il entendait ces mots dits par Tadorable femme :
songe que mes faveurs l'attendent!
Jusque-là, cependant, quelques critiques de Geoffroy avaient tempéré ces louanges enivrantes, et le feuilletoniste n'avait écrit rien de trop amer, ni de trop incisif contre M"' Duchesnois, moins belle que Tautre. Mais, après les débuis de M"° Georges, dans Phèdre^ les choses furent bien changées. M"® Duchesnois, avant sa rivale, avait établi une Phèdre tout à la fois passionnée et tendre, pitoyable nn>me, telle que l'avait conçue Racine, à n'en pas douter, une Phèdre amoureuse, cherchant a échapper au joug de la passion, et ramenée fatalement à son amour incestueux, avec le désespoir de cette faute impie. M"* Georges, au contraire, joua Phèdre, comme M"* Raucourt jouait ce rôle, faisant de son héroïne une femme insatiable, intolérante, aveuglée, sans frein contre les tentations de la chair, violente et fougueuse. Son tempérament, son caractère, les leçons de M"* Raucourt la poussaient sur cette pente ; et pareille à Vénus
attachée à sa proie, — elle eut ses partisans, comme M"° Duchesnois avait eu les siens, en se modelant sur les conceptions plus douces du poète. A chaque représentation de Phèdre^ les preneurs des deux actrices se trouvaient en présence et se défiaient par des applaudissements ou des injures. Les loges comme le parterre étaient animées des mômes passions. Tout le théâtre était tumultueux, et l'orage souvent grondait en tempête. Il y eut un jour où les adversaires de M"" Georges, au parterre, outrés des applaudissements de ses partisans, débordèrent sur les fauteuils de Torchestre et arrivèrent jusqu'à la scène, prêts à se ruer contre l'actrice, si la police ne les eût arrêtés. Les sifQets, les exclamations, les trépignements de pieds, interrompaient à chaque instant le cours de la pièce. La police ne parvenait à rétablir le calme, qu'en expulsant les plus enragés « antigeorgiens ». Et les scènes contraires se renouvelaient, les jours où M*"* Duchesnois prenait le rôle. On en vint aux coups; ou se battit avec des cannes; il y eut des blessés au parterre.
Geoffroy s'était rangé décidément du côté de M"* Georges. Ses feuilletons n'étaient qu'un long dithyrambe en sa faveur ; non qu'il eût tort chaque fois ; il donnait d'excellentes raisons de ces éloges sur les différents rôles de la jeune actrice. Mais, on n'en tenait nul compte; les adversaires de la débutante ne désarmaient pas, et les bonnes raisons du feuilletoniste s'évaporaient en fumée pour les partisans de M"** Duchesnois. La passion primait le bon sens et l'évidence. Geoffroy pourtant n'écrivait rien sur M'** Georges, sans motifs. S'il analyse son jeu dans « Aménaïde », il écrit : La « maîtresse de Tancrède n'est pas une amante ordinaire qui ne
sache faire que ramour.ElIe sait aussi faire l'exercice kla byzantine. C'est une espèce d'amazone à sentiments outrés et gigantesques. Pour sauver ce défaut, sa chaleur doit être bien véritable et bien franche. » Et c'est ainsi que se montrait M"' Georges. Plus tard, à quelques mois de ses débuts, il a vu jouer de nouveau « Clytemnestre », et il vante sa récitation soutenue et soignée, qui n'est plus chantante, et ses traits de sensibilité indéniable, et son énergie à prononcer ce vers :
Vous ne démentez point une race funeste !
et l'explosion, au cinquième acte de la tendresse, maternelle, — déchirante, ajoute-t-il. Il l'exalte dans « Sémiramis », cette reine d'une noble fierté, ce qui rentre tout à fait dans les qualités de sa protégée; et puis encore en « Didon », où il la trouve supérieure dans le morceau des imprécations. « En général, dit-il, elle saisit mieux le trait qu'elle ne rend la tirade. » Et il reprend : « Va-t-on s'exterminer pour deux comédiennes? » M*'" Duchesnois méritait-elle cet abandon de Geoffroy, ce revirement si prompt? Geoffroy prétend que l'actrice, trop adulée, trop célébrée par des louanges, a dégénéré; qu'elle n'apas suivi son sillon glorieux; qu'elle est au-dessous d'elle-même. 11 ne remarque plus, en elle, la netteté et la justesse de sa diction, à ses débuts. Elle est inférieure à M"*" Georges, dans le rôle de « Didon ». Dans celui « d'Adélaïde du Guesclin », sa simplicité première s'est changée en familiarité; son naturel, en trivialité. Au surplus, les gens sages, d'après lui, Tout laissée à ses preneurs, qui ont usé de moyens honteux pour combattre sa rivale; qui se sont servi de pamphlets, de caricatures, et ont voulu abaisser
M"* Georges par des calomnies. Ce n'est pas ainsi que Ton soutient la dignité de Tart, et qu'on Tencourago. On prétendait que M"*' Georges était devenue la maîtresse de Bonaparte. Le fait eût-il été vrai, que cette aventure ne pouvait influer sur son talent, ni augmenter celui de M"' Ducliesnois. Mais les partis politiques, toujours vivaces, s'étaient emparé de cette assertion vraie ou fausse, et en usaient pour faire opposition au dictateur, qu'ils abhorraient.
M"*" Duchesnois parut dans JÇ.s'M^r, au bénéfice de M"* Vostris. Geoffroy ne manqua point de revenir sur ses critiques. Le débit de Tactrice, disait-il, est une psalmodie perpétuelle ; en outre, elle scande et pèse les mots de chaque vers, et détache les rimes féminines avec une exagération déplaisante. Enfin, elle abaisse la voix si jalousement qu'on ne Tentend plus, et qu'elle paraît outrée si des impertinents crient : « Plus haut, plus haut ! » Elle hausse, néanmoins, le ton pour obéir, mais on se pourrait croire à une leçon de ténèbres? Et ses gestes?... «Constamment, dit le critique, les bras sont étendus, comme ceux de Moïse sur la montagne, les yeux fixés sur le fond de la salle; et lorsque, ramenant ses bras, elle fait un mouvement, il semble qu'elle veuille se jeter à la nage. » Satire cruelle ! Et cette guerre, et ces remarques, envenimées par la riposte, ces feuilletons fielleux et ardents de Geoffroy, aussi bien que ceux de ses confrères, durèrent jusqu'au jour où les deux actrices se réconcilièrent, en novembre 1800.
Ce ne fut pas au détriment du Théâtre-Français, à son profit, au contraire, que cette rivalité se poursuivit. Les jours de M"" Duchesnois et les
jours de M"* Georges, il y avait foule dans la salle, et pour le plus grand honneur des classiques dont les œuvres étaient interprétées avec plus d'entrain, plus de soin, plus de chaleur, par les autres acteurs. Talma et Lafon rivalisaient de zèle et donnaient à leurs rôles un relief éclatant.
Lafon, dans le plus grand nombre des tragédies où xM"* Georges remplissait un rôle, dans celles où jouait M"* Duchesnois, Lafon partageait avec elles les applaudissements de Tassistance. 11 était Achille iVIphigrnie^ Orosmane de Zaïrr^ Tancrède, Zamore, Ladislas, Arsace; et depuis Tan VllI, année de ses débuts à Paris, ses progrès demeuraient avérés. Il avait assoupli et modéré ses gestes, d'abord exubérants, amélion^ sa prononciation, rejeté Taccent gascon, écoutant, sans se froisser, les avis des critiques. De taille eTlilée, il ne possédait ni la noblesse, ni la dignité extérieures. Il les conquit à force d'études. Mais sa sensibilité naturelle donnait à son débit une grâce de chaleur; et dans l'expression des sentiments passionnés, dans les périodes mélancoliques, où se manifestaient des regrets, il était excellent. A côté de M"* Duchesnois, ou à côté de M"* Georges, dans le personnage de Tancrède, dans celui d'Orosmane ou d'Achille, il savait toucher les cœurs et forcer Tadmiralion. Ses approbateurs le placjaient au-dessus de Talma, et le considéraient comme un Le Kain futur; d'autres, au contraire, résistants et maussades, l'accusaient de n'être qu'un présomptueux, incapable d'arriver à la réputation de Larive qu'il croyait égaler.
Non, il ne l'emportait point sur Talma, dont l'action était plus puissante. Talma réagissait davantage sur le public par ses passions, ses éclats,
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ses démonstrations, qui enivraient le parterre. Dès qu'il s'animait pour une scène de colère, ou de fureur, il était transformé. Ce n'était plus Talma, mais le personnage même dans la situation voulue par le poète. Geoffroy reconnaissait toutes ces qualités et applaudissait aux sursauts de cette nature primesautière. Alors, il avouait que Talma ne pouvait être comparé à personne ; qu'il savait créer ses personnages, ne se modelant sur aucun exemple, tirant tous ses effets de son tempérament, de sa nervosité, de ses emportements. Seulement, ajoutait-il, s'il avait des moments sublimes, il tombait, tout à coup, dans les errements d'un acteur vulgaire. Il ne se soutenait point. Il ne manquait aucun des grands traits de ses rôles et il négligeait les détails. Il ne savait pas phraser. Comme l'observe très bien Geoffroy, on ne peut vibrer longtemps aux fureurs d'un comédien, tandis qu'on peut l'écouler longtemps avec plaisir. Enfin, il rendait, avec éloquence, les excès sillonnant les rôles d'Oreste, d'Hamlet,de Manlius, d'Othello, de Ginna, d'Œdipe. Il parvenait à engendrer l'effroi dans les âmes, par sa pantomime débordante et souvent trop outrée. Car la fureur, la folie, le remords, toutes les situations déchirantes d'une tragédie convenaient à son talent, aux ressources de son âme ; et c'était en ces transfigurations tragiques qu'il touchait au sommet de son art. N'importe ! malgré le zèle apporté à ses fonctions de comédien, malgré son désir de s'élever très haut, dans l'admiration des hommes, il resta toujours inférieur à Le Kain.
Et les tragédies étaient alors si courues, que Ton revenait encore aux ancêtres; à Rotrou et à son Venceslas; h Lagrange-Chancel et à son Iphigénie
en Tauride ; à Lefranc de Pompignan, qui fournissait Didon aux jeunes débutantes: à Crébiilon, pour Rliadamiste . Crébillon balança longtemps la renommée de Voltaire. Jadis, s'était débattue cette question : lequel des deux, par son talent, approchait le plus de Corneille et de Racine ; et l'opinion se serait prononcée pour Crébillon, si le pauvre homme eût mis plus d*amour-propre à se défendre, et eût bien voulu quitter ses chiens et ses chats.
On reprit ensuite de Molière les Précieuses ridictdesy depuis longtemps délaissées; et Dugazon.dans le rôle de Mascarille, n'échappa point aux critiques. GeoHroy se moqua finement du comédien. « A part son bredouillage, dit-il, à parties charges triviales dont il émaille le rôle, le coup de pied au derrière de son maître, lancé de sa propre autorité, il faut reconnaître que cet acteur apporte à son jeu « beaucoup de feu et de vivacité ». On joua encore Tartufe, Les comédiens voulaient tous essayer de ce rôle terrible et ingrat. Mais, en vain Mole, Fleury, La Rochelle, s'en emparèrent. Ce fut sans succès. Batiste aîné, seul, y fut supérieur aux autres, sans être irréprochable. M"" Vanhove, dans Elmire, y fut applaudie ; simple, douce, décente, ainsi qu'elle devait être, en cette comédie.
Les Femmes savantes furent également remises à la scène, mais les acteurs jouaient la pièce sans conviction, « à la glace * », disent les critiques;
1. A ce sujet, voici un extrait du feuilleton des ffébatê, 21 inessidur an XI : « On prétend qu'un nigaud de province, ou bien un badaud de l'aris (je ne sais plus à qui je dois faire l'honneur de cette naïveté), lisant relâche, en très grosses lettres sur l'affiche de la Comédie, s'imagine qu'il y avait une pièce intitulée /ielàche, et a demandé es que c'était. Si ret amateur ingénu m'eût adressé la question, je lui aurais répondu qu'à la vérité, ce jour-là, relâche et rien étaient la même chose, mais que, s'il était très curieux de voir ■ relâche », il n'avait qu'à se rendre à la Comédie,
et le public s'unissait à leur insouciance, à leur indolence. L'éniinent publiciste des Débats ^ se demande la raison de cette quasi-répulsion. 11 croit la trouver dans la satire de cette pièce, contre une certaine philosophie. Il restait, en effet, parmi les « intellectuels » de ce temps, des admirateurs de Voltaire, des sectateurs de TEncyclopédie ; et précisément la philosophie, dénigrée par Molière, ressemblait à celle de ces philosophes. Celle du poète, toute spiritualiste, prêchait l'union des âmes, repoussait la glorification de la matière. Molière chargeait de ridicule les appétits grossiers de Tinstinct, tout ce qui ravalait la nature humaine jusqu'à celle des hôtes, tandis qu'il exaltait les enivrements de Fesprit et l'élévation de nos pensées vers l'idéal. La philosophie, répréhensible à ses yeux, était l'épicuréisme, cédant aux plaisirs des sens, la philosophie que la secte voltairienne tenait en vénération, dans quelques cénacles où s'était réfugié l'esprit du siècle écoulé. Et c'était cette coterie qui faisait échec à Molière.
Lorsqu'Armande réplique à sa sœur Henriette, que dit-elle?
Mon Dieu! que votre esprit est d'un étage bas! Que vous jouez au monde, un petit personnage, De vous claquemurer aux choses du ménage, Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants, Qu'une idole d'époux et des marmots d'enfants!
Loin d'être aux lois d'un homme, en esclave, asservie. Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie, Qui vous monte au-dessus de tout le genre humain, Et donne à la raison l'empire souverain,
toutes les fois qu'on annonçait le Misnntfirope, l'Avare, VKcole des Femmes, et qu'il trouverait relAche dans l'assemblée, et dans les comédiens, et qu'il ne serait pas mécontent delà pièce. •
Soumettant à ses lois la partie animale Dont Tappétit grossier aux bêtes nous ravale.
« Quel changement du blanc au noir, ajoute Geoffroy, dans Tespace d'un siècle! La philosophie des bégueules du siècle de Louis XIV est extravagante et ridicule, mais le principe en est noble; celle des doctrines de notre siècle est honteuse et funeste. » Geoffroy, au surplus, ne s'en tient pas là, et Trissoliii lui tombant sous la plume, il esquisse le portrait des « Trissotins modernes ». Il explique qui est « Trissotin », à ses yeux: le faux savant qui pérore dans les salons, sans aucune science acquise; et parce qu'il possède quelques aperçus très vagues de philosophie, ou de mathémathiques, veut censurer Tignorance des autres. ((Trissotin » encore, celui qui parle de politique, en homme d'Etat, parce qu'il a fréquenté les clubs jadis, et qu'il invoque des maximes bien sonnantes sur la liberté et le despotisme. Oh ! non, cette race, très répandue au temps de Molière, n'était pas éteinte ! « Peut-on, en conscience, ajoute-t-il, refuser le titre de « Trissotins modernes », à tous ces fanatiques entêtés de leurs grimoires, farcis de calculs, de méthodes, de problèmes ; h. tous ces enthousiastes de sciences naturelles, physiques et mécaniques, qui s'imaginent que le salut de la République est dans leurs herbiers, dans leurs coquilles, dans leurs machines, et qui regardent avec mépris les sciences bien plus importantes qui nourrissent l'âme, dirigent les mœurs, nous éclairent sur nos devoirs, sur nos vrais intérêts et nous apprennent l'art de vivre, le premier de tous les arts. »
Ce morceau valait bien la peine d'une transcription : il nous dépeint l'état de beaucoup d'esprits de cette époque.
Après Molière, le Théâtre-Français s'adressa à Regnard, et donna le Distrait^ peu agréable à Mole, à Fleury, à M"** Contât, les grands coryphées de la Comédie, parce qu'ils n'y trouvaient que des rôles insuffisants pour leur renommée. Ce charmant comique est dans une disgrâce complète, remarque Geoffroy, et on Tabandonne à son propre mérite. Regnard est un homme « noyé ». Son joueur, dans la pièce de ce nom, est, cependant, un très beau rôle, mais il a le défaut de n'être qu'un libertin obscur, un chevalier de tripots, sans noblesse et sans dehors, ni marquis, ni petit maître, en qui Fleury aimait à s'incarner. Et les femmes dont les rôles appartenaient à M"** Contât, n'étaient, chez Regnard, que des comtesses ou des marquises ridicules, non des coquettes que la grande artiste avait l'habitude de représenter. Enfin, le public ne s'attachait plus aux caractères; pour lui, ils étaient sans saveur. Il voulait rire ou pleurer; rire aux jeux de mots, aux quiproquos, aux situations piquantes, ou bien pleurer aux grandes phrases sentimentales. Les comédiens qui, avant tout, désiraient Otre applaudis, parce que les applaudissements consolidaient ou commençaient une réputation, adoptaient les sentiments du public et recherchaient les rôles qui suscitaient les bravos de la foule. Peu importait aux acteurs que ce fût un sot, ou un amateur éclairé, qui manifestât bruyamment sou plaisir. D'où qu'elle vint, l'approbation suffisait. On n'était plus au temps de Clairon, qui, dans la salle, cherchait des yeux un homme assez intelligent pour la comprendre, et qui, l'ayant trouvé, ne jouait que pour lui, indifférente aux autres. Et les comédies de Destouches, le Philosophe mariée le Dissipateur, le Glorieux, dont les caractères étaient si
36 i LA SOCIETE FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
négligemment représentés par Batiste aîné. « clignotant, vacillant, nasillonnant », dit Geoffroy, et tHo7nme à bonnes fortunes^ de Baron, et VHomme du jour, de Boissy, et l'École des Bourgeois, de DallonvaP, et la Coquette corrigée^ de Lanoue, et les Femnies, de Démoustier, et la Gouve?7iante^ de La Chaussée, toutes ces comédies, également remises à la scène, passaient au théâtre, sans fracas, et n'étaient point estimées des comédiens. Il faut en excepter les Fausses Confidences, de Marivaux, les Fausses Infidélités, de Barthe, où Fleury, où Mole, où M'^" Contât, trouvaient un texte pour étalerleurs grâces et leurs petites minauderies préférées.
Et quand on joua le Méchant, de Gresset, Geoffroy se plaint qu'il n'y ait personne dans la salle; soixante personnes à peine au parterre. Il trouve, cependant,
i. Extrait des Dèbala de mossidor an XI :
* C()m(>die du temps de la Hogence. L'aulpur, qui avait un vrai talent, n'en ('tait pas moins un pauvre diable, dont le nom est aujourd'hui presque inconnu. On fait beaucoup de contes sur 8a misère. Nous avons cependant de lui une petite comédie, intitulée r/'Sml/nrroJt des Richessei, ce qui prouve qu'on peut fort bien peindre un sentiment qu'on n'a point éprouvt». Les écrivains de ce temps-là avaient plus de sens et de jugement que lesnOtre^. Ils étaient plus forts en littérature- Mais les nôtres sont bien plus habiles en finance. Dallonval a peint avec beaucoup de gaieté et de naturel, d'un côté, l'engouement stupide de.«i bourgeois, leur aveugle admiration. leur respect involontaire et machinal pour les airs de cour; de l'autre, ce singulier mélange d'insolence et de politesse, de bas.^eese et d'orgueil, qui distinf;uentles courtisans, cet art de tourner agréablement les plus grossières impertinences, de colorer les plus infAmes ])erfidies, de subjuguer les soU par de belles apparences, et de plaire aux imbéciles, en se moquant d'eux. Il faut en convenir : il entre dans le caractère du marquis de Moncade. beaucoup de celui d'un intrigant, d'un fourbe et d'un escroc. Otez le titre de marquis, l'air de noblesse et de grandeur, la superficie d'homme de cour. SCS actions, au fond, sont celles d'un fripon ou d'un malhonnête homme. Ce qui le rend peut-être moins odieux au théAtra, c'est que les gens qu'il trompe et qu'il insulte ne sont pas eux-mêmes fort honnêtes. Ce sont des agioteurs, des usuriers, des juifs. Mais il est toujours bon de se moquer de ceux dont on reçoit l'argent et avec lesquels on s'allie. Cette bas^^esse peut être digne de M"«" Abraham et de M. Mathieu, mais elle est indigne du marquis de Moncade. Aussi, l'auteur n'a-tilpas prétendu nous montrer un seigneur honnête et vertueux, mais un roué de la cour, un de ces honime<» qui déshonoraient leur titre par leurs vices, et qui n'avaient rien de noble que le nom. *
la pièce admirable, remplie de vers excellents, de maximes solides, et, dans sa nouveauté, en 1747, elle avait eu un grand succès. Mais Gresset, jadis, en dévoilant les défauts des grands soigneurs, plaisait aux petites gens qu'il vengeaitde la morguedes aristocrates, et plaisait même à ceux-ci qui n'étaient point tous infestés des vices bas du Méchant. Depuis ce temps, observait Geoffroy, les mœurs de la société nouvelle ont tellement changées, que les défauts et les vices d autrefois sont devenus les mœurs courantes, et que le Méchant n'offre plu* le piquant du temps passé. Chacun n'y reconnaît que sa* propre image. Gresset faisait dire à son personnage :
La parenté m'excède, et ces liens, ces chaînes
De gens dont on partage ou les torts ou les peines :
Tout cela, préjugés, misères des vieux temps ;
C'est pour le peuple, entin, que sont fait les parents.
Vous avez de Tesprit et votre fille est sotte ;
Vous avez, par surcroît, un frère qui radote ;
Eh bien ! c'est leur affaire, après tout, selon moi;
Tous ces noms me sont rien, chacun n'est fiue pour soi.
Enfin, quant aux amis, ce vain nom qu'on se donne.
Se prend chez tout le monde et n'est vrai chez personne;
J'en ai mille et pas un
Tout ce qui vit n'est fait que pour, nous réjouir, Et se moquer du monde est tout l'art de jouir.
Comme ces vers s'appliqueraient bien au temps présent !
On reprit, enfin, le Couvent de Laujon, où Ton tournait en ridicule les croyances catholiques et l'habit ecclésiastique; on reprit /*>'/? 6»/o/i, de Chénier, où Geoffroy ne voyait qu'une mauvaise déclaration d'écolier contre la religion, et il s'étonne que le Gouvernement n'arrête point ces critiques impies,
lorsqu'il prohibe les pièces, dont les clubs et les doctrines anarchiques auraient trop à souffrir.
Pour la Belle Fermière^ de M"' Candeille, le vieux professeur, — c'est encore Geoffroy que je veux dire, — se fit galant, généreux dans ses jugements, aimable dans ses louanges à la jeune femme, auteur et actrice en môme temps. Mais pour Isulc et Orovèse de Lemercier, une tragédie nouvelle en cinq actes, il reprend sa férule blessante*. Il est impitoyable pour les mauvais vers, pour Imcohérence de la pièce. «La tragédie se passe, dit-il, dans les forêts de la Germanie. L'anachorète Orovèse dirige la jeune Isule, et l'auteur dépeint son saint ermite, comme anéanti. »
S'il veut parler, il pleure; S'il fait un pas, il tombe.
dit le poète: et Geoffroy de répliquer : « Comment, de ces farces, composer une tragédie? » Ailleurs, il souligne la trivialité et le galimatias de diverses pensées. Ainsi :
Surpris dans la vallée, ils couraient vers les bois. Mais rejetés par nous des bois dans la vallée...
1. A propos d'/«uic et Orovèse, le Mercure de nivôse an XI écrivait ;
K Cependant on peut accuser le public d'avoir été trop sévère, parce qu'il s'est montré très tumultueux. Mais c'est, l'usage maintenant. En attendant que la toile se lève, le parterre crie, siffle, att<ique toutes le» loges. Pas une femme n'ose s'avancer. Si une laisse passer le bout de son gant, mille cris s'élèvent aussitôt contre elle, tout est sujet de rumeur, et Ion est toujours dégoiHé du spectacle, un quart d'heure avant qu'il ne comineace. Lorsque le parterre était debout et à bas prix, de pareilles scènes étaient très rares. Mais, alors, les Français de tous les états se respectaient ea public. Aujourd'hui, on monte sur les banquettes, on se dispute, on se bat. on ne rougit de rien, pas même de jouer à la paume avec un chapeau et de le jeter sur la tète des femmes. Au contraire, c'est là le fin du jeu. Un bon vieillard placé à l'orchestre disait, en considérant l'embarras ou Ta-ssurance des comédiens pendant le tumulte : « Quel métier! »et en se tournant vers le parterre : <« Quels juges: »
<( Trivial », dit-il. Et plus loin :
Qui sait si la (rame) chargeant, d'un fardeau, qui Taccable,
Des méditations la source intarissable
N'y verse pas le doute et les folles terreurs?
« Une source intarissable de méditations qui charge Tàme d'un fardeau, qui l'accable, et verse le doute et les terreurs; quel galimatias», reprend le critique.
Il y eut d'autres pièces nouvelles, cette année-là, sur la scène du Théâtre-Français : Le Tasse^ comédie en cinq actes, envers, de M. Cécile; SirBrahé, comédie en trois actes, en prose, du g(;néral Thiermy; le Séducteur amoureux, comédie en trois actes, en vers, de Lonchamp; Hermann, drame en trois actes, en prose, de Favières; le Garçon malade, comédie en un acte, en vers, de Lonchamp; Melpomène et Thalie, un acte, en vers, de MM. Dubois et Chazet; la Dédaigneuse, comédie en trois actes, en vers, de M. Duret, et quelques autres, aussi profondément oubliées.
Au théâtre de la rue de Louvois, on reprenait les Caquets, de Riccoboni, pièce qui datait de quarante ans ; on jouait la Petite Ecole des Pères, d'Etienne et Nanteuil, où Ton remarquait un dialogue très gai et plein de mots heureux. Et revenant sur l'œuvre dos deux auteurs pour les complimenter, Geoffroy rappelait qu'ils s'étaient moqué, au Pacha de Suresnes, de l'importance accordée aux arts frivoles, dans l'éducation des filles; aux Deux Mères, qu'ils avaient blâmé l'indifférence des mères envers leurs filles, Tappétit de leurs plaisirs primant leur tendresse maternelle; et dans la dernière pièce, enfin, contre les pères se faisant les
compagnons de débauche de leurs fils et non les soutiens de leur vertu, le feuilletoniste desDékats louait hautement le courage de la satire de MM. Etienne et Nanteuil.
Colin d'Harleville n'oublait pas son ami Picard. Il lui donnait pour son théâtre, le Vieillard et les Jeunes gens, pièce morale comme toutes celles de Colin, où Tauteur avait opposé à la jeunesse cédant à la séduction des sens et aux erreurs qui révoltent la raison, la vieillesse faisant excuser sa déchéance par ses qualités du cœur et de Tesprit. Dupaty donnait aussi à Picard la Prison militaire^ ou les Trois Prisonniers, comédie bourrée de traits brillants et de saillies, tels, par exemple : « On adore Dieu quand on est honnête homme, et les femmes quand on ne l'est pas. » L'auteur recherchait ces antithèses. Dans une autre pièce, il avait écrit : (( L'honnête homme aime sa femme, le libertin l'adore. » Ensuite, le théâtre de la rue de Louvois reprit les Bourgeoises à la mode, de Dancourt, et une autre pièce, que Destouches avait composée en sa vieillesse, le Jeune homme à V épreuve, d'abord en cinq actes, et qui, pour être acceptable, fut abrégée de deux actes.
Geoffroy ne dédaignait point, malgré sa sévérité à l'égard des farces, de donner l'analyse de celles qui étaient le plus courues. Au théâtre des Jeunes- Artistes, on jouait la Naissance d'Arlequin, ou Arlequin dans un œuf, pièce qui obtint une vogue extrême, et il écrivait :
« L'Œuf d'Arlequin amuse, depuis deux mois, la capitale de la raison, des lumières, du goût, au centre même de la philosophie. C'est qu'il n'y a vraiment rien de plus philosophique que de s'amu-
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ser, et les livres des philosophes sont à cet égard très inférieurs à VŒuf d^ Arlequin, Les pièces des grands auteurs sont jouées dans le désert. On n'en comprend môme plus les plaisanteries et la finesse. On ne sait ce que tout cela veut dire. Mais on se porte en foule à des folies, à des parades du boulevard. On en saisit parfaitement tout le sel. Une pareille littérature est à la portée du grand nombre. Cette décadence se faisait sentir longtemps avant la Révolution. Les Jeannot, les Pointu, les Baragos, étaient les délices de la bonne compagnie. En tout temps, et en tout pays, le Fagotier doit plaire à la multitude, plus que le Misanthrope II y a là un pierrot qui crie comme dix, et semble fait pour les parades. On estime surtout la conversalion de ce pierrot avoc le cheval de carton d'Arlequin. Ce cheval est poli. 11 remercie par un mouvement de tôte, à chaque compliment qu'on lui fait; mais, malgré sa politesse, il jette Pierrot par terre... Voici le monologue de Pierrot, lorsqu'il aperçoit le cheval. C'est un des plus beaux morceaux de la pièce :
« Tiens, v'Jà son cheval à ce damné sorcier. Comme il est beau, J'crois ben ; ça lui coûte pas cher. Ces magiciens, ça vous fait des chevals comme une mouche. Il a l'air bon enfant, celui-là. (// s'approche un peu et le salue ; le cheval lui rend le salut par un mouvement de tête.) Ahl là, là, est-ce qu'il aurait l'entendement d'une personne naturelle? Comme il est honnête ! (Il s'en approche un peu plus près, le chapeau à la -main.) Seigneur cheval, voulez-vous me faire l'honneur, tant seulement d'vous laisser toucher? (le cheval fait signe que oui.) C'est décidé, c'est queuq'génie, que c't animal là... Pardieu, sûrement, ça se peut bien. Il y a tant d'génies, qui sont bêtes... ça prend toutes sortes de formes, les sorciers... ah ! si j'osais monter d'sus, le quart d'un p'tit instant, ça me donnerait peut-être de l'esprit de me mettre à cheval sur un génie, je désire tant en avoir... Il est bien poli. Il faut que