‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 8 sur 119 · IV · texte numérisé non relu

IV

journaux de l'époque, avec un petit accent iépit : « Ne pas confondre Mercier, sans l'ar-

intéressant écrivain n'avait pas la prestance 1 bel bomme. De formes grêles, de sant<! déii- , une chute, dans sa jeunesse, lui avait para-

!e bras droit, et il écrivait de la main gauche, rré cette infirmité etcette complcxion maladive, tait d'apparence distinguée et de physionomie essive. Il savait causer, impressionner ses audis toujours nombreux, qu'il piquait de ses affirions audacieuses. Car il chorchait à éblouir, à oucher même, par des doctrines opposées à es celles que partageait la foule. Son esprit se ^ait h la contradiction. 11 voulait être singulier, iqu'il fût poli, affable, ne refusant d'écouter onne; et adoucissant son indéracinable et perclle opposition, il n'abandonnait les gens près les avoir charmés. C'était un fantasque, rrcgulicr, jamais satisfait, cherchant le mieux ; l'extraordinaire, incapable de persévérer dans lème voie; allant d'une tragédie à une comécnsuitc à un drame ou à un poème; préten- ; adorer les classiques, Racine et Voltaire, sans lis suivre leurs régies; n'en faisantqu'ù sa tCte, me les romantiques plus tard. Les contempos appréciaient en lui ses qualités de poète et servateur. et cependant ils lui refusaient le : de grand artiste qu'il eût mérité en ne divi-

point les efforts de son talent, en ne cédantpas s boutades et à ses caprices. Grand travailleur, 1 moins; tout entier à ses conceptions littéraires, ile que fût son ubiquité mondaine, orvtns, qui était son ami, raconte que, dans le ps où Lemercier composait sa tragédie Aga-

memnon^, le poète lui soumit quelques scènes de son œuvre. Il lui conseilla de reviser plusieurs vers d'apparence barbare. — «Tant mieux, répondit Lemercier, le public ne pourra pas nier que je n'aie point une langue neuve. » Sa tragédie Ophis, sujet égyptien, était commencée au moment où Bonaparte préparait son expédition d'Orient. Lemercier lut cette tragédie devant les amis du général, Desaix, Kléber, Monge, Berthollet, Laplace, Fourrier, qui devaient raccompagner, presque tous, jusqu'aux rives du Nil; et lorsqu'on apprit la conquête de ce pays, qui surexcitait si grandement l'imagination populaire, cette tragédie, alors au théâtre, soulevait les applaudissements du parterre, aux deux vers qui répondaient à la situation de Bonaparte.

Il court, pour son pays, de victoire en victoire ; Son génie accomplit tous ses rêves de gloire.

Lemercier eut des envieux qui ne se privèrent point de relever, en ses œuvres, toutes les expressions contraires à la pureté des classiques. On lui reprochait les voiles bienfaiteurs^ dont il se servait pour désigner une tente. On se moquait de ce vers :

Si la soif à tari son âme dans ses veines!

« Comme si, même en prenant d?7ie dans le sens de souffle, on tarissait une àme et qu'elle habitât dans les veines. » C'était encore sur hmaël au Désert, une pièce orientale, publiée en Tannée 1800,

1. Chénier a dit do celle Iragôdie: « Là, nul incident inutile. La marcho est à la fois rapide et «âge. Ej>chyle et Sénèque sont imités, mais avec indépendance. Le caractère artificieux et profond d'Egisthe, les agitation.s de Qyteinneslre qui résiste avec faiblesse et succombe à l'ascendant du crime, le rôle naïf d'Oreste adolescent, et bien plus encore les scènes pleines de verve de la prophétesse Gassandre ont déterminé les suffrages publics en faveur de cette pièce. »

B les Débats (6 pluviôse an X) écrivaient : « Ferme avant lui n'avait îb.\\ frémir d'un nombre dénoir^ ni fait écouter la foudre ondoyante en des lues poudreuses. Nul autre que lui n'aurait fait e à Àgar, en parlant d'un ange, qui, on ne sait p pourquoi, lui apparait terrible, armé d'un glaive HCelant de flammes :

Au foyer d'Abraham, il guide mon retour; Il me prédit le sort qui m'accable en ce Jour; Si d'uD dépit rongeur l'incurable origine Soufflait dans la maison une guerre inlestiue...

' 11 n'est pas facile de devinitr ce que signifie le incurahte origine! Enfin, s'est-on Jamais avisé se servir du mot, qhUp, en parlant d'un verre

llois à longs trails celle onde inespi^rëe !

Ismaël à sa mère, en lui présentant une coupe. ,19 bas, c'est l'ange qui parle à Ismaël :

Quand fut dit k ion père : lin enfant vons est né

Vois ce peupl"^ d'éloiles

Qui, de la vaste nuit, sème partout les voiles !

I Nous ne craignons pas d'assurer au citoyen Leircier, écrivait le môme journal que, quand fut

à ton père, n'est pas du tout une innovation ureuse, mais bien un tour barbare; que notre igue admet un «ciel peuplé d'étoiles», mais non n peuple d'étoiles » : et qu'en substituant sèment •arsèmcnt , il dit précisément le contraire de ce 'il veut dire. »

II avait fréquenté Florian que les excès de la Rélution rendirent malade et finirent par terrasser, s'était lié d'amitié avec l'abbé Delille et Bernardin

de Saint-Pierre, ses deux aines; avec le peintre David, l'ami de Robespierre, ne voyant en lui qu'un grand artiste ; avec l'intransigeant royaliste duc de Fitz-James; avec Daunou et même avec Talleyrand, cet Asmodée inexplicable, accueilli plus tard aux soirées de la Malmaison. Ceux qu'il délaissait et n'aimait point étaient les gens mal élevés et les fourbes, les hommes du Directoire surtout, qu'il avait fustigés dans sa comédie satirique : le Tartufe révolutionnaire. Elle fut interdite, d'ailleurs, après quelques représentations. La foule y saisissait avidement les critiques contre les dominateurs au pouvoir.

Chez Joséphine, LemerciercoudoyaitMarie-Joseph de Chénier, le frère cadet du poète mort sur Téchafaud. L'un et l'autre, Chénier et Lemercier, faisaient preuve d'un talent littéraire presque égal, animés d'une même verve caustique, doués chacun d'une faculté d'observation que venait aiguiser une expression mordante. Tous les deux recherchaient le monde, le premier plus encore que le second, parce qu'il était plus vain de sa personne, plus enchanté de sa mâle beauté, à ses yeux irrésistible, lemercier était modeste ; Chénier ne l'était point, et il accourait à toutes les fêtes que des visages gracieux et charmants devaient parer, certain qu'après avoir pénétré dans le salon il serait admis dans le boudoir. L'n jour, se considérant dans une glace, après un échec près d'une mondaine, éprise alors d'un capitaine renommé : «Este décent, disait-il, de céder à un héros de caserne, |uand on a chez soi l'auteur de Timoléon? yy

Il adorait le luxe, toutes les superfluités de l'exisence, incapable de résister à ses goûts de faste et

i-rtroque les produits de ses œuvres ne pousatisfaire. II se plaisait chez Joséphine, ! de meubles élégants où se prélassaient les i k la mode, qui répondaient par de jolies agaçantes à ses compliments et à ses homen ce salon de créole où il reconnaisait des nces et des {ïortts pareils aux siens, des hnbide pays chauds, puisqu'il était d'origine î et sa mère une Levantine distinguée. On se ■it alors ses premiers succès de poète, son , Charles /.V, appliquant à la royauté le coup que le Fir/aro de Beaumarchais avait porté blesse; et ensuite ses grands discours à la tion et aux Cinq-Cents; sa tragédie, Cains us, écrite contre les fureurs sanguinaires de ierre; son Timoléon, enfin, qui ne put être nté qu'aprOs la mort des grands Jacobins, ermidor.

pplaudissait à ces vers :

yiannin altière Rt de meurtres avide,

I masque révéré couvrant son front livide,

rpanl, sans pudeur, le nom de liberté,

le, au sein de Corinthe, un char ensanglanté !

une de ses satires avait laissé une impresrablc et, dans le nombre, les Nouveaux saints, lille Jordan, qui avait demandé aux Cinqdonne eeUe nolp au sujet du Charles IX de Chonier [Origieeidc conltmporaiHe)

Charitt IX, de Marle.Jri9e|>h Chénicr. émit alors I» tragédie la luire. Le peu|)ie de Paii», du M. de FL-rriêi*» {.Vi-xiaim. t. I. eonaltavide de veuitennce «l lourtiienlé d'une loif de gaiig.Oa le >r|U'il USn du IV* ucle. une clMhe lunulire annonce le moment xe. se recueillir avec un «oiulire ruftisseuienl. crier d'un ton de tnrt. titencr, comme s'il ertl craint que les suns de celte cloche euisenl pati ret'^nti ncseï p rotonde nient dans son rœur. •

Cents le rétablissement des cloches, était cruellement tourné en dérision.

Mais, parmi ces grands saints, canonisés tout vifs, Du vicaire de Dieu vicaires adoptifs, Nul n'était comparable à Saint-Jordan Camille; Chacun valait un saint; lui seul en valait mille. Cet apprenti sous-diacre, en vrai pauvre d'esprit, S'était senti toujours du goût pour Jésus-Christ, Il aimait du vieux temps les sottises prospères, Et réclamait surtout les cloches de nos pères. Cent oisons répétaient ses pieuses clameurs.

De même celle contre les folliculaires du Directoire qu'il accablait dans ce vers :

Nul n'a besoin d'honneur; tous ont besoin d'argent!

Et comment oublier son éloquente réponse dans la Calomnie à ceux qui l'accusaient d'avoir laissé périr son frère?

On m'ose accuser,

Moi, jouet si longtemps de leur lâche insolence, Proscrit pour mon discours, proscrit pour mon silence, Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix Demandait, à grands cris, du sang et non des lois*, Ceux que la France a vus, ivres de tyrannie. Ceux-là même, dans l'ombre, armant la calomnie, Me reprochent le sort d'un frère infortuné, Qu'avec la calomnie ils ont assassiné!

L'injustice agrandit une àme libre et fière ! Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière. En vain sèment le trouble entre son ombre et moi! Scélérats! Contre vous elle invoque la lf)i.

1. Allusion à Texclamation d'un conventionnel, Àlbilte, à une représentation de Tibérius Gracehus où Chénier avait écrit: des lois et non du sang! et répondant: Non ! — du sang et non de» lois!

Hélas ! pour arracher la victime aux supplices,

De mes pleurs, chaque jour, fatiguant vos complices,

J'ai courbé devant eux mon front humilié ;

Mais ils vous ressemblaient, ils étaient sans pitié ^ !

Malgré tout, quelques publicistes, discourant sur Chénier, Tont accusé d'être un « faux puritain », un républicain sans consistance, parce qu'il s'était associé au parti des frères de Bonaparte et au coup de force du 18 Brumaire. Ceux-là ne se souviennent pas de Tunanimité de tous les patriotes acclamant le général victorieux. A ce moment, personne ne pouvait suspecter les intentions de Bonaparte. Le g&chis était immense. Un homme jeune, de haute intelligence, d'énergie indomptable, chassait le gouvernement corrompu qui menait la France à sa perte. Ne devait-on pas y applaudir? Chénier s'unit à la joie générale, à l'enthousiasme populaire. Il se sépara de son idole dès qu'il en comprit l'ambition. Plus tard, sous l'empire, atteint par la gène et

1, Arnault, Souvenir», II, p. 76.

« Pendant une retraite forcée, par suite de blessures, après avoir monté à cheval, Méhul avait composé l'air du Chant du départ, doni Chénier avait écrit les paroles. Arnault l'entendit chez Méhul. « Ce n'est pas seulement un chant de Tyrtée, disait Méhul à Arnauld, c'est aussi un chant d'Orphée, un chant composé pour attendrir les mftnes autant que pour influencer des soldats. C'est surtout pour désarmer les accusateurs, les juges, les bourreaux de son malheureux frère, de ce pauvre André Chénier, que Marie-Joseph l'a improvisé. C'est pour fléchir le Comité de Salut public, insensible jusqu'à présent à ses supplications, qu'il multiplie sous toutes les formes. *> Gomme Méhul me parlait encore de ces faits, Chénier entra. L'expression de sa figure me fit pitié. Elle me disait tout ce que sa fierté me taisait; elle me disait que cet homme que Ion croyait si puissant, n'avait que l'existence d'un suppliant, et qu'il était accablé de dédains plus réels que ceux qu'on l'accusait de prodiguer aux autres. Elle me disait que son cœur tourmenté par d'éternelles terreurs étaft aussi torturé par le désespoir... Chénier revenait tous les jours rendre compte A Méhul de ses inutiles démarches et chercher auprès du piano de ce grand maître de nouvelles consolations.J'intervenais souvent dans ces tète-à-téte. Comme j'étais censé ignorer ses douleurs, Chénier me cachait ses larmes. Mais je voyais au fond de ses yeux celles que refoulait ma présence, et qui n'attendaient que mon départ pour s'échapper. »

dominé par ses vices, il céda aux offres de Fouché, et flatta Torgueil de Napoléon. Il se ressaisit encore et recommença, dans ses satires, à dénoncer la tyrannie du despote. Mais, au début de sa vie littéraire, au temps du salon de Joséphine, il ne songeait qu'à sa gloire d'écrivain, à sa réputation de poète. Et lui qui, en politique, sous le Consulat, se montra violent et audacieux, fut toujours homme de lettres, respectueux de toutes les traditions, honorant les auteurs classiques et Molière, et Racine et Voltaire, s'élevant avec force contre les novateurs qui cherchaient à briser les règles établies.

Legouvé se joignait quelquefois à ses confrères bruyants et autoritaires. Ame tendre et mélancolique, jeune encore, puisqu'il avait à peine dépassé trente ans, il attendait qu'on le remarquât pour affirmer sa présence. Vigée Ta vait recommandé aux artistes du Théâtre-Français, et en 1792 la première tragédie du poète, la MortcTAbei^y avait été jouée : sorte de complainte pastorale, d'une simplicité qui touchait les fougueux révolutionnaires de cette époque. Mais Vigée, dont la confiance en soi était excessive, avait donné ses conseils à l'intéressant auteur; Gain, dans la tragédie, semblait un Oresie, et Abel s'exprimait comme la Zaïre de Voltaire. L'année suivante, aux jours les plus sombres de la Révolution, lorsque Danton et Robespierre combattaient à l'en vi l'un contre l'autre, chacun s'efforçant d'écraser un ennemi implacable, dans son rival i la Convention, Legouvé, armé de courage, fit représenter sa tragédie, Epicharis et Néron^ histoire d une conjuration où trempait Epicharis, la Romaine, contre le monstre, maître de Rome. Et à chaque

; que jetait, ù lu face du tyran, l'indomptable jcresse, Danton et Robespierre, présents au tre, se renvoyaient, comme une menace, leurs .rds fulgurants et chargi^s de haine.

33 deux pièces, la dernière surtout, obtinrent luccès maintenu par ces terribles luILes entre i adversaires politiques, et le nom de Legouvé rgea de la foule. Parmi les hommes de lettres, t accueilli avec empressement, avec sympathie, hez Joséphine, il dut céder maintes fois aux citations de son entourage, lorsqu'on le priait re quelques passages tirés de ses petits poèmes, que la Mélancolie, les Sotivenii:i, les Tomhemix. availlaitalors à l'œuvre qui consacra sa renom- , au Mérite des Femmes, publié plus tard, en ; et ce fut M'" Contât qui en eut les prémices.

jis c'était Baour-Lormian, depuis peu de temps lu par une traduction de la Jérusalem délivrée fasse, en deux volumes, et par quelques stances ommage aux armées françaises, Cenom de Baour lit être bientôt célèbre, après la publication des lies gaéliques du barde écossais, Ossian.

>rnarditi de Saint-Pierre arrivait à la vieillesse, (ue Jo!-éphine ouvrit son salon de la rue Channe; elle ne manqua pas de l'y appeler, lui qui t si admirablement, si pompeusement môme, int les paysages d'outre-mer. Joséphine n'out pas ses Antilles: elle s'attachait à ceux qui ippréciaient les beautés; et quoique l'Ile de ice, visée par le vieil auteur, fût bien éloignée i Martinique, la belle créole était fort sensible éludes sorties de cette plume si colorée, le attira difiicilement l'écrivain. Il n'était

point homme du monde et se montrait peu sociable*. La solitude et la misère do ses jeunes années avaient aigri son caractère. Longtemps il avait vécu comme un abandonné, dans la petite rue silencieuse de Saint-Etienne-du-Mont, végétant, mourant presque de faim, ne voyant qu'à de rares intervalles le seul homme qu'il connût alors, J.-J. Rousseau, bourru et aussi animé que lui contre les hommes désignés sous le nom de «philosophes». Bernardin s'était séparé d'eux. 11 croyait en la F^rovidcnce et se soumettait humblement à sa destinée, qu'il s'imaginait être sous Tinfluence divine. Les philosophes ne pouvaient donc lui agréer, moqueurs, incrédules, insouciants, légers, trouvant la vie bonne, parce que tout leur venait à profusion.

Aussi bien , à l'apparition de ses Études de la nature^ après tant d'années stériles pour lui, lorsque son nom fut mis en évidence et que la reine et les grandes dames de la Cour voulurent le recevoir chez elles, il esquiva ces invitations, contraires à ses habitudes de sauvagerie. Joséphine ne réussit à ramener en son salon qu'avec sa grande douceur de parole et son aménité si convaincantes. Et puis, enfin, elle était née en ces îles lointaines, qui

i. Chateaubriand. Mémoires, XI, p. 11.

« Un homme dnnt j'admirais et dont j'admire toujours le pinceau, Bernardin de Saint-Pierre, manquait d'esprit, et malheureusement son caractère était au niveau de !*on esprit. Que de tableaux sont gâtés dans ses Ktudesde la nature par la borne do i'inU^lligence et par le défaut d'élévation (l'âme de l'écrivain ! »

M"' Arvède Barinc, dans une bio^'raphie, écrit à son tour :

« Il était pensionné, décoré, bien traité par l'empereur : le monde parisien le choyait et l'adulait. Il serait parfaitement heureux s'il avait bon caractère. Mais il a plus mauvais caractère que jamais. Il no s'est jamais UdI disputé. » Et plus loin : « Il n'est pas étonnant qu'il fi'kt détesté de la plupart de ses confrères. Andrieux se souvenait de M. de Saint-Pierre, comme d'un homme dur, méchant... Ses ennemis lui rendaient les coups arec usure et, comme il était vindicatif, il mourut sans avoir fait la paix. »

avaient ébloui récrivain. Il aimait à parler de cette nature exotique dont son imagination était pleine, des tendresses de ces âmes naïves qu'il avait analysées, en son chef-d*œuvre, l'idylle entre Paul et Virginie, qui fut comparée à celle de Daphnis et Chloé. Chénier vantait, sans ambages, le talent de Bernardin. En son Tableau de la littérature^ études écrites sous T Empire, il disait du vieil homme qu'il était (( harmonieux et pittoresque, habile à choisir et à placer les mots, les sons, les images; à saisir Texpression la plus vraie du sentiment le plus intime ; à s'élever et à descendre avec la nature et comme elle. » Ses phrases s'écoulent, en effet, comme des eaux calmes, entre des rives fleuries, sans hausser jamais d'un ton leur murmure. La couleur de ses paysages s'harmonise avec le ciel, avec le reflet des montagnes. Il émeut pacifiquement, et Chateaubriand qui se fera connaître bientôt, trop vivant et trop exubérant, ne lui plaira qu'à demi. Il dira de son disciple qu'il a Vimagination trop forte * .

Volney revenait d'Amérique, en 1798, après un grand voyage en Egypte et en Syrie. Sa réputation d'observateur perspicace s'était affirmée surtout

1. Ferdinand Brunetière en son Manuel de i Histoire de la Littérature française, a écrit cette jolie page sur Bernardin :

■ Un petit roman, Paul et Virf/inie, qui a fait verser, lui aussi, plus de larmes qu' « Iphigénie en Aulide immolée ». défend seul aujourd'hui sa mémoire. Mais il vaut plus et mieux que cela. Moraliste sensible et sincère, quoique d'ailleurs égoïste, homme à projets, homme à succès, dont les galanteries sont méléns d'un onctueux et déplaisant patelinage, c'est un admirnble écrivain r|ue Bernardin, et on ne sait pas assfez de quel agrément el de quel éclat de coloris, dans ses études de la nature, ou de quelle délicatesse et de quelle infinie variété de nuances, il a diversifié la langue de la description; on aurait envie de dire: « la palette ». Il a aussi voulu protester contre le rationalisme étroit des encyclopédistes, el, à sa manière, sauver Dieu, sauver surtout la Providence de l'anéantissement dont il les a vus menacés dans les esprits de son temps. •

rr'Zrr

après que Bonaparte eut emporté l'ouvrage écrit par le voyageur, comme un guide sûr pour son expédition lointaine. Joséphine, qui se souvenait de cette estime accusée par le général, son mari, voulut faire de Volney Tun des habitués de son salon. — Il s'exprimait, d'ailleurs, noblement, posément, avec une netteté incisive, parlant d'une voix un peu basse et lente, comme ceux qui ont vécu longtemps loin du monde et sans interlocuteur. Ses courses errantes, dans les déserts de l'Egypte et dans les vallées brûlantes de la Syrie, lui avaient imprimé une gravité dont il ne se dépouillait jamais. De plus, il savait l'arabe, appris durant une claustration volontaire de huit mois, en un monastère égyptien, et ces événements dévoilés en faisaient un héros du jour. Ses livres avaient été lus. On ne connaissait rien encore de Chateaubriand, et la page de Volney sur les Indiens^,

1. « Imaginez, dit Volney (t. II, p. 423), des corpg presque nus, bronzés par le soleil et le grand air, reluisants de graisse el de fumée, la tèt« nue, de gros cheveux noirs, lisses, droits et plats, le visage masqué de noir, de bleu et de rouge, par compartiments ronds et carrés, une narine percée poar porter un gros anneau de cuivre ou d'argent, des pendeloques à trois étages tombant des oreilles sur les épaules, un petit tablier carré couvrant le pubis, un autre le coccyx, tous deux attachés par une ceinture de rubans ou de cordes ; les cuisses et les jambes tantôt nues, tantôt garnies d'une longue guêtre d'étolfe, un chausson de peau fumée aux pieds ; dans certains cas, une chemise à manches larges et courtes, flottant sur les cuisses ; par dessus, une couverture de laine, ou un morceau de drap carré jeté sur une épaule: enfin tout 1 attirail d'un bohémien... telle est, à peu près, l'esquisse du tableau ; et encore, observe Volney, je le montre du beau côté ; car, si \e le présente tout entier, il faut que j'ajoute que, dès le matin, hommes et femmes vaguaient dans les rues, avec le but unique de se procurer de l'eau-de-vie; que vendant d'abord les peaux de leur chasse, puis leurs bijoux, puis leurs vêtements, ils quêtaient ensuite comme des mendiants, ne cessant de boire jusqu'à perte absolue de leurs facultés. Tantôt c'étaient des scènes burlesques, comme de tenir la tasse à deux mains, pour y boire à la manière des singes, puis de relever la tète avec des éclats de Joie, de se passer le vase de l'un à l'autre, avec de bruyantes invitations, de s'appeler à tue-tête, jusqu'à trois pas seulement de distance, de prendre leur femme par la tête, de lui verser de l'eaude-vie dans la gorge avec de grossières caresses et tous les gestes ridicules de nos ivrognes de place. Tantôt c'étaient des scènes affligeant«Sr comme de se priver

observes dans les villes de TAniérique, était la seule qui existât, comme une image vraie des sauvages. De môme, de sa description du chameau *, qui ne ressemblant point à celle de Buffon, est vivante. En outre, ses Considérations sur les ruines des empires, publiées en 1791, lui avaient conquis Tamilié des idéologues, de Cabanis et de Mirabeau. Dumont, de Genève, en semblait jaloux et disait de lui : <( ce grand homme sec et atrabilaire, en commerce de flatterie avec Mirabeau. » Après la Terreur, le Gouvernement nomma Volney professeur d'histoire à l'Ecole Normale, et tout de suite il s'appliqua à inspirer à ses élèves un doute universel sur l'histoire et sur la religion. 11 avait soigné sa renommée par de petites manies dont on parlait; par une façon grave et mesurée d'arborer ses lunettes devant ses yeux, ou par.de petits incidents dont il tirait vanité. Car, dès qu'il eut appris le bon accueil fait aux émigrés dans le vaste empire du Nord, il renvoya la médaille d'or que lui avait octroyée la grande tzarine, Catherine de Russie, à la suite de son histoire sur la guerre des Turcs.

En 1803, YObseriateur attaqua vivement le philosophe voyageur.

tout à coup de sens et de raison, de devenir furieux ou stupides, de tomber ivres-morts dans la poussière ou dans la houe, pour y dormir jusqu*au lendemain. Je ne sortais pas le matin, ajoute Volnoy, sans les trouver par douzaine, dans les rues ou les chemin.s, autour du village, confondus avec les porcs. »•

1. « Kllc (la nature) a à\.é à ses jambes et à ses cuisses tout muscle inutile à los mouvoir. Enfin, elle n'a accorda à son corps desséché que les vaisseaux et les tendons nécessaires pour en lier la charpente. Elle l'a muni d'une forte mâchoire, pour broyer les plus durs aliments. Mais de peur qu'il ne cons4)mme tro|), elle a rétréci son estomac, et l'a obligé à ruminer. Elle a ^arni son pied d'une masse de chair, qui, glissant sur la boue et n'étant pas propre à grimper, ne lui rend praticable qu'un sol sec, uni et sablonneux comme celui de l'Arabie. Enfin, elle l'a destiné visiblement à l'esclavage, en lui refusant toute défense contre ses ennemis. *

« Le voyage de Norden en Egypte, écrivait ce Journal, est plus plein et plus instructif que celui de Volney. Les lettres sur TEgypte de M. Savary offrent encore plus d'intérêt et plus d'instruction que le lourd et pédantesque ouvrage de M. Volney. Ce qu'il a dit de plus que ses prédécesseurs n'est pas ce qn'il y a de mieux dans son livre, et ce qu'il a dit de meilleur n'apprend rien de plus. On pourrait facilement prouver qu'il n'a dû son succès qu'à un assez grand nombre de pages qui, aujourd'hui, en assureraient la chute. Autre temps, autre goût. Si M. Volney publiait ses Ruines^ en ce moment, il conviendrait de la justesse de cette remarque et il en serait encore plus persuadé, s'il essayait de professer encore l'histoire, comme il le faisait à l'Ecole normale. Ses huinei et ses doutes sur l'histoire ont eu cependant un grand succès... Il y disait qu'il ne faut rien croire et rien craindre de ce que l'histoire nous transmet et de ce que la religion nous commande, parce que l'une et l'autre n'existent pas. Il ne faut cependant pas confondre ces ouvrages parmi les écrits incendiaires de ces hommes, dont tout le Lilent fut de porter aux plus terribles excès les erreurs «lu même genre, et parmi toutes les extravagantes productions qu'on était sûr de faire réussir à cette époque, en s'y montrant impie jusqu'à la férocité, immoral jusqu'à la bassesse, et révolutionnaire jusqu'à la démence. M. Volney ne s'écarta jamais d'ime sorte de prudenre, bien recommandable dans ces temps de licence et d'anarchie ; mais il eut le malheur d'être lu et d'être écouté, avec plaisir, par quelques-uns des énergumènes, qui voyaient ou croyaient voir, dans ses écrits et ses discours, ([uelques traces des principes qui, à cette époque, avaient le plus affreux succès ^ »>

i. IMcavel [la Idcolof/ws. p. 13*2) donne un extrait des œuvres de Volney et la ^ub'^iance de sa doctrine et do ses convictions :

* Quelle que .soiU dit Volney, la puissance active, la cause motrice ({ui régit l'univers, elle a donné à tous les hommes les mêmes organes, les m^rne» sensations, les mômes besoins; elle a, par ce fait même, déclaré quelle leur donnait à tous les mêmes droits à l'usage de ces biens, et que tuas ijont égaux dans l'ordre de la nature. En outre, elle a, fourni à tous Iw hommes des moyens suflisants de pourvoir à leur existence... elle les <i(ionc constitués indépendants... créé* libres, propriéluires absolus de leur ^Ire... I/ègalité et la liberté sont deux attributs o.*sentiels de l'homme, <ieux lois lie la divinité, inabrogeabics et constitutives, comme les propriétés physiques des éléments. L'idée de liberté contient essentiellement celle de justice qui nait de l'égalité. »

Arnault, un Parisien, de quelques années plus âgé que Bonaparte, était un ami sincère de Joséphine. Il Tadmirait, s'étant laissé prendre à sa grâce de créole, et lorsqu'il en parle, en ses Souvenirs de sexagénaire^ ce n'est qu avec un ton attendri et reconnaissant. Il était assidu, en son salon, où il brillait par son esprit narquois et primesautier. Jamais la réplique triomphante ne lui fit défaut. De bonne heure, sans appui, sans père et sans mère, il avait réussi, pourtant, à se faire agréer, à vingt ans, comme secrétaire chez la comtesse de Provence, femme de « Monsieur », et ensuite il avait acheté la charge de valet garde-robe de ce prince. La Révolution et Témigration le privèrent, tout à coup, de ces charges lucratives, et il s'efforça de vivre de ses travaux d'homme de lettres, qui ne furent jamais sans mérite. Il espéra d'abord que Piccini mettrait en musique son opéra Sapho, composé à sa sortie de Juilly. Piccini refusa et Arnault se livra tout entier à la tragédie. Marins à Mintûmes, la première de lui qui fut jouée, était en cinq actes. Palissot la lut et la lui fit refondre en trois actes, qui, raccourcissant le développement de l'action, en firent une excellente pièce, où l'on remarquait une intrigue claire et le caractère de Marius fortement tracé. Une scène était, entre toutes, saisissante, celle du Cimbre devant le général romaiu, que Bonaparte, plus tard, se récitait souvent, en ses songeries ardentes. A Marius succéda, l'année suivante, en 1792, Lucrèce ou Rome libre, nouvelle tragédie en cinq actes ; puis, en 1793, un opéra en deux actes, Horatius Codes ; ensuite, en 1796, Oscar, fils d'Ossian, tragédie en cinq actes, qui recouvrit d'un nouvel éclat le nom d'Arnault. Pendant la Terreur, il était entré au bureau

des Assignats, ce qui assura son existence, et dans la suite, sous les auspices du général Leclerc dont il était connu, il fut reçu, en Italie, par Bonaparte. Durant ce voyage, il visita Venise et il y prit des notes pour la grande tragédie, qui allait illustrer son nom, les Vénitiens ; car le succès fut considérable. Entre temps, il s'était marié à une fille du premier valet de chambre de « Monsieur », M"*" de Bonneuil, dont la sœur, une des plus jolies femmes de l'époque, épousa Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Il était donc très sympathique à tous les Bonaparte; ami de Joseph, ami de Lucien, qui l'attacha, sous le Consulat, à son ambassade à Madrid. Dans les salons, ainsi que Lemercier et Chénier, les femmes sémillantes et taquines Tentouraient pour le harceler, pour exciter sa verve, facilement débordante. On se répétait ses saillies cinglantes contre ceux qui lui montraient les dents. Au détour d'une rue, un jour, heurté par un cavalier, Arnault, de fort méchante humeur, interpella rudement l'homme qui était à cheval. L*autre de répondre sur le mC'me ton, et pour couper court à la querelle, de lui dire en présentant sa cî^rte : « D'ailleurs, voici mon adresse. » — « Votre adresse, répliqua l'écrivain spirituel, gardez-la pour conduire votre monture ! » Ilonnôte homme, a écrit de lui Villemain, « dont l'àme est toujours loyale, même quand elle s'exaspère plus qu'on ne le voudrait ».

Bouilly présenta chez Joséphine son ami IIofFmann et, dans le salon de la rue Chantereine, Hoffmann se fit remarquer par une conversation toujours aimable et toujours variée. Auteur fécond, rimeur agréable, camarade d'un grand nombre de

Page 1