‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 73 sur 119 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Sommaire. — A l*Opéra, débuts du jeune chanteur Nourrit ; son portrait. — Tentative de reprendre le Devin de Village, de Rousseau. — Au Théâtre-Français, reprise des grandes tragédies de Corneille. — Débuts de M"" Georges» dans le rftie de Clytemnestre. — Beauté impressionnante de la jeune actrice. — Geoffroy s'éloigne de M"- Duchesnois et se tourne vers M"* Georges. — Depuis lors, la foule se presse au Thédtre-Français. — Reprise des comédies de Molière : les Femmes savantes. — De Regnard, ce théâtre dounc le Dislrail: puis le Méchant, de Gresset. — Les louang(\s de Geoffroy sur cette admirable comédie. — Critiques contre Isule et Orovèse, de Leiiiercier. — Pièces nouvelles de MM. Etienne et Nanteuil. — Théâtre des Jeunes-Artistes, la Naissance d'Arlequin.

L'an XI, au « Théâtre des Arts », fut marqué par la représentation de quelques opéras nouveaux, Delphis et Mopsa^ avec musique de Grétry; Mahomet II, avec musique de Jadin; Proserpine^ de Quinault, avec musique nouvelle de Paésiello. Il y eut ensuite un Oratorio^ en deux parties, Sa/7/, dont les paroles de Morel et de Descharaps étaient adaptées aux mélodies de compositeurs célèbres ; un ballet de Milon, Lucas et Lauret(e\ un autre de Gardel, Daphnis et Pandore. Quant aux œuvres déjà sues et déjà jouées, les Mystères f/'Isis, la Caravane, Didon, d autres encore, elles se partageaient les soirées, avec les œuvres nouvelles.

Aux danses, M"' Poly débuta dans Proserpine. Comme chanteurs, M. Gosse dans Didon^ M. Buiet

dans la Caravane. Mais l'événement de Tannée à ce théâtre, le début qui fit impression, le nom qui devint célèbre tout de suite, fut celui de Nourrit, le jeune chanteur, qui remplit le rôle de Renaud, dans Armide de Gluck. Sa taille était médiocre, sa figure agréable. Il charma ses auditeurs par une voix pure, fraîche, mélodieuse, sonore, que guidait et soutenait la méthode excellente de Garât, son maître. Fort jeune, sa voix n*était pas très ample, ni très puissante, mais elle s'élevait aux intonations les plus hautes avec une expression poétique, voluptueuse même, dans le duo passionné : Aimons-nous, qu'il chanta superbement avec M"* Armand. Depuis longtemps, depuis Legras et Rousseau, disaient les gazettes de l'époque, on n'avait point «mtendu un artiste aussi parfait. L'assemblée fut ravie.

On tenta, cette année-là, de reprendre le Devin de Village, de Rousseau. La représentation fut donnée sans succès. La société nouvelle prit en pitié les mélodies trop pauvres de notes, trop nues, trop simples du philosophe. 11 y a plus de notes, disaient les journaux, dans un seul air de nos couleraporains, que dans toute l'œuvre de Rousseau. Ils en tiraient cette conséquence : la beauté absolue de la musique n'existe pas; elle dépend des mœurs. La musique toute simple, sans vocalises et sans fracas, ne convient qu'aux sociétés dont les mœurs sont vertueuses. Si le vice opprime l'Ame ou émousse la sensibilité, l'oreille seule, et non plus Tâme, émue des sons de la musique, a besoin d'une orchestration machinée. L'oreille, en dehors de l'âme, se complaît aux rythmes savants. « On ne peut pas nier les faits, écrivaient /(•.s Débats. L'expérience prouve que l'on n'applaudit plus que les

défauts brillants, des tours de force, des roulades, des prestiges de charlatan, dont les artistes euxmêmes rougissent quelquefois. En un mot, le sentiment de la vraie musique est perdu. 11 ne faut donc plus raisonner sur la musique, comme sur un art. Il faut juger une composition musicale, comme une capote, un schall, une robe. La plus nouvelle est la meilleure. » C'était le goût du jour.

A l'autre théâtre de chant, — TOpéra-Comique, — l'année fut sans relief. Les œuvres nouvelles et les reprises n'y laissèrent aucun souvenir durable ; pas davantage les débuts. C'étaient encore M™" de Saint-Aubin, Scio, Philis, et les chanteurs EUeviou, Martin et Gavaudan, qui y régnaient. Tout Tintérôt des spectacles se portait au Théâtre-Français où avait débuté M"" Georges, oii ses partisans se querellaient avec les partisans, fiévreux et enragés, de M"* Duchesnois.

Les grandes tragédies du répertoire revinrent à la scène. On reprit de Corneille, Cinna et la Mort de Pompée ; à^ Racine, Bajazet, Iphigénie, Phèdre^ Est fier ; de Voltaire, Tancrède^ Adélaïde duGuesclin^ r Orphelin de la Chine ^ Sémiramis^ Mahomet; on reprit même Ariane^ une tragédie de Thomas Corneille, à propos de laquelle, sur ce vers que Phèdre adressait à Thésée, au sujet d'Ariane,

Je la tue et c'est vous qui me le faites faire !

Boileau disait à Thomas : « Ah ! mon pauvre Thomas, tu n'es qu'un cadet de Normandie ! »

Lorsque M"^ Georges débuta dans le rôle de Clytemnestre, sa beauté produisit une sensation

LES SPECTACLES DE l'aN XI 353

retentissante sur la foule, qui se pressait au théâtre. On admira sa chevelure abondante, noire et lustrée, encadrant son visage aux lignes pures, éblouissant de blancheur. Ses yeux étaient noirs aussi, très vifs, scintillant de lumière; et la fierté et la dignité dominaient Texpression de ses traits réguliers, des traits d'héroïne grecque. Ses bras d'un modelé charmant, son cou onduleux s'unissaient, en une courbe élégante, à une poitrine superbe; des mains fines, plus fines que ne Tétaient ses pieds trop forts pour cette enfant de seize ans, achevaient d'idéaliser cette belle personne, en qui on découvrait une artiste de talent. Les écrivains de profession, attachés aux journaux, subirent, à cette première apparition, TefFet de ce resplendissant début. Le jeu, le débit de l'actrice furent oubliés. Ils ne parlèrent que de ses grâces corporelles. Aux jours suivants, seulement, dans Aménaïde de Tancrède^ dans Idamé de rOrphelin de la Chine, dans Emilie de Cinria, dans Sémiramis et Didon, ils commencèrent l'analyse de son action. On lui reprocha la monotonie de sa diction, une sorte de mélopée dans la traduction de la douleur. Ses émotions, ses élans de passion, étaient trop lents à se manifester. Sa joie, quand elle devait l'éprouver, n'éclairait point son visage. Dans les intonations basses, sa voix était sèche. Elle ne s'assouplissait et ne résonnait harmonieusement, que dans les accents de colère.

Geoffroy restait enthousiasmé, satisfait en tous points. Il s'était laissé prendre h ces dehors majestueux où il reconnaissait une reine ; il se refroidit pour M'*" Duchesnois, qu'il avait soutenue d'abord de ses conseils encourageants.

A ceux qui assimilaient M"*" Georges à M"' Raucourt étant jeune, il répondait que le Théâtre-Fran-

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